Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 18 septembre 2020

La chronique du blédard : À Khaled Drareni (ceci n’est pas une chronique)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 septembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Ce texte ne parlera pas de la normalisation honteuse qui vient d’intervenir entre, d’une part, deux « pays » du Golfe, les Emirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, et, d’autre part, Israël,. Elle ne dira rien du silence gêné de nombre de capitales arabes, incapables aujourd’hui d’imposer leur voix face à des monarques qui, jadis, avaient peur de leur propres ombres et enfouissaient la tête dans leurs dishdashas immaculées quand les raïss’exprimaient. L’argent des émirs achète tout, y compris les tenants de la souveraineté nationale et tant pis pour le pauvre peuple palestinien. Elle n’abordera pas non plus la fascination que nombre d’Emiratis et Bahreïnis ont toujours éprouvé à l’égard des nuits festives de Tel Aviv, s’y rendant de manière plus ou moins clandestine depuis au moins deux décennies. Non, cette chronique ne parlera pas de ça parce que le cœur n’y est pas, parce que mon confrère Khaled Drareni vient d’être condamné à deux années de prison par une justice inique et aux ordres d’un système qui mène tranquillement l’Algérie vers une nouvelle catastrophe.

 

Ce texte ne parlera pas de la pandémie de Covid-19 et de ce qu’elle doit nous imposer comme réflexions personnelles. En mars dernier, l’auteur de ces lignes avait évoqué une guerre sachant que cela pouvait être d’autant plus mal compris que ce terme a été utilisé par de nombreux dirigeants politiques. Il me faudrait plus de temps, et plus de place, pour dire pourquoi cette épidémie nous oblige à accepter l’idée de l’incertitude. Dans les pays protégés, qui n’ont pas connu de graves crises depuis la fin de la seconde guerre mondiale, cette incertitude est insupportable pour beaucoup. Mais à quoi bon en parler quand des dizaines de détenus d’opinion sont enfermés en Algérie, dans des conditions sanitaires catastrophiques. Que savent-ils, eux, de l’avenir ? Khaled Drareni et tant d’autres, parmi lesquels je n’oublie pas Rachid Nekkaz qui, quoi qu’on en pense, a osé défier le système quand les rues du pays étaient encore bien calmes, doivent être libres.

 

Cette chronique ne parlera pas de l’ambiance fétide qui règne en France où les personnes de culture ou de confession musulmane sont toujours et encore dans le collimateur d’une partie des « élites » politiques et médiatiques. Symbole de ce déséquilibre, le cas de cette jeune fille qui a posté une vidéo d’une recette de cuisine. Comme elle portait le voile, de manière plutôt lâche pourtant, une journaliste du Figaro, habituelle diffuseuse de venin islamophobe, s’est crue autorisée à poster « 11 septembre » en commentaire. La mécanique habituelle a fait le reste. La cuisinière a subi un véritable harcèlement en ligne et la journaliste, ayant reçu quelques menaces de la part des inévitables imbéciles qui tombent dans le piège, est devenue lacause à défendre pour la caste politico-médiatique. Je pourrais m’étendre plus longuement sur cette affaire – ou d’autres, mais l’envie n’y est pas. S’il est une hogra qui vaille la peine d’être dénoncée, c’est bien celle que subissent les Algériens. Khaled Drareni, en prison pour avoir fait son métier de journaliste en couvrant le Hirak, ne mérite pas cet acharnement. Les anonymes convoqués par les services de sécurité pour quelques mots de colère ou de moqueries sur Facebook ou Twitter ne méritent pas d’être traités ainsi.

