Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 12 décembre 2024

Treize ans dans les prisons syriennes

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Syrie.
Pour qui voulait savoir, il était possible de savoir.
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Récit d'une captivité dans les geôles d'Assad par Aram Karabet (2009).
« Qu’on s’imagine être attaché par un de ces monstres [les gardiens], et rossé jusqu’à ce qu’il se rassasie. Ces geôliers étaient de simples conscrits, pas des soldats de métier. Ils faisaient leur service militaire et n’avaient pas plus de dix-huit ou vingt ans. Quelle agressivité déchaînée, dépourvue de tout motif, peut bien habiter le cœur d’un jeune homme de cet âge, pour qu’il en vienne à souhaiter fouetter un prisonnier qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais vu de sa vie ?
« Telle est la relation, dans mon pays, entre le bourreau et la victime. L’un a des bottes cirées, l’autre a la tête baissée. C’est ainsi que nos peuples et nos pays ont été dénaturés. Cette forme de relation est un indice de mépris réciproque que se vouent le pouvoir et la société. Que personne, quel qu’il soit, ne s’imagine échapper à cette équation, même s’il est confortablement assis chez lui. Quoi qu’on fasse pour se persuader qu’on est en sécurité, chacun d’entre nous est à leur merci.
« Le bourreau méprise sa victime afin de compenser son sentiment d’infériorité, sa situation obscure, son déshonneur. Son dédain est une conséquence du mépris qu’il éprouve pour lui-même et pour sa basse origine. Le bourreau est un homme de rien, autant dans sa « constitution » psychologique et morale, que dans son éducation et la vie qu’il mène. L’arrivée au pouvoir d’hommes d’une pareille trempe ne change en rien leur nature. Au contraire, la pratique du pouvoir ôte le voile derrière lequel ils se cachaient, révélant toujours leur bassesse.
« C’est pourquoi le pouvoir en Syrie s’efforce toujours à l’extérieur de paraître civilisé dans le moindre de ses gestes. Ainsi espère-t-il faire oublier ses viles origines.
Aram Karabet,
in « Treize ans dans les prisons syriennes. Voyage vers l’inconnu ».
Récit traduit de l’arabe (Syrie) par Nathalie Bontemps, Actes Sud, janvier 2013, 223 pages, 20 euros.
Titre original : « Al-Rahîl ilâ l-majhûl », Dâr Jidâr, Alexandrie, 2009.
 

 

 

mardi 26 septembre 2017

La chronique du blédard : Assad et l’occidentalo-centrisme

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris


Quel que soit le sujet d’actualité internationale, et il n’en manque pas, on ne sort pas de « l’occidentalo-centrisme ». Dans un article publié dans la revue Commentaire (Automne 2017), Michel Duclos , ancien ambassadeur de France en Syrie (2006-2009) se penche ainsi sur le cas de Bachar al-Assad « un fils de dictateur non destiné au départ certes à succéder à son père, mais que celui-ci a longuement préparé, entre 1994 et 2000, à l'exercice du pouvoir» (*). Quitte à se fâcher de nouveau avec des amis qui demeurent « Bacharophiles » envers et contre tout, notamment au nom de convictions « anti-impérialistes », on ne peut que partager certains éléments de l'analyse de l’ex-diplomate. Lequel, rappelons-le tout de même, était en poste à Damas quand le régime syrien était jugé fréquentable (et très courtisé) par nombre de personnalités et d’institutions françaises. 

Face à la contestation, estime Duclos, Bachar, qui, à défaut d’être le président de tous les Syriens, demeure la « figure de proue des 'services’ » (autrement dit de ce qui reste encore debout dans le système de pouvoir syrien) a fait le choix, comme son père en 1982, « de la répression la plus féroce. » A la seule différence que Hafez Al-Assad n'a pas mis son destin entre les mains de forces étrangères (Iran, Russie et Hezbollah, dans le cas du rejeton). « Sans doute ne faut-il pas aller trop loin dans l'analogie entre le comportement du régime sous Bachar et sous Hafez, note l'ancien ambassadeur. Hama 1982 [Le massacre de plusieurs milliers d’insurgés appartenant aux Frères musulmans] avait eu lieu à l'issue de plusieurs années de guerre civile. Bachar n'a pas eu l'intelligence de comprendre que ce n'était pas la même chose que de passer d'emblée au printemps 2011 à la violence extrême, en envoyant la troupe à Deraa, là où des négociations avec les notables locaux auraient peut-être empêché le déclenchement de l'insurrection. De même Hafez était venu à bout de la rébellion des Frères musulmans avec une aide extérieure limitée. Bachar a livré son pays aux djihadistes, au Hezbollah, aux Iraniens et aux Russes. »

On est moins en phase avec l'article quand il insiste sur le « prix du sang » qui oppose la Syrie et la France. Car si l'on cite les attentats commis à l'instigation du régime syrien dans les années 1980, alors, il ne faut pas ignorer le comportement des forces armées françaises en Syrie au milieu du XXème siècle (le bombardement de Damas est resté dans la mémoire nationale syrienne). Et si, comme Michel Duclos, on relève à propos que la question du Golan a permis au pouvoir d'exiger l'unanimisme obéissant de la société et de se prévaloir de cet état de guerre avec le voisin hébreu pour refuser toute ouverture démocratique, on se doit de reconnaître que l'Occident n'a guère cherché à peser dans son influence pour qu'Israël restitue ce territoire. Au milieu des années 1990, après les accords d’Oslo, quand des négociations secrètes furent entamées entre Damas et Tel Aviv, ni l’Europe ni les Etats-Unis ne firent pression sur les Israéliens à propos du Golan dont l’annexion demeure condamnée par les Nations Unies.

