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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 10 juin 2021

La chronique du blédard : Relire Edgar Morin en pensant à l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 juin 2021

Akram Belkaïd, Paris


Il y a plus de onze ans, le sociologue et philosophe Edgar Morin publiait un texte encourageant les êtres humains à changer d’urgence leurs « modes de vie et de pensée » (1). Dans un contexte de dégradation croissante de l’environnement et d’aggravation des effets du réchauffement climatique, le chantre de la « pensée tourbillonnante » appelait à réfléchir sur les modalités de la transformation nécessaire du « système Terre » pour éviter la catastrophe. Ce texte n’a pas perdu une once de pertinence et doit accompagner toute réflexion sur l’avenir de la planète.

Du réchauffement climatique, qui est pourtant un défi majeur pour l’agriculture algérienne, et de ses menaces – on pense notamment aux phénomènes météorologiques extrêmes (tornades, orages torrentiels, etc.) qui mettent en périls des millions d’habitants de la bande nord du pays, il n’en a guère été question durant la campagne électorale qui vient de s’achever. A l’inverse, on a respectivement vu des bonbons pleuvoir sur la tête d’une claque mobilisée pour un meeting, des candidates qualifiées « de fraises » par un chef de parti et des affiches où des visages féminins ont été gommés, preuve, s’il en fallait, d’une régression manifeste des mentalités. On a entendu aussi des insultes à l’égard de la Kabylie et des Kabyles, astuce habituelle quand il s’agit de jouer une partie de l’Algérie contre l’autre pour contrôler tout le monde. Voilà pour ce qui est du niveau…

Le texte d’Edgar Morin concerne le « système Terre » mais on peut décider de le lire avec un prisme algéro-algérien. Voici ce que dit le philosophe en préambule : « Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un meta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose. » Depuis février 2019, date du début du Hirak, nous sommes nombreux à espérer une métamorphose. Certains rêvaient de révolution immédiate et de départ manu militari, si on ose l’écrire, du système. Mais l’acceptation de la démarche pacifique impliquait une transition négociée, voulue par les deux parties. Il faut être deux pour mener un changement. Celles et ceux qui, pour continuer à se singulariser, se complaisent aujourd’hui dans la posture des « contempteurs objectifs » du Hirak, en faisant porter aux manifestants et à leurs soutiens la responsabilité du blocage de la situation, semblent oublier que dès juin 2019, le discours officiel a été clair : pas de transition et encore moins de négociation. Ce qui avait été possible en 1988, où le régime avait entamé de lui-même des réformes avant même que les oppositions ne puissent s’organiser, ne l’a donc jamais été ces deux dernières années. 

On peut utiliser tous les éléments de langage que l’on veut, convoquer les meilleurs communicants possibles et bombarder l’opinion publique de messages triomphalistes, le réel, en ces temps de mondialisation de l’information, ne saurait être masqué. Absence totale de diversification de l’économie, prégnance du modèle gazo-pétrolier, fuite des capitaux, insécurité alimentaire, déshérence du système de santé : tous ces défis sont connus depuis au moins quatre décennies mais rien ne change de manière structurelle. « Le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose. » poursuit Edgar Morin qui cite toutefois cinq raisons d’espérer.

La première, est « le surgissement de l’improbable ». Le Hirak de février 2019 en fut un. Cela n’a peut-être pas changé la donne mais cela a engendré une tectonique qui perdure. « Tout en fait a recommencé mais sans qu’on le sache, précise le philosophe. Nous en sommes au stade de commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Car il existe déjà, sur tous les continents, un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, de la réforme de vie. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne les dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. »

Il en est ainsi de tous ces groupes d’Algériens venus à la chose politique par le biais du Hirak. Certes, certains se contentent du clicktivisme mais d’autres s’organisent, réfléchissent, débattent, se retrouvent, s’entraident, malgré le rouleau-compresseur de la répression et l’attentisme des gagne-petit du statuquo. Il en est ainsi qui s’interrogent sur la durabilité du modèle alimentaire caractérisé par l’importance des importations et la prégnance des protéines animales tandis que d’autres distribuent des poulets avec leur affiche électorale collée dessus…

