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lundi 29 juin 2015

La chronique du blédard : Giscard et la grande expulsion


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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

Il est parfois des informations matinales qui laissent pantois, qui influent négativement sur le reste de la journée et qui renforcent le sentiment de malaise par rapport à l’air du temps hexagonal. Lors de son passage dans la matinale de France Inter, le 23 juin, l’historien Patrick Weil est revenu sur un épisode historique bien peu glorieux qu’il mentionne dans son  dernier ouvrage (*). Il y raconte que Valery Giscard d’Estaing, alors président de la république, avait décidé une expulsion massive de travailleurs immigrés algériens afin de lutter contre le chômage. Une décision qui aurait nécessité la dénonciation des accords d’Evian (1962) dont une partie des dispositions concerne cette main d’œuvre. Pour mémoire, Giscard avait remporté l’élection présidentielle de 1974 face à François Mitterrand et son mandat a été marqué, dès son commencement, par l’essor du chômage, conséquence notamment du choc pétrolier de 1975.
 
Le présent chroniqueur n’a pas encore pris connaissance du livre de Weil mais voici ce qu’il a expliqué à l’antenne. « Valéry Giscard d’Estaing donne un ordre à ses négociateurs avec l’Algérie : ‘’Veuillez négocier 35 000 adultes’’. Et puis, il va rajouter à la main : ‘’Evitez d’évoquer des quotas d’enfants’’ ». Glaçant… Au milieu des années 1970, soit trente ans à peine après la fin de la seconde Guerre Mondiale, un président de la Vème république envisageait donc une « déportation » - c’est le terme qu’emploie, et assume, Patrick Weil – d’une population minoritaire résidant légalement sur le sol français. On a de la peine à imaginer comment ce genre d’opération aurait pu se dérouler car c’est une chose d’expulser quelques dizaines de pauvres clandestins, c’en est une autre de regrouper (par la force ?) 35 000 âmes pour les obliger à rentrer chez elles.
 
On peut se demander aussi quelle position aurait adopté l’Algérie. Le projet, avorté, de Giscard a germé dans une période de grande tension entre les deux pays notamment en raison de la multiplication d’actes racistes contre des ressortissants algériens mais aussi d’attentats contre des représentations consulaires et communautaires. Mais il y avait effectivement des négociations en cours à propos des norias de travailleurs. Officiellement, c’est le gouvernement algérien qui a décidé, en 1973, d’interdire l’émigration économique à destination de la France. La partie française souhaitait quant à elle l’aide des autorités d’Alger pour organiser et faciliter les retours de travailleurs dont elle souhaitait qu’ils cèdent la place à des Français (un peu à l’image de ce qui est exigé aujourd’hui des pays subsahariens en ce qui concerne le renvoi des clandestins).
 
La mention relative aux « quotas d’enfants » est, quant à elle, loin d’être neutre. Nombre d’entre eux étant nés en France, ils avaient donc la nationalité française de par le droit du sol. Qu’aurait fait Giscard ? Expulser les pères et garder les fils et les filles ? Renvoyer aussi les enfants au mépris du droit ? Réfléchir à cet épisode bien peu glorieux de l’unique mandat giscardien ne consiste pas simplement à faire de la politique fiction. Cela démontre que cette idée de grande expulsion s’est concrétisée dans la tête d’un haut responsable politique. A l’heure où l’extrême-droite impose son discours, à l’heure où le Premier ministre Manuel Valls annonce que « l’islam sera un enjeu électoral » en 2017, à l’heure où islam, immigration et terrorisme se mélangent dans un flot continu d’informations alarmistes, on est en droit de s’interroger sur l’avenir.
 
