Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 16 décembre 2017

La chronique du blédard : La Palestine ou le goût amer de la défaite

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 décembre 2017
Akram Belkaïd

Personne n’aime la défaite. Personne n’aime faire partie du camp des perdants surtout si cela dure depuis longtemps et que les revers se répètent et se multiplient. La prise de distance à l’égard de la cause palestinienne par certains ressortissants de pays arabes – certes, ils sont loin de refléter la majorité - s’explique, en partie, par ce constat (on reviendra sur les autres raisons dans de prochains textes). Les années passent et se ressemblent. Hormis l’euphorie des premiers mois de 2011 nées des multiples soulèvements populaires, l’actualité quotidienne des rives de l’Atlantique à celles de l’océan indien n’est guère flatteuse pour un ensemble qui fera bientôt 400 millions d’habitants. Ici et là, ce ne sont que guerres, affrontements fratricides, crises économiques sans oublier férule de fer, absence de démocratie, extrémisme religieux et résurgence des pratiques policières arbitraires. Chaque espoir né est rapidement balayé par la désillusion, la colère voire les regrets que l’on cultive pour l’ordre ancien. De quoi prendre la poudre d’escampette et clamer que l’on a rien à voir avec « ces gens-là », que l’on ne veut pas partager avec eux le fardeau dégradant des relégués.

On peut analyser de différentes manières la décision récente du président américain de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et cela au mépris du droit international et de diverses résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Une chose est certaine, cet acte unilatéral signifie autant aux Arabes et Palestiniens qu’aux Européens que les Etats Unis continueront toujours de faire ce qu’ils veulent sans respecter l’avis des autres nations. Mais, ce qui nous importe c’est que cette reconnaissance sonne comme une nouvelle défaite dans la longue liste des composantes du drame palestinien. Et pour cause, nombreux sont les experts qui affirment qu’il n’y aura d’Etat palestinien ayant pour capitale Al-Qods voire qu’il n’y aura tout simplement pas d’Etat.

Dans les vagues et vaguelettes que charrient les réseaux sociaux, notamment en Algérie (mais cela vaut aussi pour la Tunisie et le Maroc), on peut lire certains internautes affirmer avec force qu’ils ne se sentent pas concernés par ce qui arrive aux Palestiniens. Les uns jugent qu’il ne s’agit que d’une cause « arabe » et mettent en avant leur berbérité et donc leur volonté de s’en tenir à leur propre combat identitaire. Quant aux autres, ils avouent leur lassitude face à cette question. Des décennies de luttes et de mobilisations n’ont rien donné tandis qu’Israël et ses dirigeants triomphent et font preuve d’une incroyable arrogance. Les médias occidentaux, à leur façon, prennent acte de cette « victoire » de l’Etat qui se veut à cent pour cent hébreu, et consacrent les intellectuels arabes qui lui adressent maints actes de reconnaissance voire d’allégeance.

Difficile dans de telles circonstances de ne pas céder aux sirènes de la versatilité. A force de voir son équipe perdre, on en finit par soutenir les vainqueurs. On se dit que lâcher les Palestiniens, c’est faire disparaître une blessure d’amour-propre. C’est soigner un orgueil sans cesse bafoué. Et que ce serait aussi l’occasion d’obtenir de l’Occident un autre regard. Qui sait même, une adoption ? Pathétique mais humain... Seul celui qui vit sous la férule coloniale israélienne sait ce que le terme soumoud veut dire dans le contexte palestinien. La ténacité.

De cet abandon qui pointe, les Palestiniens sont très conscients. Ils savent depuis longtemps qu’ils n’ont rien à attendre des gouvernements arabes (lesquels ont compris, eux aussi, qu’un rapprochement, même officieux, avec Israël leur vaudra mille attentions amicales de l’Occident). Les Palestiniens découvrent désormais qu’ils devront peut être mener une bataille de l’opinion publique au sein même des populations qu’ils croyaient acquises à leur cause. Il fut un temps où les mouvements de la gauche palestinienne rêvaient à la fois d’obtenir les droits de leur peuple à exister dans un Etat souverain mais aussi de changer le monde arabe. Aujourd’hui, le combat n’est même plus le même. Il s’agit de survivre et de ne pas être (complètement) abandonné.

Le drame des Palestiniens est multiple. Comment obtenir ses droits quand sa propre cause a été autant instrumentalisée par des régimes arabes incompétents, corrompus et brutaux ? Comment obtenir ses droits quand ses propres dirigeants sont aussi incapables ? L’échec de l’Autorité palestinienne, ses compromissions sécuritaires avec l’arsenal répressif israélien, sa caste de nantis, ses politiques économiques libérales : tout cela se paie aujourd’hui. Mais aucune raison au monde ne justifie que l’on tourne casaque et que l’on abandonne les Palestiniens à leur sort.