Des quatre autres raisons d’espérer citées par Edgar Morin – vertus génératrices/créatrices inhérentes à l’humanité ; vertus créatrices de la crise ; opportunités offertes par le péril et aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, on ne rebondira que sur la dernière. En bientôt six décennies d’indépendance, les Algériennes et les Algériens aspirent à cette harmonie. Mais l’enjeu est plus important. Il s’agit de sauver le pays qui, faute de changement réel, chemine tranquillement vers une nouvelle catastrophe comme il le fit au début des années 1980 quand quelques milliards de dollars d’importations de biens de consommation donnèrent l’illusion de la réussite et d’un développement harmonieux.


(1) « Éloge de la métamorphose », Le Monde, 10 janvier 2010.


vendredi 20 septembre 2019

La chronique du blédard : Vive la transition !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 août 2019
Akram Belkaïd, Paris

Qu’est-ce qu’une transition ? Une définition très répandue stipule ce qui suit : « Passage d'un état à un autre, en général lent et graduel ; état intermédiaire. » Il n’est donc pas besoin d’insister pour en saisir le sens. La transition est un processus qui va de pair avec le changement voire la transformation. Sur le plan politique, elle est souvent appréhendée en opposition avec la rupture qui engendre une modification immédiate à l’image d’une révolution. Dans l’idée de transition, il y a donc aussi l’idée du temps, de la durée.

Le politiste algérien Hasni Abidi, enseignant-chercheur à l’université de Genève, a consacré sa thèse à la transition politique. Dans le cas d’un pays autoritariste ou dictatorial qui s’engage vers une démocratisation, il explique que la transition est marquée par un processus de négociations plus ou moins continu entre acteurs qui ne sont pas forcément démocrates. L’objectif alors est de réunir un consensus validé par tous pour éviter la régression en empêchant la restauration de l’ordre ancien. Cela n’empêche pas les calculs et les manœuvres dilatoires comme le montre la situation au Soudan.

Mais quid de l’Algérie ? Pour certains politistes, l’Algérie est entrée en transition politique depuis les évènements d’Octobre 1988 et la fin du parti unique. Si l’on admet cette hypothèse, il faut néanmoins relever que les vingt ans de pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika correspondent à une glaciation du processus puisqu’aucun problème fondamental du pays n’a été réglé sur le plan des libertés politiques et du pluralisme. D’autres experts estiment que la transition a commencé avec la démission du même Bouteflika poussé dehors par le Hirak du 22 février. Autrement dit, nous n’en serions qu’au début.

Le général Ahmed Gaïd Salah répète à qui veut l’entendre qu’il ne veut pas d’une transition qu’il assimile à un complot ourdi et cetera et cetera… Pour lui, seule l’élection présidentielle compte afin de revenir dans les clous de la Constitution. En théorie, un tel discours peut être entendu. Actuellement, l’État algérien fonctionne en dehors de cette Constitution tant de fois malmenée par le pouvoir au cours de ces dernières années. L’intérim, tel que prévu par les textes, du « président » Abdelkader Bensalah est terminé depuis juillet dernier. Même si des juristes affirment le contraire, on est bien dans une situation de vide constitutionnel puisque rien n’est prévu pour une telle situation. Elire un président de la république permettrait donc de renouer avec la légalité et le fonctionnement normal des institutions.

Oui, mais voilà. Un scrutin présidentiel n’a rien d’anodin en Algérie. Le pays serait un État de droit, même imparfait, on pourrait souscrire à l’idée d’une telle élection. Mais nous savons tous ce que voter signifie en l’état des choses. Depuis les funestes élections législatives de décembre 1991, aucun scrutin n’a été organisé dans des conditions d’équité et de transparence. La question est donc simple : qui garantit aux Algériennes et aux Algériens que cette élection présidentielle tant souhaitée par le vice-ministre de la défense sera conforme aux règles, jusque-là très théoriques. Disons-le autrement : qui peut assurer aux manifestants du Hirak, et à celles et ceux qui les soutiennent, que cette élection présidentielle ne se résumera pas à l’élection d’un nouveau Bouteflika ou d’un nouveau Chadli ? C’est-à-dire d’un homme qui ne cherchera guère à réformer le système politique algérien et qui maintiendra en l’état la superstructure qui encage le pays depuis l’indépendance.

