Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 13 septembre 2017

La chronique du blédard : Des figues en avril, ou le récit d’une chibaniya

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Dans les récits à hauteur d’homme à propos de l’immigration maghrébine en France, la figure de la mère est souvent marginale. On parle des pères, partis de leur pays pour offrir leurs bras à un pays où ils ont trimé dur. On évoque, de plus en plus souvent, car actualité oblige, les enfants qui ont grandi sur une terre que l’on continue, d’une manière ou d’une autre, à présenter comme n’étant pas la leur. Une terre à laquelle ils devraient sans cesse mériter de pouvoir appartenir… Et puis, il y a ces mères dont on a du mal à imaginer les chocs du vécu. Le passage du bled, avec ses règles, ses lois, ses solidarités et ses contraintes, à l’inconnu, au violent. Au déracinement et au confinement. Ces mères sont présentes dans les discussions et les souvenirs. Rares sont celles qui sont « le » sujet même si l’on garde toujours en tête la partie qui leur est consacrées dans la trilogie « Mémoires d’immigrés » de Yamina Benguigui.

Le journaliste Nadir Dendoune a décidé de rendre hommage à sa mère (*). Un documentaire de cinquante-cinq minutes sous la forme d’un huis clos intimiste où prime la parole, en langue kabyle saupoudrée de quelques mots de français et d’arabe derja, d’une mère arrivée en France à la fin des années 1950. Une Yemma emblématique de ces femmes de l’Algérie profonde, rurale, qui ont traversé la Méditerranée. Une vaillante, fière d’avoir élevé ses enfants dans un environnement inconnu, pour ne pas dire hostile, qu’elle a peu à peu assimilé. Faire la cuisine, sortir, aller dans les endroits où l’on trouve des vêtements pas trop chers mais corrects. En un mot, s’aventurer au dehors. C’est quelque chose qui a toujours fasciné le présent chroniqueur. Comment des gens non-instruits (elle avoue continuer à essayer d’apprendre à lire) déploient des sommes d’efforts et d’imagination pour comprendre, déchiffrer et, surtout, apprivoiser l’inconnu. Souvenir de ce vieux tunisien, rencontré à la fin des années 1970 dans une station de métro. Un incident sur la ligne l’obligeait à prendre des correspondances inhabituelles, différentes du trajet routinier qu’il avait mémorisé. Mais il s’en sortait, notamment grâce aux couleurs des lignes et aux discussions précédentes avec d’autres immigrés.

Cuisine, vaisselle, nettoyage du sol (« une fois par semaine mais avant, quand il y avait les enfants, c’était une fois par jour »), café du matin ou de l’après-midi : on suit donc « Oum Nadir » dans son petit appartement, au son de l’incontournable Slimane Azem et de ses paroles sur l’exil et la nostalgie (« loin de toi [l’Algérie] je vieillis ») et au fil de digressions diverses où s’expriment l’humilité, la sérénité mais aussi une foi tranquille. Si elle parle de ses prières à faire, c’est sans insistance. Face à un jeu télévisé, elle avoue en appeler au Créateur pour qu’il aide les candidats à l’emporter. « Fille de la montagne » où elle gardait les chèvres, elle évoque avec pudeur et retenue le retour impossible au pays brisé par les « corrompus ». Le pays où des terrains ont été achetés, où une maison a pourtant été construite, château en Kabylie où se projetaient les rêves d’un mari désormais en maison médicalisée. Un époux et père ayant perdu la mémoire à qui elle rend visite tous les jours parce que, contrairement aux hommes à qui il arrive « d’abandonner leurs femmes », une épouse, selon elle, ne laisse pas tomber celui avec qui elle est liée depuis plus de soixante ans…

Retour impossible au pays, donc, et ces mots qui laissent songeurs. « Nous devons vivre sur la terre des Français. Que Dieu nous pardonne. » Quand elle est intériorisée, la sensation d’altérité est toujours plus forte que la satisfaction d’avoir pu construire quelque chose. Pour les enfants nés en France, la question de l’appartenance ne devrait pas se poser, mais pour leurs parents venus d’ailleurs, c’est une autre affaire. C’est ce qu’a d’ailleurs relevé Nadir Dendoune lors d’un débat après la projection de ce documentaire dans une salle du musée de l’immigration, affreux bâtiment (opinion subjective) dans le pur style Art déco construit, on ne cessera jamais de relever l’ironie de la chose, pour l’exposition coloniale de 1931.

Pour celles et ceux qui connaissent Dendoune et ses provocations sur les réseaux sociaux (il n’y a pas que ça, il y aussi de courageuses prises de positions et des engagements en faveur notamment de la Palestine), il y a un certain plaisir à entendre quelques saillies ironiques de la part de sa maman. Des yeux rieurs, un sourire espiègle et des « tu comprends ce que je viens de dire ? » Le fils se sent alors obligé d’affirmer qu’il comprend le kabyle. Affirmation qui, allez savoir pourquoi, provoque quelques rires dans la salle... On aime aussi l’origine du titre du documentaire. Cela concerne l’Australie et les figues de barbarie, fruit incontournable dans l’imaginaire algérien, notamment kabyle, mais on n’en dira pas plus.

Si vous en avez l’occasion, prenez une heure et écoutez cette vieille dame parler. Car, finalement, c’est aussi une histoire de solitude que nous montre Nadir Dendoune. Une histoire de daronne, non, plutôt de chibaniya, un mot que l’on aimerait voir aussi connu que chibani, son masculin désormais entré dans le langage courant.

lundi 2 novembre 2015

La chronique économique : Un Japon bien en peine

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 28 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Après les grandes espérances et le discours volontariste, c’est le retour à la réalité. Arrivé au pouvoir en 2012, le Premier ministre Shinzo Abe est loin d’avoir atteint son but, c’est-à-dire relancer une économie qui stagne depuis plus de deux décennies. Produit intérieur brut (PIB) en recul, inflation négative, consommation en berne, les fameux « Abenomics », autrement dit les réformes et mesures incitatives mises en place par le gouvernement japonais, n’ont pas conduit à un franc redémarrage.  

