Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est islamisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est islamisme. Afficher tous les articles

vendredi 12 octobre 2018

La chronique du blédard : L’Arabe interdit

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 octobre 2018
Akram Belkaïd, Paris


Peut-on, en France (et plus qu’ailleurs) parler du monde arabe – car telle est son appellation même si cela hérisse nombre d’Algériens – sans passer par la case obligée de la dénonciation, des pleurs et des visions de Cassandre ? Peut-on évoquer une large étendue de terre aux populations multiples sans la circonscrire à une longue liste d’avanies et de complaintes ? Pour celui qui vit dans l’Hexagone et qui s’exprime devant un large public, par le biais de n’importe quel support, l’affaire n’est pas simple. C’est presque une mission impossible.

En 2011, dans la foulée du Printemps arabe, un élan d’optimisme et d’enthousiasme avait traversé colloques, périodiques, essais et romans. Enfin, quelque chose de positif. Enfin, une vision qui tranchait avec les lamentations ou les mises en garde alarmistes. Grâce aux manifestants de l’avenue Bourguiba ou de la place Tahrir on avait (re)découvert des femmes et des hommes, des individus engagés ou plus ou moins politisés. On donnait soudain de l’importance aux histoires personnelles et aux ambitions individuelles. Aux vies. Des espérances et des actions étaient décrites quels que soient les niveaux sociaux des concernés. On normalisait l’Arabe par rapport à ses pairs d’ailleurs, à commencer par les Occidentaux.

Mais on connaît la terrible suite. Guerres civiles, terrorisme, restauration dictatoriale, émergence de nouveaux pouvoirs militaristes, interventions occidentales… Pour résumer, on peut dire que la géopolitique a repris le dessus sur l’humain. Et dans ce chaos tel qu’il s’annonce et se décrit dans les journaux du matin, les clichés négatifs, les assertions essentialistes font la loi et impriment la cadence. L’habitant du sud et de l’est de la Méditerranée, surtout le mâle, est (re)vu comme une menace protéiforme. Il peut être migrant, terroriste, islamiste ou les trois à la fois cela sans compter les « tares » structurelles dont il serait porteur : misogyne, antisémite, prosélyte, anti-chrétien, etc. Quant aux femmes, elles ne sont et ne peuvent être que des victimes.

Dans ce qui est produit et offert au public occidental, il est rare qu’une œuvre déroge à ces postulats implicites, à ce cahier des charges qui ne dit pas son nom. Y déroger, c’est prendre le risque de l’incompréhension, de la mise à l’écart ou de l’anonymat. Et ce raisonnement vaut d’ailleurs pour tout ce qui touche à l’islam. Hors du cadre des « isme » (islamisme, salafisme, djihadisme, sunnisme, chiisme, etc.) point de salut. Il y a quelques années, j’ai croisé un jeune confrère d’origine marocaine. A l’époque, il réfléchissait à un nouveau sujet d’essai ayant décidé d’abandonner celui sur lequel il avait pourtant commencé à travailler. Il s’agissait de l’humour chez les musulmans et plus particulièrement dans le monde arabe. Un sujet aux multiples entrées. Que dit le Coran du rire ? du sourire ? Le Prophète riait-il ? Existe-t-il des hadiths où l’humour a sa place (la réponse est oui, semble-t-il). Comment naissent et circulent les blagues à l’encontre des religieux ou des dirigeants politiques ? Bref, un travail ouvert sur un thème rarement évoqué.

Oui, mais voilà, cela ne cadrait pas trop avec le référentiel habituel. A l’heure de Daech, un gars qui se pointe et qui dit vouloir expliquer la transgression populaire (pas celle des élites) par le rire dans l’Irak de Saddam Hussein ou dans l’Arabie saoudite des Saoud, ce n’est pas trop vendeur. Les Arabes (ou les musulmans), il est préférable d’en rire plutôt que de savoir pourquoi et comment ils rient. Tel est donc le problème. Remarquez, il y a bien une manière de contourner la difficulté : le point de départ pour toute audience, c’est la victime. Il faut mettre en avant la victime (et le coupable). Victime des siens, de sa famille, de son père, de sa mère, des islamistes, des dirigeants, des imams, des militaires, des enseignants. Qu’importe le thème, il doit mettre en jeu une victime punie pour ce qu’elle est ou, mieux encore, pour ce qu’elle fait. Si l’on peut adjoindre le mot « résistance » à celui de victime, alors c’est un boulevard qui s’ouvre.

