Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 15 juillet 2017

La chronique du blédard : Bagnole, vélo et piéton

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 juillet 2017
Akram Belkaïd, Paris

Comment se fâcher avec des amis ? Les réponses à ces questions sont nombreuses. On peut, par exemple, dire tout le mal qu’on pense de Bachar Al Assad, ne rien lâcher à son sujet, et se prendre en retour une volée de bois vert au nom d’un anti-impérialisme à deux sous ou d’un conspirationnisme dont on n’avait pas pris conscience jusque-là. On peut aussi amener la discussion sur Macron et ses vacuités intellectuelle, politique et éthique et se rendre compte que l’ami, un autre, pas le même que le pro-chabiha, fait partie des cohortes d’« enmarcheurs » alors qu’on pensait qu’il avait gardé quelques tendresses pour l’internationalisme et la dictature du prolétariat.  Mais il est des sujets tout aussi clivants, du moins en apparence, même s’ils sont bien plus légers.

Parmi eux, il y a la question de la place du vélo dans Paris. Je sais, le thème est totalement décalé par rapport à une actualité des plus sombres. Mais offrons-nous, de temps à autre, quelques moments de légèreté voire de futilité. Ceci dit, l’affaire est sérieuse et elle peut provoquer de vraies colères et même des ruptures. Elle concerne une « guerre » sans merci qui oppose adeptes de la petite reine aux automobilistes mais aussi, et c’est là où l’affaire se corse, aux piétons. Utiliser un vélo est une bonne manière d’échapper à la promiscuité malodorante du métro, à la lenteur chaotique des bus dont les conducteurs usent et abusent des freins, et, pour finir, aux embarras de Paris, comprendre une circulation dense, malaisée y compris – c’est un grand exploit de la mairie – le dimanche après-midi…

Mais pédaler sur le bitume c’est aussi risquer en permanence sa vie. Au-delà de son image de grand pôle touristique mondial, la capitale française est surtout une petite ville aux rues étroites. Desservi par la géométrie des lieux, le cycliste qui s’y aventure sait que les automobilistes, et plus encore les chauffeurs de bus ou de camionnettes de livraison, ne lui feront aucun cadeau. Il sera tassé, délibérément bloqué, frôlé, tangenté, parfois tabassé ou, du moins, copieusement insulté, et même blessé, voire pire. Comme le rappelle un blogueur, « entre janvier 2010 et octobre 2016, 18 cyclistes ont perdu la vie à Paris. Dans 8 cas, un poids-lourd (camion ou autocar) fut impliqué. Six de ces huit morts firent l’objet d’articles dans la presse. Pour les 12 autres : rien. Biais médiatique énorme. » (*) Militant de la cause vélocipédique, Emmanuel, c’est par ce seul prénom que se présente le dit blogueur, oublie de mentionner que le nombre de piétons écrasés ou percutés est pratiquement égal au triple de la triste statistique qu’il cite.

Pour échapper aux dangers de la circulation, un nombre croissant de cyclistes se réfugie sur les trottoirs. Au risque de percuter des piétons qui se croyaient à l’abri. Habitude héritée de son vécu algérois et du refus de dépendre des fantomatiques bus de la Régie Syndicale des Transports Algérois (RSTA, devenue Entreprise de Transports Urbains et Suburbains d’Alger avec pour slogan « Etusa partout, Etusa pour tous »…), le présent chroniqueur est un marcheur acharné (et non un « enmarcheur » encarté, tient-il à le repréciser). Il peut citer des dizaines d’exemples de cycliste roulant à vive allure sur un trottoir, persuadé en bon abruti qu’il est (ou qu’elle est) de son bon droit de sauveur (sauveuse) de la planète. On avait déjà le ridicule des bobos, hommes et femmes, à trottinette, il faut désormais garder à l’œil les cousins de Richard Virenque (vous savez, le coureur jadis dopé à « l’insu de son plein gré »…

Le pire, pour le piéton, c’est lorsqu’il s’aventure sur une voie cycliste. Insultes, regards noirs, et menaces du pédaleur ou de la pédaleuse qui s’écartent au dernier moment, histoire d’infliger une belle frayeur au bipède distrait. Pourtant, la loi est claire. Les voies cyclistes sur trottoir ne sont pas interdites aux piétons. Plus important encore, l’usager le plus faible est toujours considéré comme prioritaire. Face à un piéton, le cycliste doit donc s’arrêter, s’incliner (et la fermer). Et dans une rue piétonne, le cycliste est aussi censé rouler au pas ou mettre pied à terre. Mais, cela, c’est la théorie et la contribution décisive à la diminution des émissions carbone donne tous les droits…

