Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 23 novembre 2018

La chronique du blédard : Paris est une jungle

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 novembre 2018
Akram Belkaïd, Paris


Tableau 1. Un trottoir. Au beau milieu, une piste cyclable dont la couleur verte est censée avertir le piéton distrait qu’il a intérêt à s’écarter. Oui, mais voilà, les habitudes sont ce qu’elles sont. Il n’y a rien de plus imprévisible qu’un marcheur. Sans crier gare, tout comme Emmanuel Macron, il peut se déporter vers la droite ou vers la gauche. Il peut aussi s’arrêter de manière soudaine parce qu’il doit absolument lire le message électronique qui vient de lui être notifiée sur l’écran de son téléphone dit intelligent. Et le cycliste qui arrive lancé l’ignore ou feint de le faire. Dans sa tête de sauveur de la planète, il considère qu’il est dans son bon droit. Si Anne la mairesse lui a donné une piste cyclable, c’est qu’elle lui appartient. A lui, et à lui seul (ce qui est faux si l’on s’en tient à la loi). Et si un piéton y met les pieds sur cette belle piste, c’est une faute. Alors notre Jalabert en casque et costume – d’autres mettent le gilet fluo -, fonce en hurlant régulièrement des « dégage ! » impérieux.

Tableau 2. Une cohorte de marcheurs qui presse le pas pour embaucher. La station de métro n’est pas loin. Encore un carrefour et on y est. Le feu passe au rouge pour les voitures. On peut y aller. Le réflexe hérité par des décennies de sécurité plus ou moins assurée dans les clous fait qu’on peut foncer sans regarder du côté d’où viennent les voitures. Mais c’est désormais risqué car le cycliste qui sauve la planète se fiche pas mal des feux rouges. Il y va gaiement, se faufile, monte sur le trottoir au besoin. Une dame s’emporte contre un vilain vélocipédiste qui vient de la frôler. Il s’arrête, fait demi-tour, l’air menaçant. Vous avez grillé le feu rouge et vous avez failli me percuter, lui tient tête la dame. Oui, mais je vous ai vue et je ne l’ai pas fait, répond l’autre. La logique imparable, celle de l’abruti. Mais un abruti qui sauve la planète, hein ?

Tableau 3. Autre réflexe qu’il va falloir abandonner. Cela se passe dans une rue à sens unique. C’est certes une (petite) faute, mais on traverse en dehors des clous car aucune voiture, ou aucun de ces dizaines de milliers de scooters qui pullulent dans la ville, n’est à l’horizon. Oui, mais voilà, dans la rue, les cyclistes (qui sauvent la planète) ont désormais le droit de filer à contresens. Et comme c’est un vélo électrique pour feignasses, on ne l’entend pas venir et il manque de nous tamponner. Il nous évite en maugréant. On respire bien fort, on poursuit son chemin avec quelques pensées amicales à destination d’Anne la mairesse qui a autorisé tout ça.

Tableau 4. Droit comme un i, le gars est debout sur sa trottinette, tout fier de lui. Elle file vite sa machine. Normal, elle est électrique. La rue est en pente. On dira que ce zozo qui croit lui aussi qu’il sauve la planète atteint les 20 kilomètres par heure. Que fait-il sur le trottoir à cette vitesse (maximum autorisé 6 km/h) ? Rien d’autre que de rouler là où c’est (encore) autorisé. La chaussée et le couloir de bus lui sont interdits. Alors, il file sur le trottoir et tant pis pour le couple de vieux qu’il effraie en le frôlant. Quelques dizaines de mètres plus tard, il abandonnera l’engin comme on jette une poubelle. Normal, puisqu’il s’agit d’un libre-service. On continue sa marche, un coin de rue, et en revoilà un autre. Ou plutôt, une autre. Une dame, la cinquantaine, toute raide, les mains accrochées au guidon de la trottinette. Madame, est-ce bien raisonnable ? On se pose une autre question : Existe-il créature plus ridicule qu’un trottino-kokono, homme ou femme dévalant une rue pavée sur une trottinette ? Ou sur un gyro, ces deux roues qui donnent des airs de film de science-fiction à la ville ?