Deux exemples concrets pour illustrer ce qui précède. En premier lieu, beaucoup de gens ont salué le fait que le livre d’Eric Zemmour a été dépassé dans le palmarès des meilleures ventes par le tome 4 de L’Arabe du Futur de Riad Sattouf. Dans un post sur les réseaux sociaux, j’ai expliqué que je ne voyais pas les raisons d’un tel enthousiasme. Outre le fait de régler ses comptes avec son syrien de père, Sattouf ne fait que donner corps à tous les clichés possibles concernant le monde arabe. Dans les trois premiers tomes (je n’ai pas encore lu le quatrième), aucun personnage qu’il croque ne rattrape l’autre. On croise des tarés, des antisémites, des sanguinaires, des gens violents et quelques victimes. Rien qui puisse perturber cet air du temps si pesant.

Deuxièmement, le dernier roman de Boualem Sansal. Lors d’une émission du Masque et la Plume sur France Inter, le journaliste Arnaud Viviant a clairement dit qu’il n’était pas convaincu par ce livre et par son message (en gros, l’Europe est menacée par l’islamisme : autrement dit, rien de nouveau…). La réaction de plusieurs autres chroniqueurs de l’émission qui, eux, défendaient le livre fut édifiante. Le débat ne porta pas sur la qualité littéraire du roman mais sur le fait que Sansal « résiste à l’islamisme dans son pays ». Quelques mois plus tôt, le même argument fut d’ailleurs asséné au même Arnaud Viviant qui, là aussi, faisait part de ses doutes à l’égard du dernier roman de Salim Bachi. La « résistance » est ainsi devenue le meilleur argument éditorial, la pierre angulaire de toute qualité littéraire…

Bien sûr, toute personne souhaitant expliquer que des gens normaux vivent de l’autre côté de la Méditerranée avec leurs attentes et leurs espérances « normales », pacifiques, peut toujours essayer de le faire. Mais dans le flot général de représentations négatives, non pas simplement des pouvoirs (ce qui est amplement justifié) mais des populations (ce qui ne l’est pas), cela ressemblera à une goutte d’eau perdue dans un océan de clichés aussi réducteurs qu’infamants.
_

dimanche 31 janvier 2016

La chronique du blédard : Mais où est passée la gauche arabe ?

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 janvier 2016
Akram Belkaïd, Paris
Les différents peuples qui vivent dans le monde arabe – et qui ne sont donc pas forcément arabes – sont-ils plus ou moins sensibles aux idées de gauche ? La question peut surprendre. On a l’habitude d’en poser une autre, celle qui consiste à se demander si ces peuples sont aptes à la démocratie, ou bien encore, s’ils préfèrent la stabilité autoritariste, pour ne pas dire dictatoriale, à la liberté incertaine (aventureuse, affirmeront certains).
 
J’ai abordé la question de l’exigence démocratique à plusieurs reprises, dans ces colonnes ou dans des ouvrages. Disons simplement que je ne souscris pas aux affirmations selon lesquels les peuples du monde arabe préfèrent le gourdin, à la fois protecteur et menaçant, du maître. Dans ce qui se déroule aujourd’hui comme drames et comme revers pour des transitions dont on attendait beaucoup en 2011, il y a aussi la volonté, in fine, de bouleverser un ordre ancien, liberticide et peu respectueux des droits les plus fondamentaux.
 
Mais revenons à la question concernant les peuples arabes et la gauche. Dans un contexte marqué par l’omniprésence politique des courants islamistes, et face à des régimes sclérosés, kleptocrates et brutaux, on cherche en vain la troisième voie. La question, récurrente, est de se demander où est passée la gauche. Où sont donc passées ces forces « progressistes » dont on parlait tant entre 1950 et 1990 ? Pourquoi sont-elles si peu présentes aujourd’hui ou, à défaut, si peu influentes ?
 
Pour beaucoup d’observateurs, la gauche arabe s’est embourgeoisée. Après avoir plus ou moins soutenu des régimes nationalistes qui l’ont tour à tour instrumentalisée et réprimée, elle a succombé aux ors du pouvoir et a peu à peu abandonné le terrain au profit des salons cossus où il était plus facile de refaire le monde. Cette explication mérite d’être retenue même si elle est incomplète et parfois même injuste. Des forces de gauche continuent d’activer, on pense notamment à la Tunisie, mais il est vrai que nombre de ses figures historiques ont du mal à reprendre l’initiative et à faire pièce à d’autres forces politiques plus dynamiques, comprendre les islamistes.
 