 

Cette chronique ne traitera pas de la campagne électorale américaine qui se déroule sur fond de chaos météorologique et de montée des tensions politiques mais aussi ethniques. En novembre prochain, les risques sont grands d’une grave crise, Donald Trump ayant décidé qu’il a déjà remporté le scrutin et que s’il venait à être déclaré perdant, ce serait la faute de la fraude, notamment pour ce qui concerne le vote par correspondance, important par ces temps d’épidémie. En 2000, déjà, l’Amérique avait donné une piteuse image d’elle-même avec le scandale du décompte des voix en Floride et la victoire très controversée de George W. Bush. Cette fois, on peut imaginer un scénario à l’africaine, avec deux présidents soutenus par deux camps n’hésitant pas à faire parler les armes. Mais on n’en est pas là. L’Amérique, quels que soient ses travers, a une Constitution respectée et âprement défendue. Par contre, dans le pays où Khaled Drareni, journaliste professionnel reconnu, vient d’être envoyé en prison, la Constitution est un jouet avec lequel se sont amusés tous les derniers locataires du Palais d’El-Mouradia sans que cela ne change la donne : l’Algérie demeure un pays sous-développé (qui coupe internet pour empêcher la fraude à l’examen du bac !) où l’Etat de droit n’existe pas.

 

Comme le disent si bien les mots de l’écrivain Philippe Djian, mis en musique pour le bon compte de Stephan Jakob Eicher, les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent. La condamnation en appel de Khaled Drareni en est une et elle occulte le reste. Contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, ce n’est pas qu’une simple défaite du Hirak ou de la liberté d’expression. C’est d’abord et surtout une défaite pour toute l’Algérie.  

 

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La chronique du blédard : En Algérie, l’étranger, cet ennemi…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 août 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Il y a quelques années, Ahmed Ouyahia, alors chef du gouvernement, avait déclaré avec l’assurance arrogante d’avant-Hirak qu’on lui connaissait, que l’Algérie avait les moyens de tenir seule durant au moins trois années. Autrement dit, le pays pouvait, selon lui, vivre en autarcie sans nul besoin de relations avec l’extérieur. Sans nul besoin d’exporter ou de vendre quoi que ce soit aux étrangers… Ce genre de déclaration est la parfaite illustration de la structure mentale que le pouvoir s’est forgé et qu’il a réussi à diffuser dans la société. A l’époque, je m’étais dit que cela illustrait bien une boutade entendue un jour dans la bouche d’un diplomate occidental. Pour ce connaisseur du Maghreb et de l’espace sahélien, le régime algérien fait partie d’un lot rares de pouvoirs s’estimant capables de dicter leur propre loi à la mondialisation et non l’inverse. En clair, nos dirigeants pensent depuis très longtemps que c’est à la marche du monde de s’adapter à leurs règles. C’est ce genre de délire qui conduit le pays dans les bras du Fonds monétaire international (FMI) et qui ouvre la voie à de vraies ingérences mais cela est une autre histoire.

 

En réalité, ce n’est que l’un des aspects d’une mentalité plus large où le rapport à l’extérieur est des plus ambigus et demeure un sujet idéal de manipulation. La scandaleuse condamnation de Khaled Drareni et le discours de certaines « élites » justifiant son emprisonnement, le démontrent bien. Depuis des décennies, le peuple algérien est conditionné pour avoir en tête que tout contact avec l’étranger est un acte suspect. Qu’étranger rime avec menace et complot. Je ne parle même pas ici des membres de la diaspora qui, dès lors qu’ils tiennent un discours qui ne cadre pas avec ce que l’on attend d’eux, sont immédiatement rappelés à leur statut de traîtres et de vendus. 

 

Pour bien montrer que l’on n’est pas naïf, on ne répétera jamais assez que tous les États ont pour objectif de d’abord défendre leurs intérêts. Mais on rappellera aussi qu’il fut un temps où l’on célébrait la coopération et le partage entre les peuples. On acceptait l’idée que des pays plus riches, plus développés ou plus puissants, puissent accepter de nous aider sur tous les plans, éducatif, culturel, économique et même économique. On savait, parce qu’il s’agissait de bâtir un pays neuf, que le savoir et l’expertise étaient à prendre à ailleurs et que les « missions à l’étranger », puisque telle était l’expression consacrée, devaient servir à apprendre et à progresser. On se souvenait aussi que la Révolution algérienne avait eu besoin de soutiens extérieurs, qu’ils soient diplomatiques, financiers ou militaires. Les maquis étaient le fer de lance de la guerre d’indépendance mais les envoyés spéciaux du Front de libération nationale (FLN) qui faisaient le siège des capitales et des institutions étrangères pour obtenir un soutien, une reconnaissance officielle ou des armes ont fait aussi leur part du travail auprès d’interlocuteurs amis et bienveillants.