Cette remarque sur ces occultations opportunes vaut aussi pour l’Irak. Trop souvent, les analyses publiées dans la presse américaine mais aussi européenne font mine d’ignorer que l’origine du chaos actuel remonte à l’invasion de 2003. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et leurs alliés-vassaux de l’époque sont pourtant directement responsables de la situation en Irak et en Syrie. Mais, de cela, il est fort peu question. Tout est présenté comme si les facteurs expliquant les guerres multiples du Levant relèvent de considérations strictement locales.

Mais ce qui fait hocher la tête et qui conforte dans l'idée que l'européo-centrisme est un vrai facteur de biais et de différences d'appréciations, c'est le paragraphe suivant à propos du pseudo-modernisme d'Assad. Dans le même article, l'ancien ambassadeur note ainsi qu'Assad « n'est pas l'innocent réformiste occidentalisé que l'on a montré au bras d'une jolie femme dans les magazines sur papier glacé : son exposition à la culture occidentale à Londres a été très limitée et n'a duré que quelques mois ».

On lit ce passage. On le relit. Et on se dit que les pro-Bachars qui ont le triomphe bruyant en ce moment n'ont même plus besoin de donner de la voix avec pareil raisonnement. Car en quoi une exposition plus longue à « l'Occident » aurait rendu le président syrien différent ? Qui peut croire que fréquenter Tony Blair lors de son séjour londonien aurait pu le convaincre de l'importance de respecter les droits de la personne humaine ? On reproche souvent aux habitants de l’aire arabo-musulmane, y compris ses minorités, d’aborder les questions internationales en se plaçant systématiquement (ou presque) dans la position de la victime. On pourrait inverser le reproche et signifier aux Occidentaux qu’il est peut-être temps qu’ils cessent de se poser comme « la » référence ultime, quel que soit le sujet, y compris en matière de défense des droits de la personne humaine. Certes, Bachar al-Assad est le produit de son environnement direct, syrien, arabe, musulman et même, admettons ce terme, oriental. Mais cet environnement n’a jamais été hermétique et c’est bien l’Occident qui n’a jamais cessé de le façonner.


(*) « Notre ami Bachar al-Assad », Commentaire, n°159, automne 2017.
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vendredi 27 novembre 2015

La chronique du blédard : Battre Daech ?

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Le Quotidien d’Oran, 19 novembre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
A première vue, la mise en place c’une grande et unique coalition internationale contre le groupe Etat islamique (EI ou Daech) est une décision qui s’impose. Semant la mort un peu partout y compris au Maghreb et en France, minant l’intégralité territoriale de l’Irak et de la Syrie, multipliant les actes de sauvagerie et d’abomination, cette organisation criminelle et terroriste doit effectivement être mise hors d’état de nuire. Une fois énoncée cette urgence, il convient de s’attarder sur la faisabilité de cet objectif stratégique pour la paix au Proche-Orient.
D’abord, ce constat. Ni l’armée syrienne, ni l’armée irakienne ne sont capables de vaincre Daech. On sait que la première, du moins ce qu’il en reste, évite soigneusement de se confronter avec le groupe Etat islamique, préférant montrer son savoir-faire dans le bombardement des populations civiles. De son côté, la seconde restera dans les annales de l’histoire militaire après sa honteuse débâcle de l’été 2014 où, non seulement elle a fuit face aux troupes de Daech – en abandonnant la population de Mossoul à son sort – mais où elle a aussi laissé des tonnes d’armements lourds et légers. Cela veut dire qu’envoyer une énième cohorte de conseillers et de formateurs pour aider ces armées ne servira à rien. A ce jour, seuls les Kurdes et quelques groupes armés de l’opposition syrienne se battent au sol contre l’EI. Cela peut suffire à contenir ses troupes mais cela ne peut mener à sa défaite.
 
Il faudra donc, tôt ou tard, l’intervention d’une tierce armée sur le champ de bataille. Question, quelle sera cette armée ? Quel est le pays qui est prêt à engager ses troupes dans une bataille qui sera tout sauf une promenade de santé ? Ni le Liban ni la Jordanie ne sont capable de le faire car leurs armées sont trop faibles.  De son côté, l’Egypte a fort à faire chez elle sachant que ses dirigeants ont encore en mémoire le souvenir très mitigé de l’intervention militaire égyptienne au Yémen pendant les années 1960. L’Iran, dont les gardiens de la révolution participent déjà aux combats en soutien à l’armée de Bachar al-Assad, a les moyens de vaincre militairement Daech. Mais rien ne dit que les autres puissances régionales accepteront son implication. La Turquie et l’Arabie Saoudite (et Israël) ne peuvent voir celui qu’il considère comme leur ennemi direct prendre autant d’importance.
 
La Turquie, elle, a aussi la capacité militaire de détruire Daech. Encore faudrait-il que ses dirigeants le veuillent. Ce n’est un secret pour personne, Ankara a joué avec le feu en laissant passer sur son sol les djihadistes et les recrues de l’EI. Elle n’est jamais intervenue militairement, y compris après les récents attentats commis sur son sol, contre une organisation qui entend pourtant instaurer le Califat et qui ne cesse de qualifier le président Tayyip Recep Erdogan d’ennemi à la solde de l’Otan et des Américains. Cette neutralité alimente soupçons et critiques. Certes, elle peut s’expliquer par le fait que les autorités turques craignent l’apparition d’un phénomène djihadiste sur leur sol. Mais il est impossible de nier qu’il existait, jusqu’à il y a plusieurs mois, un pacte de non-agression plus ou moins implicite.
 