Mais la question concerne aussi l’évolution des élites. Dans les années 1970, il était naturel pour un étudiant arabe d’être plus ou moins proche des idées de gauche. Le fond de l’air était rouge, l’URSS existait encore, le monde était divisé en deux et l’anti-impérialisme agrégeait autour de lui nombre d’engagements. Las, en 2011, une étude du cabinet américain de relations publiques Edelman a mis en exergue une bien étrange évolution. Ce dernier a demandé à des « leaders d’opinion » du monde entier (chef d’entreprises, journalistes, universitaires connus) ce qu’ils pensaient de la fameuse phrase de l’économiste néolibéral Milton Friedman à propos de ce que l’on est en droit d’attendre d’une entreprise. « La responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits » a souvent répété celui qui a influencé les politiques de dérégulation et de libéralisation de l’économie apparues à partir des années 1980.
 
Le cabinet Edelman a établi un classement des pays où cette assertion était la plus soutenue. Et nombre de pays arabes figuraient dans la partie haute, les Emirats arabes unis arrivant même à la première place. En 2011 toujours, les observateurs notaient que les fameux blogueurs des révolutions arabes revendiquaient certes la liberté et la dignité pour leurs peuples mais qu’ils avaient souvent tendance à confondre allégrement démocratie et économie de marché oubliant par la même occasion les combats sociaux de leurs aînés ou la persistance de lutte de classes qu’il est de bon ton, aujourd’hui, de nier.
 
On a souvent décrit le monde arabe comme étant un ensemble hermétique aux idées portées par la globalisation. C’est une erreur. Ces idées se sont répandues à leur rythme et on les retrouve aujourd’hui chez nombre d’acteurs influents. Les gouvernements, par exemple, ont compris tout l’intérêt qu’il y a à reprendre la vulgate néolibérale, ne serait-ce que pour s’attirer quelques sympathies à Washington ou à Bruxelles. Mais cela vaut aussi pour les fameux « leaders d’opinion ». En Algérie, la fin constatée, même si elle n’est pas encore revendiquée en tant que principe politique, de la gratuité de l’éducation ou des soins ne choque guère. Une lecture régulière de la presse montre que des concepts comme le « moins d’Etat », « les privatisations » et, bien sûr, le fameux « marché » et la non moins fameuse exigence de « réduction des subventions » reviennent comme des leitmotivs.
 
Cela vaut aussi pour la Tunisie où des personnalités, jadis de gauche voire d’extrême-gauche, expliquent que la solution miracle pour le développement réside dans la généralisation des partenariats public-privé (PPP). On a beau leur rappeler que ces solutions ne marchent pas en Europe, qu’elles débouchent sur des gouffres financiers que les contribuables sont appelés à combler, rien n’y fait, on est moqué et l’on se fait traiter de nostalgique du dirigisme.
 
Le fait est que les « élites » du monde arabe ressemblent de plus en plus à celles des pays de l’ex-bloc de l’Est. La pensée « friedmanienne », en recul en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis, y est bien présente. Dans la perspective de futures transitions politiques – elles finiront bien par arriver y compris dans des pays comme la Libye, la Syrie ou l’Irak – cela constitue un autre motif d’inquiétude pour une région du monde qui mérite bien mieux que son sort actuel.
_

mardi 5 janvier 2016

La chronique du blédard : La barbe d’Omar

_
-->
Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 décembre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Voilà un livre à mettre en toutes les mains en ces temps difficiles et incertains (*). Cela se passe au milieu des années 1990. Omar Benlaala est un jeune parisien aux marges de la délinquance. Sa scolarité est un échec, il traîne avec ses amis du quartier et ne sait guère quoi faire de sa vie. Comme nombre d’entre eux, son avenir semble tout tracé : prison ou hôpital pour toxicomanes ou encore cimetière. Un jour, un ami lui propose de l’accompagner dans une mosquée des hauteurs de la capitale française. « Il y a du thé et des cacahuètes » lui dit-il en guise d’argument définitif. Omar est convaincu, il va suivre le mouvement.
 
Premier contact, donc, avec la mosquée. Et là, déjà, face aux gens agglutinés autour de la théière, une certaine fascination pour l’apparence : « sur une dizaines de convives, la moitié porte la barbe et l’habit ‘’musulman’’ - un mixte entre la tunique héritée de l’arrière-pays pakistanais et la robe de l’homme d’affaires saoudien : ça en jette bien plus que ma dégaine mille fois vue et revue. L’image de Satan Petit Cœur me vient immédiatement à l’esprit. Ce personnage de Dragon Ball – dessin animé culte pour ma génération – m’a ensorcelé au point de devenir l’une des causes de ma précoce déscolarisation ».
 