A la limite, une présidentielle pourrait être un grand moment démocratique dans la vie du pays. Ce serait l’occasion pour les uns et les autres de débattre, de juger les programmes, d’avancer des idées nouvelles pour sortir le pays du marasme. Mais personne n’est dupe et même les plus naïfs ne se font aucune illusion. S’il y a une élection présidentielle, il y aura « le » candidat et les autres. Il y aura celui qui passera sans cesse à la télévision nationale et les autres qui n’auront que quelques miettes. Il y aura celui qui sera encensé par la valetaille qui nous expliquait, il y a un an à peine, la nécessité d’un cinquième mandat de Bouteflika et ceux qui seront accusés de servir des intérêts occultes. Il y aura celui qui dépassera les 50% des suffrages, voire les 80%, dès le premier tour et les autres qui se contenteront de quelques centiles.

Réclamer une transition pour réformer le système électoral, exiger la mise à jour des listes, revendiquer une autorité indépendante de supervision des élections, n’est pas un caprice d’enfant gâté. Ce n’est pas une manœuvre de traître inféodé à on ne sait quelle puissance étrangère qui voudrait aggraver l’état, déjà calamiteux, de l’Algérie. C’est une exigence patriotique et responsable. Que ses partisans soient mis en cause et gravement accusés en dit long sur le refus du général Gaïd Salah d’accepter une réforme politique dont l’Algérie a pourtant un grand besoin.

Depuis plusieurs mois, les multiples arrestations de responsables divers et d’hommes d’affaires ont montré à quel point le pays est malade et miné de l’intérieur. Une telle corruption n’est pas le seul fait des hommes. Elle est le corollaire d’un système qui permet de telles déprédations. Mettre en prison les coupables ne suffira pas. C’est le système dans toute sa profondeur qu’il faut réformer car leurs remplaçants sont déjà dans les starting-block. Une élection présidentielle donnera l’illusion d’un nouveau départ. En réalité, elle ne fera que prolonger, sous d’autres formes, l’ordre ancien.
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jeudi 11 juillet 2019

La chronique du blédard : Le hirak à l’heure du 5 juillet

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 juillet 2019
Akram Belkaïd, Paris

Le 22 juillet prochain cela fera cinq mois que les Algériennes et les Algériens ont enclenché un mouvement historique de protestation politique et d’engagement citoyen. La chose est historique à plus d’un titre. Toutefois, on entend ici et là nombre de discours mitigés pour ne pas dire défaitistes. Le refus du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah d’accepter la solution d’une transition longue (mais concertée), la répression et l’arbitraire exercés contre des manifestants, l’irréelle interdiction du drapeau amazigh, l’absence d’initiative majeure de conciliation entre le pouvoir et l’opposition, le maintien d’un gouvernement hérité d’Abdelaziz Bouteflika, tout cela pèse sur le moral et l’optimisme des uns et sur la détermination des autres. Mais le mouvement continue et il faut rappeler qu’il est soutenu par la plus grande partie de la diaspora algérienne. Et il faut aussi insister sur le fait qu’il force le respect de nombreux peuples à travers le monde.

Bien sûr, il est encore trop tôt pour dresser un bilan définitif du hirak puisque rien n’est encore joué. Mais n’oublions pas que l’Algérie a tout de même échappé à un cinquième mandat de Bouteflika, autrement dit à une prolongation, et à une aggravation, de l’état de déprédation subie par le pays. N’écoutons pas celles et ceux qui nous disent aujourd’hui que ce cinquième mandat n’était pas réellement prévu et que l’état profond préparait autre chose. C’est d’abord une manière insidieuse d’insulter l’engagement des manifestants et c’est ensuite une négation de la réalité. Car ce cinquième mandat était bel et bien mis en orbite, les chancelleries occidentales avaient informé leurs capitales respectives : les choses continueraient en l’état et la question de la succession de Bouteflika était renvoyée à plus tard.