Reste enfin l’Arabie saoudite dont la préoccupation majeure semble être aujourd’hui de continuer à bombarder le Yémen, l’un des pays les plus pauvres de la planète et dont le triste sort ne semble émouvoir personne. Et quand on voit l’incapacité saoudienne à réduire la rébellion houthiste on est en droit de se demander si son intervention éventuelle contre l’EI servirait à quelque chose. A cela s’ajoute le fait que Riyad, qui reste obnubilé par le danger iranien, s’est toujours gardé de critiquer ouvertement cette organisation qui a d’ailleurs bénéficié de financements en provenance des pays du Golfe. On sait que les deux parties partagent la même vision d’un islam rigoriste et qu’il n’y a guère de différences entre elles dans la conception de la justice, du sort des femmes.
 
Il faudra donc beaucoup d’efforts et de tractations pour que les trois puissances régionales que sont l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie, se joignent à une coalition contre l’EI. Et il en faudra encore plus pour les persuader de mener cette action militaire seuls, sans l’apport de troupes occidentales. C’est bien connu, à Paris comme à Washington, le discours est le même : pas question d’envoyer des troupes au sol car c’est aux pays de la région d’intervenir.
 
En réalité, personne n’est dupe. N’importe quel observateur de ce qui se déroule en Syrie sait qu’il faudra tôt ou tard une intervention occidentale terrestre voire russo-occidentale pour défaire le « Califat de Raqqa ».  Et là aussi les obstacles sont nombreux pour mettre en place une telle coalition. Quid du régime de Bachar al-Assad ? Les Occidentaux, adeptes du fameux « ni-ni » (ni-Assad, ni-Daech) veulent son départ, les Russes le refusent. Les négociations en cours à Vienne tentent de lever ce blocage mais on devine que toute intervention militaire contre l’EI est vouée à l’échec si d’aventure rien n’est préparé pour la suite sur le plan politique.
 
Enfin, il est évident que la chute, encore très hypothétique du groupe Etat islamique – lequel dispose d’importantes ressources financières, on doit aussi le rappeler - ne résoudra aucun des problèmes liés au djihadisme et à la radicalisation de la jeunesse musulmane où qu’elle soit. Mais ceci est déjà un autre problème.
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vendredi 9 octobre 2015

La chronique du blédard : Syrie, que dire ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
C’est un dilemme qui divise et oppose. Quelle attitude adopter vis-à-vis de ce qui se passe en Syrie ? Si la solidarité humanitaire est évidente (obligatoire), la question politique, elle, provoque gênes et silences. Ou bien alors, elle génère des avis tranchés pour ne pas dire définitifs ce qui limite le champ de la discussion et de l’échange. La Syrie, disons-le, est à l’origine de ruptures et de grandes discordes. A dire vrai, le problème paraît insoluble. Non, corrigeons cette affirmation. Il ne présente que des solutions imparfaites, inacceptables si l’on s’en tient à la morale et à l’éthique et si l’on met de côté tout cynisme ou, pour être moins abrupt, tout pragmatisme. La question tourne surtout autour du sort de Bachar al-Assad. Ainsi, nombreux sont ceux qui continuent de le défendre avec plus ou moins de nuances et cela au nom du respect du droit international et de l’anti-impérialisme.
 
Il est vrai qu’Assad est le président en titre de la Syrie et cela quelles que soient les conditions dans lesquelles il a été élu (ou dans lesquelles il a hérité de son pouvoir). Ses défenseurs ont beau jeu d’affirmer que la légitimité internationale est de son côté quand il fustige l’intervention d’une coalition étrangère sur son sol, cette dernière agissant, il faut le rappeler, sans aucun mandat ni feu vert des Nations Unies. Qu’on le veuille ou non, les pays qui bombardent actuellement la Syrie au nom de la lutte contre le groupe Etat islamique (EI) sont dans l’illégalité (même si elles avancent l’argument de la légitime défense). On peut dire que c’est la faute de la Russie (sans oublier la Chine) qui refuse tout accord en ce sens au sein du Conseil de sécurité mais la réalité est bien là. Douze ans après une intervention militaire illégale en Irak car non approuvée par l’ONU, les pays occidentaux renouent avec ce qui n’est rien d’autre qu’une politique de la canonnière, fut-elle motivée par de bonnes intentions, c’est-à-dire lutter contre une organisation terroriste coupable de nombreuses exactions.
 
A l’inverse, et pour continuer dans la même veine, on peut dire aussi que l’intervention militaire russe est légale puisqu’elle se fait à l’appel et avec l’aval du gouvernement syrien – lequel, il faut le rappeler, reste reconnu par une bonne partie des membres de l’ONU. Enfin, Assad est aussi présenté comme le dernier rempart face au pire, c’est-à-dire une Syrie – ou ce qu’il en resterait – dirigée par des mouvements islamistes sunnites auprès desquels les Talibans passeraient pour d’aimables prêcheurs. Le vide politique est tel qu’on a du mal à voir autre chose qu’une alternative théocratique à un régime dont les partisans rappellent sans relâche qu’il est « laïc » et qu’il demeure encore l’adversaire déclaré d’Israël.
 