C’est d’ailleurs ce personnage qui va inspirer Omar quand il va commander « sa » tenue de bon croyant. Lui qui, quelques semaines plus tôt usait et abusait des substances interdites. Lui qui ne parle presque pas l’arabe, qui connaît à peine les premiers versets du Coran – il s’entraîne ferme pour mémoriser la Fatiha – le voilà paré de l’habit qui lui permet d’afficher sa réislamisation car c’est bien de cela qu’il s’agit. Autre extrait : « L’adaptation aux normes musulmanes de virilité se fait sans heurt : le turban vaut bien la casquette, et quel plaisir de glisser un bâton de khôl entre les paupières avant chaque promenade ! (…) Sur la route, regards stupéfaits et mines pantoises. Si, à l’heure où j’écris, les barbus en tenue traditionnelle sont légion à Ménilmontant, au début des années 1990, ils étaient aussi rares que la naissance d’une étoile dans le ciel de Paris. Moi, le boutonneux de service, je devenais celui dont on parle, que l’on regarde, et j’adore ça. Je teste, bien avant l’émergence des réseaux sociaux, l’effet pervers du commentaire. »
 
En lisant ces lignes, il est impossible de ne pas penser à toute cette jeunesse française de culture ou de confession musulmanes dont l’affirmation identitaire passe par l’habit. Qamis et barbes pour les uns, hidjab voire plus pour les unes. Il y a quelques jours, dans une station de métro située dans les beaux quartiers de l’ouest parisien, cinq ou six jeunes filles voilées sont montées dans la rame. Silence gêné, regards inquiets ou hostiles les ont accueillies. Une fausse indifférence, crispée, aussi. Elles en avaient conscience. Certaines en rajoutaient dans le bruit et l’agitation. D’autres faisaient mine de ne pas s’en émouvoir mais leurs regards en coin les trahissaient. « Ce ne sont que des adolescentes mais la plupart des gens ne le voient pas. Ils se persuadent d’autre chose », m’a dit le confrère qui m’accompagnait. Votant à la gauche de la gauche, islamophile et militant anticolonial de longue date, il m’a avoué qu’il a mis longtemps à accepter la vision quotidienne du voile. Je n’ai pas eu besoin qu’il me dise cela pour être convaincu que cette affaire est loin d’être terminée et que le hidjab – ne parlons même pas du reste – va continuer d’entretenir les (mauvaises) passions à l’image de ces pauvres types qui, à Paris, ont agressé Latifa Ibn Zyaten, la mère de l’une des victimes de Merah parce que, justement, elle porte le voile.
 
Omar Benlaala a continué son apprentissage religieux. Il a mémorisé de nombreuses sourates. Il a maîtrisé la langue arabe. Avec ses camarades prosélytes, il a sillonné la région parisienne, se déplaçant de mosquées en salles de prières. Puis, est venu le temps des voyages initiatiques à travers le monde. Le Pakistan, l’Inde… D’autres pays musulmans. Dans ce périple, Omar a eu de la chance. L’hydre djihadiste ne l’a pas capturé. Sa quête identitaire et religieuse l’a mené plus vers les champs de la spiritualité. Puis ce fut le retour à Paris et cette étrange combinaison : la barbe, toujours et encore, autrement dit la persistance d’un lien avec le religieux, et… la défonce sur les pistes de danse. On lit cela étonné. On relit. On se souvient des textes de Fanon ou de Werth à propos de la danse, de son caractère exutoire, de ce qu’elle dit des violences refoulées.
 
La quête d’Omar l’a conduit vers l’apaisement et une pratique spirituelle plus sereine. Tout cela est écrit avec talent et simplicité. Les mots choisis sont justes, l’humour y est souvent présent sans pour autant que l’auteur ne tombe dans le piège du style « wech-wech ». De temps à autre, des institutions publiques font appel à Omar Benlaala pour qu’il raconte son parcours aux jeunes des quartiers populaires. Il accepte de bon cœur, conscient des enjeux de notre époque. On lui souhaite bonne route, on attend de le lire encore – il recueille actuellement la parole et les souvenirs de ses parents immigrés algériens – et le seul conseil que l’on puisse se permettre de lui adresser est de se méfier des médias obnubilés par le djihadisme qui sévit en France, faune toujours à la recherche d’un « bon musulman » utilisable à souhait pour donner du crédit au discours islamophobe.
 
