Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 12 décembre 2024

Treize ans dans les prisons syriennes

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Syrie.
Pour qui voulait savoir, il était possible de savoir.
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Récit d'une captivité dans les geôles d'Assad par Aram Karabet (2009).
« Qu’on s’imagine être attaché par un de ces monstres [les gardiens], et rossé jusqu’à ce qu’il se rassasie. Ces geôliers étaient de simples conscrits, pas des soldats de métier. Ils faisaient leur service militaire et n’avaient pas plus de dix-huit ou vingt ans. Quelle agressivité déchaînée, dépourvue de tout motif, peut bien habiter le cœur d’un jeune homme de cet âge, pour qu’il en vienne à souhaiter fouetter un prisonnier qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais vu de sa vie ?
« Telle est la relation, dans mon pays, entre le bourreau et la victime. L’un a des bottes cirées, l’autre a la tête baissée. C’est ainsi que nos peuples et nos pays ont été dénaturés. Cette forme de relation est un indice de mépris réciproque que se vouent le pouvoir et la société. Que personne, quel qu’il soit, ne s’imagine échapper à cette équation, même s’il est confortablement assis chez lui. Quoi qu’on fasse pour se persuader qu’on est en sécurité, chacun d’entre nous est à leur merci.
« Le bourreau méprise sa victime afin de compenser son sentiment d’infériorité, sa situation obscure, son déshonneur. Son dédain est une conséquence du mépris qu’il éprouve pour lui-même et pour sa basse origine. Le bourreau est un homme de rien, autant dans sa « constitution » psychologique et morale, que dans son éducation et la vie qu’il mène. L’arrivée au pouvoir d’hommes d’une pareille trempe ne change en rien leur nature. Au contraire, la pratique du pouvoir ôte le voile derrière lequel ils se cachaient, révélant toujours leur bassesse.
« C’est pourquoi le pouvoir en Syrie s’efforce toujours à l’extérieur de paraître civilisé dans le moindre de ses gestes. Ainsi espère-t-il faire oublier ses viles origines.
Aram Karabet,
in « Treize ans dans les prisons syriennes. Voyage vers l’inconnu ».
Récit traduit de l’arabe (Syrie) par Nathalie Bontemps, Actes Sud, janvier 2013, 223 pages, 20 euros.
Titre original : « Al-Rahîl ilâ l-majhûl », Dâr Jidâr, Alexandrie, 2009.
 

 

 

jeudi 10 octobre 2019

Quand un responsable du PKK évoquait la situation au Rojava

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Dans leur article « Le Rojava entre compromis et utopie » (Le Monde diplomatique, décembre 2018), les journalistes Mireille Court et Chris Den Hond rapportaient ces propos de Riza Altun, responsable du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Un constat qui prend toute sa signification après que Donald Trump a décidé de retirer les troupes américaines du nord-est syrien (et ce faisant, d'ouvrir la voie à une intervention militaire turque).
« Aujourd’hui [automne 2018], il y a des contradictions partout. À l’origine, les Américains n’avaient pas l’intention stratégique de soutenir les FDS [Forces démocratiques syriennes]. Les Kurdes savent très bien que les États-Unis sont un État impérialiste ; mais nous sommes obligés de maintenir cette relation paradoxale, car notre survie est en jeu. »
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vendredi 20 avril 2018

La chronique du blédard : Syrie, non au campisme

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 avril 2018
Akram Belkaïd, Paris

Commençons par rappeler une définition que nombre d’amis de l’avant-garde socialiste, ou de ce qu’il en reste, ont peut-être fini par oublier. Il s’agit du campisme ou, pour résumer le propos, la nécessité de s’aligner sur un camp ou l’autre même si les deux belligérants sont impérialistes. On peut livrer une définition un peu plus détaillée en disant que lorsque deux « mauvais » camps se battent, le campisme dicte alors de prendre parti pour le moins mauvais (le moins impérialiste, le moins monstrueux, etc.) des deux. La question est donc simple : a-t-on le droit de refuser le campisme et donc, de ne pas choisir ?