La force de l’épargne locale

En septembre dernier, l’Agence Standard & Poor’s a confirmé le diagnostic général en dégradant la note souveraine de l’Archipel de AA- à A+. Certes, cet abaissement est assorti à une perspective « stable », ce qui exclut toute dégradation à court terme, mais le message est clair. Personne ne croit le Japon capable de retrouver le chemin d’une forte croissance et d’une amélioration de ses comptes publics. Pour mémoire, le pays ne bénéficie plus du fameux triple A (AAA) depuis le début des années 2000. En prenant ses fonctions, Shinzo Abe n’avait pas promis que cette note serait récupérée mais il avait insisté sur l’engagement de son pays dans le cycle vertueux de la croissance couplée à un assainissement des finances publiques.

Pour l’heure, et c’est ce qui inquiète les agences de notation, la dette du pays demeure équivalente à 247% du PIB national. Dans de nombreuses autres nations, un tel niveau provoquerait des dégradations successives et un « rating » plus risqué. Mais le Japon, troisième économie mondiale, a un avantage majeur qui l’a mis à l’abri depuis des années. Il s’agit du niveau élevé de l’épargne locale (l’équivalent 10 315 milliards d’euros soit 2 fois et demi le PIB) couplé au fait que 90% de la dette publique japonaise est détenue par des Japonais. En clair, l’épargnant nippon croit en son pays et estime normal de financer le déficit budgétaire (7% du PIB en moyenne). Cette cohésion est donc fondamentale et exclut tout dérapage à court terme.

Mais la question est évidente. Que se passera-t-il si l’épargne locale diminue, notamment du fait du vieillissement accru de la population ? Que se passera-t-il aussi si le yen perd de sa valeur, dépréciant ainsi les avoirs des épargnants et érodant les réserves de change qui se situent actuellement autour de 10 315  milliards d’euros (soit plus de 50 fois les réserves algériennes) ? Selon les prévisions, le Japon sera obligé de se tourner vers les prêteurs étrangers à partir de 2020. Une perspective qui change la donne car le recours à la dette extérieure mettra Tokyo sous pression. Contrairement aux investisseurs locaux, les bailleurs extérieurs seront plus exigeants en matière d’évolution des comptes publics et le gouvernement devra consentir plus d’efforts en matière de baisse des dépenses (ou de hausse de la fiscalité).

Le recours à l’immigration reste tabou

Pour certains économistes, l’une des raisons essentielles de la stagnation japonaise n’est pas économique mais avant tout démographique. Dans un contexte de vieillissement continu de la population, la solution serait le recours à l’immigration. Outre le fait d’une revitalisation de la natalité, cela permettrait une hausse de l’activité, notamment d’une consommation mise à mal par la hausse récente de la TVA (elle est passée de 5% à 8%). Pour autant, ce recours à l’immigration demeure un tabou et une option inenvisageable par la classe politique japonaise. 
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lundi 29 juin 2015

La chronique du blédard : Giscard et la grande expulsion


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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

Il est parfois des informations matinales qui laissent pantois, qui influent négativement sur le reste de la journée et qui renforcent le sentiment de malaise par rapport à l’air du temps hexagonal. Lors de son passage dans la matinale de France Inter, le 23 juin, l’historien Patrick Weil est revenu sur un épisode historique bien peu glorieux qu’il mentionne dans son  dernier ouvrage (*). Il y raconte que Valery Giscard d’Estaing, alors président de la république, avait décidé une expulsion massive de travailleurs immigrés algériens afin de lutter contre le chômage. Une décision qui aurait nécessité la dénonciation des accords d’Evian (1962) dont une partie des dispositions concerne cette main d’œuvre. Pour mémoire, Giscard avait remporté l’élection présidentielle de 1974 face à François Mitterrand et son mandat a été marqué, dès son commencement, par l’essor du chômage, conséquence notamment du choc pétrolier de 1975.
 
Le présent chroniqueur n’a pas encore pris connaissance du livre de Weil mais voici ce qu’il a expliqué à l’antenne. « Valéry Giscard d’Estaing donne un ordre à ses négociateurs avec l’Algérie : ‘’Veuillez négocier 35 000 adultes’’. Et puis, il va rajouter à la main : ‘’Evitez d’évoquer des quotas d’enfants’’ ». Glaçant… Au milieu des années 1970, soit trente ans à peine après la fin de la seconde Guerre Mondiale, un président de la Vème république envisageait donc une « déportation » - c’est le terme qu’emploie, et assume, Patrick Weil – d’une population minoritaire résidant légalement sur le sol français. On a de la peine à imaginer comment ce genre d’opération aurait pu se dérouler car c’est une chose d’expulser quelques dizaines de pauvres clandestins, c’en est une autre de regrouper (par la force ?) 35 000 âmes pour les obliger à rentrer chez elles.
 
On peut se demander aussi quelle position aurait adopté l’Algérie. Le projet, avorté, de Giscard a germé dans une période de grande tension entre les deux pays notamment en raison de la multiplication d’actes racistes contre des ressortissants algériens mais aussi d’attentats contre des représentations consulaires et communautaires. Mais il y avait effectivement des négociations en cours à propos des norias de travailleurs. Officiellement, c’est le gouvernement algérien qui a décidé, en 1973, d’interdire l’émigration économique à destination de la France. La partie française souhaitait quant à elle l’aide des autorités d’Alger pour organiser et faciliter les retours de travailleurs dont elle souhaitait qu’ils cèdent la place à des Français (un peu à l’image de ce qui est exigé aujourd’hui des pays subsahariens en ce qui concerne le renvoi des clandestins).
 