(*) La barbe, Omar Benlaala, Seuil, coll. Raconter la vie, 101 pages, 7,90 euros (voir aussi le site raconterlavie.fr).
_

mardi 20 août 2013

Ce vote démocratique dont ne voudront plus les islamistes

_
Nombre d'islamistes ont longtemps considéré que la démocratie et les processus électoraux qui en relèvent n'étaient pas licites. Pour eux, il était "haram" de voter puisque seule devait s'exprimer la loi divine à travers la Charia et les différents préceptes coraniques. Cette conviction n'a pas disparu et l'on peut d'ores et déjà parier qu'elle s'est même renforcée au regard des récents événements.

L'exemple des Frères musulmans d'Egypte est édifiant. A la chute de Moubarak, la Confrérie était divisée entre plusieurs tendances. La vieille garde, méfiante, assurait qu'il valait mieux se tenir à l'écart de ces troubles car, affirmait-elle de manière prémonitoire, cela retomberait fatalement sur elle. A l'inverse, et à quelques exceptions près, la jeune garde voulait prendre le train de la Révolution en marche et, au passage, faire oublier les hésitations des Frères à participer à la grande manifestation du 25 janvier 2011 réclamant le départ de Hosni Moubarak.

Plus de deux ans plus tard, l'actualité a donné raison aux sceptiques. Après un an à peine de mandat plus que controversé, le président Morsi a été débarqué et ses partisans sont allègrement massacrés. Pour nombre d'officiels égyptiens, le sort des dirigeants de la Confrérie ne peut se résumer qu'à deux options : la mort ou la prison. On est loin de l'euphorie de la victoire électorale de juin 2012...

L'une des conséquences de cette terrible tragédie égyptienne est que les mouvements islamistes savent aujourd'hui que la victoire électorale ne leur garantit rien et que tout peut être remis en cause. On imagine que ce raisonnement trotte dans la tête des militants et responsables d'Ennahdha en Tunisie. Si Morsi a été débarqué, si les Frères musulmans se font tirer comme des lapins sans que la communauté internationale ne réagisse autrement que par quelques larmes de crocodile, pourquoi le parti de Ghanouchi ne subirait-il pas le même sort ? On voit bien que cette hypothèse peut inciter les islamistes tunisiens à un durcissement de leur position. A une fuite en avant où toute concession, pourtant nécessaire pour apaiser le climat politique, serait vécue, par les militants d'Ennahdha mais aussi ses opposants, comme un aveu de faiblesse voire un signe de panique.

Il est encore trop tôt pour dire comment le monde arabe va évoluer mais une chose est certaine : il sera désormais difficile de convaincre les islamistes de participer pacifiquement à la vie politique. Pour eux, la démocratie électorale ne signifiera rien d'autre qu'un piège. Des sables mouvants destinés à les neutraliser avant des les éradiquer.

Cela va plaire aux "démocrates" qui conçoivent la vie politique de manière censitaire. Cela plaira à celles et ceux qui applaudissent sans vergogne aux tueries du Caire. Mieux, cela les rassure et leur offre quelques satisfactions dans leur manière égoïste et déshumanisée d'appréhender le monde et la vie de leur pays. Face à leur euphorie d'une rare obscénité, il est très difficile de leur expliquer que l'éradication par la force de l'islamisme est une chimère à laquelle ne peuvent croire que celles et ceux qui n'ont aucun sens politique, aucune connaissance de leur propre société. La bataille contre l'obscurantisme ne se gagne pas à coup de rafales d'armes automatiques. L'islamisme ne disparaîtra pas de nos sociétés et, tôt ou tard, il faudra revenir à la politique pour l'affronter. A moins que tout ce qui se passe aujourd'hui ne lui permette un jour de prendre le pouvoir. Par la force et, au nom de ses martyrs, sans volonté de le rendre un jour...
_

samedi 8 juin 2013

La chronique du blédard : Des islamistes, du pouvoir et du nécessaire contre-pouvoir

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 juin 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Les islamistes sont-ils capables de jouer le jeu de la démocratie et, plus encore, celui de l’alternance politique ? D’ailleurs, en ont-ils envie ou est-ce que les assurances qu’ils donnent ne sont qu’une façade trompeuse ? On le sait, ces questions ne datent pas d’hier. En Algérie, elles ont été (provisoirement ?) tranchées de façon radicale pour ne pas dire sanglante dans les années 1990. Aujourd’hui, l’actualité du monde arabe mais aussi de la Turquie les remettent à l’ordre du jour. De fait, l’actuelle fronde populaire contre le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, et, plus encore, la réaction brutale et arrogante de ce dernier (du moins durant les premiers jours de la contestation), oblige encore à s’interroger sur les buts à long terme de l’islamisme politique et de ses variantes dites socio-conservatrices.
 