Il y a du vrai dans ce qui précède. La perspective que le groupe Etat islamique (Daech) ou ses alliés de fait puissent s’installer demain à Damas est cauchemardesque. Pour autant, il est des vérités qu’il ne faut pas oublier et que l’on se doit de rappeler sans cesse. Cette situation dramatique, c’est bien Assad qui l’a voulue en usant, dès le printemps 2011, d’une violence inouïe contre l’opposition pacifique et en relâchant des milliers de prisonniers radicaux dont il savait très bien qu’ils prendraient les armes contre son régime à la première occasion. Dans un monde où la perception simpliste des événements est renforcée par Hollywood et les spin doctors de tout bord, la stratégie suivie par le président syrien peut défier l’entendement. Elle ne devrait pas surprendre les Algériens qui ont vécu dans leur chair les conséquences de la culture des coups tordus façonnée par le KGB. Principe de base : créer un ennemi pour garantir sa propre survie. Lui permettre d’exister. Au besoin, s’affaiblir en le renforçant. User de cet ennemi comme levier pour exercer une violence impitoyable contre toute autre menace. Contre toutes les oppositions…
 
Non. Assad est tout sauf un héros. Ce n’est pas l’héritier lointain de Nasser. C’est un criminel qui tue son peuple après l’avoir longtemps privé de ses libertés. Que son principal ennemi d’aujourd’hui soit un autre monstre ne change rien à l’affaire et ne saurait lui offrir la moindre réhabilitation ou rédemption. Une fois affirmé le principe du « ni-Assad, ni Daech », que peut-on alors attendre pour la Syrie ? Il y a d’abord et surtout la nécessaire solidarité avec les réfugiés de l’extérieur comme ceux de l’intérieur. Leur venir en aide, d’une manière ou d’une autre, peut être vu comme un acte dérisoire au regard du fracas qui disloque leur pays. Ce n’est pas une raison qui justifie l’égoïsme. Pour le reste, on peut juste espérer que c’est la moins mauvaise des solutions qui se dessinera au terme de cette période de violences et de grandes manœuvres qui masque les habituelles tractations diplomatiques. D’abord, le départ d’Assad qui passera nécessairement par des négociations entre Moscou et Washington. Encore faut-il que l’intéressé et son clan acceptent et que, surtout certains membres de la coalition occidentale le veuillent aussi. En effet, quand on répète à l’envi qu’Assad sera jugé, c’est que, quelque part, on préfère l’acculer pour qu’il reste au pouvoir faute d’échappatoire possible…
 
Le départ d’Assad donc. Ensuite, la formation d’un gouvernement d’union nationale – où la place des alaouites serait garantie et où l’opposition islamiste (hors Etat islamique) devra nécessairement être représentée. Cela signifie que l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Turquie, autrement dit les trois puissances régionales qui interviennent directement ou indirectement dans le conflit, auront trouvé un accord en ce sens (et que les va-t’en guerre occidentaux aillent ailleurs). L’objectif sera alors la restauration de l’intégrité territoriale de la Syrie, le désarmement des milices et la victoire militaire contre le groupe Etat islamique. Un programme qui paraît insurmontable mais à défaut de le réaliser, c’est tout simplement la fin de la Syrie en tant qu’Etat qui est annoncée.
 
Postscriptum du 9 octobre 2015 : Dans tout ce fracas, que Vladimir Poutine, tueur de Tchétchènes puisse faire l’objet d’admiration dans de nombreux pays arabes est tout simplement sidérant… On y reviendra.
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vendredi 31 juillet 2015

La chronique du blédard : Les dérives d’Erdogan

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
En 2002, la victoire électorale du Parti de la justice et du développement (AKP ou, Adalet ve Kalkinma Partisi) a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire moderne de la Turquie. Dans un contexte économique et financier difficile, les réformes mises en place par la formation islamiste, ou islamo-conservatrice, ont contribué à doper la croissance et à améliorer le niveau de vie général au point qu’elles sont devenues une référence à suivre pour d’autres pays émergents. Dans le même temps, cette prospérité a été accompagnée par d’importants changements, l’un d’entre eux étant le retrait progressif de l’armée du champ politique. Les dirigeants de l’AKP ont ainsi tiré profit des négociations, certes difficiles et incertaines, en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE) pour moderniser une partie des structures politiques et économiques de leur pays. Enfin, forte d’un prestige retrouvé, Ankara renouait de manière spectaculaire avec le monde arabe, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, évoquant alors un retour de « l’Histoire à son cours normal ».
 
Treize ans plus tard, la donne a complètement changé. Le « modèle turc » - peut-être trop vite consacré comme source d’inspiration possible pour les pays arabo-musulmans – est en train de battre de l’aile miné par un autoritarisme de plus en plus inquiétant. En décidant de mettre fin au processus de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK ou Partiya Karkerên Kurdistan) et en étendant aussi la répression contre de multiples forces politiques turques, pourtant légales, le président Recep Erdogan vient de démontrer qu’il ne reculera devant rien pour renforcer son pouvoir personnel. En effet, la principale grille de lecture des récents événements en Turquie concerne avant tout la politique intérieure de ce pays. Pour mémoire, le 7 juin dernier, l’AKP, bien que vainqueur du scrutin législatif, n’a pu obtenir la majorité absolue à la Grande Assemblée nationale de Turquie. Un revers de taille pour Erdogan dont l’un des objectifs est d’étendre ses prérogatives en tant que président de la république. Un changement qui passe par une révision constitutionnelle que l’AKP ne peut mettre en place qu’en disposant du contrôle des deux tiers du Parlement.
 
