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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 24 août 2021

La chronique économique : Quand Total lave plus vert que le vert

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 2 juin

Akram Belkaïd, Paris


Polluer plus aujourd’hui pour polluer moins demain. Voilà comment on pourrait résumer les promesses exprimées lors de la présentation de la nouvelle stratégie du groupe pétrolier Total dont le nom est désormais TotalEnergies. Lors de l’Assemblée générale des actionnaires, le PDG du groupe Patrick Pouyanné a ainsi expliqué que le premier métier de la compagnie resterait l’exploitation des hydrocarbures. Pas question donc de faire plaisir aux ONG qui réclament un abandon de ces activités au nom de la lutte contre le réchauffement climatique.

Le cash, c’est d’abord (et surtout) le pétrole !

Si l’on se base sur les émissions de gaz à effet de serre (ges), Total, pardon TotalEnergies, fait partie des vingt plus gros pollueur de la planète (le politiquement correct des communicants exigerait que l’on écrive « des vingt plus gros ‘‘émetteurs’’ de la planète). Comme nombre de ses pairs et concurrents, la multinationale française subit les pressions croissantes de plusieurs associations qui exigent d’elles un vrai engagement pour la transition énergétique et un passage aux énergies renouvelables moins polluantes. TotalEnergies ne dit pas non mais répond « à mon rythme ».

Son PDG estime ainsi que la « transition [énergétique] n’est pas la rupture » (rien à voir avec la situation algérienne, note du chroniqueur…). Mais il promet qu’une partie des revenus tirés de l’exploitation des hydrocarbures servira à financer le développement des renouvelables. En gros, vendre du brut servira à produire du vent (éolien) et du chaud (solaire)… Et ainsi, dans ce monde parfait, TotalEnergies sera « multi-énergies » et verdira de manière progressive.  Les actionnaires du groupe ont d’ailleurs validé à 92% cette stratégie. On aurait été surpris du contraire. En effet, le message du PDG a été très clair : c’est le pétrole et le gaz naturel qui garantissent la rentabilité du capital investi par ces mêmes actionnaires ; c’est le pétrole et le gaz naturel qui fournissent l’essentiel du cash empoché par la compagnie. Et, on le sait, c’est ce cash qui sert à payer les dividendes versés aux actionnaires.

Reste à savoir dans quelle mesure la compagnie prévoit ce changement. En gardant 80% des investissements pour le pétrole et le gaz, TotalEnergies n’agit qu’à la marge en faveur des renouvelables. Son PDG a beau promettre des objectifs verts à l’horizon 2030, il n’en demeure pas moins que la vieille antienne du secteur « le pétrole hier, le pétrole aujourd’hui, le pétrole demain » reste d’actualité. Et comme l’or noir se raréfie, les nouveaux projets seront toujours plus chers, plus consommateurs d’énergie et donc plus polluants. Au prétexte de polluer moins, il faudrait donc nécessairement polluer plus.

Rapport de force

Pour l’heure, le rapport de force sur les marchés demeure favorable aux compagnies pétrolières comme TotalEnergies. Il n’y a pas beaucoup d’investisseurs institutionnels (fonds souverains, banques, etc.,…) capables d’imposer l’abandon brutal des activités hautement carbonées. Mais la tendance existe et les mobilisations se multiplient. Cela explique pourquoi le vert est à la mode. Pour être dans l’air du temps, pour ne pas hérisser les jeunes futurs automobilistes qui, aujourd’hui, sont plus attentifs aux questions environnementales que leurs aînés, il faut faire du vert, parler vert, promettre vert. Cela s’appelle du « green-washing » et n’y croient que les naïfs qui pensent que l’ajustement se fera de lui-même sans législations contraignantes pour limiter les émissions de gaz à effet de serre.


vendredi 5 juin 2020

La chronique économique : Mais où stocker l’or noir ?

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 3 juin 2020
Akram Belkaïd, Paris


En avril dernier, quand le cours du baril de pétrole a touché les abysses avec un prix négatif de 37,63 dollars (autrement dit c’est le vendeur qui donnait de l’argent à l’acheteur…), on a beaucoup parlé de la crise des capacités de stockages de l’or noir. De nombreuses télévisions américains ont ainsi diffusé les images de plusieurs dizaines de pétroliers mouillant au large des grands ports de la côte-ouest. Idem pour les fameuses barges qui cabotent sans fin le long de la côte-est. Etant incapables de trouver un endroit où entreposer ces cargaisons, nombre d’opérateurs étaient prêts à payer pour s’en délester.