 

Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où les universitaires doivent demander l’autorisation du ministère avant d’organiser un colloque ou d’inviter des collègues étrangers. Une situation de paranoïa voulue où un billet d’avion payé par un organisme étranger devient une affaire d’État. Je suis sidéré de lire des universitaires ou des journalistes qui trouvent normal que l’on mette en cause quelqu’un parce qu’il a été invité par une institution étrangère et que ses frais de déplacement et d’hébergement ont totalement été pris en charge. C’est pourtant le b.a.-ba de nombre d’échanges internationaux. En des temps normaux, c’est-à-dire hors pandémie de Covid-19, le monde entier n’est qu’un immense ballet de colloques, de conférences et de rencontres en tous genres. Il suffit de lire le délicieux roman Un petit mondede David Lodge pour en prendre la mesure.

 

On dira, certes, mais il faut veiller à vérifier qui est la « puissance invitante » (expression reprise d’un échange sur les réseaux sociaux). Ici, on s’approche rapidement du complotisme habituel qui veut que certaines organisations, je pense notamment aux think tanks et autres organismes de promotion de la démocratie dite libérale, n’auraient pour vocation que de conspirer contre les régimes établis (comme par hasard, ces régimes ont toujours quelques soucis en matière de respectabilité et de respect des droits de la personne humaine, mais là aussi, c’est une autre affaire). Que des agendas de « soft power » existent dans de tels organismes, c’est une évidence. Qu’ils soient Américains, Français, Russes ou Turcs, ces solutions de financements pour chercheurs ou intellectuels en mal de ressources, ont pour vocation d’œuvrer au renforcement de l’influence de leur pays mais en acceptant les règles du jeu : celui de la liberté d’expression et de création.

 

Il y a quelques années, c’est dans la grande salle de l’Institut français des relations internationales (IFRI) situé à Paris que j’ai entendu l’une des plus virulentes charges contre la politique étrangère française en Afrique subsaharienne et cela en présence d’officiels du Quai d’Orsay, de conseillers de l’Élysée (c’était à l’époque de la seconde présidence de Jacques Chirac) et de cadres de la compagnie pétrolière Total. Des universitaires sénégalais, ivoiriens, avaient fait le déplacement de leurs pays respectifs pour présenter leurs travaux et leurs analyses mordantes et cela n’avait pu être possible que parce qu’il existait un budget, prélevé sur les versements du contribuable français, pour cela. Oui, mais quel est l’intérêt des Français dans tout cela, demandera-t-on avec méfiance. Evitons le propos grandiloquent et répondons qu’il existe une sorte de consensus paradoxal selon lequel plus on parle et on échange à propos de questions délicates et plus les risques de violence et de rupture s’éloignent.

 

Le pire dans l’affaire, comme le rappelle très bien l’universitaire Ali Bensaad dans sa récente charge à l’encontre du ministre de la communication (1), c’est que ce qui est permis pour les uns est interdit pour les autres. Si on fait partie du système, alors on a tous les droits. Rencontrer des étrangers, bénéficier de Bourses pour de courts ou longs séjours, être pris en charge dans des colloques ou des réunions internationales avec force per diem. Mais si, d’aventure, un opposant ou tout simplement quelqu’un de rétif au régime bénéficie de la même chose, alors on sortira l’accusation de trahison et les juges s’empresseront d’agir.

 

Le patriotisme n’est pas affaire de grandes déclarations et de folklore. C’est une ligne de conduite qui vaut quelles que soient les circonstances. Celles et ceux qui crient et dénoncent le plus, celles et ceux qui nous expliquent ce qu’est être un « bon Algérien », sont souvent les plus suspects comme le montrera tôt ou tard l’ouverture de certaines archives françaises. Ces imprécateurs sont comme ce convive qui, lors d’un dîner, ne cesse de médire des voleurs tout en vantant sa propre honnêteté, ce qui oblige la maîtresse de maison à cacher immédiatement son argenterie.