L’Algérie a donc échappé à une énième humiliation doublée d’une dégradation plus marquée de ses institutions et de son économie. Mais il n’y a pas que cela. Qu’on le veuille ou non, il y a une conscience nationale qui a surgi ou ressurgi alors qu’on ne s’y attendait plus. On serait même tenté d’écrire que nous assistons à l’émergence d’une nouvelle conscience nationale. C’est elle qui a fait que la manœuvre, grossière, du pouvoir pour diviser les Algériens en interdisant l’emblème amazigh n’a pas réussi. Bien au contraire. Le pouvoir a finalement incité les manifestants non-berbérophones à dépasser leurs préventions et leurs réticences, à réfléchir à ce qu’est une identité plurielle. Bien entendu, il ne faut pas être naïf. Les démons du régionalisme existeront toujours. Cela demeure même une clé de compréhension quand il s’agit d’examiner les motivations de certains « légalistes » dans l’expression de leur soutien au chef d’état-major. Mais tout de même ! Il est bon d’entendre des jeunes algériens clamer qu’ils refusent les vieilles divisions d’antan notamment celles héritées de la période coloniale.

L’affaire du drapeau amazigh mais aussi l’arrestation du moudjahid Lakhdar Bouregaâ nous disent beaucoup sur l’incapacité du pouvoir algérien, désormais personnifié par le général Gaïd Salah, de penser la situation autrement que par de vieux procédés. Nous sommes au vingt-et-unième siècle ! Le monde change, les paradigmes se renouvellent. La jeunesse algérienne n’est pas isolée de ces courants de transformation comme en témoigne sa détermination à rester pacifique pendant les manifestations. Or, la réponse apportée aux revendications et aux critiques légitimes contre ce système qui a mené le pays dans le fossé n’est pas à la hauteur des enjeux. Certes, l’égyptien Sissi démontre que la matraque peut offrir un sursis à tout régime finissant mais à quel prix ? Ahmed Gaïd Salah tient-il autant que cela à devenir le Sissi algérien ?

Il n’y a pas de honte à ne pas avoir d’idées ou plutôt à ne pas avoir de bonnes idées. Encore faut-il en convenir et se tourner vers celles et ceux qui en ont. Depuis le 22 février, il y a floraison de textes, de propositions et d’initiatives. Pourquoi tout cela reste-t-il ignoré ? On nous parle de conférence nationale. Si c’est pour rassembler des cachiristes patentés désormais transformés en laudateurs du corned-beef, non merci. Autant économiser les frais de ce genre de « concertation » qui, par le passé, n’a jamais rien donné de bon.

Demain, ce sera le 5 juillet, jour de célébration du 57ième anniversaire de l’indépendance nationale. Les Algériennes et les Algériens vont vendredire de nouveau. Il serait terrible, et extrêmement grave, que ce jour de joie soit marqué par la répression, les arrestations et les entraves à manifester. A l’inverse, il serait heureux que les dizaines d’anonymes arrêtés et emprisonnés soient élargis de même que Lakhdar Bouregaâ, Louisa Hanoune sans oublier Hadj Kada Ghermoul qui est en prison pour avoir été l’un des premiers à dire non au cinquième mandat. Ces libérations constitueraient un geste fort. Elles donneraient du crédit aux déclarations du chef d’état-major qui assure qu’il n’a aucune ambition politique. Il s’agit donc pour lui de ne pas rater cette occasion.

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jeudi 11 avril 2019

La chronique du blédard : Et maintenant, trois voies possibles

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 avril 2019
Akram Belkaïd, Paris

N’en déplaise aux misanthropes, l’être humain est fondamentalement bon. Il peut être aussi naïf. C’est ce qui le pousse à croire aux miracles. A croire que les gens mauvais peuvent changer et s’amender. C’est ce qui le pousse aussi à pardonner très vite, sa mansuétude s’accompagnant souvent d’une générosité presque euphorique qui consiste à réintégrer dans la famille des « gentils », celles et ceux qui ont fait du mal à autrui et qui ont longtemps sévi par des actes contraires au respect de la personne humaine.

