Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 12 octobre 2018

La chronique du blédard : L’Arabe interdit

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 octobre 2018
Akram Belkaïd, Paris


Peut-on, en France (et plus qu’ailleurs) parler du monde arabe – car telle est son appellation même si cela hérisse nombre d’Algériens – sans passer par la case obligée de la dénonciation, des pleurs et des visions de Cassandre ? Peut-on évoquer une large étendue de terre aux populations multiples sans la circonscrire à une longue liste d’avanies et de complaintes ? Pour celui qui vit dans l’Hexagone et qui s’exprime devant un large public, par le biais de n’importe quel support, l’affaire n’est pas simple. C’est presque une mission impossible.

En 2011, dans la foulée du Printemps arabe, un élan d’optimisme et d’enthousiasme avait traversé colloques, périodiques, essais et romans. Enfin, quelque chose de positif. Enfin, une vision qui tranchait avec les lamentations ou les mises en garde alarmistes. Grâce aux manifestants de l’avenue Bourguiba ou de la place Tahrir on avait (re)découvert des femmes et des hommes, des individus engagés ou plus ou moins politisés. On donnait soudain de l’importance aux histoires personnelles et aux ambitions individuelles. Aux vies. Des espérances et des actions étaient décrites quels que soient les niveaux sociaux des concernés. On normalisait l’Arabe par rapport à ses pairs d’ailleurs, à commencer par les Occidentaux.

Mais on connaît la terrible suite. Guerres civiles, terrorisme, restauration dictatoriale, émergence de nouveaux pouvoirs militaristes, interventions occidentales… Pour résumer, on peut dire que la géopolitique a repris le dessus sur l’humain. Et dans ce chaos tel qu’il s’annonce et se décrit dans les journaux du matin, les clichés négatifs, les assertions essentialistes font la loi et impriment la cadence. L’habitant du sud et de l’est de la Méditerranée, surtout le mâle, est (re)vu comme une menace protéiforme. Il peut être migrant, terroriste, islamiste ou les trois à la fois cela sans compter les « tares » structurelles dont il serait porteur : misogyne, antisémite, prosélyte, anti-chrétien, etc. Quant aux femmes, elles ne sont et ne peuvent être que des victimes.

Dans ce qui est produit et offert au public occidental, il est rare qu’une œuvre déroge à ces postulats implicites, à ce cahier des charges qui ne dit pas son nom. Y déroger, c’est prendre le risque de l’incompréhension, de la mise à l’écart ou de l’anonymat. Et ce raisonnement vaut d’ailleurs pour tout ce qui touche à l’islam. Hors du cadre des « isme » (islamisme, salafisme, djihadisme, sunnisme, chiisme, etc.) point de salut. Il y a quelques années, j’ai croisé un jeune confrère d’origine marocaine. A l’époque, il réfléchissait à un nouveau sujet d’essai ayant décidé d’abandonner celui sur lequel il avait pourtant commencé à travailler. Il s’agissait de l’humour chez les musulmans et plus particulièrement dans le monde arabe. Un sujet aux multiples entrées. Que dit le Coran du rire ? du sourire ? Le Prophète riait-il ? Existe-t-il des hadiths où l’humour a sa place (la réponse est oui, semble-t-il). Comment naissent et circulent les blagues à l’encontre des religieux ou des dirigeants politiques ? Bref, un travail ouvert sur un thème rarement évoqué.

Oui, mais voilà, cela ne cadrait pas trop avec le référentiel habituel. A l’heure de Daech, un gars qui se pointe et qui dit vouloir expliquer la transgression populaire (pas celle des élites) par le rire dans l’Irak de Saddam Hussein ou dans l’Arabie saoudite des Saoud, ce n’est pas trop vendeur. Les Arabes (ou les musulmans), il est préférable d’en rire plutôt que de savoir pourquoi et comment ils rient. Tel est donc le problème. Remarquez, il y a bien une manière de contourner la difficulté : le point de départ pour toute audience, c’est la victime. Il faut mettre en avant la victime (et le coupable). Victime des siens, de sa famille, de son père, de sa mère, des islamistes, des dirigeants, des imams, des militaires, des enseignants. Qu’importe le thème, il doit mettre en jeu une victime punie pour ce qu’elle est ou, mieux encore, pour ce qu’elle fait. Si l’on peut adjoindre le mot « résistance » à celui de victime, alors c’est un boulevard qui s’ouvre.