Bien entendu, il ne s’agit pas de joindre sa voix à celles et ceux qui triomphent sur l’air du « on vous l’avait bien dit !». Pour les contempteurs de l’islamisme politique, ce qui se passe en Tunisie ou en Turquie, est la preuve directe de l’incompatibilité entre, d’un côté, les courants ayant pour but la mise en place d’une théocratie et, de l’autre, les principes universels de respect des libertés individuelles sans oublier, comme évoqué à plusieurs reprises dans ces colonnes, la garantie du droit aux droits pour tous. L’auteur de ces lignes n’a pas changé d’avis. La pire des solutions, celle qui mène tout droit à la guerre civile, est d’interdire le champ politique aux islamistes et de refuser le moindre contact avec eux. Pour autant, ce « dialoguisme » assumé, certes parfois de manière inconfortable quand l’actualité devient tragique, ne doit pas être synonyme de naïveté ou de complaisance.  
 
Il y a quelques années, Erdogan a déclaré que la démocratie est comparable à un bus qui doit bien s’arrêter quelque part. Par la suite, il a modéré son propos et n’a eu de cesse de répéter qu’il respecterait toujours les règles démocratiques et même le principe de laïcité tel qu’il a été légué par Atatürk. Le problème, c’est que l’on voit bien que son pouvoir s’est radicalisé au cours de ces dernières années et qu’il flotte sur Ankara un inquiétant air d’autoritarisme. L’emprise religieuse de l’AKP, le parti d’Erdogan, ne cesse de se resserrer sur la société, des journalistes sont emprisonnés pour avoir défié le pouvoir tandis que des intellectuels sont poursuivis pour des propos ou des écrits jugés blasphématoires.
 
Dans tout cela, il y a incontestablement une ivresse dans l’exercice du pouvoir personnel. Le constat est que, depuis qu’il est aux affaires, Erdogan en veut toujours plus pour lui-même et son parti. On doit d’abord se demander si cela est le fait d’un seul homme, que l’on dit malade et donc décidé à laisser sa marque dans l’histoire de son pays, ou si cela relève d’un processus intrinsèque à l’AKP et ses sympathisants. Les fortes réserves émises par le président Abdullah Gül sur les violences policières subies par les manifestants de la place Taksim démontrent toutefois qu’il faut se garder de mettre tous les islamistes turcs dans le même sac.
 
Erdogan n’a de cesse de rappeler sa double légitimité pour répondre aux critiques dont il fait l’objet. Il insiste ainsi sur les bonnes performances économiques de son pays depuis 2002 et adopte souvent la posture de celui qui ne cesse de sillonner le monde pour permettre aux entreprises turques, y compris les plus modestes, d’obtenir des marchés à l’étranger (c’était d’ailleurs le sens de sa récente visite au Maghreb). Mais il met surtout en avant la légitimité électorale de son gouvernement. « Nous avons été élus, nous avons un mandat du peuple, circulez, il n’y a rien à redire », tel est, pour schématiser, le propos du Premier ministre à l’adresse des contestataires. C’est d’ailleurs le même discours que tiennent nombre de dirigeants ou d’élus du parti tunisien Ennahdha en renvoyant aux résultats des élections d’octobre 2011 pour justifier leurs actes et paroles jusqu’à ce jour.
 
On l’aura compris, l’AKP comme Ennahdha posent le fameux problème de la « tyrannie de la majorité » face à la minorité (encore que personne n’est sûr aujourd’hui qu’Ennahdha représente toujours la majorité politique dans son pays, ce qui explique, entre autre, pourquoi les Tunisiens tardent à reprendre le chemin des urnes…). A-t-on le droit d’entreprendre tout ce que l’on veut quand on a été élu ? A cette question, Erdogan, comme tant d’autres responsables politiques dans le monde, répond de manière catégorique par l’affirmative. Que cela déplaise ou pas, il en a le droit. Par contre, ce qui pose problème, c’est l’absence de contre-pouvoir efficace. L’absence d’institutions solides capables de limiter la tyrannie des représentants de la majorité électorale.
 