Les récents événements, avec l’application de l’article 102 de la Constitution démontrent, une fois encore, qu’il n’y a rien à attendre du pouvoir algérien. Quoi que dise la rue, quoi que clame le peuple, d’autres logiques sont en œuvre qui ne tiennent pas compte de la volonté populaire, de ses attentes et de ses exigences. La démission, plus ou moins forcée, d’Abdelaziz Bouteflika ouvrait d’importantes perspectives en matière de changement profond. On l’a écrit ici comme tant d’autres commentateurs de l’actualité. Une vraie transition pouvait être lancée, avec un processus de concertation et de retour aux fondamentaux liés à l’indépendance : le droit et la liberté.

Cela n’a pas été le cas. Ce qui se déroule actuellement, c’est la volonté de garder le système inchangé. Les promesses d’ouverture politique, d’écoute vis-à-vis de l’opposition ou de mise en place d’une « commission » pour veiller à la bonne tenue des élections présidentielles relèvent du discours incantatoire et réchauffé. Que de fois ne l’a-t-on entendu au cours des trente dernières années ? Le scénario qui se dessine sera sans surprise. Dans quelques jours, dans quelques semaines, les habituels invertébrés qui relayent la communication officielle vont commencer à se répandre en propos laudateurs à propos d’un homme qui incarnerait le changement. Cela voudra dire que l’état profond algérien aura choisi le successeur d’Abdelaziz Bouteflika.  Et, urnes bourrées oblige, c’est lui qui sera élu.

La séquence qui s’engagera aura alors des airs de déjà-vu. Un homme élu, de manière plus ou moins massive, et qui devra composer avec les faiseurs de rois. Il négociera ses marges de manœuvres et, s’il sait y faire, il pourra même gagner en autonomie et en pouvoir. Chadli Bendjedid en son temps a pu le réaliser. Abdelaziz Bouteflika a, quant à lui, excellé à ce jeu. Pourquoi donc les choses changeraient-elles ? Tout cela pour dire que le pays n’a rien à attendre du processus qui s’engage.

Face à cela, trois voies sont possibles. La première est celle d’une radicalisation de la protestation. C’est la pire des solutions. On sait à quel point le pouvoir s’est toujours nourri d’une contestation violente à son égard. Les années 1990 l’ont bien montré et il n’est pas utile d’insister là-dessus. Disons simplement que la manière dont ont été traités les étudiants mardi 9 avril [et les manifestants mercredi 10 et jeudi 11 avril] est assez révélatrice de certaines intentions. On voudrait pousser des jeunes à se radicaliser et à abandonner le slogan « silmiya » (pacifique) que l’on ne s’y prendrait pas autrement. On l’a dit pour les gilets jaunes français, on le redit ici : ce sont les forces de l’ordre, et pas les manifestants, qui fixent les limites entre une protestation pacifique et les violences. 

La seconde voie est celle d’une résignation en attendant mieux. Certains compatriotes se disent, qu’après tout, ils ont évité une humiliation suprême à l’Algérie, celle d’un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Il faudrait ainsi, selon eux, poursuivre dans la voie des petits gains, des victoires successives qui seraient arrachées au fil du temps. A les entendre, il faudrait caresser l’espoir que le prochain locataire du Palais d’El Mouradia soit plus ouvert, plus enclin à favoriser l’essor démocratique, que ses prédécesseurs. On retombe ici dans le piège de la naïveté. C’est oublier que chaque remise à zéro du compteur politique a été suivie d’une régression par rapport aux gains et aux acquis. Qu’a fait Abdelaziz Bouteflika si ce n’est enterrer les acquis d’octobre 1988 ? Pour dire les choses plus simplement : une dictature ne se réforme pas d’elle-même. Et le temps n’aide pas à améliorer les choses, au contraire, il les fait empirer.

Reste donc la troisième voie, celle du maintien de la contestation pacifique. La détermination des Algériennes et des Algériens qui, demain, en seront à leur huitième vendredi de protestation nationale, force le respect et l’admiration. Il est évident que le pouvoir table sur l’essoufflement du mouvement. Il fera tout pour le hâter et compte bien sur le ramadan pour l’aider. Il faut ainsi s’attendre à ce qu’il restreigne au maximum la capacité des gens à manifester. Des barrages seront établis autour d’Alger pour empêcher l’afflux de manifestants et parions que les forces de l’ordre seront alors moins enclines à fraterniser avec  les protestataires.