 

(1) Mes vérités pour Khaled Drareni, texte disponible sur Internet, notamment sur la page Facebook de l’auteur ainsi que sur le site de Radio M qui continue à être interdit d’accès pour les Algériennes et les Algériens !

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jeudi 13 août 2020

La chronique du blédard : Khaled Drareni victime d’un système inique

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 août 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Khaled Drareni, emprisonné depuis le 7 mars dernier, vient donc d’être condamné à trois ans de prison ferme. L’iniquité de ce jugement qui fait honte à l’Algérie, sans oublier le tort qu’il lui cause, n’est même pas à démontrer. Trois ans ferme pour avoir accompli son travail de journaliste, ce n’est pas de la justice mais une volonté de destruction et de mise au pas. Je connais peu Khaled Drareni, mais je sais que sa couverture du Hirak depuis le 22 février 2019 a été exemplaire sur le plan professionnel. Honnête, la plus complète possible et rigoureuse aussi. Et c’est bien ce que le pouvoir lui reproche.

 

Khaled a montré la réalité. Il a suivi au plus près les manifestations et les regroupements populaires. Aux médias étrangers qui ont sollicité ses commentaires, il a apporté éclaircissements et mise en perspective. En un mot, il a contribué à ce que la situation algérienne, vue souvent de l’extérieur comme opaque et indéchiffrable, soit claire et transparente. La situation d’un pays où la population n’en peut plus d’être gouvernée par des incapables et des voleurs. La situation d’un pays où un trafiquant de cocaïne a plus de chance de passer à travers les mailles de la dite justice qu’un journaliste qui rapporte simplement ce qu’il a vu et entendu.

 

Chez les hommes qui tiennent ce pays en otage, il y a encore et il y aura toujours un parti unique dans la tête. La pluralité des opinions, les contre-pouvoirs, l’existence d’une opposition politique constituent des éléments démocratiques inacceptables pour eux. En réalité, ils ne se sont jamais remis des changements apportés par octobre 1988. Un seul parti, une seule voix, une seule manière de voir le monde et tout le monde au garde-à-vous : voilà leur vision. Le Hirak a fait vaciller ce dogme. Incapable de se remettre en cause, incapable de reconnaître sa responsabilité dans l’état du pays et donc d’admettre le bien-fondé des manifestations populaires pacifiques, le pouvoir s’est mis en tête que la presse était responsable de cette agitation.

 

L’accusation est toujours la même, quelle que soit l’époque ou quel que soit le lieu. Au début de la guerre d’indépendance, le pouvoir colonial à Alger accusait la presse d’avoir fabriqué le Front de libération nationale (FLN). Aujourd’hui, quand Khaled Drareni est poursuivi pour « incitation à attroupement non armé » cela traduit la même logique débile. Journaliste, sa seule présence inciterait les gens à manifester (ce qui au passage est leur droit, mais cela est une autre histoire). Convoqué à plusieurs reprises par les services de sécurité, Khaled s’est vu ordonné de ne plus couvrir le Hirak. Ce qu’il a refusé et c’est ce qui lui vaut sa condamnation.

 

On voit aussi la médiocrité de cette stratégie qui consiste à supprimer le média pour agir sur le réel. Nous sommes au XXIème mais les chantres de « l’Algérie nouvelle » pensent encore comme dans les années 1970 quand le peuple algérien n’avait pas le droit à la parole et qu’il suffisait de saisir le quotidien Le Monde pour l’empêcher de savoir ce qui se passait dans son propre pays. Au milieu des années 1990, un futur ministre (influent) d’Abdelaziz Bouteflika, découvrant les possibilités infinies de l’Internet, s’était écrié : « mais il faut contrôler tout ça ! Il faut ‘‘les’’ empêcher d’y accéder ». « Les » empêcher… Qui ça ? Le peuple. Les sans-droits, les sans-piston. Les autres, ceux dont les dirigeants ne diront jamais « ta3na », les nôtres, signifiant ainsi la persistance de cette séparation féodale née des paradoxes et ambiguïtés du socialisme boumedieniste.