Cela vaut bien sûr pour la Syrie. L’auteur de cette chronique n’a jamais caché sa détestation du régime de Bachar al-Assad. Cette dernière ne remonte pas à 2011 et à la terrible répression contre ce qui fut, au départ – et on ne le rappellera jamais assez – une révolte populaire et pacifique contre un pouvoir dictatorial des plus brutaux. Si Assad est ce qu’il est aujourd’hui, c’est parce qu’il fut cajolé et courtisé durant plus d’une décennie.
Quand on voit certaines personnalités s’agiter aujourd’hui contre le dictateur de Damas alors qu’elles vécurent tranquillement (et dans une certaine opulence) dans la capitale syrienne dans les années 2000, il y a de quoi être dubitatif mais cela est une autre affaire.

Assad mérite d’être traîné devant un tribunal et jugé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Son cas, et celui de la clique qui l’entoure, est patiemment instruit par des gens qui se tiennent loin des médias et du cirque habituel des postures et des indignations sélectives. En attendant, la Syrie et le sort du peuple syrien sont une peine profonde à vivre. Ce qui s’y passe depuis des années défie l’entendement. C’est un sentiment terrible d’impuissance et de colère. D’attente d’une vengeance ou d’un acte immanents : « Ne te hâte donc pas contre eux : Nous tenons un compte précis de tous leurs actes »… Un jour, viendra.

Je sais qu’il ne sert à rien d’essayer de convaincre les bacharophiles. La servitude volontaire, qu’elle soit physique ou intellectuelle, et la fascination pour l’ordre musclé incarné par nos dictateurs, ne sont pas une nouveauté. Chacun juge comme il l’entend et libre à chacun de se complaire dans cette espèce de sous-développement intellectuel. Pour beaucoup, Assad est le détenteur de cette « victoire » tant espérée, tant attendue, contre l’Occident, son allié israélien et ses vassaux arabes. Lui, le fils du massacreur de Tell Zaâtar, lui qui a causé tant de peines et de maux aux Libanais, serait la force « anti-impérialiste » se dressant contre les forces du mal. Dans un monde arabe où nous n’avons jamais cessé de prendre pâtées sur fessées depuis 1967 (exception faite de la victoire du Hezbollah en 2006), Assad est l’expression de toutes les frustrations et de tous les fantasmes de revanche.

Mais nous voilà enjoints de prendre parti. Pour ou contre les bombardements occidentaux qui ont visé la Syrie ? Le commandement est clair : si on n’applaudit pas, alors on est forcément pour Assad. Alors, disons les choses clairement : ces bombardements anglo-américano-français sont à la fois : illégaux (selon le droit international) et illégitimes. On n’insistera jamais assez sur le premier point. Dans le monde actuel, le respect du droit international devrait rester une balise. La chose à laquelle on peut se raccrocher quand tout se délite. Que trois des membres du Conseil de sécurité des Nations Unies prennent des libertés avec ce droit est une chose catastrophique. Mais, là aussi, ce n’est guère nouveau…

Ces bombardements étaient aussi illégitimes. Etre légitime, c’est être, d’une certaine façon, inattaquable en matière d’actions ou de positions passées. Brandir la morale et la justice pour frapper Assad, quand, dans le même temps, on détourne les yeux de ce qui se passe au Yémen, à Gaza ou même au Myanmar, c’est pratiquer le deux poids deux mesures. On vend des armes à l’Arabie saoudite (qui détruit actuellement le Yémen), on laisse Israël tirer à vue sur des manifestants désarmés (sans parler de l’usage de bombes au phosphore durant les dernières guerres), on n’agit guère pour sauver les Rohingyas mais on se drape soudain dans les oripeaux de la morale quand il s’agit d’agir en Syrie. C’est pour cela que la France, comme les Etats Unis et la Grande-Bretagne sont disqualifiées et qu’elles ne peuvent prétendre incarner la justice en ce monde.