Il n’empêche. Quelque chose est née le 22 février dernier. Le peuple est dans la rue parce qu’il veut une vraie transition, un vrai changement. Il veut que ce président par intérim et le gouvernement dégagent parce qu’ils ne représentent rien, parce qu’ils sont le problème et non la solution, parce qu’ils sont les représentants d’un système honni qui a failli. A l’inverse, les manifestantes et les manifestants qui réclameront demain une vraie transition sont l’honneur de l’Algérie. Et malheur à celui qui attentera à leur intégrité physique et morale.
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_ La chronique du blédard : Le droit et la liberté pour toutes et tous (sauf pour les ministres de Bouteflika)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 avril 2019
Akram Belkaïd, Paris

Commençons par ce constat : depuis l’indépendance de l’Algérie, aucun de ses présidents en exercice n’a quitté le pouvoir de manière « normale », ou, plus exactement, en terminant normalement son mandat. Ahmed Ben Bella ? Déposé par un coup d’État ou « redressement révolutionnaire » (1965). Houari Boumediene ? Mort d’une bien mystérieuse maladie et au terme d’une agonie de plusieurs mois où les Algériens, accrochés à radio-trottoir, ne savaient rien de ce qui se passait (1978). Chadli Bendjedid ? Démissionné par les « janviéristes » décidés à empêcher les islamistes de diriger l’Algérie (1992). Mohammed Boudiaf ? Assassiné par un membre de son service de protection (1992). Liamine Zeroual ? Forcé à la démission (1998-1999). Bon, les esprits pointilleux diront qu’Ali Kafi, successeur de Mohammed Boudiaf est allé jusqu’au bout de son mandat (1995) mais, comme son prédécesseur, il ne s’agissait pas d’un président « élu » mais celui d’une instance provisoire (Haut comité d’État ou HCE). Concluons la liste : Abdelaziz Bouteflika ? Habillé d’une gandoura et démissionné mardi soir (2 avril) par son entourage ou par l’armée, personne ne sait vraiment.

L’Algérie sera une vraie démocratie, le jour où une alternance normale et pacifique aura lieu. Le jour où le président, ou la présidente, sortant (ou sortante) acceptera sa défaite électorale et félicitera celle ou celui qui lui succèdera en lui souhaitant bonne chance et en lui remettant les clés du palais d’El-Mouradia devant les objectifs des caméras et des appareils photos. Il ne s’agit pas de souhaiter cela pour le seul plaisir que procurerait un tel spectacle. En fait, cela doit amener à réfléchir sur les conditions qui doivent mener à la banalisation de ce type de passation. En d’autres termes, comment faire en sorte que la vie politique algérienne ne se résume pas à des crises aigues qui se répéteraient tous les vingt ans ?

 Les événements actuels offrent à l’Algérie une précieuse occasion de repartir sur des bases plus saines. C’est le moment ou jamais de refonder le pays en faisant un pari sur deux principes majeurs : le droit et la liberté. Avancé ainsi, cela peut paraître trop général, trop vague. Mais si, d’aventure, chaque action, chaque décision ou orientation politique est fondée sur ces deux piliers, alors, on peut rêver d’une Algérie à la hauteur de son potentiel. La ligne de conduite est claire : garantir le droit aux droits aux Algériennes et aux Algériens et leur garantir la liberté dans le respect de l’intérêt général. Mais, en cette période où beaucoup demandent des comptes, une question fondamentale se pose. Le droit et la liberté pour tout le monde ? En théorie oui, du moins en ce qui concerne celles et ceux qui n’ont aucun crime ni aucune malversation à se reprocher. Autrement dit, pas question d’amnistie pour celles et ceux qui ont mené le pays là où il est aujourd’hui. L’Algérie nouvelle passe par une justice transitionnelle. On dira qu’on en est encore loin mais il faut garder cela en tête.