Le 7 juin, l’ambition ultra-présidentielle d’Erdogan a été contrée par deux faits majeurs. Le premier est la montée en puissance du parti d’action nationaliste (MHP ou Milliyetçi Hareket Partisi) fondamentalement opposé au processus de paix entamé en 2012 entre Ankara et le PKK via des négociations avec le leader kurde emprisonné Abdullah Öcalan. Le second est l’émergence du Parti démocratique des peuples (HDP ou Halkların Demokratik Partisi) qui a fait son entrée pour la première fois au Parlement. A l’origine pro-kurde, cette formation progressiste, très populaire au sein de la jeunesse turque, entend représenter toute la société y compris ses minorités qu’elles soient ethniques, religieuses voire sexuelles. S’inscrivant dans la foulée du mouvement protestataire de l’été 2013, cette coalition de plusieurs partis et association de gauche est souvent qualifiée de « Syriza turque ».
 
En s’en prenant au PKK mais aussi au HDP, Reccep Erdogan entend donc faire coup double. D’abord, il envoie un message de séduction aux nationalistes en leur assurant qu’il n’y aura jamais d’Etat kurde et que même une autonomie du sud-est du pays dans le cadre d’une décentralisation telle que souhaitée par le PKK n’aura pas lieu.  Ensuite, il se débarrasse d’une formation politique, en l’occurrence le HDP, qui lui a coûté de précieuses voix.  Car le scénario qui est en train de se dérouler est clair comme de l’eau de roche. Assuré de l’inertie complice de ses alliés occidentaux – lesquels ont besoin de la Turquie dans la lutte contre l’Organisation de l’Etat islamique (EI) et contre le régime de Bachar al-Assad -, Erdogan entend faire interdire le HDP et ses composantes et les empêcher ainsi de se présenter aux législatives anticipées qui vont certainement avoir lieu à l’automne prochain. Des législatives qui, si elles donnent la majorité absolue à l’AKP, ouvriront donc la voie à la mise en place d’un régime présidentiel… Selahettin Demirtas, président du HDP ne s’y est d’ailleurs pas trompé en déclarant  que le seul délit de son parti « c’est d’avoir fait 13% [des suffrages] aux dernières élections ».
 
La répression, car c’en est une, contre le HDP s’explique aussi par le fait que ce parti représente tout ce qu’Erdogan déteste en terme de valeurs et d’orientations politiques. Idées de gauche, engagement écologique (comme lors de la défense du Parc Gazi à Istanbul en 2013), défense des minorités, et opposition à l’alliance avec l’Organisation du Traité atlantique (Otan) et les Etats-Unis : tout cela ne correspond pas à la vision conservatrice et religieuse d’Erdogan. Pendant longtemps, le leader de l’AKP a donné l’impression d’être partisan du pluralisme et de la démocratie même si, à propos de cette dernière, il a déclaré un jour qu’elle était « comparable à un bus qui finit toujours par s’arrêter quelque part ». Aujourd’hui, il reste tout de même à savoir si cette dérive autoritariste est soutenue par les membres de l’AKP ou si elle est le résultat d’une ambition personnelle dévorante.
 
Cette mise en perspective en matière de politique interne turque permet donc de mieux appréhender l’autre « virage » récent de la Turquie autrement dit sa décision de s’attaquer (enfin) à l’organisation de l’Etat islamique. Bombardements aériens et création annoncée d’une « zone protégée » avec le concours des Etats-Unis ont donné à penser qu’Ankara considère désormais que la priorité n’est plus la chute du régime d’Assad mais bien la lutte contre l’EI. Autant le dire, la réalité de ce recentrage reste à prouver. Jusqu’à présent, la stratégie turque a surtout consisté à empêcher que les Kurdes de Syrie, alliés au PKK, ne contrôlent de trop grands territoires cela quitte à « ménager » l’EI jugé, il y a encore quelques jours, comme indispensable pour l’affaiblissement d’Assad. Officiellement, c’est l’attentat suicide dans la ville de Suruç qui, le 20 juillet dernier, a coûté la vie à 32 personnes (dont de nombreux jeunes de gauche engagés dans un mouvement de solidarité avec la population de Kobané ou Ayn el-Arab), a changé la donne et mis fin à l’indulgence (coupable) de la Turquie à l’égard de l’EI. Mais seul le temps confirmera ce changement. En attendant, la Turquie s’en retourne à pas rapide vers les périodes de fer, celles où la gauche et les mouvements kurdes étaient impitoyablement persécutés.
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jeudi 29 août 2013

La chronique du blédard : Quelques réflexions à propos de la Syrie

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 août 2013
Akram Belkaïd, Paris    
   
On le sait, la vérité est toujours la première victime de la guerre. Le cas syrien n'échappe pas à cette règle. Il y a tant d'informations contradictoires qui circulent qu'il est difficile de se faire une opinion à l'heure où s'annonce une intervention militaire occidentale contre le régime de Bachar el-Assad. Dans ce genre de situation confuse, le journaliste doit reconnaître qu'il est impuissant puisque ses écrits sur le sujet relèvent le plus souvent de ses propres convictions plutôt que d'informations fiables et recoupées dont il disposerait. Même les confrères présents sur le terrain, l'avouent à demi-mots : il est très difficile pour eux de comprendre ce qui se passe et, surtout, de ne pas prendre parti en veillant à une stricte objectivité.

