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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 1 juillet 2018

La chronique du blédard : Maroc : une hogra contre le Hirak !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 juin 2018
Akram Belkaïd, Paris

Il est toujours difficile, quand on est Algérien, de s’exprimer à propos de la situation politique ou sociale au Maroc ou bien encore au Sahara occidental. Si on le fait, il faut anticiper au moins deux réactions. Dans la première, on est immanquablement accusé d’être aux ordres du pouvoir algérien, de « travailler avec les services » et d’agir sur ordre pour porter atteinte à la réputation d’un voisin qui « réussit mieux » que l’Algérie. On a beau avoir dit et écrit pis que pendre de son propre régime, cela ne sert à rien. On est forcément « un agent ».

La seconde réaction va de pair avec la première. Formule-t-on une critique à l’égard du royaume, et nous voici renvoyé à l’emprise « des généraux », au « cinquième mandat » qui s’annonce, à la situation économique et sociale guère reluisante, à l’agitation et aux manœuvres troubles de certains leaders inconscients à propos de la Kabylie, et, bien sûr aux affaires de corruption (et maintenant de drogue) sans oublier le souvenir des années 1990 avec leur cortège de tueries et d’attentats. Ici, le message est celui du « chez vous, ce n’est guère mieux ». Et, de façon générale, ce qui est recherché, c’est le « chacun chez soi et les moutons seront bien gardés ».

On risque aussi d’être confondu avec celles et ceux qui, effectivement, vouent une haine chauvine au voisin marocain. Qu’importent les circonstances et les événements, ceux-là seront toujours enclins à l’invective et au dénigrement. Leurs homologues de l’autre côté de la frontière (fermée) ne valent guère mieux. Alors, disons-le en guise de liminaire, l’auteur de ces lignes ne se sent pas étranger quand il est au Maroc. Il y est « chez lui », avec « les siens » dans un pays qu’il aime autant que celui qui l’a vu naître.

Voilà pourquoi il est impossible de se taire après ce qu’il vient de se passer. Quatre jeunes marocains originaires du Rif viennent d’être condamnés à une peine de vingt ans de prison. Leur crime ? Être considérés comme les meneurs du Hirak (« mouvance »), cet important mouvement de contestation sociale ayant agité le nord du Maroc entre 2016 et 2017 et dont les soubresauts continuent malgré la chape de l’ordre et le silence de la majorité des médias. Officiellement, les mis en cause ont été jugés coupables de « complot visant à porter atteinte à la sécurité de l’État. » Rien que ça… Et que dire de la condamnation à trois ans de prison infligée à un confrère marocain ayant couvert ces événements ?

Voilà qui renvoie à une période que l’on croyait à jamais révolue. Celle des années de plomb durant laquelle la contestation politique sous le règne de feu le roi Hassan II subissait une implacable répression. A la fin des années 1990, après la mort du souverain et l’accession au trône de son fils Mohammed VI, on pensait que la page serait définitivement tournée. Il semble que l’on se soit trompé. Voici le message diffusé sur le réseau twitter par le journaliste politique Abdellah Tourabi : « Quel ascenseur émotionnel en un jour : hier la fierté et la joie collective d’être marocains [en référence à la Coupe du monde], et ce soir le dégoût, l’inquiétude pour le pays et la résignation, après les jugements sévères des détenus du Rif. Cette nuit sera tristement mémorable ». D’autres personnalités de la société civile, dont Ahmed El-Haij ,le président de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), n’ont pas hésité à reprendre à leur compte l’expression « années de plomb ». Bien entendu, silence radio du côté des « intellectuels » et autres écrivains franco-marocains dont l’allégeance au makhzen ne fait plus de doute et cela malgré leur discours soit disant transgressif à propos de questions sociétales.

Mais de quoi s’agit-il ? Les manifestants du Rif n’ont pas cherché à séparer leur région du royaume. Ils n’ont pas projeté de coup d’Etat. Ils n’ont pas fait fuir des capitaux de leur pays pour les investir dans l’immobilier parisien ou londonien, au Panama ou dans des paradis fiscaux. Leur démarche n’a jamais été identitaire même si certains slogans très isolés ont pu être mis en avant par la propagande du makhzen. Comme le relevaient de nombreux internautes marocains, c’est pour dénoncer le sous-développement, le chômage endémique et le manque d’infrastructures hospitalières ou universitaires que ces manifestants se sont mobilisés. En prenant connaissance de leurs revendications, nombreux sont ceux qui ont pensé que, finalement, peu de choses ont changé dans cette région du Rif depuis les années 1970 et 1980. Et ce sont des méthodes de ces années-là qui ont été appliquées pour casser le mouvement de protestation. Ce jugement n’est rien d’autre qu’une immense hogra.

Il y a quelques jours, le Maroc échouait à obtenir l’organisation de la Coupe du monde de football de 2026 au profit de la candidature du trio Canada, Etats Unis d’Amérique et Mexique. Pour promouvoir son dossier, le royaume avait vanté ses performances économiques et ses « avancées » notamment en ce qui concerne le respect des droits de la personne humaine. On prête à Rabat la volonté de tenter de nouveau le coup pour le tournoi de 2030. De quoi sera-t-il question dans le dossier ? De quels progrès sera-t-il fait mention ?


