Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 3 octobre 2017

La chronique économique : Pétrole, fonds souverain, occasion gâchée et diversification

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 27 septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris


Face à la dégradation des finances publiques, nombre de responsables algériens espèrent que le marché pétrolier repartira à la hausse et que cela règlera les problèmes actuels. « Ça montait, c’est descendu, ça remontera », tel est leur raisonnement et c’est le même en vigueur depuis plusieurs décennies. Chaque fois que la situation exigeait des réformes sérieuses et une vraie prise en main de la diversification économique, c’est le retour de la flambée des prix qui a eu raison de ces velléités de changement. Reste que la situation actuelle est aussi préoccupante, sinon plus, que celle de la fin des années 1980.

Dette remboursée, un souci en moins

Il y a certes un point positif qu’il ne faut pas négliger. L’Algérie est peu endettée sur le plan extérieur. Pas d’intérêts à payer, pas de danger de cessation de paiement et donc pas de risque de mise sous tutelle de la part du Fonds monétaire international (FMI), du Club de Paris (groupe de créanciers étatiques) ou de la Banque mondiale. Autrement dit pas de plan d’ajustement structurel aux effets dévastateurs comme en 1996-1997. Il faut, à cet égard, remercier celles et ceux, notamment les hauts fonctionnaires, qui ont su convaincre les autorités politiques de rembourser cette dette à partir du début des années 2000. Pour ce faire, ils ont trouvé un argument majeur : éviter que l’Algérie ne connaisse une humiliation comparable à celle des années 1990 quand des jeunots arrogants du FMI donnaient des leçons aux responsables algériens. On peut donc se consoler en se disant qu’au moins une partie de la manne n’a pas été gaspillée et qu’elle aura servi à quelque chose cela à l’heure où l’option de l’endettement revient sur la table, quoiqu’en dise le gouvernement actuel.

Mais on ne peut s’empêcher de regretter que d’autres initiatives n’aient jamais été prises. Dans une chronique publiée en 2008, nous plaidions pour que l’Algérie crée enfin son fonds souverain (*). L’idée de base était simple. Dans un contexte de crise financière en Occident et de grande braderie de certains actifs (notamment immobiliers), des prises de participation dans des valeurs phares auraient constitué une vraie assurance pour l’avenir. Pas simplement un bas-de-laine pour les temps difficiles, mais une garantie de ressources permanentes. A l’époque, nombre de responsables opposaient la question du manque d’expertise et des risques de mauvais placements. Il est vrai que les milliards de dollars perdus par la Libye de Kadhafi dans des investissements hasardeux sur la Bourse de Londres donne quelques arguments à cette thèse. Mais tout de même ! Qui peut croire que l’Algérie de 2008 n’avait pas les compétences (ou les moyens) de mettre en place un fonds actifs. Si le Qatar l’a fait en moins d’un an (et ses revenus lui sont bien utiles en ces temps où il subit un blocus de la part de ses voisins). Une immense occasion a été ratée. Une parmi tant d’autres.

L’effet Kurdistan

En attendant, et comme pour donner raison aux attentistes, le cours du brut est de nouveau orienté à la hausse. Comme c’est souvent le cas, les turbulences géopolitiques poussent le marché à anticiper des difficultés d’approvisionnement. Le référendum d’autodétermination du Kurdistan irakien et les risques d’un blocus turc sur ses exportations de brut contribuent à cette poussée haussière. A cela s’ajoute le fait que la demande mondiale repart et que les Etats-Unis connaissent quelques ratés dans leur production d’or noir non conventionnel. Le baril se rapproche des 60 dollars. On est loin des 100 dollars qui faisaient tourner la tête aux membres de l’Opep, lesquels membres se réuniront en novembre prochain pour décider s’ils maintiennent leur restriction en matière de pompages. Quoi qu’il en soit, espérons simplement que le mantra mentionné en début de chronique sera répété autrement et que les responsables algériens comprendront enfin que même si le pétrole remonte il finira toujours par redescendre. Et qu’il n’y a rien de mieux qu’une saine diversification (pas celle exigée par le patronat, mais ceci est une autre histoire) pour encaisser au mieux ce yoyo. 