La mention relative aux « quotas d’enfants » est, quant à elle, loin d’être neutre. Nombre d’entre eux étant nés en France, ils avaient donc la nationalité française de par le droit du sol. Qu’aurait fait Giscard ? Expulser les pères et garder les fils et les filles ? Renvoyer aussi les enfants au mépris du droit ? Réfléchir à cet épisode bien peu glorieux de l’unique mandat giscardien ne consiste pas simplement à faire de la politique fiction. Cela démontre que cette idée de grande expulsion s’est concrétisée dans la tête d’un haut responsable politique. A l’heure où l’extrême-droite impose son discours, à l’heure où le Premier ministre Manuel Valls annonce que « l’islam sera un enjeu électoral » en 2017, à l’heure où islam, immigration et terrorisme se mélangent dans un flot continu d’informations alarmistes, on est en droit de s’interroger sur l’avenir.
 
Ce qui a été, sera ? Cette question divise. Elle est souvent abordée, dans tous les milieux sociaux issus de l’immigration, quelle que soit la forme et l’antériorité de cette dernière. Si Giscard a voulu le faire, qui dit que d’autres n’auront pas la même tentation ? L’intégration et l’ancrage dans le sol français, réels quoiqu’en disent les sceptiques et les fauteurs de troubles, sont-ils aussi irréversibles qu’on ne le pense ? On peut se laisser aller et écouter d’une oreille trop attentive les Cassandres. Mais on peut aussi faire confiance à ce que la France recèle de meilleur, de bon et de respectable. Car si Giscard a dû renoncer à son projet, c’est parce que des voix au sein même de son gouvernement s’y sont fermement opposées à l’image de Simone Veil, alors ministre de la santé. De hauts fonctionnaires ont tiré la sonnette d’alarme et le Conseil d’Etat a fait connaître son hostilité à une telle opération.
 
Par ailleurs, Patrick Weil est persuadé que si elle était lancée aujourd’hui, elle déclencherait une vive réaction d’une partie de la population et de la classe politique. Il n’a pas tort. Ce pays, ce vieux pays, a encore des ressorts humanistes et progressistes. Certes, et on le voit bien avec la question du traitement des migrants ou des clandestins, certains de ces ressorts semblent parfois rouillés. Mais tout de même, la France n’est pas (encore ?) ce genre de pays où l’on peut décider, comme c’est le cas par exemple dans les monarchies du Golfe, d’expulser du jour ou lendemain des dizaines de milliers d’étrangers. Cela doit conforter l’optimisme volontariste qui sied aux temps actuels. Mais cela ne doit pas faire baisser la vigilance car les nouveaux Giscard ne manquent pas dans l’échiquier politique français.
 
Enfin, et puisque l’on évoque les pays qui expulsent en masse des étrangers au mépris de la justice et des droits de la personne humaine, il est peut être temps que l’Algérie fasse amende honorable sur un épisode bien peu glorieux. Dans les années 1970, à l’heure où Giscard ourdissait son projet, le pouvoir de Houari Boumediene décidait d’expulser des dizaines de milliers de ressortissants marocains dont certains vivaient sur notre sol depuis plusieurs générations. Rien, pas même la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc ou la question du Sahara occidental, ne pouvait, ne peut toujours pas, excuser un tel déni d’humanité.

(*) Le sens de la République, Grasset.
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dimanche 10 mai 2015

La chronique du blédard : Les migrants, encore et toujours

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Le Quotidien d’Oran, 23 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Combien de fois encore ? Combien de fois nous faudra-t-il nous indigner quant à ce qui se passe en Méditerranée ? D’un mois à l’autre, d’une saison à l’autre, les drames se succèdent et les bilans s’aggravent. Automne 2013, quatre cent morts au large de Lampedusa. Printemps 2015, plus de sept cent morts non loin des côtes libyennes. Et entre ces deux drames, combien de noyades anonymes et de naufrages qui sont passés inaperçus ou qui n’ont fait l’objet que de quelques lignes dans la presse ? Les spécialistes du dossier le savent : tous les jours ou presque, des enfants, des femmes et des hommes qui rêvaient d’une vie meilleure, disparaissent dans les flots d’une mer transformée en immense cimetière.
 
Ce qui vient de se passer était prévisible. Depuis novembre dernier, l’Europe a réduit ses efforts de surveillance en mer puisque l’opération Mare Nostrum a été suspendue. Dans une chronique qui ne remonte pas à très longtemps, j’ai écrit que l’Union européenne et ses membres ont délibérément abandonné les migrants à leur sort pour des raisons notamment financières (*). Qui peut en douter maintenant ? Bien sûr, nous avons droit actuellement à beaucoup d’agitation et à de discours mobilisant l’émotion et de promesses. Mais, en réalité, tout le monde sait que l’Europe n’est pas disposée à accepter l’idée que les flux migratoires lui imposent une révolution conceptuelle qu’elle se refuse à accomplir.
 
La situation est connue. De partout, notamment d’Afrique subsaharienne mais aussi d’Asie, convergent des gens qui veulent une vie meilleure. Leur détermination est telle qu’ils sont prêts à tout, y compris à mourir, pour atteindre leur but. La guerre, la misère, la dictature aussi, tout cela est responsable de leur exil. Contrairement à une minorité de privilégiés, ils n’ont aucun visa, aucune possibilité de voyager normalement et sont une proie idéale pour les mafias de trafiquants que, on ne le répétera jamais assez, personne ne semble vouloir inquiéter. La question est donc toujours la même, comment faire pour que de tels drames ne se répètent plus ?
 