On connaît l’habituel argument de la propagande pro-israélienne que reprennent les nouveaux amis, arabes ou berbères, de Netanyahou et consorts : Pourquoi la Palestine et pas le Tibet, le Rif, les Rohingyas ? Mauvaise et tendancieuse question pour laquelle il existe une réponse simple : C’est la Palestine ET le Tibet comme hier c’était l’Afrique du Sud ET la Palestine. Tout comme cela doit être absolument la Palestine ET la Syrie ET le Yémen. Les combats sont multiples mais on peut tous les mener en même temps, on ne peut se démultiplier. Pour autant, cela ne veut pas dire que s’engager dans l’un signifie que l’on se lave les mains des autres.
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samedi 21 juin 2014

La chronique du blédard : Ce monde qui se redécoupe

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 juin 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Nous n’avons pas encore pris la mesure des conséquences de la chute du mur de Berlin et de la dissolution de l’ex-URSS. A l’époque, cet événement majeur n’a peut-être pas été suffisamment analysé sous l’angle prospectif, quelques provocateurs allant même jusqu’à nous annoncer « la fin de l’Histoire » pour reprendre le titre du célèbre ouvrage du politologue américain Francis Fukuyama. Alors que les décombres de l’empire soviétique étaient encore fumantes, un mécanisme de dérèglement général s’est donc enclenché qui se poursuit encore sans que l’on sache jusqu’où ce réajustement du monde va aller.
 
La tragédie yougoslave a été analysée, à juste titre, comme le terrible suicide d’une nation. On y a vu aussi la conséquence directe, mais isolée, de la disparition du dogme communiste et de la résurgence des passions nationalistes. Mais ce drame a rarement été analysé comme étant la confirmation que, contrairement à une conviction largement répandue, les Etats et leurs frontières sont tout sauf inamovibles. On ne le dira jamais assez, des pays peuvent mourir, disparaître et, pourquoi pas renaître. La République fédérative socialiste de Yougoslavie a été démantelée en 1992 et a définitivement disparu en 2003 après la séparation entre la Serbie et le Monténégro. A la même époque, la Tchécoslovaquie s’est scindée en deux entre République tchèque et Slovaquie. De même, à quelques dizaines de milliers de kilomètres de l’Europe, la Somalie, longtemps dirigée par un régime dictatorial « marxiste » plongeait dans un chaos total qui perdure encore et qui fait que ce pays de la corne de l’Afrique est divisé aujourd’hui en une demi-douzaine d’Etats autoproclamés dont le plus connu est le Somaliland.
 
De fait, c’est le précédent somalien, même s’il n’a pas (encore) été officiellement acté par la communauté international (qui refuse de reconnaître la partition de fait de ce pays), qui s’est révélé être l’annonciateur de la remise en cause à venir du principe de l’intangibilité des frontières africaines héritées du colonialisme. Le Soudan, ex-plus grand pays d’Afrique, a connu la partition (laquelle ne semble avoir rien réglé puisque le jeune Sud-Soudan est plongé dans une effroyable guerre civile génocidaire). Et la perspective d’une division voire d’un démembrement d’autres pays du continent alimente de nombreux scénarios que l’organisation de l’Union africaine (ex-organisation de l’unité africaine ou OUA) prend très au sérieux. C’est le cas de la République démocratique du Congo (RD Congo) dont le territoire est occupé par ses voisins et dont de nombreuses provinces continuent de rêver de sécession. Une sécession qui guette aussi le Nigeria, un géant aux pieds d’argile où l’Etat fédéral a du mal à imposer son autorité notamment dans les provinces du nord où les crimes de la secte Boko Haram ne sont qu’une manifestation de la déliquescence du pouvoir central. On peut aussi évoquer la Libye où la chute du régime de feu Mouammar Kadhafi a finalement ouvert la voie à toutes les possibilités comme en témoigne la volonté de nombre d’habitants de la Cyrénaïque d’obtenir une large autonomie de leur région ou même son indépendance.
 
C’est évident. Une recomposition globale est en cours. Elle touche aussi l’Europe où les velléités indépendantistes s’exacerbent en Ecosse, en Catalogne ou même au Pays basque quand, dans le même temps, rien ne permet d’affirmer qu’un pays comme la Belgique est assuré d’échapper à la division définitive entre Flamands et Wallons. Que dire aussi de l’Italie du nord ou de la Corse et même de certains Länders allemands ? L’idée que ces forces centrifuges ne sont destinées à ne durer que le temps d’une transition entre l’ordre ancien, celui qui prévalait durant la Guerre froide, et celui du triomphe définitif de la démocratie dans le monde, s’avère aujourd’hui totalement dépassée. La chute du mur de Berlin et la fin de l’URSS ont plongé le monde dans l’incertain durable. Dans la remise en cause de ce qui paraissait acquis au lendemain de la fin de la Seconde Guerre mondiale. En clair, rien n’assure que les frontières d’aujourd’hui seront celles de demain.
 