(*) « Fonds souverain: mais qu'attend donc l'Algérie ! », Le Quotidien d'Oran, mercredi 16 janvier 2008.
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jeudi 26 décembre 2013

La chronique du blédard : Monologue du drapier accablé

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Ah ça oui, pour être calme, c’est calme. Quelle déprime, mais quelle déprime… Deux clients le matin, trois l’après-midi. La veille de Noël ! Je n’ai jamais vu ça. Non, non, je vous jure. Vous me connaissez, on en parle souvent, hein ? Je n’aime pas me plaindre. Ça fait quinze ans que je suis dans le quartier. Je travaille six jours sur sept, de neuf heures du matin à vingt-heures. C’est comme ça, je n’en fais pas un exploit ou un fardeau à vivre. Je bosse, c’est tout. Et là, je peux vous garantir que c’est ma pire saison d’hiver. Jamais j’aurais pensé voir le quartier aussi maussade. Quelle tristesse…
 
La saison des fêtes, ça devrait être aussi celle du linge de maison, des décorations, des belles nappes qu’on achète, des serviettes qu’on ne sort qu’une ou deux fois par an. Ça, c’est que vous croyez, ce que les gens pensent. C’est ce que vous raconte la publicité pour vendre autre chose. La vérité, c’est que j’ai à peine renouvelé mon stock d’il y a deux ans. Si ça continue comme ça, je mettrai la clé sous la porte avant l’hiver prochain. Tout va dépendre du printemps et de mes ventes pour la saison des mariages. C’est la crise, oui. La vraie crise. Elle est là, on la sent, je la vois tous les jours quand je fais mes comptes. Regardez dehors. Regardez la tête des gens. D’abord, ils sont où les gens ? Non, ils ne sont pas partis. Ils sont chez eux. Ils regardent la télévision. Ils n’ont pas d’argent pour les fêtes alors ils avalent les émissions débiles qui leur font croire que le reste du pays s’amuse bien. La télévision, elle ment aux gens. Elle devrait dire la vérité. Dire que ça va vraiment mal et que c’est la faute de la droite comme de la gauche.
 
La crise, monsieur, c’est pas que les plans sociaux et les usines qui ferment. C’est aussi des magasins qui se demandent comment payer le loyer et les charges. J’avais deux employées. J’ai été obligé de les licencier parce que le chiffre d’affaires ne me permettait plus de payer leurs salaires. Pendant plusieurs mois, vous comptez sur les banques pour ça et puis, un jour, elles vous disent non. Ou alors, elles veulent encore plus de garanties. Mon appartement est déjà hypothéqué et une petite voix me dit qu’il faut vite que je vende mon fonds de commerce avant qu’il ne soit trop tard. Un matin, en passant, vous vous rendrez compte que le magasin a disparu. A la place, vous trouverez un opticien ou un vendeur de téléphones mobiles ou de cigarettes électroniques. La lunette, ça marche bien. La vapotte aussi. Ce sont des business qui rapportent mais il faut un savoir-faire. Il faut connaître les combines, surtout pour les lunettes.
 
Ah non, me dites pas ça ! On ne change pas de métier comme ça. Je ne vais pas m’improviser vendeur de montures et fourguer des fausses cigarettes ne m’intéresse pas. Pardonnez-moi si je m’énerve mais ce discours sur l’adaptation et le changement nécessaire, on m’en rabâche les oreilles en permanence. Les banquiers d’abord. Ils vous disent : votre activité va moins bien, réfléchissez à quelque chose de nouveau. Et, au passage, ils vous proposent un beau crédit qui va encore plus vous lier les mains et gâcher votre sommeil. Les politiques, c’est la même chose. La semaine dernière, c’est la candidate socialiste aux municipales qui est venue me dire la même chose. Elle faisait semblant de m’écouter mais je voyais bien qu’elle pensait à autre chose, peut-être au nombre de magasins qui lui restait à visiter. Ou alors elle a dû se dire que quelqu’un qui vend des draps et du linge de maison vote forcément à droite.
 
Je suis fils d’ouvrier, monsieur. Dans ma famille, j’ai longtemps été celui qui a réussi. Bien sûr, je n’étais pas fonctionnaire mais j’étais celui qu’on enviait parce qu’il était à son compte, parce qu’il n’avait pas de patron ou de contremaître pour lui pourrir la vie. Je vais vous dire les choses comme elles sont : en ce moment, je me demande s’il ne serait pas mieux pour moi d’être ouvrier. Oui, oui, il y aurait la peur du licenciement mais même dans le pire des cas, l’ouvrier a de quoi voir venir même si ce n’est que quelques semaines. On lui donne des indemnités, il a des syndicats qui le défendent, les médias parlent de son usine en grève. Vous en connaissez des journaux qui parlent de nous autres les petits commerçants ? Le Figaro n’aime que les grands patrons et Libération nous crache à la figure, voilà la vérité. Le commerçant est seul, sans filet. Je connais d’anciens collègues du quartier qui n’ont plus rien et qui ne s’en sortent que grâce au Secours populaire et aux Restos du cœur.
 