Il est encore trop tôt pour avoir une idée précise de ce qui va suivre, mais une chose est certaine, les Algériens ne veulent pas en rester là. Ils veulent que le temps de la hogra se termine vraiment. Il n’est donc pas question d’accepter une transition dial el festi, une transition en trompe-l’œil qui n’aurait pour but que de nous proposer un nouveau commissionné qui prendra peu à peu ses aises, qui finira tôt ou tard par confisquer le pouvoir au profit de son entourage et pour lequel il faudra une nouvelle crise pour qu’il abandonne le fauteuil de président.

La transition est une affaire sérieuse et chacun est en droit de formuler ses souhaits ou, pour être plus radical, ses exigences. Liberté et droit pour tout le monde donc et dans tous les domaines, exception faite de la représentation politique. Pour ce qui me concerne, j’estime qu’il serait indécent ou obscène que les chefs de gouvernement et les ministres ayant servi durant les quatre mandats d’Abdelaziz Bouteflika puissent incarner le changement. D’ailleurs, certains d’entre eux ne cessent de faire des offres de service (aux services…). Ils parlent démocratie, mais dans leur tête, le système continue et continuera. Ils parlent du peuple, mais qu’ont-ils fait pour ce peuple quand ils usaient et abusaient du « fakhamatouhou ». On me dira qu’il y a un paradoxe à réclamer le droit et la liberté tout en refusant à d’anciens responsables la possibilité de participer à la transition politique. Ce n’est pas grave. Le mot d’ordre doit être clair : Ni Benfliss, ni Benbitour, et encore moins d’autres dinosaures de l’époque FLN. Avoir été congédié par le clan Bouteflika après l’avoir fidèlement servi n’offre aucune légitimité. Place à la jeunesse !

Au fameux slogan Yethahaw ga3 – qu’ils dégagent tous – il est peut-être temps de rajouter Ma tkhaliwhoumch yeqa3dou wala yaradj3ou – ne les laissez pas rester ou revenir. Je n’ai pas envie de voir l’Algérie dirigée par des gens qui ont été les complices, actifs, de deux décennies perdues. Je n’ai pas envie d’entendre les discours du type « on l’a fait pour l’Algérie », « on n’avait pas le choix », « on a résisté de l’intérieur ». Oui, je sais, c’est risqué, l’inexpérience, le manque de repères sont de vrais risques, mais l’enthousiasme et la sensation euphorisante de relever le pays permettront de réaliser des miracles.
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La chronique du blédard : Le départ d’Abdelaziz Bouteflika ne suffit pas

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 mars 2019
Akram Belkaïd, Paris

Nous y sommes, nous y voilà. A l’heure où je boucle cette chronique, je ne sais pas encore si le Conseil constitutionnel a répondu favorablement à l’appel du général Ahmed Gaïd Salah de déclarer, après s’être réuni de plein droit, le président Abdelaziz Bouteflika inapte à assurer ses fonctions. Un refus de la part d’une institution qui, jusque-là n’a guère brillé par sa témérité et sa capacité à résister aux pressions des maîtres du pays, serait étonnant. Mais, sait-on jamais… Dans les circonstances actuelles beaucoup de choses peuvent se passer, et d’autres surprises ne sont pas à exclure.

Mais partons de l’hypothèse que le Conseil constitutionnel s’exécute et constate l’inaptitude de celui qui ne fera donc pas un mandat 4-plus et encore moins une présidence à vie. Ah, quelle ironie ! Quelle cruelle punition pour les membres de cette institution qui ont validé la candidature du président à un cinquième mandat, assurant que sa santé lui permettait d’assurer ses fonctions. Tournez vestons et pantalons, messieurs ! Les ordres viennent de fuser et le vent a tourné. Remarquez, on peut aussi relever que le vénérable général a mis le temps pour reconnaître le son du clairon. Car cela fait au moins cinq ans que des personnalités algériennes réclament, en vain, à cor et à cris l’application de l’article 102. Il n’est pas le seul. Des centaines de personnalités, algériennes et étrangères, ont entretenu le mensonge d’un président en pleine possession de ses moyens, doté d’une alacrité sans pareille. Il faudra bien un jour qu’elles s’expliquent.

