Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 9 août 2015

La chronique du blédard : Darja ou pas et, d’abord, quelle darja ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 août 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Faut-il ou non utiliser la darja, autrement dit l’arabe dialectal, ou mieux encore l’arabe algérien, à l’école ? Faut-il l’enseigner ou doit-on même penser à en faire la langue d’enseignement d’autres matières y compris l’arabe classique ou littéraire ? Depuis quelques jours, ces interrogations ont engendré un vif débat national et diverses passions sur les réseaux sociaux. Il faut dire que la question n’est pas neutre car elle renvoie à l’histoire de l’Algérie, à sa quête identitaire tourmentée ainsi qu’à des considérations d’ordre politique qu’il ne faut pas éluder.
 
Mais commençons par insister sur le point suivant. Ce n’est pas la langue qui fait la bonne qualité d’une pédagogie. Autrement dit, ce n’est pas en ayant recours à la darja que des programmes archaïques vont soudain se métamorphoser et permettre au pays de repêcher un système éducatif en faillite.  Cela fait des années que le constat est connu. L’Algérie a du mal à moderniser son école et à cesser de produire des légions de diplômes et de cursus qui ne servent à rien et qui, au contraire, sont le gage d’une régression permanente. Une régression qui se traduit, entre autres, par la mise à mal de la rationalité et par la diabolisation de l’esprit critique dans un contexte de bigoterie endémique. Alors oui, le secteur éducatif mérite un débat et donc d’inévitables polémiques, mais il y a certainement plus urgent que de s’écharper à propos du dialectal.
 
Ceci étant précisé, il est évident que l’Algérie est l’un des rares pays à avoir un vrai problème avec une langue qui est pourtant parlée par la majorité de sa population. La darja, comme d’ailleurs la langue berbère, a souffert de nombreux bannissements. Il fut un temps, c’est moins le cas désormais, où elle était interdite d’antenne, à la radio et surtout à la télévision. Interdite aussi d’emploi à l’école où des professeurs de langue arabe à la pédagogie plus qu’approximative prenaient un malin plaisir à humilier les élèves qui l’employaient dans leurs rédactions. Avec le temps, une moindre crispation politique vis-à-vis des questions linguistiques et l’essor des nouveaux médias ont changé la donne. C’est le cas notamment avec internet qui permet la diffusion de vidéos en darja et qui a aussi favorisé l’émergence de l’arabezi - ou arabizi - c’est à dire la langue arabe, qu’elle soit dialectale ou classique, écrite avec des caractères latins et des chiffres comme par exemple le terme 3arbiya.
 
La langue que nous parlons tous les jours est tout sauf menacée. Elle n’a nul besoin d’Académie, elle n’appartient à personne, elle a sa vigueur, elle capture et refaçonne tout ce qui l’intéresse puisqu’aucune règle ne semble la contraindre. Dans le fond, l’idée qu’elle fasse son entrée à l’école en tant qu’outil ou vecteur pédagogique n’est pas idiote. Mais faut-il aussi l’enseigner ? Une première réponse immédiate est de demander pourquoi faire puisqu’elle s’apprend partout, dans la rue comme dans les familles. La question qui suit est quant à elle plus essentielle. Enseigner la darja ? D’accord, mais laquelle ? Celle de la rue qui tend à dériver de ce néo-algérois aux accents emphatiques et, trop souvent, d’une insupportable vulgarité ? Ou alors celle que l’on pourrait adapter de l’arabish, cette langue arabe globalisée (celle des médias satellitaires) que l’on appelle aussi arabe médian ? Ou enfin cette « vraie » darja, du moins la plus ancienne, c’est à dire celle qui a porté la culture populaire algérienne de la fin du dix-neuvième siècle aux premiers temps de l’indépendance ? La darja des contes, de la boqala, du chaabi, du hawzi ou même du vieux raï ?
 
Si c’est de cette dernière qu’il s’agit, alors il faut admettre que l’on devra ressusciter une langue perdue, peu à peu oubliée. Avant d’émettre tel ou tel avis définitif, il faudrait ainsi faire preuve d’un peu de curiosité en lisant un vieux manuel d’arabe algérien – élaboré pendant la période coloniale - ou en parcourant un dictionnaire d’arabe algérien rédigé par quelques anciens fonctionnaires des bureaux arabes. On s’apercevra alors que nombre de termes mentionnés ne sont plus employés aujourd’hui ayant été notamment remplacés par des mots français. On peut aussi prendre la peine de lire dans le texte les proverbes maghrébins recueillis par Mohamed Bencheneb (1869-1929). La darja qui y est employée n’est plus de mise aujourd’hui sauf dans certains cercles restreints de lettrés ou d’artistes.
 
Plus important encore, en redécouvrant cette darja, l’on se rendra compte, contrairement aux élucubrations que l’on peut lire et entendre actuellement, que cette dernière ne renie en rien son lien de parenté avec la langue arabe classique. L’auteur de ces lignes – qui espère que le distingué linguiste de Ténès ne froncera pas les sourcils en lisant ce texte - peut en témoigner. Les proverbes recueillis par Bencheneb sont compris de Casablanca à Mascate en passant par le Caire ou Amman. Nul besoin de les traduire en langue littéraire sauf quand ils contiennent un mot turc ou berbère. Voilà qui risque de déplaire à celles et ceux qui, à l’image de l’administration coloniale jadis, pensent que la promotion de la darja permet de couper les ponts avec le reste du monde arabe. En réalité, c’est bien au résultat inverse que l’on risque d’aboutir.
 