Réserves stratégiques américaines

Certes, cette chute des cours du baril en territoire négatif n’a pas duré. Mais elle a eu le mérite d’attirer l’attention sur la problématique du stockage du pétrole en circulation. Dans le milieu de l’or noir, il arrive que l’on parle des « barges fantômes » pour désigner des tankers dont on ne sait pas exactement qui détient la cargaison. Dans d’autres cas, ces cargaisons peuvent changer plusieurs fois de propriétaire alors que le navire est encore en haute mer. Si la durée n’est pas trop longue, stocker le pétrole dans un tanker est la meilleure solution en attendant de meilleurs jours. Mais, dans les temps présents, cela s’avère trop onéreux.

Alors, il existe d’autres solutions. Sensible au sort des compagnies pétrolières américaines, le président Donald Trump a poussé pour que les réserves stratégiques du pays, les fameuses SPR (pour Strategic Petroleum Reserve) puissent accepter des « dépôts » de compagnies privées. D’une capacité de 800 millions de pétrole, les SPR sont situées dans d’anciennes mines de sel au Texas et en Louisiane. Selon les dernières dispositions décidées par l’administration Trump, une capacité de 23 millions de barils sera réservée aux compagnies privées d’ici à mars 2021. Ce n’est pas beaucoup mais c’est déjà mieux que rien.

Et le caractère accommodant de la Maison-Blanche ne s’arrête pas puisque la fameuse « Règle 95 » va être suspendue. De quoi s’agit-il ? Jusqu’à présent, le pétrole mais aussi le gaz naturel extraits d’un gisement ne peuvent y être réinjecté. Cela peut étonner mais on comprend mieux cette interdiction si on connaît la structure d’un champ pétrolier. Contrairement à une image répandue, ce n’est pas un immense réservoir d’or noir qui baigne dans le sous-sol. En réalité, cela ressemble à une roche poreuse, comparable à une éponge, où est emprisonné le pétrole. C’est un état d’équilibre liquide-solide qu’il est impossible d’obtenir si l’on réinjecte le pétrole dans un gisement.

Menace écologique


Or, si le pétrole n’est pas « emprisonné » dans les milliards de veines rocheuses (chose qu’une mine de sel assure plus facilement), il pourra facilement contaminer les nappes phréatiques qui ne sont jamais très loin. C’est cette protection que permettait jusqu’à présent la Règle-95. Désormais, le pétrole en surplus va pouvoir être stocké durant 5 ans dans des gisements existants ou rouverts pour l’occasion. Une solution dangereuse sur le plan environnemental mais qui semble être la moins onéreuse selon l’industrie pétrolière. 
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mardi 1 janvier 2019

La chronique économique : Le Qatar quitte l’Opep

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 5 décembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

En janvier prochain, le Qatar ne fera donc plus partie de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) dont il fut, en 1961, le premier membre à rejoindre les cinq pays fondateurs (Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït et Venezuela) lesquels avaient créé l’organisation en 1960. Faite en début de semaine par Saad Sherida Al-Kaabi, le ministre qatari de l’énergie, l’annonce de ce retrait a beaucoup surpris car rien, pas même les bisbilles entre Doha et Riyad, ne laissaient l’entrevoir. Ce n’est pas la première fois qu’un membre de l’Opep se retire du Cartel. L’Equateur, membre depuis 1973, l’avait quitté en 1996 avant d’y revenir en 2007. Même chose pour le Gabon, membre depuis 1975, qui en était sorti en 1996 avant de faire son retour en 2016. Mais le fait que le Qatar appartienne au cercle fermé des pétromonarchies du Golfe donne plus d’impact à sa décision. Du moins, un impact symbolique.

Acte de défiance à l’égard de l’Arabie

Officiellement, l’émirat explique que ce retrait lui permettra de se concentrer sur sa stratégie gazière à long terme. Aujourd’hui, l’émirat produit 77 millions de tonnes par an et vise une production de 110 millions de tonnes annuelles d’ici 2024. Mais personne n’est dupe. Ce départ, est avant tout un acte de défiance à l’égard de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis (EAU), deux voisins qui imposent un blocus à Doha depuis juin 2017. En quittant l’Opep, le Qatar signifie une nouvelle fois son indépendance vis-à-vis du royaume saoudien « patron » de fait de l’Organisation. Même si la voix de chaque membre compte, c’est l’Arabie saoudite qui imprime sa marque du fait de l’importance de ses réserves et de sa production. En quittant l’Opep, le Qatar envoie donc un message clair : sa politique énergétique sera indépendante des exigences saoudiennes.