Faut-il se réjouir de l’application de l’article 102 ? Disons simplement que cela arrive bien tard et que cela ne répond pas aux aspirations populaires. Depuis le 22 février dernier, plusieurs logiques antagonistes se chevauchent. On sait que la première tentation de l’état-major a été d’obliger les manifestants à rentrer chez eux au nom de la sempiternelle sécurité nationale, de la stabilité et de la nécessité de déjouer les complots opportunistes. Mais le nombre des manifestants, impressionnant et historique, la détermination et l’époque – celle des réseaux sociaux où tout ou presque est filmé – ont obligé celui qui est aussi vice-ministre de la défense à faire machine arrière, écoutant peut-être ses pairs et subordonnés. Pour un temps, il a semblé qu’il faisait lien avec la population. En réalité, cette dernière n’a eu de cesse d’affiner ses revendications. Du refus du cinquième mandat, elle est passée, pour résumer, au « système dégage ».

Nous voici maintenant à la première croisée du chemin. Ahmed Gaïd Saleh veut une solution « constitutionnelle ». On peut interpréter cela comme étant un refus de l’armée d’adouber une voie qui pourrait s’apparenter à un coup d’État. Le problème, c’est que le chemin proposé, aussi respectueux soit-il des textes fondamentaux, a une autre portée. L’emprunter, c’est maintenir le système en l’état. C’est engager le pays dans une vraie fausse transition avec un parlement décrédibilisé et un appareil ne demandant qu’à servir un nouvel élu, celui que l’on nous présentera comme l’homme de la situation. Comme on le fit pour Abdelaziz Bouteflika moins d’un an avant l’élection présidentielle de 1999.

Pour qu’une transition qui s’engage ait le minimum de crédibilité, il faudrait d’abord réviser la loi électorale, il faudrait réformer le statut des instances de supervisions du scrutin, il faudrait que les médias du service public soient débarrassés du fardeau de la censure et des directives. Bref, il faudrait un minimum de nettoyage en amont. C’est ce que les Tunisiens ont fait, vaille que vaille, entre 2011 et 2014. Il y a de quoi s’inspirer dans leur expérience. La raison commande de prendre le temps et d’écouter le peuple qui manifeste. Se contenter de mettre Bouteflika hors-jeu ne suffit plus.

De manière paradoxale, les marcheurs, les protestataires, ont exprimé une revendication non-constitutionnelle. Yatnahaw Gua3, qu’ils dégagent tous, est un mot d’ordre révolutionnaire qui n’a que faire du respect de la Constitution et des mécanismes proposés par l’article 102. En quelques mots, les Algériens veulent de l’extra-constitutionnel, de l’extraordinaire. Ils veulent un processus où le système ne serait pas le seul à piloter le changement. Je ne suis ni juriste ni constitutionnaliste, mais il est évident que la créativité et l’imagination doivent être au rendez-vous pour répondre à cette aspiration.

Si l’on veut faire bosser encore un peu les députés de l’actuelle assemblée, demandons-leur d’acter l’empêchement du président puis de légiférer pour ouvrir la voie à une période exceptionnelle où les révisions évoquées un peu plus haut seraient mises en place. Cela se ferait sous la houlette et la surveillance d’une nouvelle instance dont le nom pourrait tourner autour du concept de structure dédiée à la « réalisation du changement voulu par la volonté populaire ». Et cela avec la participation de l’opposition, de personnalités de la société civile, de « sages », peut-être même de certains commis de l’État mais certainement pas de chevaux sur le retour qui furent aux affaires et qui pensent que le temps a effacé leurs échecs.


Le réflexe pavlovien dans cette affaire est de se focaliser sur les élections. Si cela passe ainsi, si les Algériennes et les Algériens sont appelés à voter pour un nouveau président d’ici l’été ou l’automne prochain, alors rien n’aura changé. On connaît la chanson et le système. Un nouveau clan s’installera à la présidence, négociant des équilibres de pouvoir avec l’armée et les services de sécurité et le peuple sera de nouveau floué. Reste une question : l’armée qui vient donc de lâcher Abdelaziz Bouteflika acceptera-t-elle une remise en cause profonde du système ?
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