Et cela vaut bien sûr pour le Proche-Orient où la Syrie, l’Irak et la Jordanie sont dans l’œil du cyclone. En Syrie, c’est la guerre civile qui, de fait, a divisé le pays en plusieurs zones où l’Etat central n’a plus aucun pouvoir. En Irak, c’est l’émergence de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui menace directement le pouvoir de Bagdad et qui pourrait constituer le catalyseur d’une partition dont rêvaient déjà les néoconservateurs américains à l’origine de l’invasion de 2003. Un pays sunnite à cheval entre l’Irak occidental et la Syrie, un pays chiite et un Kurdistan définitivement indépendant sont peut-être en train de naître dans le fracas des obus et des nettoyages ethnico-religieux. Certains pointeront du doigt le Printemps arabe, affirmant que ce qui se passe en Irak est la conséquence directe des révoltes et bouleversements de 2011. Ce n’est vrai qu’en partie. Cette nouvelle géographie politique qui se dessine peu à peu – et qui attend certainement d’autres crises majeures pour évoluer – a des racines bien plus anciennes. Près d’un siècle après leur conclusion en 1916, les accords Sykes-Picot de partage des dépouilles de l’empire ottoman et leurs conséquences concrètes sont en train de s’effacer. Cela concerne aussi la Jordanie, pays fragile et vulnérable que d’aucuns en Occident verraient bien un jour se transformer en Palestine de rechange. Cela concerne enfin Israël dont les dirigeants semblent persuadés que cette tempête qui lève ne les concerne pas. A moins qu’ils n’espèrent qu’elle leur permettra d’effacer tout héritage du partage de 1948.
 
Ce monde d’incertitudes peut donner des arguments aux partisans d’un pouvoir fort en Algérie avec, comme devise (à l’égyptienne), « au diable la démocratie, vive la stabilité ». Ce serait un très mauvais calcul car, on ne le répétera jamais assez, le meilleur vaccin contre le morcellement progressif – ou insidieux - d’un pays est justement la démocratie et le respect du droit aux droits.
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mercredi 28 mai 2014

Libye, Mali : inquiétudes algériennes, pressions françaises

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Libye, Mali : inquiétudes algériennes, pressions françaises

Bien qu’elle affirme n’avoir aucune responsabilité dans la situation de la Libye et du Mali, l’Algérie regarde avec inquiétude l’instabilité croissante dans ces deux pays avec lesquels elle partage une longue frontière. Elle subit aussi une forte pression française pour assumer des responsabilités sécuritaires régionales plus larges. (cliquez sur le lien ci-dessus pour lire la suite).
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jeudi 26 décembre 2013

La chronique économique : Un baril à 80 dollars ?

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 25 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
L’année 2014 verra-t-elle une inflexion majeure dans l’évolution du marché pétrolier telle qu’on la connaît depuis le début des années 2000 ? Alors que le baril de Brent reste accroché à un niveau proche de 110 dollars, quelques experts commencent à évoquer la piste d’un retour à une fourchette comprise entre 90 et 100 dollars. Certains, plus minoritaires, avancent même le seuil de 80 dollars. On le voit, ces prévisions vont à l’inverse de ce qui est communément admis, à savoir que l’or noir est destiné à atteindre 120 voire 130 dollars le baril en raison de la raréfaction des ressources pétrolières et du déclin continu des gisements existants.
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IRAK, IRAN, LIBYE ET… ETATS-UNIS
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En 2014, ce qui devrait pousser le marché à la baisse est la combinaison de plusieurs facteurs. Il y a d’abord le fait que la demande mondiale progresse lentement en raison de la faible croissance économique des principaux pays industrialisés. A l’inverse, la production globale risque fort d’augmenter du fait de la montée en puissance de plusieurs exportateurs.

Le premier d’entre eux est l’Iran qui ambitionne de retrouver au plus vite un niveau de pompage de l’ordre de 4 millions de barils par jour (mbj) maintenant que l’embargo sur ses ventes de pétrole a été levé. En effet, la perspective d’une suspension, même provisoire, des sanctions occidentales infligées à Téhéran dans le cadre du dossier sur le nucléaire est considérée par les opérateurs de marché comme susceptible de modifier l’équilibre pétrolier mondial.

Avec l’Iran, l’Irak pourrait être l’autre grand revenant sur le marché. Depuis plusieurs mois, Bagdad multiplie les efforts pour sécuriser ses champs pétroliers et convaincre les compagnies occidentales de reprendre leurs investissements hors du Kurdistan, seule zone de production considérée comme sûre. Dans le même temps, il est possible que l’or noir libyen soit aussi plus abondant sur le marché. On le sait, depuis la chute du régime de Kadhafi et la multiplication des milices, les exportations libyennes sont tombées à moins de 160.000 barils par jour contre 1,7 mbj précédemment. Enfin, il y a aussi le fait que les Etats-Unis sont plus que jamais des acteurs centraux du jeu pétrolier grâce à leurs réserves d’hydrocarbures de schiste. En 2013, l’Amérique a ainsi produit l’équivalent de 8 mbj et cela devrait être plus en 2014. Du coup, Washington devrait réduire ses importations, ce qui, mécaniquement, poussera les prix mondiaux à la baisse.

Bien entendu, et c’est là l’un des aspects caractéristiques du marché pétrolier, un scénario inverse à ce qui précède est tout aussi possible. Il suffirait pour cela que la Libye plonge encore plus dans le chaos ou que les sanctions contre l’Iran soient maintenues ou encore que l’Irak échoue à relancer sa production.