Il faut aussi relever que le Qatar n’est presque plus un pays pétrolier. Sa production quotidienne est de 600 000 barils par jour (9 à 10 millions de barils pour l’Arabie), autrement dit à peine 2% des pompages de l’Opep. Ses réserves estimées sont de 25 milliards de barils (ou giga-barils, Gb) soit le dixième du royaume wahhabite (270 Gb). En clair, le départ du Qatar ne va pas bouleverser le marché pétrolier. Cela ne devrait donc pas avoir un impact important sur les cours. C’est donc le timing de cette décision qui interpelle. Cette semaine est importante pour le Cartel qui se réunit demain et après-demain (6 et 7 décembre) pour décider de la marche à suivre pour endiguer le repli des cours du baril. Même si Doha promet de respecter ses engagements, son annonce crée le trouble. Et les contempteurs de l’Opep notent avec satisfaction que l’unité de l’organisation connaît-là sa première faille d’importance.

Une unité menacée ?


Il faut dire que cette organisation a toujours réussi à passer outre les divisions politiques entre ses membres. N’accueille-t-elle pas l’Arabie saoudite et l’Iran ? L’Irak n’y siège-t-il pas aux côtés du Koweït ? Très critiquée en Occident, notamment au Congrès américain, où on l’accuse de manière régulière de position dominante, l’Opep a jusqu’à présent affiché une unité sans faille, y compris lorsque le baril plongeait vers les 10 dollars au milieu des années 1990. Le départ du Qatar ouvre-t-il la voie à une implosion de l’Opep ? C’est peu probable mais c’est assurément une page qui se tourne dans l’histoire d’une organisation dont la stratégie influe directement sur l’évolution de l’économie mondiale.
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mardi 27 février 2018

La chronique de l’économie : Le pétrole, toujours et encore

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 21 février 2018
Akram Belkaïd, Paris

En septembre dernier, le groupe pétrolier Total présentait aux investisseurs un rapport sur l’évolution de la demande mondiale en hydrocarbures. Ce document vient d’être consulté par l’Agence France presse (AFP) et il contient des enseignements intéressants même si la société insiste sur le fait qu’il s’agit surtout d’ébaucher des pistes de réflexion plutôt que d’asséner des projections définitives. Le point le plus important est que, selon les experts de Total, la demande mondiale de pétrole en 2040 devrait être proche de 103 millions de barils par jour (mb/j) soit 10,8% de plus qu’en 2015 (92,5 mb/j).

Le transport toujours « pétrophage »

Cette projection signifie, entre autres, que les efforts de réduction de la demande pétrolière risquent d’être vains. Pour mémoire, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que les efforts pour maintenir la hausse de la température du globe à 2 degrés centigrades d’ici la fin du siècle signifient que la demande mondiale en pétrole doit baisser de manière substantielle et atteindre 75 mb/j en 2035. En clair, ce que dit Total, c’est que l’on risque fort de ne pas atteindre les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique en raison d’une forte addiction de l’économie mondiale à l’or noir.

Certes, la compagnie note que certains secteurs vont réussir à inverser la tendance. Le bâtiment (-2 mb/j), l’énergie (-3 mb/j) et les usages non énergétiques (-1 mb/j) payeront leur dû à la nécessité de réduire la consommation de brut. Des baisses qui seront obtenues notamment par les innovations technologiques et les progrès réalisés en matière d’isolation (pour le bâtiment). A l’inverse, le domaine des transports devrait persister dans sa nature « pétrophage ». En 2015, 56% de la consommation mondiale de brut venait des transports. Cette part va se maintenir voire augmenter. Pour Total, le nombre de kilomètres parcourus augmentera et rien ne pourra atténuer cette hausse, ni l’amélioration des moteurs à explosion ni l’usage d’autres source d’énergie (électrique, biogaz ou solaire).

Dans le détail, Total prévoit que la demande pour le transport individuel augmentera de 2 mb/j d’ici 2040. Le transport routier (+ 6mb/j), le maritime (+1 mb/j) et l’aérien (+4 mb/j) ne sont pas en reste. Là aussi, la compagnie insiste pour que ces chiffres soient maniés avec précaution. Mais ils posent tout de même des questions que l’on connaît depuis longtemps et qui reviennent dans tous les débats concernant la lutte contre le réchauffement climatique. D’abord, on voit bien que la route va demeurer un enjeu essentiel. A cela, les optimistes affirment que la solution réside dans l’usage de moteurs électriques. Or les projections de Total incluent l’hypothèse que 50 % des moteurs vendus en 2040 seront électriques. Et rien ne dit que l’on atteindra cette part, surtout dans les pays émergents.