Entre piétons et cyclistes, il y a aussi une lutte implicite pour garder le privilège du droit à faire n’importe quoi. Jusque-là, les premiers se distinguaient par une indiscipline chronique comme, par exemple, traverser au dernier moment et en dehors du passage protégé ou lorsque le feu est vert (afin de faire enrager l’automobiliste). Mais voilà que les seconds s’y mettent aussi. Ils grillent les feux rouges, roulent sans casque et la loi leur permet même de prendre les sens interdits. Il y a quelques temps, un ami me confiait l’étrange sentiment de colère qu’il éprouvait au spectacle d’un couple de cyclistes ne respectant pas le feu rouge. Il était loin d’eux mais cette désinvolture mouvante l’avait exaspéré. Tout comme m’irrite le spectacle de ces hommes et femmes à la pédalée incertaine ou visiblement novice. Vélos qui tanguent, selles trop basses, jambes écartées qui moulinent sans grâce dans les côtes : cette vulgarité visuelle ajoute un peu de laideur supplémentaire à la ville.

Cette guéguerre n’existerait pas si les voitures étaient moins nombreuses à Paris. C’est ce que cherche à obtenir la mairie qui multiplie les mesures pour décourager les automobilistes à l’image de ces quartiers où la multiplication des sens interdits peut rendre fou le conducteur qui s’y aventure pour la première fois. Mais le problème est bien plus complexe. En matière de transports urbains, l’Ile de France est une région sous-développée. Quand on habite en banlieue plus ou moins lointaine, la meilleure manière d’aller à Paris reste la voiture. Autrement dit, la bagnole continuera de rouler vite dans les rues de la capitale et les sauveurs et sauveuses de la planète feront payer aux piétons les tracas qu’eux-mêmes subissent.

(*) « Les cyclistes se cachent pour mourir », http://www.sortirdeparisavelo.fr/blog
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samedi 25 octobre 2014

La nouvelle du samedi : Réunion de quartier

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HuffingtonPostAlgérie, samedi 18 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il est vingt-heures et le gymnase est bondé. Pour y faire de la place, on a poussé les équipements contre les murs et démonté les cages de hand-ball. Certains parmi les retardataires n’ont eu d’alternative que de se hisser sur les chevaux d’arçons ou, plus périlleux encore, sur les piles mal assurées de tapis au sol. Malgré l’interdiction de fumer placardée aux quatre coins de la salle, des cigarettes ont été allumées pour meubler l’attente. Il y a eu quelques évanouissements et les deux pompiers présents ont fort à faire. Au-dessous du panneau de basket qui a été relevé pour la circonstance, on a dressé une estrade de fortune. Trois hommes s’y tiennent debout, attendant peut-être que l’endroit devienne irrespirable pour commencer. L’un d’eux tient un micro à la main. La cinquantaine, de taille moyenne, un gros ventre qui plonge vers l’avant, il est en bras-de-chemise avec une cravate fleurie desserrée. Le visage rouge, la moustache en crocs, ses yeux semblent rouler en permanence sur eux-mêmes et il contemple l’assistance avec l’air satisfait de celui qui a réussi sa mission. A ses côtés, en costume de velours trop chaud pour l’occasion, se tient un quadragénaire, le corps maigre et le cheveu teint. On le sent un peu gêné, inquiet même, comme s’il avait été trainé là contre son gré. De temps à autre, il essuie la sueur qui dégouline de son front. Il ne cesse de parler à son compère au micro qui, d’une moue qui se veut virile, l’encourage à être patient. Enfin, le troisième homme, bien plus jeune, costume noir et chemise blanche, le teint jaunâtre et le profil d’un oiseau de proie, se tient en retrait et affiche l’air condescendant de celui qui n’est présent que par pure charité.

« Bon, on va commencer, silence s’il vous plaît, ordonne d’une voix rauque celui qui tient le micro.

Puis, la petite rumeur qui parcourait la salle s’étant éteinte :

« Merci d’avoir répondu présent à notre appel. Pour ceux qui l’ignorent, je suis monsieur Julien et je suis le président de l’association de sauvegarde de notre beau quartier. Je vous demande d’écouter attentivement ce qui va être dit. Je vous présente monsieur Gérard, que vous connaissez pour la plupart d’entre vous puisqu’il est le patron de la pizzeria Andiamo. Gérard à toi la parole. Raconte-nous ce qui t’est arrivé ».

Le dit Gérard prend le micro d’une main tremblante et commence à bredouiller quelques mots ce qui a le don d’agacer les derniers rangs. Très vite, on entend des « plus fort ! » ou des « articule ! » qui achèvent de paniquer le pizzaiolo. C’est alors que le troisième homme lui chuchote quelques mots d’encouragement à l’oreille. L’effet est immédiat. Gérard prend une grande inspiration et reprend son récit.

« Voilà, ça s’est passé il y a quatre jours. On assurait le service de midi quand un couple s’est attablé. Je ne les avais jamais vus. Ils m’ont demandé les suggestions du jour et quand j’ai parlé de lasagnes au veau, ils ont fait la grimace. Et c’est-là que la femme a parlé ».