Autre possibilité : que l’industrie américaine du pétrole de schiste connaisse sa première crise avec l’éclatement de la bulle financière qui s’est constituée autour de ce secteur. En effet, de nombreux gisements sont encore loin d’être rentables et cela fait peser la menace d’une faillite sur de nombreux petits producteurs. Dès lors, les cartes du marché pétrolier seraient rebattues avec une diminution, même temporaire, de l’offre et d’un baril susceptible de revenir à 120 dollars.
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L’OPEP SUR LA DEFENSIVE
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Quoi qu’il en soit, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) ne peut ignorer le risque d’une forte baisse des prix. Début décembre, lors de sa réunion ministérielle, le Cartel a pourtant maintenu son plafond de production à 30 millions de barils/jour. Or, pour limiter l’impact de la hausse attendue de l’offre mondiale de brut, il faudra tôt ou tard que l’Organisation décide de réduire ses exportations, ce qui, pour être plus précis, signifiera que l’Arabie saoudite accepte de diminuer ses propres ventes d’or noir. Une perspective qui est loin d’être garantie. Il est possible alors que l’on reparle de la cohésion interne de l’Opep.
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lundi 22 avril 2013

Conférence vidéo : L'Algérie, le Sahara et la géopolitique du Maghreb

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Université Populaire de l'iReMMO

Samedi 02 mars 2013 : L'Algérie, le Sahara et la géopolitique du Maghreb

Séance 3 : Les relations de l'Algérie avec ses voisins : Maroc, Mali, Tunisie, Libye...

avec :

Akram Belkaid, journaliste indépendant et essayiste spécialiste du monde arabe, des questions énergétiques et d'économie internationale. Il est l'auteur entre autre de Etre Arabe Aujourd'hui (carnetsnord), À la rencontre du Maghreb (Éditions La Découverte-IMA) et de Un regard calme sur l'Algérie (Éditions du Seuil).

Cliquez ici : http://www.youtube.com/watch?v=jtaXqa58LZc
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mercredi 16 janvier 2013

Algérie - Mali, l'engrenage du pire

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Comme tous les peuples, les Algériens ont des faiblesses. L’une d’elles, consiste à créditer nombre de leurs dirigeants de compétences et expertises qui, en réalité, n’existent pas. Ce qui se passe en ce moment dans le sud du pays avec la prise d'otages à In Amenas en est le parfait exemple. Dans un contexte régional explosif –c’est le moins que l’on puisse dire – on nous avait assuré que les frontières étaient fermées et que la vigilance était de mise. Tu parles, Messaoud ! Car voilà qu’une incursion djihadiste met la planète en émoi car elle atteint presque le cœur du cœur du réacteur algérien. Certes, à en croire (ou du moins, à s’obliger à le faire) les autorités, la production gazière n’est pas menacée (ce qui ravira certainement les familles des victimes de l’attaque et les otages !). Mais, tout de même ! Dans les années 1990, alors que le nord de l’Algérie était à feu et à sang, jamais l’industrie des hydrocarbures n’a été menacée de près ou de loin. Ce qui se passe en ce moment est donc tout un symbole, la preuve que les choses ont évolué. En pire. D’ailleurs, on peut dire que cette attaque suivie d’une prise d’otage, ressemble à bien des égards au détournement de l’Airbus d’Air France par un commando du GIA en décembre 1994. A l’époque, cet événement révélateur avait convaincu la communauté internationale que quelque chose de grave se passait en Algérie et que les discours sur le dernier quart d’heure du terrorisme n’étaient que pure communication.


On a souvent fait croire aux Algériens, que leur pays avait une « diplomatie africaine ». Où est-elle aujourd’hui ? Comment se fait-il qu’un tel chaos se soit installé au nord du Mali, pays que n’importe quel étudiant en sciences politiques définirait comme devant nécessairement faire partie de la zone d’influence d’un voisin aussi puissant et ambitieux (du moins en théorie) que l’Algérie (de grâce, que l’on nous épargne l’insupportable blabla sur les principes de « non-ingérence » ? Autres questions : Comment se fait-il que cette intervention militaire française ait disposé d’autant de facilités algériennes et cela contrairement à ce qui s'était passé pour la Libye de Kadhafi ? Comment se fait-il qu’un commando djihadiste puisse circuler aussi facilement dans une bonne partie du sud algérien sans être au moins repéré ? Et où est donc la fameuse expertise algérienne quant aux affaires du Sahel ? En réalité, dans cette affaire, l’Algérie encaisse quand elle n’est pas aux abonnés absents.


On risque de dire que tout cela n'est qu'une savante manipulation (ce qui augmentera l'aura d'une Algérie censée être toujours au centre du jeu comme aiment à l'écrire quelques anciens espions français transformés en thuriféraires du régime algérien). Ou alors que c'est peut-être la proximité de la Coupe d’Afrique des Nations de football qui est responsable d’autant de distraction et de désinvolture. Il est possible aussi que cela soit les soldes parisiennes qui ont occupé l’esprit de quelques décideurs… De même, on ajoutera que ce qui importe à Alger, c’est de savoir comment vendre à l’opinion (la pauvre...) un prolongement du mandat présidentiel jusqu’à 2016 (il paraît que c’est l’alternative à un quatrième mandat). On laissera entendre que, finalement, les choses se tasseront d’elles-mêmes dans le Sahara. Mais on connaît la chanson. Celle du pire qui vient après le pire. Celle des ravages de l’incompétence et de la déprédation.