Transports en commun

Ensuite, il y a la question du transport aérien. Toujours en croissance, ce dernier ne peut se passer de pétrole (kérosène) même si des recherches sont menées pour faire voler des avions de ligne avec d’autres types de carburant. Les motoristes (United Technologies, General Electric, Rolls Royce,…) multiplient les efforts pour améliorer l’efficacité énergétique de leurs réacteurs. Mais, dans le même temps, l’augmentation attendue du trafic aérien va gommer une grande partie des gains réalisés. Tout cela démontre que diminuer la consommation mondiale de pétrole dans les prochaines décennies sera loin d’être aisé. Cela passera certainement par d’importants investissements dans les transports en commun, notamment dans les mégapoles, mais l’inversion de la courbe de la consommation de brut attendra certainement la fin du siècle.
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lundi 23 octobre 2017

La chronique économique : Aramco, suite et pas fin…

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 18 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris

La semaine dernière l’Arabie saoudite a annoncé une baisse de sa production de 560 000 barils par jour à partir du mois de novembre. Pour les observateurs, cela signifie que Riyad entend favoriser le prolongement de l’accord de limitation des pompages (1,8 million de barils par jour) conclu au sein de l’Organisateur des pays exportateurs de pétrole (Opep) en novembre 2016. La phase entamée en 2014 où l’Arabie saoudite entendait d’abord défendre ses parts de marché (au détriment des cours) est donc révolue. Avec une telle réduction, le royaume veut favoriser le retour du prix du baril dans une fourchette comprise entre 60 et 70 dollars en moyenne.

Convergence avec la Russie

Les déficits enregistrés par ce pays au cours de ces dernières années ne sont pas la seule explication de ce changement de stratégie. Riyad a un besoin urgent de fonds pour financer la diversification de son économie mais aussi pour continuer à la fois d’acheter la paix sociale et de poursuivre la guerre au Yémen. Il est évident qu’un baril à 60 dollars vaut mieux qu’un cours à 30 ou 40 dollars, niveaux où l’or noir serait certainement sans deux faits majeurs. D’abord, la réduction décidée en 2016 par l’Opep mais aussi la bonne entente entre l’Arabie saoudite et la Russie. Il est d’ailleurs intéressant de relever que les deux pays n’ont pas la même politique au Proche-Orient, Moscou soutenant le régime syrien de Bachar al-Assad tandis que Riyad continue de vouloir sa chute. Cela vaut aussi pour l’Iran, la Russie étant un proche partenaire de ce pays tandis que la « guerre froide » entre le royaume wahhabite et la République islamique est à l’origine de nombre de conflits dans la région. Ces divergences n’empêchent donc pas une coopération en ce qui concerne le pétrole.

L’Arabie saoudite souhaite aussi favoriser la hausse des cours parce que c’est une condition importante pour réussir l’entrée en Bourse de 5% du capital de l’Aramco, son entreprise publique pétrolière. Cette dernière est prévue pour le second semestre 2018 et les grandes places que sont le London Stock Exchange (LES) et le New York Stock Exchange (NYSE), autrement dit la City et Wall Street, rivalisent pour attirer ce qui devrait constituer, dans l’histoire, la plus importante des « IPO » (initial public offering, terme consacré pour désigner une entrée en Bourse). En effet, la valorisation de l’Aramco (laquelle déterminera ce que débourseront les investisseurs) se fera à la fois sur la base de ses réserves prouvées de pétrole mais aussi de son chiffre d’affaires avant taxation sans oublier, bien sûr, ses bénéfices. Plus le baril sera élevé et plus la valorisation sera haute et ce, pour le plus grand bien des finances saoudiennes.

Vers un placement direct ?


Pour autant, il existe de sérieux doutes sur la possibilité que cette IPO se fasse dans les temps. Les règles de Wall Street et de la City sont très rigoureuses en ce qui concerne les nouveaux entrants. Pour être cotés dans les plus prestigieux segments de ces marchés, il faut un minimum d’ouverture du capital (au moins 20%), des bilans comptables et financiers remontant à plusieurs années et certifiés cela sans oublier un descriptif clair de la gouvernance de l’entreprise. Or, l’Aramco est une entreprise d’Etat, opaque dans son organisation, et ses chiffres ne sont pas rendus publics dans leur totalité. A cela s’ajoute le fait que Riyad ne veut mettre que 5% de son capital sur le marché. Voilà pourquoi une IPO reste encore incertaine d’où la piste d’un placement direct auprès d’investisseurs de références : les entreprises pétrolières et chinoises seraient déjà sur les rangs en attendant d’autres prétendants. Le feuilleton Aramco ne fait donc que commencer…
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mardi 3 octobre 2017