Tableau 4. Une avenue de Paris. Un soir de semaine, une plongée dans le Paris des travaux avec ces affreuses barrières métalliques vertes et grises que l’on voit partout. Circulation à l’arrêt ou presque. A droite, le couloir réservé au bus et aux taxis ne sert à absolument rien. Pourquoi ? D’abord, parce que des camionnettes de livraison y sont garées. Tranquille, à l’aise, indifférent au désordre qu’il provoque, le gars, barbu façon Kandahar, débarque ses palettes. Ensuite, à cause des Uber et autres services de ce genre. Belle berline sombre, petit autocollant rouge collé à la lunette arrière, feux de détresse allumés. Le client arrive, portable dans une main, bagage roulant tiré de l’autre. Autour, ça crie, ça insulte. Je ne peux pas m’arrêter ailleurs se justifie le Uber qui a une tête à s’appeler Kouider.

Tableau 5. Comment rouler sur un boulevard où le couloir de bus vous est interdit (surtout, ne pas y aller, des caméras de surveillance veillent et font rentrer le pognon des amendes) ? Comment rouler sur ce même boulevard quand, en son milieu et tous les cinquante mètres, des engins ont creusé des tranchées entourées des fameuses barrières ? Comment rouler sur ce même boulevard quand deux bus, oui deux, se sont percutés au milieu de la chaussée, tous les deux ayant quitté en même temps leur couloir, l’un pour éviter une trottinette (qui continue tranquillement sa route) et l’autre, un automobiliste sorti un peu trop vite de son garage ?

Conclusion. Il faut marcher, dit-on, pour conserver sa santé. D’accord, mais il faut ajouter quelques amendements à cette règle de bon sens. Marcher, oui, mais avec un casque, des genouillères pour les chocs avec les roues des vélos, et avec des chevillières renforcées pour les chocs avec les trottinettes, électriques ou non, les skateboards et les gyros. Des protections, donc. On peut aussi se munir d’une batte de baseball ou d’un gourdin importé de Kabylie. Avec ça, on peut marcher tranquille sur n’importe quelle piste cyclable.
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samedi 15 juillet 2017

La chronique du blédard : Bagnole, vélo et piéton

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 juillet 2017
Akram Belkaïd, Paris

Comment se fâcher avec des amis ? Les réponses à ces questions sont nombreuses. On peut, par exemple, dire tout le mal qu’on pense de Bachar Al Assad, ne rien lâcher à son sujet, et se prendre en retour une volée de bois vert au nom d’un anti-impérialisme à deux sous ou d’un conspirationnisme dont on n’avait pas pris conscience jusque-là. On peut aussi amener la discussion sur Macron et ses vacuités intellectuelle, politique et éthique et se rendre compte que l’ami, un autre, pas le même que le pro-chabiha, fait partie des cohortes d’« enmarcheurs » alors qu’on pensait qu’il avait gardé quelques tendresses pour l’internationalisme et la dictature du prolétariat.  Mais il est des sujets tout aussi clivants, du moins en apparence, même s’ils sont bien plus légers.

Parmi eux, il y a la question de la place du vélo dans Paris. Je sais, le thème est totalement décalé par rapport à une actualité des plus sombres. Mais offrons-nous, de temps à autre, quelques moments de légèreté voire de futilité. Ceci dit, l’affaire est sérieuse et elle peut provoquer de vraies colères et même des ruptures. Elle concerne une « guerre » sans merci qui oppose adeptes de la petite reine aux automobilistes mais aussi, et c’est là où l’affaire se corse, aux piétons. Utiliser un vélo est une bonne manière d’échapper à la promiscuité malodorante du métro, à la lenteur chaotique des bus dont les conducteurs usent et abusent des freins, et, pour finir, aux embarras de Paris, comprendre une circulation dense, malaisée y compris – c’est un grand exploit de la mairie – le dimanche après-midi…