A lire et entendre les réactions des dirigeants européens, on devine quelles sont les orientations qui vont être prises. L’idée qui revient en force, c’est qu’il faut arriver à stopper les embarcations avant qu’elles n’arrivent en haute mer. Cela signifie que les pays du Sud de la Méditerranée vont être fortement « encouragés » à renforcer leurs propres moyens d’interception. Qui sait, dans sa grande générosité, l’Europe leur consentira-t-elle quelques crédits bonifiés pour qu’ils achètent plus de navires et d’hélicoptères afin de surveiller leurs côtes… De même, on entend ici et là que ces pays, notamment maghrébins, devront s’organiser pour mettre en place chez eux des camps de regroupement pour empêcher que les migrants ne cherchent à embarquer pour le nord.
 
Reste bien sûr la question de la Libye, pays en pleine guerre civile et dont les diverses factions et autorités ont d’autres chats à fouetter que de chercher à stopper les embarcations. Kadhafi le faisait pour s’attirer les bonnes grâces des dirigeants européens mais, aujourd’hui, le chaos est tel que des bateaux partent pratiquement tous les jours à destination des côtes siciliennes. Là aussi, l’Union européenne va tenter de convaincre les différentes factions libyennes de faire un effort. Pour quelle contrepartie ? On ne le sait pas encore mais il est certain qu’un marchandage peu ragoûtant a débuté. Vous stoppez les migrants, on laisse les armes arriver chez vous ou bien alors on vous aidera dans votre bataille contre vos rivaux… A Bruxelles, certains rêvent même de voir l’Egypte faire la police maritime et il ne vient à l’idée de personne que ce genre d’intervention risque fort d’aggraver le conflit libyen.
 
Que faire alors ? Le monde dans lequel nous vivons a besoin de générosité et d’une nouvelle manière de le penser. Dans un contexte où c’est la réduction des déficits budgétaires qui commande, il ne faut certes guère espérer que des milliards d’euros soient investis dans les pays d’où partent les migrants. Pourtant, il suffirait de pas grand-chose pour enclencher une nouvelle dynamique. L’idée du partage de richesses, d’un transfert plus important du nord vers le sud est considérée comme une hérésie, un vœu pieu formulé par des rêveurs romantiques qui ignoreraient la dure loi des relations internationales. Or, au risque de se répéter, il ne faut pas se leurrer : les migrants continueront de vouloir atteindre l’Europe. La seule manière de faire en sorte qu’ils ne meurent plus en mer c’est, à court terme, de les accueillir plus facilement – on pense notamment aux réfugiés syriens – et, à plus long terme, de créer les conditions d’un meilleur développement économique dans leurs pays respectifs.
 
On dira que les opinions publiques européennes ne veulent pas d’une immigration plus importante et que l’extrême-droite n’attend que cela pour prospérer encore plus. C’est vrai mais il faudrait aussi expliquer et répéter que le monde entier est désormais en état d’urgence. Que se calfeutrer derrière sa frontière, son mur et tous ces obstacles électroniques qui sont en train d’être pensés pour protéger l’Europe ne servira à rien. Quand la masse des déshérités, des damnés de la terre, croît, le riche et le privilégié savent bien qu’ils n’ont qu’un court répit devant eux. Mais l’on sent bien que la solution à l’australienne, c’est-à-dire le fait de contenir les migrants à distance, de les parquer dans des îles avant de les renvoyer ailleurs, commence à faire son chemin. C’est déjà un peu le cas à Lampedusa. Peut-aussi aussi que la Sicile va devenir un immense camp de regroupement. Qui sait, tout est possible.
 
On terminera ce texte par relever cette étrange symétrie. Au nord, comme au sud du continent, des migrants meurent en même temps. Les uns parce qu’ils sont abandonnés à leur sort, les autres parce qu’on les tue. Ainsi, en Afrique du Sud est en train de se répandre une violence xénophobe que l’ANC – oui, l’ANC de feu Mandela… - ne semble guère vouloir empêcher (le gouvernement a attendu plusieurs jours pour déployer l’armée afin de protéger les étrangers). Ce n’est pas la première fois que des migrants font l’objet d’attaques mais ce qui s’est passé récemment, avec les meurtres de Zimbabwéens et de Mozambicains, démontre qu’il n’y a pas qu’en Europe que le migrant est désigné comme porteur de tous les maux.

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dimanche 12 octobre 2014

La chronique du blédard : Zmigri un jour, zmigri toujours ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Samedi 4 octobre, tard dans la nuit, en suivant d’une oreille distraite l’émission « On n’est pas couché », j’ai voulu réagir à l’un des multiples désaccords entre l’invité Eric Zemmour et le journaliste Aymeric Caron. Les deux hommes s’opposaient, entre autres, sur le sens exact du terme « immigré » (le premier ayant tort et le second raison). J’ai alors diffusé sur les réseaux sociaux la définition qu’en donne l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Voici donc ce que dit cet organisme : « Selon la définition adoptée par le Haut Conseil à l'Intégration (en 1992, ndc), un immigré est une personne née étrangère à l'étranger et résidant en France. Les personnes nées françaises à l'étranger et vivant en France ne sont donc pas comptabilisées. » Jusque-là, il n’y a pas de problème. Boualem, né à Cherchell de nationalité algérienne et qui s’est ensuite installé en France est un immigré. Par contre, Boris né à Béjaïa de parents français et revenu vivre à Lille ne l’est pas.

