Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est Répression. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Répression. Afficher tous les articles

jeudi 13 août 2020

La chronique du blédard : Khaled Drareni victime d’un système inique

 _

Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 août 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Khaled Drareni, emprisonné depuis le 7 mars dernier, vient donc d’être condamné à trois ans de prison ferme. L’iniquité de ce jugement qui fait honte à l’Algérie, sans oublier le tort qu’il lui cause, n’est même pas à démontrer. Trois ans ferme pour avoir accompli son travail de journaliste, ce n’est pas de la justice mais une volonté de destruction et de mise au pas. Je connais peu Khaled Drareni, mais je sais que sa couverture du Hirak depuis le 22 février 2019 a été exemplaire sur le plan professionnel. Honnête, la plus complète possible et rigoureuse aussi. Et c’est bien ce que le pouvoir lui reproche.

 

Khaled a montré la réalité. Il a suivi au plus près les manifestations et les regroupements populaires. Aux médias étrangers qui ont sollicité ses commentaires, il a apporté éclaircissements et mise en perspective. En un mot, il a contribué à ce que la situation algérienne, vue souvent de l’extérieur comme opaque et indéchiffrable, soit claire et transparente. La situation d’un pays où la population n’en peut plus d’être gouvernée par des incapables et des voleurs. La situation d’un pays où un trafiquant de cocaïne a plus de chance de passer à travers les mailles de la dite justice qu’un journaliste qui rapporte simplement ce qu’il a vu et entendu.

 

Chez les hommes qui tiennent ce pays en otage, il y a encore et il y aura toujours un parti unique dans la tête. La pluralité des opinions, les contre-pouvoirs, l’existence d’une opposition politique constituent des éléments démocratiques inacceptables pour eux. En réalité, ils ne se sont jamais remis des changements apportés par octobre 1988. Un seul parti, une seule voix, une seule manière de voir le monde et tout le monde au garde-à-vous : voilà leur vision. Le Hirak a fait vaciller ce dogme. Incapable de se remettre en cause, incapable de reconnaître sa responsabilité dans l’état du pays et donc d’admettre le bien-fondé des manifestations populaires pacifiques, le pouvoir s’est mis en tête que la presse était responsable de cette agitation.

 

L’accusation est toujours la même, quelle que soit l’époque ou quel que soit le lieu. Au début de la guerre d’indépendance, le pouvoir colonial à Alger accusait la presse d’avoir fabriqué le Front de libération nationale (FLN). Aujourd’hui, quand Khaled Drareni est poursuivi pour « incitation à attroupement non armé » cela traduit la même logique débile. Journaliste, sa seule présence inciterait les gens à manifester (ce qui au passage est leur droit, mais cela est une autre histoire). Convoqué à plusieurs reprises par les services de sécurité, Khaled s’est vu ordonné de ne plus couvrir le Hirak. Ce qu’il a refusé et c’est ce qui lui vaut sa condamnation.

 

On voit aussi la médiocrité de cette stratégie qui consiste à supprimer le média pour agir sur le réel. Nous sommes au XXIème mais les chantres de « l’Algérie nouvelle » pensent encore comme dans les années 1970 quand le peuple algérien n’avait pas le droit à la parole et qu’il suffisait de saisir le quotidien Le Monde pour l’empêcher de savoir ce qui se passait dans son propre pays. Au milieu des années 1990, un futur ministre (influent) d’Abdelaziz Bouteflika, découvrant les possibilités infinies de l’Internet, s’était écrié : « mais il faut contrôler tout ça ! Il faut ‘‘les’’ empêcher d’y accéder ». « Les » empêcher… Qui ça ? Le peuple. Les sans-droits, les sans-piston. Les autres, ceux dont les dirigeants ne diront jamais « ta3na », les nôtres, signifiant ainsi la persistance de cette séparation féodale née des paradoxes et ambiguïtés du socialisme boumedieniste.

 

Le président Abdelmadjid Tebboune, ses ministres, clament à qui veut les entendre qu’une Algérie nouvelle se dessine. Ils ont peut être raison mais il convient de lever le malentendu. Ceux qui pensaient que cette Algérie nouvelle signifiait un État de droit et des réformes profondes en seront, naïfs qu’ils furent, pour leurs frais. L’Algérie nouvelle, c’est plutôt la persistance du verrouillage et du déni de liberté. Alors, certes, cela ne peut pas être la Corée du nord – il faudrait beaucoup de violences pour cela, mais la Russie de Poutine, la Biélorussie de Loukachenko ou, la Chine de Jinping donnent bien des idées aux successeurs du clan réuni autour d’Abdelaziz Bouteflika (lequel, signalons-le au passage, n’a jamais poussé aussi loin la répression contre les journalistes).

 

Je suis solidaire de Khaled Drareni. Il est l’honneur de notre profession, de sa famille et de l’Algérie. Être condamné de la sorte est une infamie dont la charge reposera à jamais sur le pouvoir algérien. Je suis solidaire de Khaled Drareni et, comme des milliers d’Algériennes et d’Algériens, je m’emploierai à faire connaître et savoir l’injustice dont il est la victime. On ne se taira pas. Pour nier le réel, pour faire croire que tout est pour le meilleur dans le meilleur des monde algérien, le pouvoir devra faire taire des millions de personnes. Un peu d’intelligence, juste une once, lui permettrait de comprendre que la partie est déjà perdue pour lui.

 _

vendredi 1 mai 2020

La chronique du blédard : Où donc menez-vous l’Algérie ?