Ce qui se passe dans le sud algérien n’est rien d’autre que le signe que d’autres catastrophes peuvent subvenir. Car l’enjeu est là et on peut prendre les paris : si cela continue ainsi, si l’Algérie continue à ne pas être gérée comme on doit gérer un pays digne de ce nom, alors le Sahara (et ses richesses) ne seront plus algériens d’ici quelques années (qu’importe la manière dont sera habillée la perte de cette souveraineté). Ne parlons pas de complot, disons simplement que la géopolitique des matières premières, de la drogue et des trafics humains a horreur du vide et qu’une terre, ses populations (il s'agit dans le cas présent des Touaregs trop longtemps négligés) et son sous-sol laissés à l’abandon politique, administratif et même étatique, finit toujours par tomber dans l’escarcelle de celui qui la désire le plus.

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mardi 27 novembre 2012

Un escadron de la mort à Benghazi?

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SLATE AFRIQUE, 27 novembre 2012

Le chroniqueur Akram Belkaïd s'interroge sur la multiplication des assassinats dans la région de Benghazi. Il s'agirait de représailles contre des anciens collaborateurs du régime de Kadhafi.

Les funérailles du colonel Farag al-Dersi, chef de la sécurité libyenne, le 21 novembre 2012 à Benghazi. REUTERS/Esam Al-Fetori
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Existe-t-il un escadron de la mort qui sévirait à Benghazi et dans l’est de la Libye? C’est la question que se posent de nombreux observateurs qui s’inquiètent de la multiplication des actes de violences dans la région. Une interrogation ravivée par l’assassinat, le 21 novembre dernier à Benghazi, du colonel Farag al-Dersi, chef de la sécurité libyenne. Abattu de plusieurs balles alors qu’il rentrait chez lui, ce responsable est la dernière victime en date d’une série d’attentats, notamment à la voiture piégée, contre d’anciennes figures du régime de Mouammar Kadhafi.
Une violence récurrente qui a visé plusieurs militaires et agents de police - mais aussi d’anciens gardiens de prison et des magistrats - et qui laisse penser qu’une organisation clandestine serait derrière ces tueries. Ancien responsable de la lutte contre la drogue sous Kadhafi, Farag al-Dersi avait pourtant rejoint la rébellion libyenne dès le mois de février 2011, alors que le soulèvement populaire restait cantonné dans l’est du pays. Cet engagement précoce ne l’a donc pas sauvé des représailles qui visent les collaborateurs, fussent-ils modestes, de l’ancien régime.
Pour mémoire, le défunt avait été nommé à son poste de chef de la sécurité libyenne après l’attentat, le 11 septembre dernier, contre le consulat des États-Unis à Benghazi. Une action spectaculaire qui avait coûté la vie à l’ambassadeur américain Chris Stevens et à trois de ses compatriotes.
À ce jour, la lumière n’a toujours pas été faite sur cet attentat et la piste d’une action terroriste effectuée grâce à des complicités intérieures est de plus en plus évoquée. En tout état de cause, la nomination de Farag al-Dersi avait été interprétée comme une volonté du gouvernement libyen de reprendre les choses en main et de veiller à ce que la situation ne lui échappe pas à Benghazi. On peut d’ailleurs se demander si l’assassinat d’al-Dersi n’est pas en relation avec l’enquête qu’il menait sur l’attaque du consulat américain.

Des représailles contre les complices de Kadhafi

Mais, de façon générale, comment expliquer de tels attentats alors que Benghazi est censée être la ville qui a le plus bénéficié de la chute de l’ancien régime? L’hypothèse la plus fréquente consiste à désigner des islamistes radicaux décidés à n’accepter aucun pardon à l’égard de ceux qui auraient servi Kadhafi et qui auraient donc été complices de la persécution subie durant les années 1990.
Qu’ils soient de hauts gradés ou de simples policiers, tous seraient donc visés par des règlements de compte qui ne disent pas leur nom. Il faut dire aussi que dans la «Libye nouvelle», les accusations de collaboration avec les forces de sécurité de l’ancien régime sont très fréquentes et sont un véritable obstacle dans la volonté du nouveau pouvoir de faciliter la réconciliation.
Mais ce dernier n’est pas exempt de reproches non plus. De nombreux Libyens se disent frustrés par le fait que l’ancien régime n’a toujours pas été jugé de façon symbolique. Aucun ancien grand responsable n’a comparu devant les magistrats à commencer par Saïf al-Islam, le fils du Guide défunt. Nombre de procès prévus ont été reportés et on peut effectivement se demander s’il n’existe pas une volonté à haut niveau de recouvrir le passé d’une chape de plomb.
De quoi inciter les groupes armés qui sévissent dans l’est du pays à poursuivre eux-mêmes leur «justice» expéditive. Et, surtout, de quoi ouvrir la voie à encore plus de désordres et de divisions.

Akram Belkaïd
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jeudi 13 septembre 2012

Libye: la boîte de Pandore est ouverte

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SlateAfrique, 13 septembre 2012

L'attentat de Benghazi donne quelque peu raison à tous ceux qui ont mis en garde les pays occidentaux contre leur intervention militaire en Libye. Ils avaient en effet jugé que cela ouvrirait une boîte de Pandore susceptible de déstabiliser toute la région.