La suite est bien plus intéressante et c’est elle qui a provoqué un paquet de réactions incrédules quand elles n’étaient pas scandalisées. Que dit encore l’Insee (en reprenant toujours la définition du Haut conseil à l’intégration) ? Tout simplement que « la qualité d'immigré est permanente », c'est-à-dire « qu’un individu continue à appartenir à la population immigrée même s'il devient français par acquisition ». Reprenons donc le cas de Boualem et supposons qu’il soit devenu citoyen français après naturalisation. Malgré cela, il restera toujours considéré comme immigré puisque né hors de France d’une nationalité étrangère. Intéressons-nous aussi à Mustapha, le cousin germain de Boualem. Né à Oran, de nationalité algérienne, il s’est installé ensuite en France mais n’a jamais cherché à être naturalisé. C’est donc à la fois un immigré et un étranger. Première conclusion : Boualem et Mustapha sont deux immigrés, mais l’un est Français et l’autre pas. En clair, les termes « immigré » et « étranger » ne sont pas interchangeables. L’Insee précise d’ailleurs  que « les populations étrangère et immigrée ne se confondent pas » (pour les matheux qui se souviennent des ensembles, on dira qu’il y a juste une grosse intersection ou partie commune entre ces deux catégories). A titre d’exemple, prenons les statistiques de 2006. Il y avait à l’époque 5,156 millions d’immigrés dont 2,066 millions de Français par acquisition nés à l’étranger. On recensait aussi 3,648 millions d’étrangers dont 3,090 millions nés à l’étranger (c’est-à-dire des immigrés) et 0,558 million nés en France.

En reprenant ce dernier chiffre, on se rend compte qu’il peut aussi exister des étrangers qui ne sont pas des immigrés. Il s’agit tout simplement des étrangers nés en France. En bref, la qualité d’immigré est permanente mais elle n’est pas héréditaire puisqu’elle dépend du lieu de naissance. Et c’est bien le caractère permanent du terme immigré qui a provoqué des réactions courroucées à mon message. « Zmigri un jour, zmigri pour toujours ? Si un étranger devient français pourquoi le considérer toute sa vie comme immigré ? C’est insultant, limite raciste ! » m’a écrit une internaute qui voit dans cette distinction une discrimination institutionnalisée. Officiellement, il n’en est rien. Le français « immigré », qui peut d’ailleurs être d’origine canadienne ou islandaise, n’est pas une sous-catégorie spéciale qui aurait des droits différents de ses concitoyens. Certes, dans la réalité, il doit s’accommoder de quelques contraintes – comme celle de devoir fournir plus de documents que d’autres lors du renouvellement de ses papiers d’identité – mais la persistance de sa qualité d’immigré relèverait plus de considérations statistiques et démographiques qu’autre chose. Ce serait un critère d’intégration destiné à juger de l’apport démographique des populations nées hors de France.

En tout état de cause, et la chose est à relever, de nombreuses personnes d’origine étrangère et devenues françaises par acquisition de la nationalité ne supportent pas le qualificatif d’immigré. « A choisir entre les deux, je préfère encore que l’Insee me classe dans la catégorie Français d’origine étrangère » m’a écrit un autre correspondant. Faut-il s’en étonner ? Le terme immigré renvoie à une perception des plus dévalorisantes. C’est l’image du travailleur nord-africain ou subsaharien venu, sans qualification aucune, trimer en France qui s’impose. Que le terme soit toujours utilisé avec mépris par une partie de la France xénophobe n’est pas surprenant. Mais que son fardeau dévalorisant ait été intériorisé par les français d’origine étrangère est particulièrement saisissant. Combien de temps faudra-t-il pour réhabiliter ce terme dans la perception générale ? Qui cherche d’ailleurs à le faire ? A-t-on jamais entendu quelqu’un dire « je suis fier d’être un français immigré » ? En tout état de cause, le Haut conseil à l’intégration serait avisé d’expliquer l’usage officiel de ce terme. Peut-être que cela évitera aussi d’entendre des hommes politiques ou des journalistes parler de « Français immigrés de la troisième génération »…
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dimanche 9 décembre 2012

La chronique du blédard : Monologue du mathématicien devenu quincaillier

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Moi, j’ai été professeur dans un lycée proche d’Alger. C’était dans les années 1980. Ça vous étonne, hein ? Vous me regardez-là, au milieu de toute cette quincaillerie et vous vous dites que ce n’est pas possible. Que je suis sûrement en train de vous raconter des histoires. Mais, si, croyez-moi. J’enseignais les mathématiques et j’avais les classes de Terminale. Des séries maths et des scientifiques. Franchement, pour dire la vérité, j’étais un très bon professeur. J’aimais ce métier. On comptait sur moi pour préparer les gamins au bac. Les parents d’élèves faisaient pression sur le proviseur pour que leurs gosses soient dans mes classes. Tout ça pour ça…

Les années 1980, c’était une période particulière. Déjà, à l’époque je voulais partir. Ça n’allait plus, on sentait que les choses allaient déraper. Comment je l’ai su ? Oh, il y a eu mille et une choses. Tiens, prenez le bac. C’était l'une des rares choses qui fonctionnait bien. On était sérieux, personne ne pouvait magouiller. Dans les années 1970, des fils de ministres ou de colonels étaient recalés. Impossible de faire jouer le piston. Et là, on a commencé à voir des choses bizarres pendant les délibérations. On nous disait que telle ou telle copie devait absolument être recorrigée. Des gens qui n’avaient rien à faire dans le centre de correction entraient et sortaient avec des airs supérieurs. Je me souviens bien de l’un d’eux. Il avait le costume FLN, vous savez la saharienne à manche courtes et des lunettes de soleil. Il se pavanait, lisait les relevés de notes et personne n’osait le remettre en place. Ensuite, on a eu les fuites et là j’ai compris que tout fichait le camp…