Mais il est des éléments que l'on ne peut ignorer. Le plus important d'entre eux est que la nature du pouvoir syrien ne plaide pas pour lui. Brutal, violent, sanguinaire, capable des pires atrocités contre son peuple et ses opposants, qu'ils soient ou non islamistes, le régime de Damas n'a que trop duré et sa chute est souhaitable et nécessaire. A ce sujet, il est plus qu'étonnant de voir nombre de commentateurs, y compris en Algérie, présenter Assad et sa clique comme de véritables héros de la cause arabe ou, plus exactement, de la " résistance arabe ". Ainsi, le président, héritier de son tyran de père, serait le dernier rempart contre la mise sous tutelle totale du Moyen-Orient par Israël et son protecteur (ou, en réalité, auxiliaire ?) américain. C'est (vite) oublier des épisodes comme le massacre du camp palestinien de Tel al-Zaatar en 1976, la participation syrienne à l'invasion de l'Irak en 1991 et même, plus près de nous, la neutralité bienveillante de Damas à l'égard de la coalition occidentale lors de la guerre en Irak en 2003. En clair, le régime syrien n'a jamais rien défendu d'autre que lui-même et si des hommes et des femmes ont pris les armes contre lui c'est bien parce qu'il a toujours refusé la moindre contestation politique et qu'il n'a accepté aucune ouverture démocratique.

Le bombardement de la ville de Hama en 1982 a montré que ce régime n'a pas eu la moindre hésitation à recourir à la force brutale quand il s'agissait de faire un exemple et de terroriser ses opposants. C'est pourquoi on est en droit de le suspecter d'avoir bien eu recours aux gaz de combat contre la population civile le 21 août dernier. Bien sûr, il faut attendre les résultats définitifs de l'enquête de l'ONU (à condition que cette dernière arrive à son terme…) mais il y a trop de faisceaux convergents pour ne pas accréditer la thèse de la culpabilité. Oui, le régime de Damas est certainement coupable d'avoir utilisé des armes chimiques contre des populations civiles mais le présent chroniqueur mentirait s'il n'avouait pas son malaise. Disons les choses franchement. Le souvenir des mensonges de 2003 concernant l'existence d'armes de destructions massives en Irak reste très prégnant. Quand l'administration américaine, soutenue par ses alliés européens, crie haut et fort qu'elle détient la vérité, c'est-là que des clignotants s'allument et qu'il convient d'être vigilant. Face à un tel unanimisme médiatique en faveur d'une intervention militaire on ne peut qu'être prudent et méfiant surtout quand cet unanimisme est conforté par quelques figures des plus suspectes qui vont de plateaux en plateaux pour expliquer pourquoi il est urgent de frapper Damas. Il faudrait être naïf pour croire que c'est le bien-être des Syriens qui leur importe.

Le fait même que les divisions au sein du monde arabe à propos de la Syrie soient passées sous silence en Occident pose problème. Prenons le cas de l'Algérie. Par anti-impérialisme, une grande majorité d'Algériens est opposée à une intervention militaire en Syrie. Et nombreux même sont ceux qui soutiennent ouvertement Assad. Cette réalité pose problème à la propagande pro-guerre car elle remet en cause l'idée d'une attaque militaire qui serait unanimement soutenue et saluée dans le monde arabe. Plus important encore, elle oblige aussi à relativiser la thèse d'un affrontement global entre sunnites et chiites. Les Algériens, comme les Tunisiens et les Marocains, sont sunnites mais, qu'on le déplore ou non, cela n'empêche pas leur sympathie d'aller vers Assad l'alaouite et le Hezbollah. Celles et ceux qui, en Occident, pensent qu'une attaque contre le régime syrien sera saluée au Maghreb ou même en Egypte, feraient mieux de nuancer leur jugement et d'anticiper les réactions anti-occidentales que cela provoquera.

Enfin, il faut aussi se pencher sur l'agitation annonciatrice de l'intervention militaire occidentale. " On va frapper… ", " on y est presque… ", " attention, on arrive… " semblent répéter Washington et ses alliés. Est-ce une manière d'avertir Damas de se préparer à encaisser quelques représailles rendues nécessaires après l'indignation générale provoquée par les massacres du 21 août ? Des représailles pour la forme, comme par exemple des tirs de missiles à partir de la côte, histoire de donner le change sans pour autant s'engager dans une aventure militaire aux conséquences imprévisibles notamment en ce qui concerne les réactions russe et chinoise ? En sport, on connaît le concept de " passe téléphonée ", celle que l'adversaire a tout le temps d'intercepter. Et si l'Occident nous préparait, là-aussi, une intervention militaire " téléphonée " ? La réponse à cette question, nous l'aurons dans quelques jours. En attendant, gare aux manipulations et aux effets de théâtre d'ombres.
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lundi 13 février 2012

La chronique du blédard : Une peine syrienne

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Il y a quelques semaines, j'ai publié une chronique pour tenter de décrire le sentiment d'impuissance éprouvé vis-à-vis du drame du peuple syrien (1). Ce sentiment est loin d'avoir disparu. Bien au contraire, il s'est aggravé et j'en suis réduis à reconnaître mon incapacité à formuler la moindre once d'optimisme quant à cette guerre civile et confessionnelle qui commence à peine à dire son nom. Il faut aussi relever qu'il est très difficile de s'exprimer à propos de la Syrie. Alors que chaque jour, des civils meurent par dizaines, on en est encore, du moins dans le monde arabo-berbère, à subir les habituels mais ô combien fréquents délires conspirationnistes. Jour après jour, via internet, via des blogs, des Syriens racontent leur terrible sort mais cela ne semble pas suffire à convaincre celles et ceux qui parlent de complot et qui nous expliquent que les tueries de civils sont des machinations ourdies par des agents provocateurs à la solde de l'Occident et de l'entité sioniste (une phrase digne des années 1970 et qui retrouve actuellement une nouvelle jeunesse). 