Comme nombre de pays arabes, le Maroc a besoin de justice et d’une répartition des richesses plus équitable.  En ces temps où le courant réactionnaire venu du Golfe s’attaque à tous les acquis progressistes nés des indépendances, une nouvelle ère de combat s’ouvre. Le pouvoir marocain pense que punir de la sorte une jeunesse contestatrice lui garantira le calme. L’erreur est profonde. Ce qui s’est passé en 2011 est encore dans les mémoires. Les condamnés du Rif doivent être libérés et leurs revendications doivent être entendues. Et dire cela, ce n’est pas oublier que les combats sociaux menés en Algérie, ou ailleurs, méritent eux-aussi d’être soutenus.
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mardi 11 septembre 2012

Libye: le temps des procès est arrivé

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SlateAfrique, 10 septembre 2012

Le refus d'externaliser les procès des dignitaires du régime Kadhafi arrange tout le monde ou presque.

Des Libyens célébrant la prise de Tripoli, le 22 août 2011. ©MAHMUD TURKIA / AFP
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Mise à jour du 10 septembre: Le procès de Seif al-Islam, fils du défunt dictateur libyen Mouammar Kadhafi, annoncé pour septembre, a été reporté sine die, ont indiqué aujoiurd'hui à l'AFP par les autorités judiciaires libyennes. La raison: l'enquête va se poursuivre depuis l'extradition d'Abdallah al-Senoussi (ex-chef des renseignements du régime de Mouammar Kadhafi). "Un procès pourrait se tenir au début de l'année prochaine", selon un responsable chargé du dossier de Seif al-Islam.
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C’est bien connu, chaque révolution a ses procès et la Libye post-Kadhafi ne va pas faillir à la règle.
Au cours des jours qui viennent, plusieurs hauts responsables de l’ancien régime vont se retrouver devant les juges, parmi lesquels Abdelati Al-Obeidi, ancien ministre des Affaires étrangères et Mohamed Belgassem Al-Zwai, ancien président du Congrès du peuple (parlement, tel que défini par feu le «Guide de la Jammahiriya»).
Mais, c’est surtout la perspective du procès de Seif al Islam, le fils de Kadhafi actuellement détenu à Zenten dans le sud-ouest de Tripoli, qui retient l’attention.
Selon plusieurs informations en provenance de la capitale libyenne, le passage devant la justice de l’ex-futur héritier de son dictateur de père, n’est plus qu’une question de jours. En revanche, il est encore trop tôt pour savoir quand seront jugés Abdallah Al-Senoussi et Baghdadi Al-Mahmoudi, deux personnalités emblématiques du pouvoir Kadhafi.
On le sait, les deux hommes ont pour point commun d’avoir fui la Libye avant d’être extradés par les pays où ils avaient cru trouver refuge.
Pour Al-Mahmoudi, ancien Premier ministre, c’est en Tunisie que s’est joué son sort en juin dernier.
Après plusieurs mois de tergiversation, le gouvernement tunisien a décidé de le remettre aux autorités tunisiennes, une décision qui, à l’époque, avait provoqué la colère du président Moncef Marzouki, ce dernier n’ayant pas été informé de cette extradition (à laquelle, d’ailleurs, il s’opposait au motif que Mahmoudi risque la condamnation à mort dans son pays).

Attentat contre le DC10 d'UTA

Plus intéressant est le cas d’Abdallah Al-Senoussi, ancien chef des renseignements libyens et beau-frère de Kadhafi.
Recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour crime contre l’humanité (notamment le massacre de 1.200 prisonniers dans le bagne d’Abou Salim, à Tripoli, en 1986), cet homme, qui a aussi été condamné par contumace en France pour son rôle dans l’attentat contre le DC10 d’UTA (19 septembre 1989), a suivi un curieux itinéraire avant d’être rattrapé par les siens.
Arrêté au Maroc et longtemps détenu dans ce pays —où il a vraisemblablement été débriefé par plusieurs services secrets occidentaux— il a été expulsé vers la Mauritanie qui a fini par l’extrader.
Dans les analyses sur cette affaire, il est souvent mis en exergue le fait que le nouveau régime libyen a su s’imposer face à la volonté de la CPI de juger les anciennes figures du régime de Kadhafi. C’est vrai pour Al-Senoussi mais c’est aussi vrai pour Saïf al-Islam.

L’axe Washington-Paris-Doha

La Libye a refusé de livrer ces deux hommes à La Haye mais aussi s'est montrée peu coopérative avec les missions d’information de cette même CPI en Libye (on se souvient qu’une de ses délégations a été emprisonnées durant un mois après sa visite à Seif al Islam).
Ainsi, Tripoli a fait acte de souveraineté dans un contexte où de nombreux Arabes, à commencer par les voisins algériens, estiment que le nouveau régime libyen n’est qu’une marionnette soumis au bon vouloir de l’axe Washington-Paris-Doha.
Les procès à venir devraient donc conforter l’idée que la Libye a un système judiciaire qui fonctionne et donc de véritables institutions.
Il faut tout de même relever que ce refus d’externaliser ces procès arrange tout le monde ou presque.
A La Haye, disposant d’un avocat et de tous ses droits de prévenu, Seif al Islam Kadhafi aurait pu transformer les audiences en shows bien embarrassants pour ses alliés d’hier à commencer par les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne sans oublier la France.
Même chose pour Al-Senoussi, l’homme des basses œuvres de Kadhafi qui a longtemps été l’interlocuteur incontournable des Occidentaux dans leur lutte contre le terrorisme. Cela sans oublier toutes ces rumeurs de financement de campagnes électorales en Europe comme aux Etats-Unis par Kadhafi.
Il appartient donc à la «nouvelle» justice libyenne de faire en sorte que les procès à venir ne débouchent pas sur des révélations compromettantes pour tout le monde…

Akram Belkaïd 
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