On nous parle aussi de « ligne rouge ». En clair, Assad peut tuer des centaines de personnes avec de l’armement conventionnel mais s’il utilise des armes chimiques, alors, il est (mollement) attaqué. Tout cela ressemble à une mise en scène bien huilée où chacun joue un rôle précis et où les seules victimes sont le peuple syrien et la vérité. Croit-on vraiment que ces bombardements vont changer le cours des choses ? Bien au contraire, cela ne fait que renforcer Assad et lui assurer que ses protecteurs russes et iraniens continueront de lui sauver la mise. C’est en 2012 qu’il aurait fallu être ferme à son égard. C’est en 2012, bien avant les attaques chimiques de l’été 2013, qu’une solution aurait pu être trouvée, si Washington et Moscou avaient bien voulu s’entendre et empêcher les monarchies du Golfe d’embraser ce pays pour les besoins de circonscrire l’élan des printemps arabes. Mais avec des si… Quoiqu’il en soit, les Syriens finiront par être débarrassés de ce boucher. Nous prendrons alors conscience de la dette imprescriptible que nous avons à leur égard.
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samedi 16 décembre 2017

La chronique du blédard : La Palestine ou le goût amer de la défaite

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 décembre 2017
Akram Belkaïd

Personne n’aime la défaite. Personne n’aime faire partie du camp des perdants surtout si cela dure depuis longtemps et que les revers se répètent et se multiplient. La prise de distance à l’égard de la cause palestinienne par certains ressortissants de pays arabes – certes, ils sont loin de refléter la majorité - s’explique, en partie, par ce constat (on reviendra sur les autres raisons dans de prochains textes). Les années passent et se ressemblent. Hormis l’euphorie des premiers mois de 2011 nées des multiples soulèvements populaires, l’actualité quotidienne des rives de l’Atlantique à celles de l’océan indien n’est guère flatteuse pour un ensemble qui fera bientôt 400 millions d’habitants. Ici et là, ce ne sont que guerres, affrontements fratricides, crises économiques sans oublier férule de fer, absence de démocratie, extrémisme religieux et résurgence des pratiques policières arbitraires. Chaque espoir né est rapidement balayé par la désillusion, la colère voire les regrets que l’on cultive pour l’ordre ancien. De quoi prendre la poudre d’escampette et clamer que l’on a rien à voir avec « ces gens-là », que l’on ne veut pas partager avec eux le fardeau dégradant des relégués.

On peut analyser de différentes manières la décision récente du président américain de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et cela au mépris du droit international et de diverses résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Une chose est certaine, cet acte unilatéral signifie autant aux Arabes et Palestiniens qu’aux Européens que les Etats Unis continueront toujours de faire ce qu’ils veulent sans respecter l’avis des autres nations. Mais, ce qui nous importe c’est que cette reconnaissance sonne comme une nouvelle défaite dans la longue liste des composantes du drame palestinien. Et pour cause, nombreux sont les experts qui affirment qu’il n’y aura d’Etat palestinien ayant pour capitale Al-Qods voire qu’il n’y aura tout simplement pas d’Etat.

Dans les vagues et vaguelettes que charrient les réseaux sociaux, notamment en Algérie (mais cela vaut aussi pour la Tunisie et le Maroc), on peut lire certains internautes affirmer avec force qu’ils ne se sentent pas concernés par ce qui arrive aux Palestiniens. Les uns jugent qu’il ne s’agit que d’une cause « arabe » et mettent en avant leur berbérité et donc leur volonté de s’en tenir à leur propre combat identitaire. Quant aux autres, ils avouent leur lassitude face à cette question. Des décennies de luttes et de mobilisations n’ont rien donné tandis qu’Israël et ses dirigeants triomphent et font preuve d’une incroyable arrogance. Les médias occidentaux, à leur façon, prennent acte de cette « victoire » de l’Etat qui se veut à cent pour cent hébreu, et consacrent les intellectuels arabes qui lui adressent maints actes de reconnaissance voire d’allégeance.

