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jeudi 10 juin 2021

La chronique du blédard : Relire Edgar Morin en pensant à l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 juin 2021

Akram Belkaïd, Paris


Il y a plus de onze ans, le sociologue et philosophe Edgar Morin publiait un texte encourageant les êtres humains à changer d’urgence leurs « modes de vie et de pensée » (1). Dans un contexte de dégradation croissante de l’environnement et d’aggravation des effets du réchauffement climatique, le chantre de la « pensée tourbillonnante » appelait à réfléchir sur les modalités de la transformation nécessaire du « système Terre » pour éviter la catastrophe. Ce texte n’a pas perdu une once de pertinence et doit accompagner toute réflexion sur l’avenir de la planète.

Du réchauffement climatique, qui est pourtant un défi majeur pour l’agriculture algérienne, et de ses menaces – on pense notamment aux phénomènes météorologiques extrêmes (tornades, orages torrentiels, etc.) qui mettent en périls des millions d’habitants de la bande nord du pays, il n’en a guère été question durant la campagne électorale qui vient de s’achever. A l’inverse, on a respectivement vu des bonbons pleuvoir sur la tête d’une claque mobilisée pour un meeting, des candidates qualifiées « de fraises » par un chef de parti et des affiches où des visages féminins ont été gommés, preuve, s’il en fallait, d’une régression manifeste des mentalités. On a entendu aussi des insultes à l’égard de la Kabylie et des Kabyles, astuce habituelle quand il s’agit de jouer une partie de l’Algérie contre l’autre pour contrôler tout le monde. Voilà pour ce qui est du niveau…

Le texte d’Edgar Morin concerne le « système Terre » mais on peut décider de le lire avec un prisme algéro-algérien. Voici ce que dit le philosophe en préambule : « Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un meta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose. » Depuis février 2019, date du début du Hirak, nous sommes nombreux à espérer une métamorphose. Certains rêvaient de révolution immédiate et de départ manu militari, si on ose l’écrire, du système. Mais l’acceptation de la démarche pacifique impliquait une transition négociée, voulue par les deux parties. Il faut être deux pour mener un changement. Celles et ceux qui, pour continuer à se singulariser, se complaisent aujourd’hui dans la posture des « contempteurs objectifs » du Hirak, en faisant porter aux manifestants et à leurs soutiens la responsabilité du blocage de la situation, semblent oublier que dès juin 2019, le discours officiel a été clair : pas de transition et encore moins de négociation. Ce qui avait été possible en 1988, où le régime avait entamé de lui-même des réformes avant même que les oppositions ne puissent s’organiser, ne l’a donc jamais été ces deux dernières années. 

On peut utiliser tous les éléments de langage que l’on veut, convoquer les meilleurs communicants possibles et bombarder l’opinion publique de messages triomphalistes, le réel, en ces temps de mondialisation de l’information, ne saurait être masqué. Absence totale de diversification de l’économie, prégnance du modèle gazo-pétrolier, fuite des capitaux, insécurité alimentaire, déshérence du système de santé : tous ces défis sont connus depuis au moins quatre décennies mais rien ne change de manière structurelle. « Le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose. » poursuit Edgar Morin qui cite toutefois cinq raisons d’espérer.

La première, est « le surgissement de l’improbable ». Le Hirak de février 2019 en fut un. Cela n’a peut-être pas changé la donne mais cela a engendré une tectonique qui perdure. « Tout en fait a recommencé mais sans qu’on le sache, précise le philosophe. Nous en sommes au stade de commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Car il existe déjà, sur tous les continents, un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, de la réforme de vie. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne les dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. »

Il en est ainsi de tous ces groupes d’Algériens venus à la chose politique par le biais du Hirak. Certes, certains se contentent du clicktivisme mais d’autres s’organisent, réfléchissent, débattent, se retrouvent, s’entraident, malgré le rouleau-compresseur de la répression et l’attentisme des gagne-petit du statuquo. Il en est ainsi qui s’interrogent sur la durabilité du modèle alimentaire caractérisé par l’importance des importations et la prégnance des protéines animales tandis que d’autres distribuent des poulets avec leur affiche électorale collée dessus…

Des quatre autres raisons d’espérer citées par Edgar Morin – vertus génératrices/créatrices inhérentes à l’humanité ; vertus créatrices de la crise ; opportunités offertes par le péril et aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, on ne rebondira que sur la dernière. En bientôt six décennies d’indépendance, les Algériennes et les Algériens aspirent à cette harmonie. Mais l’enjeu est plus important. Il s’agit de sauver le pays qui, faute de changement réel, chemine tranquillement vers une nouvelle catastrophe comme il le fit au début des années 1980 quand quelques milliards de dollars d’importations de biens de consommation donnèrent l’illusion de la réussite et d’un développement harmonieux.


(1) « Éloge de la métamorphose », Le Monde, 10 janvier 2010.


mardi 9 août 2016

La chronique du blédard : Lire et relire par ricochets

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 août 2016
Akram Belkaïd, Paris

C’est une étrange alchimie, un mécanisme qui surprend toujours et dont on voudrait qu’il se répète plus souvent. Il arrive ainsi qu’un seul événement ou alors une seule lecture, obligent à faire le lien avec des éléments jusque-là éparpillés dans les strates de la mémoire. Je m’en suis rendu compte à la fin du mois de mai dernier en suivant, de loin, la réunion du G7 qui s’est tenue au Japon. Dans la plupart des cas, ce genre de rencontre n’a aucun intérêt. La langue de bois, les déclarations convenues et le manque d’informations débouchent sur une poignée d’articles vite oubliés et seules subsistent dans notre mémoire quelques photographies des chefs d’Etats rassemblés pour la circonstance.