Manifestation contre à l'attentat de Benghazi du 12 septembre 2012. REUTERS/Esam Al-Fetori
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Est-ce une nouvelle histoire afghane qui commence? L’attentat meurtrier, mardi 11 septembre, contre le consulat des Etats-Unis à Benghazi, et qui a coûté la vie à l’ambassadeur américain Christopher Stevens, sonne comme un terrible rappel au réel et présente, d’une certaine façon, un air de déjà-vu (le dernier assassinat d’un ambassadeur étatsunien remonte à 1979 en… Afghanistan).

Retourner leurs armes contre leurs «bienfaiteurs»

Alliés hier avec l’OTAN —dont l’intervention militaire a précipité la chute du régime (et la mort) de Mouammar Kadhafi— des factions de ceux que l’on appelait, il y a un an encore les rebelles, sont-elles en train de retourner leurs armes contre leurs «bienfaiteurs», comme jadis les moudjahidines afghans?
Bien sûr, il est trop tôt pour répondre à cette question. Mais ce qui vient de se passer à Benghazi provoque de nombreuses interrogations.
Le fait que cela se soit passé dans la ville qui fut le cœur de la rébellion libyenne est loin d’être anodin. Cela rend peu crédible la thèse d’une action menée par le camp résiduel des pro-Kadhafi.
On le sait, la Libye est encore secouée par des violences sporadiques que le nouveau pouvoir présente comme relevant de l’activisme des derniers soldats perdus de l’ancien dictateur.
Nul ne sait si c’est vraiment le cas ou s’il s’agit de règlements de comptes sur fond de rivalités régionales voire ethniques.
En tous les cas, on voit mal des kadhafistes arriver à perpétrer un tel attentat à Benghazi. Et si c’est vraiment le cas, cela signifierait que le nouveau pouvoir libyen —très pro-américain— est incapable de contrôler le pays y compris dans les zones où il est censé jouir du plus grand soutien.
La faction salafiste «Katibat Ansar al-Charia»

L’autre hypothèse concerne bien évidemment les factions islamistes dont certaines ont longtemps été jugées comme proches d’al-Qaida par Washington.
Des les premières heures ayant suivi l’attentat, de nombreux observateurs ont estimé que l’action avait été menée par des djihadistes ayant profité de la colère populaire à propos du «film» provocateur sur le prophète Mahomet.
Mis en cause, la faction salafiste «Katibat Ansar al-Charia» (brigade des partisans de la charia), très présente dans la région de Benghazi, et lourdement armée, a nié toute participation et dénoncé des accusations «sans preuve ni enquête».
Reste que les soupçons à l’égard de ce groupe radical restent élevés et témoignent de la difficulté que le nouveau régime de Tripoli éprouve à contrôler la composante islamiste de l’ex-rébellion.
De fait, nombreux sont les observateurs qui estiment que le pouvoir libyen devra tôt ou tard se colleter avec les milices salafistes qui refusent toute alliance avec les Etats-Unis et ses alliés. Ainsi, l’attentat contre le consulat constitue le révélateur de tensions internes bien plus importantes qu’on ne le pensait.
En envoyant deux navires de guerre en Méditerranée et en dépêchant deux cent marines en Libye, les Etats-Unis prennent à la fois le risque d’affaiblir le nouveau pouvoir libyen mais aussi celui d’une confrontation directe avec certains de leurs alliés d’hier.
Une évolution qui, aujourd’hui, donne quelque peu raison à tous ceux qui ont mis en garde les pays occidentaux contre leur intervention militaire en Libye, jugeant qu’elle ouvrirait une boîte de Pandore susceptible de déstabiliser toute la région.

Akram Belkaïd
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mardi 11 septembre 2012

Libye: le temps des procès est arrivé

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SlateAfrique, 10 septembre 2012

Le refus d'externaliser les procès des dignitaires du régime Kadhafi arrange tout le monde ou presque.

Des Libyens célébrant la prise de Tripoli, le 22 août 2011. ©MAHMUD TURKIA / AFP
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Mise à jour du 10 septembre: Le procès de Seif al-Islam, fils du défunt dictateur libyen Mouammar Kadhafi, annoncé pour septembre, a été reporté sine die, ont indiqué aujoiurd'hui à l'AFP par les autorités judiciaires libyennes. La raison: l'enquête va se poursuivre depuis l'extradition d'Abdallah al-Senoussi (ex-chef des renseignements du régime de Mouammar Kadhafi). "Un procès pourrait se tenir au début de l'année prochaine", selon un responsable chargé du dossier de Seif al-Islam.
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C’est bien connu, chaque révolution a ses procès et la Libye post-Kadhafi ne va pas faillir à la règle.
Au cours des jours qui viennent, plusieurs hauts responsables de l’ancien régime vont se retrouver devant les juges, parmi lesquels Abdelati Al-Obeidi, ancien ministre des Affaires étrangères et Mohamed Belgassem Al-Zwai, ancien président du Congrès du peuple (parlement, tel que défini par feu le «Guide de la Jammahiriya»).
Mais, c’est surtout la perspective du procès de Seif al Islam, le fils de Kadhafi actuellement détenu à Zenten dans le sud-ouest de Tripoli, qui retient l’attention.
Selon plusieurs informations en provenance de la capitale libyenne, le passage devant la justice de l’ex-futur héritier de son dictateur de père, n’est plus qu’une question de jours. En revanche, il est encore trop tôt pour savoir quand seront jugés Abdallah Al-Senoussi et Baghdadi Al-Mahmoudi, deux personnalités emblématiques du pouvoir Kadhafi.
On le sait, les deux hommes ont pour point commun d’avoir fui la Libye avant d’être extradés par les pays où ils avaient cru trouver refuge.
Pour Al-Mahmoudi, ancien Premier ministre, c’est en Tunisie que s’est joué son sort en juin dernier.
Après plusieurs mois de tergiversation, le gouvernement tunisien a décidé de le remettre aux autorités tunisiennes, une décision qui, à l’époque, avait provoqué la colère du président Moncef Marzouki, ce dernier n’ayant pas été informé de cette extradition (à laquelle, d’ailleurs, il s’opposait au motif que Mahmoudi risque la condamnation à mort dans son pays).