Bien sûr qu’il y a de l’argent. Mais c’est de l’argent qui sent de plus en plus mauvais. Dans Paris, il y a plein de gens qui cherchent des commerces pour faire du blanchiment. Il suffit de traîner au bon endroit pour en rencontrer. Maintenant, il y a même des avocats qui viennent vous voir pour ça. Je sais comment ça se passe. On me l’a raconté. On met un doigt dans l’engrenage et c’est tout le bras qui y passe. Il y a de l’argent oui, mais je n’en veux pas. J’aurais trop honte de l’accepter. Je préfère encore fermer et faire le chiffonnier sur les routes de France.
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samedi 13 octobre 2012

La chronique économique : Le monde en crise, les dérives de la finance

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 10 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris



Il n’est nul besoin de rappeler que le mot «crise» est l’un des plus employés en ce moment par les médias du monde entier, notamment ceux d’Europe et des Etats-Unis, les deux régions les plus touchées par le ralentissement économique. Mais si ce terme est omniprésent, la compréhension du phénomène est de plus en plus difficile d’autant que cette crise est polymorphe. Elle détraque les économies réelles, creuse les finances publiques et affecte la solvabilité des secteurs bancaire et financier tout en limitant l’investissement mondial à long terme.

UNE CRISE VENUE DE LOIN
Il est donc utile de revenir aux sources de cette crise et d’en comprendre les développements successifs. C’est ce que permet l’ouvrage très détaillé de l’expert international Mustapha Bensahli qui vient d’être publié aux éditions Casbah (*). Spécialiste de finance et de fiscalité, l’auteur décrypte d’abord les «mécanismes déclencheurs de la crise financière», ces derniers résidant essentiellement dans l’éclatement de la bulle immobilière aux Etats-Unis puis en Europe. Mais, on le sait, ce catalyseur que fut l’immobilier n’a pas été la cause structurelle d’une crise qui est loin d’être achevée. Et c’est vers les incroyables dérives de la finance internationale que nous invite à regarder Mustapha Bensahli. Spéculation, obsession du court-terme, sophistication poussée à l’extrême (comme l’a montré le développement spectaculaire de la titrisation et des produits dérivés, à l’image des désormais fameux «Credit Default Swaps» ou CDS) ont miné et la finance mondiale et corrompu l’économie réelle.

Bien entendu, tout cela n’aurait pas été possible sans une dérégulation à tout va, symbolisée par l’abrogation aux Etats-Unis du Glass-Steagall Act, cette loi instaurée après la crise de 1929 pour cloisonner banques d’affaires et banques de détail. Initiée par le duo Reagan-Thatcher, assumée par des gouvernements dits de gauche comme celui de Bill Clinton aux Etats-Unis, de Lionel Jospin en France ou de Tony Blair en Grande-Bretagne, la déréglementation a vu ses effets pervers démultipliés par le contournement des lois restées en vigueur. L’un des meilleurs exemples en la matière a été «l’ingéniosité» des banques à habiller leurs bilans et à passer à travers les mailles du filet des normes comptables internationales. L’auteur détaille aussi les mécanismes de contagion qui ont permis le passage de la crise financière vers l’économie réelle.

Il explique comment cette crise a exigé la mobilisation de capitaux importants, notamment pour se porter au secours des banques, ce qui, au final, a généré une débâcle quasi généralisée des finances publiques européennes mais aussi étasuniennes et japonaises. L’un des chapitres de l’ouvrage dresse, par ailleurs, un panorama détaillé des solutions mises en place pour sortir de la crise ainsi que de leurs conséquences immédiates, à l’image de l’impressionnante série de dégradation des ratings souverains par les agences de notation. Mustapha Bensahli relève aussi le fait que le recours à des dévaluations plus ou moins officielles a été l’un des moyens d’atténuer la crise, ce qui a débouché sur une guerre des grandes monnaies mondiales.

DES SOLUTIONS
L’auteur décrit enfin les différents scénarios de sortie de crise, qu’ils soient conçus par les tenants d’une économie libérale ou par ceux qui défendent un retour en force de l’Etat, non pas comme acteur économique, mais comme force régalienne. Un troisième scénario, plus neutre, est aussi présenté avec, tout de même, ce jugement selon lequel il ne peut y avoir de solution à la crise sans remise en cause ou ajustement en profondeur du dogme du «laisser-faire».
Voilà un ouvrage qui est à la fois didactique et exhaustif et qui a le mérite d’expliciter les mécanismes de ce qui est d’ores et déjà considéré comme étant la grande crise du début du XXIe siècle.

(*) Le monde en crise. Les dérives de la finance. Préface du professeur Hocine Benissad. Casbah Editions.378 pages, 750 dinars (prix indicatif).
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