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 avril 2020
Akram Belkaïd, Paris


« Win rayhine hakda ? » Où allez-vous comme ça ? L’expression est connue. Elle s’emploie souvent pour tenter de raisonner des gens dans l’erreur ou dans l’excès. Elle fait appel à ce qui pourrait leur rester de raison – ou d’intelligence – pour prendre conscience de la gravité de leurs actes et de leur erreur à persister dans la même voie. Cette question est donc posée aux autorités du pays, qu’elles soient apparentes, de façade ou profondes. Où emmenez-vous ainsi l’Algérie ?

Depuis le début de l’année, mais plus encore, depuis la suspension des manifestations du Hirak à la mi-mars en raison de l’épidémie de Covid-19, c’est le retour à l’ordre de fer, le même qui dans les années 1970 imposait à toutes les Algériennes et tous les Algériens de la boucler et de filer droit. Des journaux en ligne sont bloqués et font l’objet d’une campagne de dénigrement et de calomnies. Des journalistes et des militants pour la démocratie sont enfermés sous des motifs aussi divers et variés alors qu’en réalité, c’est juste l’expression de d’opinions pacifiques qui leur vaut châtiment. De jeunes gamins sont poursuivis et envoyés en prison parce qu’ils font ce que n’importe quel jeune de l’âge réalise sur internet et ses réseaux sociaux. L’arbitraire règne, fut-il paré des habits de la justice.

Le placement sous mandat de dépôt Walid Kechida, 25 ans, parce qu’il a publié des mèmes (dessins, idées, concepts, phrases, montages satiriques, etc.) et créé un groupe sur Facebook indique le niveau de régression des libertés. On pourrait même être tenté d’affirmer que la situation est devenue pire que sous le règne de l’ex-fakhamatouhou Abdelaziz Bouteflika, c’est dire ! Nous revoici dans un pays où toute forme de pouvoir ou d’institution est désormais sacralisée. Il faut courber l’échine et répéter sans cesse « n’3am ya sidi ! ». Et ne parlons pas du vote, par une assemblée illégitime, d’amendements au code pénal pour, soi-disant, moraliser la vie publique. Très floues, ces dispositions ouvrent la voie à toutes les interprétations et donc, à toutes les dérives.

Ces initiatives liberticides relèvent du même objectif qui est de faire taire les Algériens et de leur signifier que les cinquante-six semaines du Hirak n’étaient qu’une parenthèse. Le message délivré est sans ambiguïté : l’espérance d’un changement démocratique est à remiser dans la grosse malle des déceptions et défaites accumulées depuis le printemps berbère de 1980. Autrement dit, le pouvoir est en train de prendre sa revanche. Pendant un an, la parole libérée des Algériens a exprimé des vérités crues sur la gabegie qui règne dans le pays, la corruption, le népotisme, l’absence criante de projet politique et sociétal. Elle a moqué les dirigeants, n’épargnant personne pas même les généraux. Le nombre, la densité et le pacifisme des manifestants ont permis cette dynamique du Hirak. Et puis est venu le Covid-19, ce virus allié de tous les régimes, qui de Paris à Pékin, entendent profiter de la situation pour rogner encore plus sur les libertés individuelles.

Le Hirak a chanté La Casa Del Mouradia et a remporté le match aller. Le pouvoir est en train de gagner la rencontre retour et son « vrai » but est d’empêcher qu’il n’y ait un match d’appui – l’Oum Doumrane de la démocratie -  autrement dit une résurgence des manifestations quand l’épidémie sera maîtrisée. Car la colère des Algériens n’a pas disparu et leur exigence de changement, non plus. Mais, pour l’heure, c’est la répression, cette hogra de tireur dans le dos, qui profite de l’inversion du rapport de force. Échaudés, des jeunes gens quittent les réseaux sociaux. Des journalistes et des activistes – qui ont bien compris ce qui se passe – se font plus discrets. Quant à « l’opposition » politique, exception faite du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), on l’entend peu. Et pour ne rien arranger, le fracas des retournements de vestes s’entend de loin. Voici donc le Hirak accablé de tous les maux pour son intransigeance et le pouvoir soudainement paré de qualités et de bonnes dispositions sans que l’on sache si elles sont réelles, potentielles ou théoriques. Rien de nouveau sous le ciel de la domesticité.

Empêcher à n’importe quel prix un Hirak-2 est la seule politique tangible d’un pouvoir dont on n’attend plus les fameux « gestes de bonne volonté » ou la fameuse « main tendue » espérée, et même annoncée, par quelques naïfs ou intéressés. Nous assistons, non pas à une restauration – car à l’ordre ancien n’a jamais disparu même avec la démission de Bouteflika – mais à un verrouillage sécuritaire et à l’abandon des options d’ouverture. En clair, il n’y aura pas de réformes politiques et il n’y a rien à attendre de la révision constitutionnelle annoncée.

En attendant, le temps file. En apparence, il joue contre le Hirak. En réalité, l’Histoire est loin d’être terminée. Ceux qui gèrent aujourd’hui l’Algérie ont certainement une très haute opinion d’eux-mêmes et de leurs capacités à contrôler la situation. C’est peut-être vrai pour le court terme mais, en réalité, ils sont condamnés à perpétuer l’échec du système, étant incapables de comprendre que le salut du pays passe par une vraie démocratisation. Les caisses sont presque vides et l’alerte récente sur les marchés pétroliers vient nous rappeler toutes les chances gaspillées ces vingt dernières années en matière de diversification économique. Nous sommes en 2020 et même si les exemples de régimes illibéraux se multiplient dans le monde, on ne dirige plus un pays comme on le faisait dans les années 1970. On ne gouverne pas contre le peuple sans prendre le risque d’une casse encore plus grande et funeste que ce que l’Algérie a connu dans un passé récent. Et puisque nous sommes au début du ramadan, on terminera par cette simple adresse : « Allah yahdikoum ». Que Dieu vous guide.