Gérard s’interrompt quelques secondes. On dirait qu’il a du mal à déglutir. Pendant ce temps, monsieur Julien affiche la mine à la fois gourmande et préoccupée de celui qui sait ce qui s’est passé.

D’une voix un peu plus assurée, Gérard reprend son récit.

« Elle a commencé par me demander si mes produits étaient frais. Ensuite, elle a parlé du quartier, me disant qu’elle et son mari cherchaient un appartement. Et, pour finir, elle m’a demandé si elle pouvait avoir du quinoa en accompagnement de son colin grillé ».

Dans la salle, c’est immédiatement le tumulte. On commente et on s’indigne. Des poings se dressent. C’est une communion guerrière qui est en train de naitre.

Monsieur Julien, le ventre plus conquérant que jamais, reprend le micro et fait un pas en avant.

« Du quinoa ! crie-t-il. Vous savez tous ce que ça veut dire. Et ce que Gérard a oublié de vous raconter, c’est que ce couple lui a demandé s’il y avait une boutique bio dans le quartier ».

Nouveau brouhaha, quelques cris fusent. Avec un peu de mal, Julien arrive à imposer le silence.

« Vous savez tous ce que ça veut dire ! répète-t-il. C’est simple : ils sont à nos portes. Ils arrivent ! On savait que ça nous menaçait mais maintenant c’est certain : ils ont repéré notre quartier. Et pour bien comprendre ce qui nous attend, on a invité monsieur Delolive. Vous le connaissez tous. Vous l’appréciez. Il est des nôtres. Il est ici chez lui. C’est lui qui va vous expliquer ce qui nous attend exactement ».

Delolive prend le micro, regardant haut et loin devant lui, comme s’il s’adressait à des géants installés au fond du gymnase.

« Bonsoir. Je ne vais pas vous mentir. Ça commence par le quinoa et dans deux ans, votre quartier aura complètement changé. D’ailleurs, vous ne serez plus là pour vous en rendre compte. Vous aurez été remplacés. Vous avez raison d’être inquiets. Au début, c’est amusant. Du quinoa, des magasins bios, du thé rouge à la place du café. Ensuite, petit à petit, vous aurez les poussettes à trois roues et, pire encore, les vélos qui envahiront vos rues et trottoirs avec des connards et des connasses qui vous fonceront droit dessus d’un air de défi, parce que vous comprenez, ils ou elles sauvent la planète… Il y aura aussi les trottinettes lancées plein pot dans une descente et qui vous percuteront au moment où vous sortirez de chez vous. Vous allez perdre votre identité mes amis ! Pour les adultes, vous devrez porter des pantalons jaunes qui traînent au sol, des pulls en v moulants et chausser des baskets d’adolescents. Les loyers augmenteront, vos magasins fermeront, remplacés par des vendeurs de tisanes bio et vos cafetiers seront obligés de servir des brunchs jusqu’à quatorze heures. Les places de stationnement vont disparaître remplacées par slots pour vélos urbains ou pour des voitures électriques. Et ces nouveaux venus, parlons-en… Comme ils ont de l’argent, ça va attirer une foule de vendeurs de ce que vous savez. Des gens qui viennent de là où vous savez… ».

Des questions montent. On veut savoir ce qu’est un brunch. Timide, une voix finit aussi par demander ce qu’est le quinoa. Les esprits s’échauffent. Dans un coin, un costaud aux cheveux en brosse affirme que c’est la faute à la presse avec ses numéros spéciaux sur l’immobilier ou alors à la brocante de rentrée qui attire des gens louches venus de partout. Une femme, encore plus virulente, jure d’une voix hystérique que c’est voulu en haut lieu, à cause des votes à la dernière élection.

« Que faut-il faire monsieur Lalolive ?, interroge enfin monsieur Julien en faisant de grands signes pour imposer le calme.

- Mon rôle est de faire un constat, répond l’autre un peu grandiloquent. Je ne vais pas vous expliquer quoi faire. C’est à vous de trouver les solutions. Je n’ai qu’un seul conseil à vous donner : battez-vous pendant qu’il est encore temps !

Des hourrahs ponctuent cette exhortation. Le costaud arrive à se faire entendre malgré le tumulte.

« On devrait en attraper un à la première occasion, hurle-t-il. On le gave de quinoa et on lui coud le trou de balle avant de le renvoyer chez lui. Croyez-moi, ça dissuadera les autres de venir… ».

Une explosion de joie ponctue ce propos. Monsieur Julien dresse les poings tandis que son compère Gérard, sourit, enfin détendu. Même monsieur Lalolive, bien moins condescendant et visiblement satisfait, applaudit des deux mains. La réunion se termine et chacun rentre chez soi avec le sentiment qu’un grand combat vient de débuter.
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