C’est à cette époque aussi que j’ai vu des gens perdre la boule à cause de l’argent. Tout le monde voulait faire des affaires. Bien sûr, ça n’a rien à voir avec ce qui se passe maintenant. Mais, on était encore un peu innocents. Personne ne croyait au socialisme, mais on se disait qu’il y avait des moyens d’améliorer la situation de tout le monde. Je suis plus âgé que vous. Moi, j’ai fait les campagnes de volontariat. J’ai planté des arbres pendant mon service militaire et j’ai cru à la révolution agraire mais sans être un coco. Je me suis toujours méfié d’eux et maintenant quand j’apprends que certains d’entre eux sont des milliardaires et qu’ils défendent l’économie de marché, ça me fait bien rigoler.

Autour de mon lycée, il y avait toute une zone en friche. On a vu les terrains être vendus les uns après les autres. Tout le monde parlait des trafics, des millions qu’il fallait payer, de quelles personnes il fallait arroser. Moi, dès que j’avais un peu d’argent de côté, je le changeais en devises. Dans ma tête, c’était le départ tôt ou tard. Avant de me marier, j’ai pas menti à ma femme – elle était enseignante comme moi. Je lui ai dit, je t’avertis, un jour ou l’autre, on va partir. Ne compte pas sur moi pour te construire une villa ou t’acheter des bijoux. Et quand viendra le moment du ftiss (la fuite), ne vient pas me dire que tu ne peux pas abandonner ta famille.

On est d’abord allés au Canada. Comme beaucoup de gens. On aurait préféré la France mais le Canada, c’était plus simple et les règles étaient claires. J’avais pas envie de jouer au clandestin. Bien sûr, à un moment en France, si tu tiens le coup, tu finis par être régularisé mais il faut d’abord vivre la galère. Au Canada, c’était différent. Tu arrives dans un pays qui reconnaît officiellement qu’il a besoin de toi. Tu peux garder la tête haute. Comme bien des Algériens, je n’ai pas retrouvé un poste équivalent à ce que j’avais au pays parce que les Canadiens sont très protectionnistes. Mais j’ai pu enseigner dans une école privée. Je donnais des cours particuliers aussi. Un jour, à Montréal, je suis tombé sur l’un de mes anciens élèves. Il était chercheur dans une grande université. Grâce à lui, j’ai pu avoir quelques vacations et travailler avec une équipe de recherche spécialisée dans les logiciels du web.

Finalement, on a eu envie de se rapprocher du bled. On s’est installé en France. Avec l’épargne, j’ai acheté ce commerce. Des mathématiques à la quincaillerie... Je sais, c’est tout sauf logique mais ça aurait pu être pire. J’ai toujours adoré bricoler. Donc, là je continue à évoluer dans quelque chose que j’aime. Les maths, c’est le soir, pour me détendre. Si le monde avait tourné comme il faut, j’aurais pu faire de la recherche. A l’époque, je ne savais même pas qu’on pouvait être payé pour ça ! Ça fait presque cinq ans qu’on est à Paris. On va bientôt devenir Français. J’aurais trois nationalités. Oui, oui, je suis canadien. Mes enfants sont majeurs. Ils se sentent Canadiens et sont restés là-bas. Pour eux, la France, ça veut rien dire, ce n’est pas comme pour leur mère et moi

Il y a des moments où je me dis que je suis en train de boucler une boucle. Alger, Montréal, Paris… Peut-être que c’est écrit quelque part que je vais revenir à Alger. J’en ai pas envie mais il m’arrive d’y penser. Mon commerce marche moins bien. La crise est là, les gens dépensent moins. Je suis obligé de faire attention aux vols aussi. C’est un signe. Mais, de là à rentrer au bled… Là-bas, c’est la jungle et j’ai perdu mes anticorps. J’y vais de temps en temps. Je ne reconnais plus rien. Je me suis même perdu avec toutes ces routes autour d’Alger. Au final, je suis un étranger partout. Ça peut choquer, mais ça m’est égal. Mes enfants sont Canadiens. L’un d’eux vit aux Etats-Unis. Dans deux ou trois générations, l’Algérie ne voudra plus rien dire pour les enfants de mes enfants. Quand je vois comment évolue le bled, je me dis que c’est peut-être mieux comme ça...
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jeudi 26 avril 2012

La chronique du blédard : Le Pen en force, à qui la faute ?



Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 avril 2012
Akram Belkaïd, Paris


Nous sommes nombreux, membres de ce que l’on appelle, à défaut et par la forces des choses, les minorités visibles, à méditer sur la signification et les conséquences du score de Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle française. Bien entendu, nous sommes d’abord attentifs aux déclarations opportunistes des uns, aux pré-compromissions des autres, aux silences gênés, aux appels du pied insistants aux électeurs du Front national, aux masques qui tombent et aux mauvaises natures qui se désinhibent. Mais avant cela, il y a tout de même ce premier constat, incontournable : ce qui vient de se passer n’est pas un accident.

L’extrême-droite, en France comme dans le reste de l’Europe, est désormais enracinée dans le paysage politique. Comme c’était encore le cas il y a quelques jours au Pays-Bas, comme en Autriche dans douze mois ou dans cinq ans en France, elle peut même prétendre à faire partie des gouvernements voire à assurer seule le pouvoir. Cette mutation n’est pas née d’hier et se contenter de l’attribuer à l’existence d’un fort sentiment de xénophobie, et d’islamophobie, relèverait d’une analyse incomplète. Dans de précédentes chroniques, j’ai déjà évoqué cette France qui souffre et qui doute, qui se sent maltraitée ou ignorée par les élites et les bobos. Cette France que la mondialisation affole, que ronge la peur du déclassement et qui peine à joindre les deux bouts quand les télévisions, TF1 en tête, et les journaux people diffusent des images d’un monde doré dont les personnages suscitent envie et colère.