Ce qui a été, sera ? Cette question divise. Elle est souvent abordée, dans tous les milieux sociaux issus de l’immigration, quelle que soit la forme et l’antériorité de cette dernière. Si Giscard a voulu le faire, qui dit que d’autres n’auront pas la même tentation ? L’intégration et l’ancrage dans le sol français, réels quoiqu’en disent les sceptiques et les fauteurs de troubles, sont-ils aussi irréversibles qu’on ne le pense ? On peut se laisser aller et écouter d’une oreille trop attentive les Cassandres. Mais on peut aussi faire confiance à ce que la France recèle de meilleur, de bon et de respectable. Car si Giscard a dû renoncer à son projet, c’est parce que des voix au sein même de son gouvernement s’y sont fermement opposées à l’image de Simone Veil, alors ministre de la santé. De hauts fonctionnaires ont tiré la sonnette d’alarme et le Conseil d’Etat a fait connaître son hostilité à une telle opération.
 
Par ailleurs, Patrick Weil est persuadé que si elle était lancée aujourd’hui, elle déclencherait une vive réaction d’une partie de la population et de la classe politique. Il n’a pas tort. Ce pays, ce vieux pays, a encore des ressorts humanistes et progressistes. Certes, et on le voit bien avec la question du traitement des migrants ou des clandestins, certains de ces ressorts semblent parfois rouillés. Mais tout de même, la France n’est pas (encore ?) ce genre de pays où l’on peut décider, comme c’est le cas par exemple dans les monarchies du Golfe, d’expulser du jour ou lendemain des dizaines de milliers d’étrangers. Cela doit conforter l’optimisme volontariste qui sied aux temps actuels. Mais cela ne doit pas faire baisser la vigilance car les nouveaux Giscard ne manquent pas dans l’échiquier politique français.
 
Enfin, et puisque l’on évoque les pays qui expulsent en masse des étrangers au mépris de la justice et des droits de la personne humaine, il est peut être temps que l’Algérie fasse amende honorable sur un épisode bien peu glorieux. Dans les années 1970, à l’heure où Giscard ourdissait son projet, le pouvoir de Houari Boumediene décidait d’expulser des dizaines de milliers de ressortissants marocains dont certains vivaient sur notre sol depuis plusieurs générations. Rien, pas même la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc ou la question du Sahara occidental, ne pouvait, ne peut toujours pas, excuser un tel déni d’humanité.

(*) Le sens de la République, Grasset.
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vendredi 16 mars 2012

Algérie : Pourquoi les Accords d'Evian sont évincés des manuels scolaires

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En Algérie, l'action militaire ne fut pas l’unique moteur et facteur de succès de la Révolution algérienne.

Des écoliers attendent le début des cours à Boufirak (sud d'Alger) le 9 septembre 1997. AFP
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Le 18 mars 1962, le gouvernement français et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) signent les Accords d’Evian qui ouvrent la voie à l’indépendance de l’Algérie. Dès le lendemain, le cessez-le-feu est proclamé et le Front de libération nationale (FLN) revendique une victoire dans la mesure où les textes reconnaissent l’intégrité territoriale de l’Algérie (la France avait longtemps espéré garder le Sahara) et l’unité de sa nation et de sa population. Ainsi s’achève une longue séquence de négociations plus ou moins secrètes entre le FLN et les représentants du général De Gaulle.
Désormais, l’indépendance, but proclamé par l’insurrection du 1er novembre 1954, devient une possibilité tangible à charge pour les Algériens de voter en sa faveur lors du référendum d’autodétermination qui est prévu pour les mois qui suivent.

Une date oubliée en Algérie

Ainsi, le 19 mars, jour de l’entrée en vigueur du cessez-le feu, est-il un moment majeur de la Guerre d’Algérie. Pourtant, aujourd’hui, c’est presque une date oubliée en Algérie. Contrairement à celle du 1ernovembre ou du 5 juillet (proclamation de l’indépendance), elle n’est pas fériée et les manuels scolaires ainsi que l’histoire officielle l’ont longtemps passée sous silence ou ont, tout du moins, minimisé son impact.