Mais pédaler sur le bitume c’est aussi risquer en permanence sa vie. Au-delà de son image de grand pôle touristique mondial, la capitale française est surtout une petite ville aux rues étroites. Desservi par la géométrie des lieux, le cycliste qui s’y aventure sait que les automobilistes, et plus encore les chauffeurs de bus ou de camionnettes de livraison, ne lui feront aucun cadeau. Il sera tassé, délibérément bloqué, frôlé, tangenté, parfois tabassé ou, du moins, copieusement insulté, et même blessé, voire pire. Comme le rappelle un blogueur, « entre janvier 2010 et octobre 2016, 18 cyclistes ont perdu la vie à Paris. Dans 8 cas, un poids-lourd (camion ou autocar) fut impliqué. Six de ces huit morts firent l’objet d’articles dans la presse. Pour les 12 autres : rien. Biais médiatique énorme. » (*) Militant de la cause vélocipédique, Emmanuel, c’est par ce seul prénom que se présente le dit blogueur, oublie de mentionner que le nombre de piétons écrasés ou percutés est pratiquement égal au triple de la triste statistique qu’il cite.

Pour échapper aux dangers de la circulation, un nombre croissant de cyclistes se réfugie sur les trottoirs. Au risque de percuter des piétons qui se croyaient à l’abri. Habitude héritée de son vécu algérois et du refus de dépendre des fantomatiques bus de la Régie Syndicale des Transports Algérois (RSTA, devenue Entreprise de Transports Urbains et Suburbains d’Alger avec pour slogan « Etusa partout, Etusa pour tous »…), le présent chroniqueur est un marcheur acharné (et non un « enmarcheur » encarté, tient-il à le repréciser). Il peut citer des dizaines d’exemples de cycliste roulant à vive allure sur un trottoir, persuadé en bon abruti qu’il est (ou qu’elle est) de son bon droit de sauveur (sauveuse) de la planète. On avait déjà le ridicule des bobos, hommes et femmes, à trottinette, il faut désormais garder à l’œil les cousins de Richard Virenque (vous savez, le coureur jadis dopé à « l’insu de son plein gré »…

Le pire, pour le piéton, c’est lorsqu’il s’aventure sur une voie cycliste. Insultes, regards noirs, et menaces du pédaleur ou de la pédaleuse qui s’écartent au dernier moment, histoire d’infliger une belle frayeur au bipède distrait. Pourtant, la loi est claire. Les voies cyclistes sur trottoir ne sont pas interdites aux piétons. Plus important encore, l’usager le plus faible est toujours considéré comme prioritaire. Face à un piéton, le cycliste doit donc s’arrêter, s’incliner (et la fermer). Et dans une rue piétonne, le cycliste est aussi censé rouler au pas ou mettre pied à terre. Mais, cela, c’est la théorie et la contribution décisive à la diminution des émissions carbone donne tous les droits…

Entre piétons et cyclistes, il y a aussi une lutte implicite pour garder le privilège du droit à faire n’importe quoi. Jusque-là, les premiers se distinguaient par une indiscipline chronique comme, par exemple, traverser au dernier moment et en dehors du passage protégé ou lorsque le feu est vert (afin de faire enrager l’automobiliste). Mais voilà que les seconds s’y mettent aussi. Ils grillent les feux rouges, roulent sans casque et la loi leur permet même de prendre les sens interdits. Il y a quelques temps, un ami me confiait l’étrange sentiment de colère qu’il éprouvait au spectacle d’un couple de cyclistes ne respectant pas le feu rouge. Il était loin d’eux mais cette désinvolture mouvante l’avait exaspéré. Tout comme m’irrite le spectacle de ces hommes et femmes à la pédalée incertaine ou visiblement novice. Vélos qui tanguent, selles trop basses, jambes écartées qui moulinent sans grâce dans les côtes : cette vulgarité visuelle ajoute un peu de laideur supplémentaire à la ville.

Cette guéguerre n’existerait pas si les voitures étaient moins nombreuses à Paris. C’est ce que cherche à obtenir la mairie qui multiplie les mesures pour décourager les automobilistes à l’image de ces quartiers où la multiplication des sens interdits peut rendre fou le conducteur qui s’y aventure pour la première fois. Mais le problème est bien plus complexe. En matière de transports urbains, l’Ile de France est une région sous-développée. Quand on habite en banlieue plus ou moins lointaine, la meilleure manière d’aller à Paris reste la voiture. Autrement dit, la bagnole continuera de rouler vite dans les rues de la capitale et les sauveurs et sauveuses de la planète feront payer aux piétons les tracas qu’eux-mêmes subissent.

(*) « Les cyclistes se cachent pour mourir », http://www.sortirdeparisavelo.fr/blog
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