Par ailleurs, il serait peut-être temps de cesser de s’en prendre systématiquement à l’arabe classique au nom du refus d’appartenir au monde arabe. Dans une affirmation outrancière d’une identité qu’elles définissent avant tout par ce qu’elles ne sont pas, ou ce qu’elles ne veulent pas être, certaines élites francophones nous expliquent que cet arabe classique est une langue morte (ou bien alors qu’elle alimente le terrorisme…). Outre le fait qu’elle nie l’existence de millions d’Algériens qui maîtrisent cette langue (et cela malgré les aléas d’une arabisation catastrophique du système éducatif), cette déclaration traduit un abyssal manque de culture. Morte la langue de Fayrouz, de Mahmoud Darwich, de Taha Hussein ou de Nizar Qabbani ? Soyons sérieux… On a le droit de plaider pour une singularité maghrébine voire méditerranéenne. On a même le droit, dans ce qui serait une sorte d’étrange revirement postcolonial, de se dire plus proche du monde occidental que du reste du monde arabe. Mais ce n’est pas en s’en prenant à la langue arabe classique que l’on trouvera la bonne justification pour cela.
 
En attendant, habbite nqoulelkoum belli ellougha hadja sérieuse, machi tmasskhire. Lazem 3aliha tekhmima sans pitié, dial les scientifiques ya chriki ! Rakoum dakkor, yakhi ?
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mercredi 24 septembre 2014

Merci bien, la langue arabe se porte à merveille sur Internet

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Il y a quinze jours, l'hebdomadaire Courrier International a repris un article de Raseef22 à propos de la difficulté pour Google de traduire automatiquement les textes en arabe. Les raisons invoquées par le rédacteur étaient les suivantes :
- un vocabulaire "pléthorique" doublé d'un problème sur les voyelles puisque "l'arabe s'écrit sans voyelles courtes".
- un "faible volume de textes arabes sur Internet, avec seulement 3% du contenu total de la Toile au niveau mondial, toutes langues confondues."
- le fait que beaucoup d'utilisateurs "sabotent" la traduction "en s'amusant à suggérer des traductions fantaisistes" cela sans oublier "qu'un nombre non négligeable d'internautes arabes considèrent l'entreprise Google comme pro-israélienne puisque ses fondateurs sont juifs".
Voilà pour l'article...
Comme il fallait s'y attendre, ce dernier a fait les délices des habituels abonnés à l'auto-flagellation qui, notamment en Algérie, ont vu dans ces écrits une nouvelle preuve que le monde arabe - et sa langue - sont à désespérer. Et de divaguer sur la disparition annoncée de cette langue...
A l'inverse, pour qui suit les travaux en ligne de l'universitaire Yves Gonzalez-Quijano, auteur aussi d'un excellent essai intitulé Arabités numériques - ou pour qui se donne tout simplement la peine de regarder de près l'évolution de la langue arabe sur le net - l'article de Raseef22 ignore tout simplement une tendance lourde. Celle d'un boom spectaculaire de la langue arabe sur internet, boom qui intéresse au plus haut point les géants de la Toile.
C'est ce que vient de rappeler le site Archimag qui donne les derniers chiffres de l'organisation Internet World Stat.
" Sans surprise, note Archimag, la première place des langues les plus utilisées revient à l'anglais avec plus de 800 millions d'internautes anglophones (chiffres portant sur l'année 2013) (...) la langue chinoise arrive en deuxième position (près de 650 millions d'utilisateurs) devant l'espagnol (plus de 222 millions), l'arabe (135 millions) et le portugais (près de 122 millions)."
Si l'arabe est désormais quatrième, la langue française, avec près de 79 millions d'internautes qui l'utilisent, n'arrive qu'en 9ème position des idiomes les plus parlés sur la toile. Un classement décevant qui place la France juste devant la langue malaisienne... "
Plus important encore, rappelle Archimag, une analyse comparative du nombre d'internautes entre 2000 et 2013 montre que le "taux de croissance le plus impressionnant concerne la langue arabe. Ainsi, "en 2000, seulement 2,5 millions d'internautes utilisaient l'arabe sur le web ; treize ans plus tard, ils sont plus de 135 millions soit une progression de 5 296 % !". Un bond à comparer avec le russe (+ 2721 %), le chinois (+ 1910 %) et le portugais (+ 4507 %) et le français (+557 %).
Comme le rappelle Yves Gonzalez-Quijano dans son livre, un tel essor ne peut qu'être porteur de bouleversements à venir dans des sociétés longtemps fermées. C'est une donnée à prendre en compte à l'heure où "l'arab-bashing" reprend de plus belle en raison du chaos dans certains pays comme la Syrie, l'Irak ou la Libye.
Ceci à moins de considérer - et il se trouvera quelques comiques-troupiers pour le faire - que ce boom est essentiellement dû à l'activisme djihadiste sur la Toile...
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