Attentat contre le DC10 d'UTA

Plus intéressant est le cas d’Abdallah Al-Senoussi, ancien chef des renseignements libyens et beau-frère de Kadhafi.
Recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour crime contre l’humanité (notamment le massacre de 1.200 prisonniers dans le bagne d’Abou Salim, à Tripoli, en 1986), cet homme, qui a aussi été condamné par contumace en France pour son rôle dans l’attentat contre le DC10 d’UTA (19 septembre 1989), a suivi un curieux itinéraire avant d’être rattrapé par les siens.
Arrêté au Maroc et longtemps détenu dans ce pays —où il a vraisemblablement été débriefé par plusieurs services secrets occidentaux— il a été expulsé vers la Mauritanie qui a fini par l’extrader.
Dans les analyses sur cette affaire, il est souvent mis en exergue le fait que le nouveau régime libyen a su s’imposer face à la volonté de la CPI de juger les anciennes figures du régime de Kadhafi. C’est vrai pour Al-Senoussi mais c’est aussi vrai pour Saïf al-Islam.

L’axe Washington-Paris-Doha

La Libye a refusé de livrer ces deux hommes à La Haye mais aussi s'est montrée peu coopérative avec les missions d’information de cette même CPI en Libye (on se souvient qu’une de ses délégations a été emprisonnées durant un mois après sa visite à Seif al Islam).
Ainsi, Tripoli a fait acte de souveraineté dans un contexte où de nombreux Arabes, à commencer par les voisins algériens, estiment que le nouveau régime libyen n’est qu’une marionnette soumis au bon vouloir de l’axe Washington-Paris-Doha.
Les procès à venir devraient donc conforter l’idée que la Libye a un système judiciaire qui fonctionne et donc de véritables institutions.
Il faut tout de même relever que ce refus d’externaliser ces procès arrange tout le monde ou presque.
A La Haye, disposant d’un avocat et de tous ses droits de prévenu, Seif al Islam Kadhafi aurait pu transformer les audiences en shows bien embarrassants pour ses alliés d’hier à commencer par les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne sans oublier la France.
Même chose pour Al-Senoussi, l’homme des basses œuvres de Kadhafi qui a longtemps été l’interlocuteur incontournable des Occidentaux dans leur lutte contre le terrorisme. Cela sans oublier toutes ces rumeurs de financement de campagnes électorales en Europe comme aux Etats-Unis par Kadhafi.
Il appartient donc à la «nouvelle» justice libyenne de faire en sorte que les procès à venir ne débouchent pas sur des révélations compromettantes pour tout le monde…

Akram Belkaïd 
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samedi 11 août 2012

La chronique du blédard : Du Printemps arabe et des intérêts de l’Occident

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 9 août 2012
Akram Belkaïd, Paris

L’Occident est-il en train de tirer les fils de la tragédie syrienne et, de façon plus générale, ceux des révolutions et révoltes arabes ? On le sait, cette question divise car, de sa réponse, dépend la position adoptée vis-à-vis d’un processus qui a débuté en décembre 2010 – avec les premières émeutes en Tunisie – et dont personne n’est capable à ce jour d’en prédire l’aboutissement. En tout état de cause, une idée revient en force y compris en Algérie : ce que l’on appelle « Printemps arabe » ne serait qu’un complot euro-américain. 

Autrement dit, la chute du régime de Ben Ali, la démission forcée de Moubarak, les victoires électorales des islamistes en Egypte et en Tunisie, la mort de Kadhafi ainsi que la dislocation actuelle de la Syrie, tout cela est donc vu comme ayant été programmé par quelques cabinets occultes occidentaux voire israéliens. On le sait, c’est l’intervention de l’Otan en Libye qui, la première, a modifié la perception générale et donné crédit à l’hypothèse d’un grand plan mis en œuvre pour redessiner les contours du Maghreb et du Machrek (en attendant, peut-être, le Golfe). Aujourd’hui, le drame syrien et le soutien accordé par les Etats-Unis et l’Europe à la rébellion – notamment via leurs auxiliaires et supplétifs des monarchies pétrolières – confortent cette idée. Mais faut-il pour autant crier au complot ?