Deux exemples concrets pour illustrer ce qui précède. En premier lieu, beaucoup de gens ont salué le fait que le livre d’Eric Zemmour a été dépassé dans le palmarès des meilleures ventes par le tome 4 de L’Arabe du Futur de Riad Sattouf. Dans un post sur les réseaux sociaux, j’ai expliqué que je ne voyais pas les raisons d’un tel enthousiasme. Outre le fait de régler ses comptes avec son syrien de père, Sattouf ne fait que donner corps à tous les clichés possibles concernant le monde arabe. Dans les trois premiers tomes (je n’ai pas encore lu le quatrième), aucun personnage qu’il croque ne rattrape l’autre. On croise des tarés, des antisémites, des sanguinaires, des gens violents et quelques victimes. Rien qui puisse perturber cet air du temps si pesant.

Deuxièmement, le dernier roman de Boualem Sansal. Lors d’une émission du Masque et la Plume sur France Inter, le journaliste Arnaud Viviant a clairement dit qu’il n’était pas convaincu par ce livre et par son message (en gros, l’Europe est menacée par l’islamisme : autrement dit, rien de nouveau…). La réaction de plusieurs autres chroniqueurs de l’émission qui, eux, défendaient le livre fut édifiante. Le débat ne porta pas sur la qualité littéraire du roman mais sur le fait que Sansal « résiste à l’islamisme dans son pays ». Quelques mois plus tôt, le même argument fut d’ailleurs asséné au même Arnaud Viviant qui, là aussi, faisait part de ses doutes à l’égard du dernier roman de Salim Bachi. La « résistance » est ainsi devenue le meilleur argument éditorial, la pierre angulaire de toute qualité littéraire…

Bien sûr, toute personne souhaitant expliquer que des gens normaux vivent de l’autre côté de la Méditerranée avec leurs attentes et leurs espérances « normales », pacifiques, peut toujours essayer de le faire. Mais dans le flot général de représentations négatives, non pas simplement des pouvoirs (ce qui est amplement justifié) mais des populations (ce qui ne l’est pas), cela ressemblera à une goutte d’eau perdue dans un océan de clichés aussi réducteurs qu’infamants.
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dimanche 27 août 2017

La chronique du blédard : Divulgâcher, divulgâter, divulgabîmer : mais pourquoi ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 août 2017
Akram Belkaïd, Paris

Nuit d’hiver pluvieuse au milieu des années 1980. Une école militaire non loin d’Alger avec un chalet en enfilade en guise de foyer. L’endroit est bondé. Enfumé. Dès qu’un nouvel arrivant pousse la porte, on lui enjoint de se taire. La consigne est claire : on ne doit pas donner le score du match de football joué par l’équipe nationale que la télévision va bientôt diffuser en différé. Mais une fenêtre s’ouvre de l’extérieur. Un visage au long pif se colle aux barreaux et hurle: « Rentrez dans vos chambres, les gars ! Match nul, zéro-zéro ». Flots d’insultes, chaises qui tombent, rangers qui martèlent le carrelage. Certains restent tout de même accrochés au petit écran, se disant que cette « zkara » (méchanceté gratuite) n’est peut-être qu’une farce mais le cœur n’y est plus.

C’est ce sentiment de colère et de lassitude que toute personne ayant subi un « spoilage » ou divulgâcheage peut ressentir. La question, fondamentale, est donc la suivante : mais pourquoi diable éprouve-t-on l’envie de spoiler la fin d’un film, d’une série ou d’un livre ? Prenez ce confrère qui, à peine le premier épisode de la septième saison de Game of Thrones diffusé sur une chaine payante, se dépêche d’en raconter le contenu sur les réseaux sociaux. Impossible, pour ce zozo, de ne pas savoir que la majorité des internautes ne verra pas le dit épisode avant des semaines. Mais rien à faire : il divulgâche, il divulgâte, il balance, il abime le rêve, l’attente.

Pourquoi ? Par zkara ? Parfois, oui. Le divulgâcheur est dans la même disposition d’esprit que l’Algérien qui éprouve un malin plaisir à dire « n’kahass ». Je gâche, je perturbe, j’empêche. Comme ça, par envie, parce que vos têtes ne me reviennent pas, pour emm… le monde. Mais la méchanceté gratuite n’est pas la raison principale. Il y a d’abord et surtout le besoin insatiable de faire savoir que l’on sait. De faire savoir que l’on est parmi les premiers à savoir ou à avoir su (ou vu). En un mot, c’est penser que l’on peut exister ainsi. Ma consœur Hanane Guendil propose d’ailleurs sur les réseaux sociaux une définition combinée entre divulgâcheur et rkhiss (un « moins-que-rien », un « pour pas cher ») : « individu égoïste et simple d’esprit, dont l’activité principale est de spoiler GOT [Game of Thrones, ndc] à ses amis sur les réseaux sociaux pour se sentir exister ».