On peut donc se demander si l’évolution du monde musulman, et plus encore du monde arabe, n’est pas freinée par le fait que les peuples sont peu sensibles, peu concernés et peu sensibilisés à la nécessité du contre-pouvoir quelle que soit la structure. Exiger la démocratie est devenue chose courante. La penser en termes de pouvoir et de contre-pouvoir institutionnel est loin de l’être. On peut réfléchir à des instruments tels que le « recall », dispositif qui permet de réorganiser des élections anticipées quand l’élu outrepasse ses prérogatives, ne donne pas satisfaction ou s’engage dans une réforme jugée trop dangereuse.
 
Mais, avant toute chose, c’est l’idée même de l’impérieuse nécessité du contre-pouvoir qu’il faut populariser dans nos pays. Non, le chef, quelle que soit sa couleur politique, ne doit pas décider de tout et il n’y a pas de « fakhamatouhou » qui tienne ! Non, le chef, qu’il soit président, général ou maire, n’est pas omniscient et il faut toujours veiller à ne pas lui donner tous les pouvoirs en organisant les possibilités légales et institutionnelles d’un recours pacifique de la part de ses contestataires éventuels. C’est l’une des pistes à explorer pour en finir avec la tentation récurrente du pouvoir absolu.
_

jeudi 19 juillet 2012

La chronique du blédard : Un roman égyptien

_

 Le Quotidien d'Oran, jeudi 19 juillet 2012
Akram Belkaïd, Paris


Est-il possible de parler du monde arabe sans tomber dans le piège du néo-orientalisme triomphant ? Peut-on appréhender l’avenir immédiat de cette région sans être influencé par les propos et les écrits d’une foule des politologues toujours prompts à essentialiser des peuples pourtant uniquement mus par la quête universelle du droit aux droits ? En clair, comment peut-on faire pour échapper au diktat de l’actualité vue par les médias, leur grille de lecture et leurs experts appointés ?

« C’est terrible. On ne parle plus que de salafistes et d’islamistes comme s’il n’y avait rien d’autre. Comme si les gens n’existaient pas, comme si les sociétés arabes ne devaient être réduites qu’à cette dualité » m’a ainsi fait remarquer l’universitaire tunisienne Kmar Bendana alors que nous participions tous deux à l’Université libre de la Méditerranée à Bruxelles. Ouvrons une parenthèse pour expliquer qu’il s’agit-là d’une manifestation annuelle qui rassemble de jeunes étudiants venus des quatre coins de l’espace méditerranéen et qui, signalons-le au passage, mériterait bien plus de financements et d’attention que les trop nombreuses fumisteries organisées autour du thème de l’euro-méditerranée. Fin de la parenthèse.

J’ai repensé aux propos de Kmar Bendana en terminant La faim, un roman de l’écrivain égyptien Mohamed el-Bisatie, publié en 2008 et traduit en langue française par Edwige Lambert (*). Dans un contexte où les médias imposent leur manière de voir et leurs raccourcis (expliquez-nous la situation en Syrie en deux minutes svp…), la littérature est d’un précieux secours. C’est elle qui est capable de raconter les choses autrement et de rendre compte avec nuance de l’état des sociétés arabes. C’est elle qui précède et annonce les mutations et les révolutions. C’est elle qui peut dire ce que nous autres journalistes sommes incapables de restituer avec finesse. Mais encore faut-il que cette littérature soit à la hauteur de ce que l’on attend d’elle, c'est-à-dire qu’elle soit indépendante du prêt à penser, voire du prêt à consommer. Quand ils ne sont pas de commande, le roman ou la nouvelle sont précieux parce qu’ils ne sont jamais binaires ou conformes aux schémas simplistes.

Dans les milieux francophones, où l’on regarde plus vers Paris que vers Beyrouth ou Le Caire (oublions Damas), la littérature d’expression arabe, souffre souvent d’un manque de considération quand elle n’est pas tout simplement dénigrée. Dans les classements plus ou moins officiels, elle est placée en seconde position derrière celle qui s’écrit en langue française ou parfois en langue anglaise. Certes, il y a quelques exceptions – comme celle de l’égyptien Alaa Aswany- mais, en règle générale, il est fréquent de voir cette production balayée de la main puisque ses auteurs écrivent dans une langue accusée d’archaïsme, comme si elle était responsable à elle seule des malheurs du monde arabe.