Dans un récent éditorial du Quotidien d’Oran, M. Saadoune a remis les choses en perspective (*). Faisant référence à un article d’Abdelbari Atwan dans Al-Quds Al-Arabi, il rappelle qu’à la base il y a bel et bien une volonté populaire – et surtout légitime - de se défaire de dictatures implacables cela indépendamment du fait que, par la suite, les Occidentaux ont tout fait pour récupérer et orienter les révoltes. Ni Ben Ali, Ni Moubarak, Ni Kadhafi et encore moins Assad ne peuvent être défendus. Quitte à se répéter, il faut rappeler que ces dirigeants ont été ou sont encore la principale raison de la ruine de leurs pays. En divisant et en maltraitant leur peuple, en leur niant le droit aux droits, ils ont créé les germes de la division et ouvert la voie aux ingérences extérieures. Les gens qui ont pris les armes contre Kadhafi ou Assad l’ont d’abord fait pour eux-mêmes. Pour résumer les choses, ce n’est pas la CIA qui a poussé Bouazizi à s’asperger d’essence même si cette agence, comme ses partenaires européennes, savait que tôt ou tard que ce type d’événement déboucherait sur une révolte générale (et les plans pour agir en conséquence existaient certainement dans ses cartons).

Dans cette affaire, deux naïvetés s’opposent. La première consiste à croire que l’Occident n’a aucune idée derrière la tête vis-à-vis du monde arabe. La seconde pousse quant à elle à s’indigner du fait que, justement, il cherche à tirer profit de la situation. La vérité c’est qu’un Etat digne de ce nom fera toujours tout pour défendre ses intérêts qu’ils soient économiques, militaires ou politiques. A long terme, il déploiera de nombreuses stratégies basées notamment sur la prospective – via notamment l’étude de tous les scénarios possibles - et l’anticipation. A court terme, il cherchera toujours à profiter des circonstances pour, justement, être au plus près de ses objectifs de long terme. Pour autant, aucun Etat n’est infaillible. 

A lire les ouvrages spécialisés et les biographies des grands de ce monde, on voit bien que cela ne se passe pas toujours de manière idéale. L’idée que des mécaniques d’une grande précision sont à l’œuvre est très répandue chez les Arabes. Elle est pourtant exagérée, car l’Occident, c’est aussi de l’improvisation (on dira ce que l’on voudra mais ce fut le cas de l’intervention en Libye), des politiques à court terme qui débouchent sur des catastrophes, des intérêts internes divergents qui s’opposent et, pour finir, de grosses erreurs (cas de l’Iran en 1980, de l’Irak en 2003).

Cela étant précisé, personne ne peut nier que pour l’Occident, Etats-Unis en tête, ce qui se passe actuellement est une grosse opportunité. Passé un premier temps de flottement - ce fut le cas avec les révoltes tunisienne et égyptienne - de nombreux mécanismes de prise en charge des mouvements contestataires ont vu le jour. Qu’il s’agisse de « l’encadrement » de l’opposition syrienne en exil à la prise en charge plus ou moins directe de la période de transition post-Kadhafi en passant par la mise à disposition de « l’expertise démocratique et électorale » à la Tunisie d’après-Ben Ali, les Occidentaux sont très présents. Mais pourquoi faire ? Pour prendre le contrôle du monde arabe ? Pour l’asservir ? Pour garantir la sécurité et la domination régionale d’Israël ? Nombre d’Arabes sont persuadés que c’est cela qui est en jeu : plus d’un demi-siècle après les indépendances, les révolutions et révoltes en cours mèneraient ainsi à une nouvelle mise sous tutelle de leurs pays par l’Occident. Et c’est là où – conséquence des propagandes sur le thème de la souveraineté - intervient un incroyable déni de réalité. Car, dans les faits, le monde arabe est déjà sous contrôle depuis des décennies.

D’abord, les tyrans qui sont tombés étaient des tigres de papiers ayant tous fait allégeance à l’Occident d’une manière ou d’une autre. Même Assad, qui finira par perdre le pouvoir, a longtemps été le « meilleur ennemi » d’Israël, comprendre un adversaire qui sait regarder ailleurs quand l’aviation israélienne bombarde le Liban ou Gaza. Ensuite, il suffit de se reporter à l’économie. En 2012, le monde arabe importe 80% de ses besoins en ingénierie et produits industriels et 60% de ses besoins alimentaires. Vue de l’intérieur, cette dépendance et cette insécurité ne font même pas débat. 

C’est que les Arabes vivent dans l’illusion d’une résistance à l’impérialisme occidental et à la mondialisation libérale telle qu’elle a été conçue par les Chicago Boys et Wall Street. Or, exception faite des Palestiniens (quoique…) et, dans une autre mesure, du Hezbollah libanais, cela fait plus de vingt ans que leurs gouvernements – et leurs élites - ont abdiqué. De Casablanca à Dubaï, le monde arabe n’est plus qu’un immense bazar aux fondations fragiles et incapables de vivre de manière autonome. Au-delà des habituels gargarismes nationalistes, il est temps de reconnaître que les pays arabes sont tenus. Et que les efforts de l’Occident vis-à-vis des processus de changement en cours visent simplement à ce que cette domination perdure voire à ce qu’elle se renforce. 

Quant aux plans à long terme de l’Europe et des Etats-Unis vis-à-vis d’une région qui détient plus du tiers des réserves pétrolières et gazières de la planète, c’est là une question qui mériterait une véritable analyse stratégique des principaux concernés, autrement dit les gouvernements arabes eux-mêmes. Et il n’est même pas sûr que cette réflexion soit menée…

(*) Un constat testamentaire, dimanche 5 août 2012.
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