Voilà donc Bachar al-Assad et son régime parés de toutes les vertus. Ils seraient le dernier rempart, la dernière digue face aux appétits d'un Occident décidé à prendre, ou à reprendre, le contrôle de tout le monde arabe. Etrange renversement de situation où l'anti-impérialisme pousse à une indulgence coupable vis-à-vis d'une dictature sanguinaire qui n'a jamais épargné ses opposants et dont on se demande de quoi elle peut bien se prévaloir en matière de résistance et de victoires face aux « ennemis » de la nation arabo-musulmane. De quoi Assad père et fils sont-ils le nom ? Hors propagande, de quels combats réels, de quels succès leur régime - cette djoumloukiya ou république monarchique - peut-il se prévaloir ? Bachar al-Assad, héros du monde arabe ? Si c'est le cas, alors peut-être vaut-il mieux faire partie du camp des traîtres… 

Au-delà de l'horreur et de l'indignation que peut susciter ce qui se passe à Homs, Hama ou ailleurs, il est évident que la thèse du complot en dit long sur l'état de désarroi actuel du monde arabe. Certes oui, les révolutions se grippent ou tournent mal. Certes, les urnes ont offert le pouvoir à des islamistes qui commencent à montrer les crocs. Mais est-ce une raison pour sombrer dans le complotisme ? Il faut reconnaître que l'une des questions que nous pose la situation syrienne n'est pas simple. Est-ce parce qu'elle est défendue par des acteurs peu recommandables ou qui ont prouvé par le passé que l'on ne pouvait leur faire confiance qu'une victime a moins de droits ? Pour être plus précis, le fait que le Qatar soit à la pointe de l'action diplomatique contre le régime d'Assad (n'oublions pas l'Arabie Saoudite) justifie-t-il que l'on puisse se détourner de la souffrance des Syriens ou, plus grave encore, que l'on puisse en douter ? Il est évident que l'émirat a son propre agenda et que la subite affection de son souverain et maître pour la démocratie (à condition que cela ne soit pas chez lui ou dans le Golfe) doit beaucoup aux conseils amicaux et calculs de ses parrains étasuniens. Mais il n'empêche : dans cette affaire, le camp occidental et ses alliés (arabes et turc) sont, qu'on le veuille ou non, du côté des victimes. Faut-il donc se jeter dans les bras d'Assad parce que la France et les Etats-Unis tentent d'obtenir son départ ? 

Bien entendu, il est impossible de ne pas tenir compte de l'histoire récente. L'Irak depuis 2003, la Libye depuis l'automne dernier nous montrent à quel point la chute d'une dictature peut générer le chaos et une régression dramatique qui remet en cause les fondements même du pays concerné. C'est ce qui rend la situation actuelle compliquée cela d'autant que nous semblons revivre une résurgence de guerre froide, la Russie et la Chine ayant décidé de ne pas abandonner le régime syrien ne serait-ce que parce qu'il est l'un de leur meilleur client en matière d'armement. Et là aussi, comme pour la chronique mentionnée précédemment, il ne faut pas oublier de dire que les pays occidentaux qui ont tordu le coup à la résolution 1973 de l'ONU (protection des civils libyens) en la transformant en blanc-seing pour organiser la chute de Kadhafi, portent aujourd'hui une énorme responsabilité dans ce qui arrive au peuple syrien. Car c'est bel et bien le souvenir de ce tripatouillage peu glorieux qui incite Moscou et Pékin à opposer leur veto à toute résolution condamnant le régime de Damas. 

On peut reconnaître sa propre impuissance. On peut déplorer l'incapacité de la communauté internationale à obliger Damas à respecter l'intégrité physique de son peuple. On peut même critiquer l'opposition syrienne pour ses divisions et certaines de ses accointances. Mais on n'a pas le droit de renvoyer dos-à-dos la victime et le bourreau. On n'a pas le droit de trouver des excuses au régime de Bachar al-Assad et encore moins de le disculper. C'est bien pour cela qu'il faut abandonner la théorie du complot à celles et ceux qui n'ont ni les moyens ni l'envie de réfléchir autrement… 
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(1)   Les enseignements du drame syrien, jeudi 1er décembre 2011.  

Le Quotidien d'Oran, jeudi 9 février 2012
Akram Belkaïd, Paris

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dimanche 4 décembre 2011

La chronique du blédard : Les enseignements du drame syrien

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Le drame du peuple syrien, confronté à la sauvagerie d'un régime bien décidé à ne rien lâcher (car ses dirigeants savent que c'est leur survie physique qui est en jeu) démontre une nouvelle fois l'impuissance de la communauté internationale à imposer la paix dans une telle situation. Bien entendu, chacun a aujourd'hui l'exemple libyen en tête. Pourquoi ne pas bombarder les tueurs d'Assad ? Pourquoi ne pas larguer des bombes sur son palais de Damas ou sur ses tanks qui sèment le chaos à Hama ou à Homs ? Telles sont les questions que l'on entend fréquemment. 