Difficile dans de telles circonstances de ne pas céder aux sirènes de la versatilité. A force de voir son équipe perdre, on en finit par soutenir les vainqueurs. On se dit que lâcher les Palestiniens, c’est faire disparaître une blessure d’amour-propre. C’est soigner un orgueil sans cesse bafoué. Et que ce serait aussi l’occasion d’obtenir de l’Occident un autre regard. Qui sait même, une adoption ? Pathétique mais humain... Seul celui qui vit sous la férule coloniale israélienne sait ce que le terme soumoud veut dire dans le contexte palestinien. La ténacité.

De cet abandon qui pointe, les Palestiniens sont très conscients. Ils savent depuis longtemps qu’ils n’ont rien à attendre des gouvernements arabes (lesquels ont compris, eux aussi, qu’un rapprochement, même officieux, avec Israël leur vaudra mille attentions amicales de l’Occident). Les Palestiniens découvrent désormais qu’ils devront peut être mener une bataille de l’opinion publique au sein même des populations qu’ils croyaient acquises à leur cause. Il fut un temps où les mouvements de la gauche palestinienne rêvaient à la fois d’obtenir les droits de leur peuple à exister dans un Etat souverain mais aussi de changer le monde arabe. Aujourd’hui, le combat n’est même plus le même. Il s’agit de survivre et de ne pas être (complètement) abandonné.

Le drame des Palestiniens est multiple. Comment obtenir ses droits quand sa propre cause a été autant instrumentalisée par des régimes arabes incompétents, corrompus et brutaux ? Comment obtenir ses droits quand ses propres dirigeants sont aussi incapables ? L’échec de l’Autorité palestinienne, ses compromissions sécuritaires avec l’arsenal répressif israélien, sa caste de nantis, ses politiques économiques libérales : tout cela se paie aujourd’hui. Mais aucune raison au monde ne justifie que l’on tourne casaque et que l’on abandonne les Palestiniens à leur sort.

On connaît l’habituel argument de la propagande pro-israélienne que reprennent les nouveaux amis, arabes ou berbères, de Netanyahou et consorts : Pourquoi la Palestine et pas le Tibet, le Rif, les Rohingyas ? Mauvaise et tendancieuse question pour laquelle il existe une réponse simple : C’est la Palestine ET le Tibet comme hier c’était l’Afrique du Sud ET la Palestine. Tout comme cela doit être absolument la Palestine ET la Syrie ET le Yémen. Les combats sont multiples mais on peut tous les mener en même temps, on ne peut se démultiplier. Pour autant, cela ne veut pas dire que s’engager dans l’un signifie que l’on se lave les mains des autres.
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mardi 26 septembre 2017

La chronique du blédard : Assad et l’occidentalo-centrisme

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris


Quel que soit le sujet d’actualité internationale, et il n’en manque pas, on ne sort pas de « l’occidentalo-centrisme ». Dans un article publié dans la revue Commentaire (Automne 2017), Michel Duclos , ancien ambassadeur de France en Syrie (2006-2009) se penche ainsi sur le cas de Bachar al-Assad « un fils de dictateur non destiné au départ certes à succéder à son père, mais que celui-ci a longuement préparé, entre 1994 et 2000, à l'exercice du pouvoir» (*). Quitte à se fâcher de nouveau avec des amis qui demeurent « Bacharophiles » envers et contre tout, notamment au nom de convictions « anti-impérialistes », on ne peut que partager certains éléments de l'analyse de l’ex-diplomate. Lequel, rappelons-le tout de même, était en poste à Damas quand le régime syrien était jugé fréquentable (et très courtisé) par nombre de personnalités et d’institutions françaises. 