La chronique économique : Pétrole, fonds souverain, occasion gâchée et diversification

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 27 septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris


Face à la dégradation des finances publiques, nombre de responsables algériens espèrent que le marché pétrolier repartira à la hausse et que cela règlera les problèmes actuels. « Ça montait, c’est descendu, ça remontera », tel est leur raisonnement et c’est le même en vigueur depuis plusieurs décennies. Chaque fois que la situation exigeait des réformes sérieuses et une vraie prise en main de la diversification économique, c’est le retour de la flambée des prix qui a eu raison de ces velléités de changement. Reste que la situation actuelle est aussi préoccupante, sinon plus, que celle de la fin des années 1980.

Dette remboursée, un souci en moins

Il y a certes un point positif qu’il ne faut pas négliger. L’Algérie est peu endettée sur le plan extérieur. Pas d’intérêts à payer, pas de danger de cessation de paiement et donc pas de risque de mise sous tutelle de la part du Fonds monétaire international (FMI), du Club de Paris (groupe de créanciers étatiques) ou de la Banque mondiale. Autrement dit pas de plan d’ajustement structurel aux effets dévastateurs comme en 1996-1997. Il faut, à cet égard, remercier celles et ceux, notamment les hauts fonctionnaires, qui ont su convaincre les autorités politiques de rembourser cette dette à partir du début des années 2000. Pour ce faire, ils ont trouvé un argument majeur : éviter que l’Algérie ne connaisse une humiliation comparable à celle des années 1990 quand des jeunots arrogants du FMI donnaient des leçons aux responsables algériens. On peut donc se consoler en se disant qu’au moins une partie de la manne n’a pas été gaspillée et qu’elle aura servi à quelque chose cela à l’heure où l’option de l’endettement revient sur la table, quoiqu’en dise le gouvernement actuel.

Mais on ne peut s’empêcher de regretter que d’autres initiatives n’aient jamais été prises. Dans une chronique publiée en 2008, nous plaidions pour que l’Algérie crée enfin son fonds souverain (*). L’idée de base était simple. Dans un contexte de crise financière en Occident et de grande braderie de certains actifs (notamment immobiliers), des prises de participation dans des valeurs phares auraient constitué une vraie assurance pour l’avenir. Pas simplement un bas-de-laine pour les temps difficiles, mais une garantie de ressources permanentes. A l’époque, nombre de responsables opposaient la question du manque d’expertise et des risques de mauvais placements. Il est vrai que les milliards de dollars perdus par la Libye de Kadhafi dans des investissements hasardeux sur la Bourse de Londres donne quelques arguments à cette thèse. Mais tout de même ! Qui peut croire que l’Algérie de 2008 n’avait pas les compétences (ou les moyens) de mettre en place un fonds actifs. Si le Qatar l’a fait en moins d’un an (et ses revenus lui sont bien utiles en ces temps où il subit un blocus de la part de ses voisins). Une immense occasion a été ratée. Une parmi tant d’autres.

L’effet Kurdistan

En attendant, et comme pour donner raison aux attentistes, le cours du brut est de nouveau orienté à la hausse. Comme c’est souvent le cas, les turbulences géopolitiques poussent le marché à anticiper des difficultés d’approvisionnement. Le référendum d’autodétermination du Kurdistan irakien et les risques d’un blocus turc sur ses exportations de brut contribuent à cette poussée haussière. A cela s’ajoute le fait que la demande mondiale repart et que les Etats-Unis connaissent quelques ratés dans leur production d’or noir non conventionnel. Le baril se rapproche des 60 dollars. On est loin des 100 dollars qui faisaient tourner la tête aux membres de l’Opep, lesquels membres se réuniront en novembre prochain pour décider s’ils maintiennent leur restriction en matière de pompages. Quoi qu’il en soit, espérons simplement que le mantra mentionné en début de chronique sera répété autrement et que les responsables algériens comprendront enfin que même si le pétrole remonte il finira toujours par redescendre. Et qu’il n’y a rien de mieux qu’une saine diversification (pas celle exigée par le patronat, mais ceci est une autre histoire) pour encaisser au mieux ce yoyo. 

(*) « Fonds souverain: mais qu'attend donc l'Algérie ! », Le Quotidien d'Oran, mercredi 16 janvier 2008.
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