Bien entendu, il n’y a pas que cela. Le Front national reste le creuset d’idées xénophobes, racistes, ouvertement islamophobes et, plus discrètement, antisémites. Pour nombre d’électeurs de Marine Le Pen, le problème ce n’est pas l’Europe et son dogme de la concurrence à outrance, les promesses sociales non tenues de Nicolas Sarkozy, l’aggravation du chômage ou l’étalage insolent de la bonne santé financière des banques malgré leur lourde responsabilité dans la crise qui dure maintenant depuis quatre ans. Non, le problème pour ces électeurs, c’est l’étranger surtout s’il est bronzé. C’est lui qui focalise l’attention, la rancœur mais aussi la peur. Et c’est donc lui qui est déjà le premier thème de convergence entre une droite dite républicaine désormais prête à tout pour sauver ses circonscriptions et une droite brune que l’on sent euphorique. En clair, la première ne va plus se contenter d’essayer d’être, de temps à autre, la copie de la seconde. Elle va essayer de se fondre en elle. « Il y aura toujours une croix de Lorraine entre eux et nous » a pourtant dit un jour Alain Juppé à propos du Front national. La vérité est que cette croix est enterrée et avec elle ce qui restait encore du gaullisme.

On sent donc une mécanique du pire qui se met en place. Et ce n’est pas l’élection probable du candidat socialiste qui changera la donne (d’autant qu’il ne peut l’être que si Marine Le Pen décide de faire perdre Sarkozy…). Cette élection offrira un répit de cinq année car tout le monde sait que la présidentielle et les législatives de 2017 ont déjà commencé. Dans ce contexte, et pour en revenir aux réactions des uns et des autres, il est bon et rassurant de voir et d’entendre qu’il existe encore une France droite dans ses bottes. Une France qui refuse l’extrémisme, qui défend âprement les droits de ses citoyens d’origine étrangère ou ceux des immigrés qui vivent sur son sol. Accuser tous les Français de racisme, comme j’ai pu le lire dans certains titres de la presse algérienne et arabe, est stupide et insultant à l’égard de millions d’hommes et de femmes qui gardent leur porte ouverte à l’Autre et qui continuent de croire en l’humanisme et la fraternité.

La vraie question les concernant est de savoir s’ils seront encore aussi nombreux en 2017. Encore une fois, il ne s’agit nullement de douter de leurs convictions. Mais il suffit d’examiner les cartes de France qui détaillent l’évolution du vote pour le Front national pour comprendre. En vingt ans, des régions jadis connues pour leur hospitalité, leur ancrage à gauche et leur rejet des idées xénophobes, ont peu à peu changé. La Bretagne, le Nord, le Sud-ouest, terres d’accueil et de partage, sont autant de citadelles où Marine Le Pen réalise des percées historiques même si elle reste encore contenue par le vote républicain. Comment l’expliquer ? On peut, à raison, en revenir à ce qui a été dit au début de ce texte. La désespérance, la violence économique et sociale, le chômage, le comportement désinvolte des élites politiques, les promesses électorales non tenues, les fermetures d’usines qui, pourtant, gagnent de l’argent, le tout accentué par l’inclinaison bling-bling du président sortant. Oui, mais est-ce tout ?

Non. On ne peut se pencher sur la question de la montée en force du Front national sans aborder celle du comportement inadmissible d’un certain nombre de Français dont les parents ou grands-parents sont d’origine étrangère. En octobre 2001, et je l’avais déjà écrit à l’époque, les imbéciles et autres voyous qui avaient sifflé la Marseillaise et envahi le terrain pendant le match de football France-Algérie ont contribué à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle d’avril-mai 2002. Ce n’est pas faire preuve d’indulgence pour l’extrême-droite que d’écouter les témoignages de celles et ceux qui n’en peuvent plus des incivilités, des insultes et autres actes de violence gratuite. Il faut écouter les témoignages de militants engagés dans la lutte contre les inégalités et le Front national mais qui avouent leur incompréhension, si ce n’est leur agacement, quand ils entendent des discours de haine à l’égard de la France et des Français de souche.

Quand on arrache les drapeaux français du fronton de la mairie de Toulouse pour les remplacer par ceux de l’Algérie, on fait monter le Front national et on désespère ceux qui le combattent. Même chose lorsque l’on déploie un drapeau algérien ou tunisien pendant un meeting de François Hollande ou de Jean-Luc Mélanchon. A quoi cela rime-t-il si ce n’est de conforter le discours de l’extrême-droite sur l’invasion maghrébine et de mettre dans la gêne celles et ceux qui la combattent ? 