Face à la contestation, estime Duclos, Bachar, qui, à défaut d’être le président de tous les Syriens, demeure la « figure de proue des 'services’ » (autrement dit de ce qui reste encore debout dans le système de pouvoir syrien) a fait le choix, comme son père en 1982, « de la répression la plus féroce. » A la seule différence que Hafez Al-Assad n'a pas mis son destin entre les mains de forces étrangères (Iran, Russie et Hezbollah, dans le cas du rejeton). « Sans doute ne faut-il pas aller trop loin dans l'analogie entre le comportement du régime sous Bachar et sous Hafez, note l'ancien ambassadeur. Hama 1982 [Le massacre de plusieurs milliers d’insurgés appartenant aux Frères musulmans] avait eu lieu à l'issue de plusieurs années de guerre civile. Bachar n'a pas eu l'intelligence de comprendre que ce n'était pas la même chose que de passer d'emblée au printemps 2011 à la violence extrême, en envoyant la troupe à Deraa, là où des négociations avec les notables locaux auraient peut-être empêché le déclenchement de l'insurrection. De même Hafez était venu à bout de la rébellion des Frères musulmans avec une aide extérieure limitée. Bachar a livré son pays aux djihadistes, au Hezbollah, aux Iraniens et aux Russes. »

On est moins en phase avec l'article quand il insiste sur le « prix du sang » qui oppose la Syrie et la France. Car si l'on cite les attentats commis à l'instigation du régime syrien dans les années 1980, alors, il ne faut pas ignorer le comportement des forces armées françaises en Syrie au milieu du XXème siècle (le bombardement de Damas est resté dans la mémoire nationale syrienne). Et si, comme Michel Duclos, on relève à propos que la question du Golan a permis au pouvoir d'exiger l'unanimisme obéissant de la société et de se prévaloir de cet état de guerre avec le voisin hébreu pour refuser toute ouverture démocratique, on se doit de reconnaître que l'Occident n'a guère cherché à peser dans son influence pour qu'Israël restitue ce territoire. Au milieu des années 1990, après les accords d’Oslo, quand des négociations secrètes furent entamées entre Damas et Tel Aviv, ni l’Europe ni les Etats-Unis ne firent pression sur les Israéliens à propos du Golan dont l’annexion demeure condamnée par les Nations Unies.

Cette remarque sur ces occultations opportunes vaut aussi pour l’Irak. Trop souvent, les analyses publiées dans la presse américaine mais aussi européenne font mine d’ignorer que l’origine du chaos actuel remonte à l’invasion de 2003. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et leurs alliés-vassaux de l’époque sont pourtant directement responsables de la situation en Irak et en Syrie. Mais, de cela, il est fort peu question. Tout est présenté comme si les facteurs expliquant les guerres multiples du Levant relèvent de considérations strictement locales.

Mais ce qui fait hocher la tête et qui conforte dans l'idée que l'européo-centrisme est un vrai facteur de biais et de différences d'appréciations, c'est le paragraphe suivant à propos du pseudo-modernisme d'Assad. Dans le même article, l'ancien ambassadeur note ainsi qu'Assad « n'est pas l'innocent réformiste occidentalisé que l'on a montré au bras d'une jolie femme dans les magazines sur papier glacé : son exposition à la culture occidentale à Londres a été très limitée et n'a duré que quelques mois ».

On lit ce passage. On le relit. Et on se dit que les pro-Bachars qui ont le triomphe bruyant en ce moment n'ont même plus besoin de donner de la voix avec pareil raisonnement. Car en quoi une exposition plus longue à « l'Occident » aurait rendu le président syrien différent ? Qui peut croire que fréquenter Tony Blair lors de son séjour londonien aurait pu le convaincre de l'importance de respecter les droits de la personne humaine ? On reproche souvent aux habitants de l’aire arabo-musulmane, y compris ses minorités, d’aborder les questions internationales en se plaçant systématiquement (ou presque) dans la position de la victime. On pourrait inverser le reproche et signifier aux Occidentaux qu’il est peut-être temps qu’ils cessent de se poser comme « la » référence ultime, quel que soit le sujet, y compris en matière de défense des droits de la personne humaine. Certes, Bachar al-Assad est le produit de son environnement direct, syrien, arabe, musulman et même, admettons ce terme, oriental. Mais cet environnement n’a jamais été hermétique et c’est bien l’Occident qui n’a jamais cessé de le façonner.


(*) « Notre ami Bachar al-Assad », Commentaire, n°159, automne 2017.
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