Etre le premier à savoir, donc, et vouloir à tout prix qu’on le sache… Dans les salles de rédaction, j’ai toujours été étonné de voir la satisfaction tirée de l’annonce à voix haute d’une info tombée sur le fil des dépêches. Rien à voir avec un scoop dont on serait l’auteur mais juste l’info d’un autre dont on se saisit en étant le premier à l’annoncer à son entourage.

Il y a aussi de l’arrivisme dans le divulgabîmage. On montre que l’on a accès à des choses inaccessibles à d’autres comme par exemple l’avant-première d’un film ou l’abonnement (coûteux) à une chaine de télévision payante (à moins de disposer dans ses bonnes connaissances d’un « Huggy les bons tuyaux » capable de récupérer telle ou telle série sur le net, parfois même piratée avant sa diffusion…). Je spoile donc je suis. Je spoile car j’ai plus que toi… Je me souviens, par exemple, de ce camarade de collège qui, à la rentrée de janvier, racontait à la classe entière le menu détail de La fièvre du samedi soir. En fait, le message, le vrai, consistait à dire qu’il avait passé ses vacances en France, loin de l’ennui hivernal d’Alger. Et comment oublier cette bagarre aussi mémorable qu’étrange entre deux lycéens, pourtant amis, chacun prétendant être le premier à avoir fait connaître à l’autre Hotel California des Eagles ? Souvenir aussi de ce camarade qui menaçait de nous révéler le nom du tueur de J.R. Ewing (dans Dallas) pour mieux nous rappeler son séjour chez un proche vivant en Californie…

On peut divulgâcher par émotion, parce qu’on a tellement été impressionné par un épisode que l’on veut immédiatement partager ses propres sentiments. Si l’on reste dans Game of Thrones, on peut comprendre l’envie pressante d’en parler quand se terminent Les noces pourpres ou quand arrive ce qui doit arriver à Hodor… Dans ces cas, on parlera de divulgâcheage véniel. On sera moins indulgent avec le divulgâcheage snobinard qui part du postulat que ce n’est pas son dénouement qui fait l’intérêt ou la qualité d’une œuvre et qu’on peut donc le dévoiler sans aucun égard pour les autres. Une spécialité de Pierre Murat, un critique de cinéma que l’on peut entendre sévir le dimanche soir pendant Le Masque et la Plume sur France Inter. On divulgâche aussi par accident. Imaginons une discussion entre amis à propos d’une série un peu ancienne. Quelqu’un évoque le dénouement (ou le non-dénouement comme par exemple dans Lost) à la grande fureur de celui ou celle qui vient de la découvrir…

Enfin, on peut divulgâcher par divagation. Expliquons… Prenez une série, un film ou un livre. Une fois que l’on a compris ce dont il s’agit, on peut donner libre cours à son imagination en listant tous les dénouements possibles. Si on joue à ce jeu devant des amis et si on fait mouche, comme ce fut le cas pour une universitaire du Maine à propos du film Seven, il est possible de provoquer des contentieux durables… Néanmoins, le divulgâcheage par imagination n’est pas un exercice simple. Il faut vaincre sa propre propension à se laisser captif de l’intrigue, à se laisser porter (piéger ?) par ce qu’un auteur a concocté pour nous. Faire une pause dans la lecture d’un (bon) polar et, crayon et papier sur table, réfléchir à l’intrigue, essayer de deviner qui est le coupable ou d’imaginer les dénouements possibles, voilà des détours qui peuvent s’avérer très stimulants.


Il y a encore beaucoup à dire sur ce thème notamment le lien entre littérature et divulgâcheage qu’il soit explicite ou implicite. Nombre d’auteurs ne peuvent s’empêcher d’annoncer la couleur, parfois même sans s’en rendre compte. Reprendre un livre, repérer les petits signes et indices qui façonnent la fiction : tout cela est un bel exercice où logique, réflexion, analyse littéraire, histoire de l’art et psychanalyse convergent. Mais on s’éloigne du sujet. Pour clore cette chronique en générosité, voici donc un divulgâcheage (par imagination) : Samwell Tarly sera le grand vainqueur de Game of Thrones