 

Le président Abdelmadjid Tebboune, ses ministres, clament à qui veut les entendre qu’une Algérie nouvelle se dessine. Ils ont peut être raison mais il convient de lever le malentendu. Ceux qui pensaient que cette Algérie nouvelle signifiait un État de droit et des réformes profondes en seront, naïfs qu’ils furent, pour leurs frais. L’Algérie nouvelle, c’est plutôt la persistance du verrouillage et du déni de liberté. Alors, certes, cela ne peut pas être la Corée du nord – il faudrait beaucoup de violences pour cela, mais la Russie de Poutine, la Biélorussie de Loukachenko ou, la Chine de Jinping donnent bien des idées aux successeurs du clan réuni autour d’Abdelaziz Bouteflika (lequel, signalons-le au passage, n’a jamais poussé aussi loin la répression contre les journalistes).

 

Je suis solidaire de Khaled Drareni. Il est l’honneur de notre profession, de sa famille et de l’Algérie. Être condamné de la sorte est une infamie dont la charge reposera à jamais sur le pouvoir algérien. Je suis solidaire de Khaled Drareni et, comme des milliers d’Algériennes et d’Algériens, je m’emploierai à faire connaître et savoir l’injustice dont il est la victime. On ne se taira pas. Pour nier le réel, pour faire croire que tout est pour le meilleur dans le meilleur des monde algérien, le pouvoir devra faire taire des millions de personnes. Un peu d’intelligence, juste une once, lui permettrait de comprendre que la partie est déjà perdue pour lui.

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lundi 30 mars 2020

La chronique du blédard : Pour Karim Tabbou et Khaled Drareni

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 mars 2020
Akram Belkaïd, Paris

En ce jeudi 26 mars, Karim Tabbou aurait dû être libre et heureux parmi les siens. Au lieu de cela, il est en prison, avec un état de santé inquiétant, dans un contexte terrible où personne ne sait comment le milieu carcéral sera affecté par l’épidémie de Covid-19. Pour bien prendre la mesure de ce qui vient de lui arriver, il faut rappeler plusieurs choses. D’abord, cette voix emblématique du Hirak populaire et pacifique avait pratiquement purgé sa peine de six mois. Ensuite, c’est quasiment au terme de cette peine que le parquet – aux ordres du pouvoir exécutif, faut-il le préciser – a fait appel. Et, comme par hasard, son procès en deuxième instance s’est tenu en catimini sans même que ses avocats n’aient été informés. Disons-le clairement : ces méthodes vicieuses sont celles de la junte chilienne qui prit le pouvoir en septembre 1973. Ces méthodes sont celles d’un Idi Amin Dada désireux de nettoyer son pays de toute opposition, fut-elle pacifique et patriote. Ces méthodes sont celles de Siad Barré qui, au final, mena son pays, la Somalie, à une guerre civile qui dure encore. Ces méthodes mesquines et cruelles sont indignes du peuple algérien et de tout ce qu’il endure depuis des décennies.

Durant son « procès », Karim Tabou a fait un grave malaise après que le « juge » eut refusé de l’autoriser à ne pas assister à l’audience en raison de l’absence de ses avocats. Question simple : dans quel genre de pays juge-t-on ainsi un homme sans la présence de ses défenseurs ? Même les Israéliens qui ont la main lourde à l’égard des militants palestiniens font tout de même semblant de respecter les formes ! Autre fait scandaleux : Karim Tabbou ayant été évacué à l’infirmerie, le juge a ordonné la poursuite du procès et l’a condamné à une année de prison ferme. Vite fait, emballez, c’est pesé ! La manœuvre est grossière, digne de ses instigateurs, et vise à empêcher cette figure de l’opposition à rejoindre les siens et à reprendre sa place dans le Hirak, fut-il suspendu en raison de la pandémie de coronavirus.