Ce qui m’a interpellé, c’est la décision du Premier ministre japonais Shinzo Abe de réunir ses pairs dans le sanctuaire shintoïste d’Ise, un lieu sacré dédié à la déesse Amaterasu-Omikami. N’allez pas croire que je sois un spécialiste de cette religion et de cette « grande divinité illuminatrice du ciel ». Mais il se trouve que quelques mois auparavant j’avais lu, relu et encore relu, un superbe reportage du journaliste et grand spécialiste de l’Asie Robert Guillain publié en décembre 1974 dans Le Monde diplomatique et intitulé « La déesse du Soleil garde ses adorateurs » (1).

Deux pages de plein bonheur pour le lecteur qui, grâce à l’auteur, découvrait l’existence de ce sanctuaire si particulier. Il faut savoir que la déesse Amaterasu-Omikami est au cœur du culte shinto, la religion première du Japon. Elle est « l’âme » de l’Archipel et son lieu principal de dévotion, qui se trouve au cœur d’une forêt de cèdres, de cyprès et de camphriers centenaire, a pour particularité d’être démolit et reconstruit à l’identique tous les vingt ans. Cette tradition, qui se nomme « shinkinen sengu » se maintient sans interruption depuis le septième siècle. Les shintoïstes la décrivent comme la symbolisation « d’un cycle naturel de la vie, du trépas et de la renaissance ».

« Tous les vingt ans, écrit Guillain, les bâtiments [du sanctuaire] sont refaits mais aussi les quelques 2 000 objets de culte, et cela par des religieux qui sont en même temps bûcherons, charpentiers, artisans. Quand vient la vingtième année, il y a pour quelques semaines, dans une forêt de cryptomères et de camphriers géants, deux sanctuaires, l’ancien et le nouveau, à peu de distance, l’un de l’autre. Et l’inauguration du nouvel édifice est une sorte de déménagement mystique, où la déesse du Soleil est solennellement accompagnée depuis son ancienne demeure, promise à une démolition prochaine, jusqu’à la nouvelle. »

Cette cérémonie se déroule de nuit, dans une obscurité presque totale, en présence de tout ce qui compte au Japon comme personnages influents du monde politique et économique. Il n’y a pas de passe-droit ni de tribune pour VIP. Les uns et les autres sont assis par terre et très rares sont les étrangers qui y sont invités comme le fut Robert Guillain. En 2013, la dernière démolition-reconstruction a coûté l’équivalent de 440 millions d’euros et chaque fois qu’un Premier ministre est nommé au Japon, il se rend au sanctuaire pour demander à la déesse du Soleil de l’aider à accomplir au mieux sa tâche.

Quand Shinzo Abe invite ses homologues du G7 à Ise, il leur signifie deux choses. La première, c’est que le Japon a beau avoir une Constitution laïque (le shintoïsme n’est plus religion d’Etat depuis la défaite de 1945), il entend désormais renouer avec son héritage culturel et religieux. La seconde, c’est que la stigmatisation du shintoïsme, accusé, notamment par les Etats Unis, d’avoir nourri le nationalisme belliqueux du Japon durant la première partie du vingtième siècle, est contestée par de nombreux Japonais. C’était là, quarante ans plus tôt, l’une des interrogations de l’article de Robert Guillain qui se demandait comment évoluerait le statut de cette religion.

Par ailleurs, ce même article m’avait déjà amené à réfléchir de nouveau à propos d’un ouvrage de l’auteure de romans policiers Miyabe Miyuki. De l’un de ses livres, « Une carte pour l’enfer », j’avais gardé en tête une intrigue liée l’usurpation d’identité et au drame du surendettement qui a touché des millions de Japonais au début des années 1990 (2) ainsi qu’une intéressante réflexion sur la quête, très humaine mais exacerbée par la société de consommation, d’un « autre moi ». Un personnage se demande ainsi à quoi rime la mue des serpents et se dit que ces derniers « s’imaginent qu’après toutes ces mues, ils auront enfin des pattes. Est-ce que les serpents ont besoin d’avoir des pattes, me direz-vous ? Eh bien, ils s’imaginent qu’ils seraient plus heureux s’ils en avaient. Et dans notre société, il y a beaucoup de serpents qui rêvent d’avoir des pattes mais qui sont trop fatigués ou trop paresseux ou encore qui ne savent comment s’y prendre. Et il y en a de plus intelligents qui leur vendent des miroirs dans lesquels ils se voient avec des pattes. Certains veulent acheter ces miroirs même en s’endettant. »

Mais dans ce roman, il y a aussi un passage où il est question d’un pèlerinage au sanctuaire d’Ise. Quelques phrases anodines, un échange formel, en apparence banal, entre l’enquêteur et un témoin. Aucune explication sur l’importance de ce lieu, sur ce qu’il représente et, surtout, sur le fait que l’enquêteur faisait le lien entre lui et la personne soupçonnée de voler l’identité de sa victime. La bonne littérature n’explique rien, il lui suffit juste de suggérer, d’indiquer des pistes. Et souvent, trop souvent, le lecteur peu informé passe à côté…


(1) Un extrait de cet article (lequel est disponible dans les archives du mensuel) a été publié dans le Manière de voir n°145 (février-mars 2016) consacré à « l’emprise des religions ».
(2) Lire Meryem Belkaïd, « Chroniques japonaises : nul mieux que la littérature et le cinéma », Al Huffington Post, 3 juin 2015.