Commençons par aborder ce dernier point en relevant que ce sont les circonstances de la chute de Kadhafi qui permettent à Assad de se maintenir au pouvoir. En effet, aucune intervention étrangère ne semble possible, du moins pour l'heure et sous l'égide de l'Onu. Pour avoir forcé la main à la Chine et à la Russie dans le cas libyen et pour les avoir « entourloupés » en allant bien plus loin que ce que prévoyait la résolution 1973 – laquelle, rappelons-le, n'a jamais stipulé qu'il fallait faire tomber le régime de Kadhafi (ni tuer ce dernier) – les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne savent que ces deux pays opposeront leur veto à toute action militaire contre la Syrie. Dans un monde de plus en plus multipolaire, on ne joue pas impunément avec la légalité internationale sans en subir les conséquences quand bien même représenterait-on les principales forces de frappe de l'Otan.

Dès lors, et conscientes de leur faible marge de manœuvre, les capitales occidentales en appellent à la Ligue arabe pour qu'elle impose des sanctions à Damas. Cela vient d'être accompli et il faut signaler la célérité avec laquelle la Ligue a agit, elle qui, prend habituellement son temps pour ne rien décider au final. De cela, on peut d'ores et déjà tirer un enseignement. Au sein de la Ligue arabe, ce sont les pays du Golfe, Qatar et Arabie Saoudite en tête, qui mènent désormais la danse. Ni l'Egypte, confrontée à ses propres problèmes internes, ni les pays du Maghreb ne semblent aujourd'hui capables de contenir la volonté de Doha et de Riyadh ou d'imposer des solutions alternatives. La crise syrienne nous montre donc que les pays du Golfe ont pris le pouvoir et que leur influence ne se limite plus uniquement à leur capacité d'ouvrir leur carnet de chèques ou à faire passer des messages via Al-Jazira ou Al-Arabiya.

Revenons maintenant à cette question des sanctions. Dans le cas syrien, comme pour d'autres crises précédentes, elles ressemblent fort à un remède dont on sait qu'il n'aura aucun effet sur le mal. C'est un pis-aller que l'on prescrit parce qu'il faut bien faire quelque chose et que cela permet d'éviter d'être accusé d'immobilisme et d'indifférence à l'égard des souffrances des Syriens. Pour autant, tout le monde sait que les sanctions ne sont guère efficaces. Les exemples irakien, nord-coréen et iranien (on peut aussi citer le cas zimbabwéen), démontrent d'ailleurs que c'est d'abord le peuple qui en subit les conséquences. Certes, les dirigeants syriens vont avoir du mal à voyager et à profiter de l'argent qu'ils ont « honnêtement volé », pour reprendre l'expression d'un ami banquier. Pour autant, ils sauront profiter de la mansuétude et le soutien de nombreux régimes à commencer par le voisin iranien.

Et, là aussi, on peut tirer un autre enseignement de cette situation. Aujourd'hui, le système légal international est incapable de mettre en place des sanctions qui toucheraient uniquement les dirigeants d'un pays et pas leur peuple. Quoique prétende la Ligue arabe ou les chancelleries occidentales, il est quasiment impossible de toucher les dictateurs au portefeuille. Il y a trop de failles dans le système, trop de complicités, trop de paradis fiscaux et trop d'intermédiaires empressés qui sauront contourner les obstacles. Cela vaut aussi pour la question de l'armement. Décréter un embargo à l'encontre du régime de Bachar al-Assad n'aura guère d'influence sur le terrain. Et l'on peut être sûr que de nombreux vendeurs de canons sont d'ores et déjà à Damas pour vendre leur quincaillerie létale.

En réalité, dans ce genre de crise, il n'y a pas de solution idéale. Assad est allé trop loin dans l'horreur pour pouvoir reculer. Il joue donc la seule carte qui lui reste. Celle de la mise au pas sanglante de son peuple en espérant que la communauté internationale finira un jour par lui pardonner et normaliser ses relations avec lui. Bien entendu, c'est un mauvais calcul car nous ne sommes plus dans les années soixante-dix ou quatre-vingt quand son père pouvait faire détruire une ville par son aviation sans que le monde ne réagisse ou ne s'indigne vraiment. La chute d'Assad est inéluctable mais personne ne peut prédire ni sa date ni son coût humain.

Et l'on en revient donc à l'intervention militaire. Alors qu'ils y étaient opposés, de nombreux membres du Conseil national syrien (CNS) commencent à changer d'avis. Bien conscients que cela peut déboucher sur un chaos à la libyenne, ils estiment néanmoins que seule la force fera plier la dictature syrienne. Peut-on pour autant soutenir une telle option sans prendre le temps d'y réfléchir ? Si le cœur parle, alors oui, il faudrait une intervention immédiate et la destruction de ce régime qui fait honte au monde arabe. Un régime qui prétend défendre les Palestiniens en faisant mine de croire que le massacre de Tell Zaatar a été gommé des mémoires.

Mais si la raison s'exprime, alors on s'oblige à une douloureuse prudence. Il ne fait nul doute que les forces loyales au régime ainsi que ses milices seront balayées en cas d'intervention étrangère. On peut même penser qu'Assad et sa clientèle seront, au mieux, forcés de fuir en Iran. Mais ensuite ? C'est une lapalissade que d'affirmer que la région est une poudrière. Que se passera-t-il au Liban ? Que fera le Hezbollah ? Quel parti tirera Israël de la disparition de son « meilleur ennemi » ? Un ennemi très fort pour massacrer son propre peuple mais incapable de récupérer le Golan… Toutes ces questions, effrayantes, n'ont pas de réponse. Et ce qui se passe en Syrie fait plonger dans une démoralisante impuissance. 

Le Quotidien d'Oran, jeudi 1er décembre 2011
Akram Belkaïd, Paris
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