Vendredi dernier, le Hirak a démontré une maturité sans égale avec l’absence de manifestations dans le pays. On sait que les débats ont été vifs, que certains étaient partisans d’aller jusqu’au bout mais la préoccupation du bien-être collectif a primé. En un mot, le Hirak a décrété une trêve que le pouvoir entend exploiter pour mener à bien une vile besogne. Revenir à la situation antérieure à celle du 22 février 2019. Celle où toute voix dissidente était interdite. En fait, ce n’est pas une condamnation à un an de prison que Karim Tabbou vient de subir mais bien une peine capitale qui ne dit pas son nom. De cela, de ces méthodes de voyous, on ne dira qu’une seule chose. Tout est et sera documenté. Certains se croient plus fort que tout. L’exemple de Bouteflika et de son clan précipité de la falaise en un clin d’œil ne leur sert guère de mise en garde. L’exemple de ce monde qui vacille soudain par la faute d’un organisme invisible aussi.

Dans des circonstances aussi tragiques, le concept d’union nationale ne devrait pas être galvaudé de la sorte. Si, de son côté, le Hirak a suspendu ses manifestations, le pouvoir pourrait prendre des mesures d’apaisement en décidant de libérer les détenus d’opinions. Cela constituerait un acte politique fort mais aussi une démarche relevant d’un mot que nos dirigeants utilisèrent jadis pour pardonner à ceux qui prirent les armes contre eux : la Rahma. Dans l’affaire de Tabbou, ce qui frappe, au-delà du caractère inique de la condamnation, c’est la perversité et la cruauté de la démarche. Bien sûr, personne ne se fait la moindre illusion quant à la nature du système et de ceux qui le servent docilement. Mais Karim Tabbou a certainement dû irriter nombre de « décideurs » pour être traité de la sorte.

En tous les cas, la conclusion immédiate de ce scandale, c’est que la présidence d’Abdelmadjid Tebboune n’a rien de différent de celle d’Abdelaziz Bouteflika. Même méthodes, même hogra, même refus d’admettre l’idée que le pouvoir n’est pas la propriété d’une caste. Qu’en sera-t-il dans quelques semaines, quand les crises sanitaire et économique auront désorganisé la planète entière ? Ce pouvoir croit-il pouvoir se passer de l’adhésion populaire pour mettre les inévitables mesures d’austérité ? Qu’il regarde le passé et qu’il note que ce genre de situation a toujours débouché en Algérie sur de vraies tensions politiques pour ne pas dire sur des atteintes à la paix civile.

Il est facile de persécuter un homme seul. Il est facile de faire pleurer sa famille comme il était facile d’empêcher les Algériennes et les Algériens de s’exprimer. Gérer sérieusement un pays, le moderniser, le mener vers toujours plus de développement, c’est une autre affaire. Karim Tabbou représente, et il n’est pas le seul, une Algérie nouvelle, multiple, démocratique. Voilà pourquoi ce pouvoir infantilisant le cible. Mais, répétons-le, l’histoire est loin d’être terminée.

Addenda : Cette chronique a été rédigée et envoyée avant que ne tombe la triste nouvelle de l’arrestation de Khaled Drareni. Ce confrère qui a incarné le professionnalisme en couvrant le Hirak depuis ses débuts se savait dans le collimateur du régime. Trop brillant, trop professionnel, pas malléable, trop visible à l’étranger, le système a décidé de sévir en profitant de l’occasion offerte par la pandémie. Comme pour Karim Tabbou, c’est à ce genre de méthode que l’on sait à quels genres de spécimens humains nous avons affaire. Il y a des Algériens qui ne peuvent pas imaginer autre chose que la domination sur autrui. Leur seule compétence, c’est la force et le maintien de leur privilège sécuritaire, l’ivresse d’avoir prise sur les autres. Mettez ces gens dans un environnement normal, réglementé, sans passe-droit, et ils seraient forcés de prendre la porte. Le Hirak n’est pas mort. Khaled Drareni doit être libéré. Et cette chronique est pleine de solidarité et d’amitié pour lui !
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