En réalité, comme le montre bien le roman d’El-Bisatie, cette littérature est d’une richesse insoupçonnée. Outre le talent de nombreux écrivains qui la façonnent et la font sans cesse évoluer, elle a pour attrait de s’adresser d’abord aux lecteurs du crû tout en prenant garde à ne jamais rompre les ponts avec l’universel (ce qui n’est pas le moindre des exploits). Et parce qu’elle n’est pas d’exportation, ou parce qu’elle n’ambitionne pas l’exportation, notamment vers l’Occident, cette littérature est, à bien y regarder, finalement plus libre et bien moins contrainte dans son expression (et cela malgré les diverses formes de censure et d’autocensure).

Lire Mohammed El-Bisatie est ainsi une autre manière de « comprendre » une Egypte intemporelle, qu’il s’agisse de celle d’avant la chute de Moubarak ou même de celle d’aujourd’hui. Dans La Faim, trois tableaux évoquent, sans emphase ni exotisme de pacotille, le quotidien d’une famille pauvre – presque misérable – d’un village égyptien. Il y a Zaghloul, le père, homme à l’esprit curieux mais incapable de travailler longtemps pour subvenir aux besoins de sa famille. Il y a aussi Sakina, sa femme, obsédée au quotidien par la nécessité de trouver de la nourriture. Enfin, il y a Zahir, le fils, au ventre vide lui aussi, qui erre dans le village en compagnie d’enfants bien mieux lotis que lui. Chacun d’eux va rencontrer un bienfaiteur qui leur permettra d’échapper à la faim mais pour quelques temps seulement. Car ainsi va la vie de cette famille égyptienne, incapable d’échapper à sa condition et toujours ramenée à l’impératif de survie.

Dans l’écrit d’El-Bisatie, il n’y a ni pathos, ni grandiloquence. Le roman est sec, d’une grande sobriété ce qui ne l’empêche pas d’être teinté d’humour. Sans grands discours ni grandes démonstrations, il aborde sans l’air d’y toucher des thèmes d’une actualité brûlante comme lorsque Zaghloul s’adresse à un cheikh, notable respecté du village, pour qu’il l’éclaire. Extrait : « Dieu a créé le monde et les gens et tout, et Il leur a ordonné de L’adorer. Et moi je me dis : puisqu’Il a créé tout ça, qu’est-ce qu’Il en a à faire d’être adoré ? Mais si les gens ne L’adorent pas, Il se met en colère et les menace des pires châtiments (…) Si le Tout-Puissant  veut qu’ils L’adorent, Il devrait apparaître sous n’importe quelle forme et leur dire : ‘c’est moi qui vous ai créés, alors adorez-moi !’ Et personne pourrait dire non ! ». Des propos qui vaudront à Zaghloul d’échapper de peu à un lynchage…

La Faim, est un roman qu’on ne lâche pas avant la dernière page. Il n’y est question ni de Frères musulmans (du moins pas de manière évidente), ni de salafistes mais, dans le même temps, tout y est sans que l’on puisse savoir comment, sans que l’on puisse séparer précisément ce qui nous parle de l’Egypte et ce qui nous parle de la famille de Zaghloul. C’est là, la puissance de la littérature. De la bonne littérature.

(*) Actes Sud, 125 pages, 17 euros.


N.B : Mohamed El-Bisatie est décédé le samedi 14 juillet 2012. Pour en savoir plus sur cet écrivain : Al-Ahram Hebdo
_

vendredi 9 décembre 2011

De l'islamisme et du Printemps arabe

_

Il est étonnant de voir des gens s'étonner (s'affoler ? s'indigner ?) de la victoire des islamistes aux élections (Egypte, Tunisie, Maroc, demain la Libye). Tout cela était prévisible. L'islamisme n'a pas disparu parce qu'il n'a pas été visible lors des premiers temps des révolutions arabes

Extrait d'Etre Arabe Aujourd'hui, page 147 :

« Tergiverser ou louvoyer avec l’islamisme en croyant qu’il finira pas disparaître de sa belle mort politique et idéologique au profit d’une démocratie apaisée et sécularisée risque d’apporter de cruelles désillusions. En réalité, comme me l’a dit un soufi irakien, ‘rien ne se fera en dehors de l’islam’. Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit nullement d’un slogan islamiste mais, à l’inverse, l’expression de la conviction qu’il faudra tôt ou tard, pour qu’une démocratie juste s’installe et perdure, que les musulmans acceptent de s’investir dans une nouvelle exégèse des textes coraniques par le biais d’une renaissance de la pensée islamique ».

_