Il faudra bien, et le plus vite sera le mieux, que cette question soit débattue au sein même de ces fameuses minorités visibles. Se réfugier derrière l’excuse, certes réelle et il n’est pas question de la minimiser, des discriminations et de la ségrégation spatiale et sociale, ne suffit plus en ces temps où le Front national est au seuil de l’Elysée. A défaut, 2017 risque fort d’être l’année de grandes désillusions, de graves déchirements et de punitions collectives où des Français d’origine étrangère n’ayant rien demandé à personne paieront pour les excès et outrances d’irresponsables incapables de voir la menace qui se profile.

vendredi 30 mars 2012

La chronique du blédard : Des Français pas comme les autres

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 mars 2012
Akram Belkaïd, Paris

« On ne parvient plus à assimiler ceux qui sont là». Cette phrase est d'Henri Guaino, conseiller spécial et plume du président Nicolas Sarkozy. Extraite d'un entretien accordé au quotidien Libération, elle désigne les immigrés avec pour toile de fond les polémiques et débats au sujet des tueries de Toulouse et de Montauban (*). Précisons les choses. L'homme n'est pas xénophobe pas plus qu'il n'est un adepte de l'immigration zéro chère à Marine Le Pen. Républicain et souverainiste, il a le courage et l'honnêteté de dire que le modèle social français n'est pas «menacé par l'immigration» même si son patron ne cesse de sous-entendre le contraire (plus par calcul électoral que par conviction, d'ailleurs). Pour Guaino, c'est juste que la France a «assez de difficultés à résoudre pour ne pas en ajouter d'autres», comprendre celles que créent les nouveaux arrivants. 

Ce retour en force du thème de l'immigration dans la campagne pour l'élection présidentielle est tout sauf une surprise. On peut même penser que cela aurait été le cas même sans les assassinats commis par Mohamed Merah. Et c'est là que l'on touche à ce qui constitue l'un des problèmes fondamentaux de la France. Tant que l'on continuera d'y parler d'immigration à propos des difficultés que posent, et qui concernent, des personnes nées en France et de nationalité française, les diagnostics resteront mauvais et les solutions inefficaces. Reprenons donc par le début. Dès l'identité du tueur connue, les médias français, y compris ceux qui, comme Libération ou France Inter, sont dits de gauche, n'ont cessé d'user et d'abuser de l'expression «un Français d'origine algérienne». Nombre de confrères et de collègues algériens y ont vu une attaque sournoise contre l'Algérie. A dire vrai, il s'agissait plus d'un réflexe pavlovien et d'une incapacité à dépasser une certitude, souvent non-assumée, selon laquelle il existe plusieurs catégories de Français.

Prenons l'exemple des discours sur les banlieues des grandes villes de l'Hexagone. La situation, souvent difficile tant sur le plan social que sécuritaire, y est souvent décrite sous le prisme de l'immigration. Si l'on prend soin d'écouter le discours des hommes politiques, Hollande et Mélanchon compris, aucun ne dira de manière précise que les habitants de ces zones refoulées sont d'abord et avant tout des ressortissants français. C'est simple, il existe tout un florilège d'expressions destinées à mettre en évidence, voire à la renforcer, l'altérité dont ces citoyens seraient porteurs. On parle de «populations immigrées» ou de «Français d'origine immigrée», ce qui, dans ce dernier cas, ne concerne aucunement celles et ceux dont les parents ou grands-parents sont originaires d'Europe du sud (Espagne, Italie, Portugal) ou de l'Est (Pologne, Hongrie, Balkans). Il ne viendrait jamais à l'idée de Libération, du Monde et encore moins du Figaro de présenter Nicolas Sarkozy en tant que Français d'origine hongroise. Ce qu'il est pourtant du fait de la nationalité de son père...

On parle aussi, en désignant des ressortissants français (!), d'«immigrés de la deuxième ou troisième génération» cela sans oublier de préciser les origines «arabes», «musulmanes», «africaines», «maghrébines» ou encore «nord-africaines». La personne concernée a beau être née en France, avoir grandi en France, ne parler que la langue française, être allée à l'école républicaine chère à Henri Guaino, et à ne s'imaginer pour seule perspective qu'un avenir en France, elle restera «d'origine quelque chose» ou, léger mieux, elle sera «franco-quelque chose». Et c'est valable quel que soit le statut social. En effet, que l'on ne croit pas que le fait d'avoir quitté la banlieue change la donne. Bien au contraire, être obligé de décliner son origine est un acte régulier, presque permanent ou obligatoire quel que soit le milieu social, ou professionnel, dans lequel on se trouve.

Ainsi, ce chercheur en islamologie qui confiait en privé sa décision de ne plus se présenter en tant que Français. «Je dis d'emblée que je suis Marocain. Cela m'évite d'entendre cette insupportable question : ‘ah oui, vous êtes Français… Mais de quelle origine ?». Et de préciser, chose intéressante, que rares sont celles et ceux qui lui demandent alors s'il possède la nationalité française. «Je suis d'origine berrichonne» a pour habitude de dire de son côté, un journaliste économique dont, il faut le préciser, le patronyme et l'apparence physique indiquent bien qu'une partie de ses racines plongent de l'autre côté de la Méditerranée. Le plus souvent, cette sortie fait rire aux éclats mais elle ne décourage pas pour autant les questions curieuses et insistantes. «C'est comme si le fait de refuser de dire d'où est venu mon grand-père était suspect», explique-t-il.

Voilà donc un paradoxe français. Se proclamer républicain, défenseur de l'égalité – et de la laïcité - mais, dans le même temps, être obsédé par les origines d'une partie de la population. De fait, le véritable enjeu est résumé par la question suivante : Comment faire pour que ces Français que l'on rappelle en permanence à leurs origines se sentent totalement Français ? Cette question mériterait un vrai débat national lequel serait déconnecté des questions liées à l'immigration. En effet, ce n'est pas d'une question de visas ou de contrôles aux frontières dont il s'agit mais bien de la manière dont on se comporte avec un «stock» de Français dont on ne parle que lorsqu'interviennent des événements dramatiques à l'image des émeutes de 2005 ou de 2007 ou de ce qui vient de se passer à Toulouse et Montauban. Et la récente sortie du président français (d'origine hongroise) Nicolas Sarkozy à propos de Français à «l'apparence musulmane» ne va certainement pas permettre de faire avancer les choses...

(*) Libération, mardi 27 mars 2012
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