En France, on le sait, on insiste beaucoup sur le fait que le cessez-le-feu est loin d’avoir mis fin aux violences notamment celles de l’Organisation armée secrète (OAS) et des ultras de l’Algérie française bien décidés à jouer leur va-tout pour empêcher l’indépendance. De même, les Accords d’Evian n’ont guère servi à protéger les harkis ou à empêcher l’exode massif des pieds-noirs.
Mais ce n’est pas la raison pour laquelle ces accords – et donc la date du 19 mars – ont été relégués au dernier rang de la mémoire officielle algérienne. La principale explication est d’ordre politique. Le 19 mars 1962, c’est bel et bien le GPRA – et non l’Armée de libération nationale (ALN) - qui est à la manœuvre. C’est Krim Belkacem, son vice-président et figure de proue du FLN (il a pris le maquis bien avant 1954), qui est le signataire des Accords d’Evian ce qui lui confère alors une grande aura sur le plan international. Las, quelques semaines plus tard, la famille nationaliste algérienne vole en éclat. Une farouche bataille de clans divise le FLN et ceux qui l’emportent n’appartiennent pas au GPRA ou, du moins, n’en sont-ils pas les principaux dirigeants.

Les Accords d'Evian, un sujet sensible

Réunis autour d’Ahmed Ben Bella, lui-même soutenu par l’Etat-major de l’Armée des frontières (dirigée par un certain Houari Boumediene qui renversera Ben Bella en juin 1965), nombreux sont ceux qui dénigrent les Accords d’Evian, accusant ses signataires d’avoir fait trop de concessions à la France. Krim Belkacem, Hocine Aït Ahmed, Youcef Ben Khedda, le président du GPRA mais aussi Mohamed Boudiaf, l’un des fondateurs du FLN, sont écartés. Dès lors, les Accords d’Evian deviennent un sujet sensible qu’il ne faut pas trop évoquer et, surtout, qu’il ne faut pas certainement glorifier.

Cette ligne de conduite a longtemps perduré dans l’Algérie indépendante et il en reste encore des traces vivaces. Les Accords d’Evian sont souvent présentés comme un renoncement, une sorte de capitulation alors que, paradoxalement, ils ont ouvert la voie à l’indépendance. Pour le pouvoir algérien, issu du coup d’Etat de juin 1965 du colonel Boumediene, il fallait aussi effacer de l’histoire le nom de Krim Belkacem. Passé très vite à l’opposition après l’indépendance, ce dernier est mort assassiné à Francfort en 1970. Son nom, comme celui des accords d’Evian, ont longtemps été interdits de cité. Et, aujourd’hui encore, le fait d’évoquer Krim Belkacem provoque des crispations gênées à Alger…

Le mythe de la victoire militaire contre la France

Une autre raison qui a poussé le pouvoir algérien à masquer l’importance du 19 mars c’est que ce dernier est le résultat d’une victoire de la politique et de la diplomatie. Or, à Alger, on a longtemps entretenu le mythe d’une victoire militaire contre la France. Une victoire armée qui a servi de ciment à la propagande nationaliste et belliqueuse d’après-indépendance où il était hors de question de reconnaître le moindre mérite à l’action politique et diplomatique du GPRA. Certes, ce dernier a bénéficié du rapport de force militaire sur le terrain (cela même si les maquis de l’intérieur de l’Armée de libération nationale, ou ALN, étaient décimés en mars 1962) mais c’est tout de même par la négociation qu’il a arraché le cessez-le-feu sans remettre en cause l’idée de l’indépendance de toute l’Algérie.

Cela explique pourquoi nombreux sont les Algériens qui souhaitent aujourd’hui que l’on réhabilite le 19 mars et qu’on en fasse une date commémorative aussi importante que celle du début de l’insurrection ou de l’indépendance. Cela démontrerait que l’action militaire ne fut pas l’unique moteur et facteur de succès de la Révolution algérienne. Cinquante ans après l’indépendance et dix ans à peine après la fin d’une terrible guerre civile, cela conforterait aussi les Algériens dans l’idée que la politique et la diplomatie sont tout aussi importants dans le règlement des différends et cela malgré leur caractère pacifique.

Akram Belkaïd


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