Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 21 juin 2019

La chronique du blédard : Une bien triste leçon égyptienne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 juin 2019
Akram Belkaïd, Paris

Mardi 18 juin, les étudiants algériens, admirables de persévérance et d’opiniâtreté, ont une nouvelle fois défilé en revendiquant pour leur pays un régime civil et non militaire. Nombre d’entre eux avaient certainement à l’esprit ce qui vient de se passer en Égypte avec la mort, en plein tribunal, de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi. Pour mémoire, cette figure des Frères musulmans était en détention depuis juillet 2013, date à laquelle il fut destitué par le chef de l’armée, le général – futur maréchal et président - Abdel Fattah Al-Sissi.

On peut faire nombre de reproches à Morsi pour ce qui fut son unique année de présidence (2012-2013) – notamment une propension certaine à l’autoritarisme - mais il faut tout de même rappeler qu’il a d’abord été le premier président civil librement élu de l’histoire de l’Égypte indépendante. En ce sens, ce qui lui est arrivé symbolise parfaitement l’enlisement de son pays mais aussi, de manière plus globale, du monde arabe. Car qu’est devenue l’Égypte depuis sa destitution et son emprisonnement dans des conditions dénoncées par nombre d’organisations internationales de défense des droits humains ? Ce fut aussi le cas en mars 2018 lorsque des parlementaires britanniques, pourtant peu suspects de sympathie pour l’islamisme politique, relevèrent que sa détention relevait «  de la torture ou du traitement cruel, inhumain ou dégradant. » Et ne parlons pas du fait qu’il n’était pas convenablement soigné ce qui permet à ses partisans de dire aujourd’hui qu’il a été tué à petit feu.

Mais revenons à la question initialement posée. Qu’est devenue l’Égypte depuis la chute de Morsi ? La réponse est simple. Le régime politique qui dirige ce pays n’est pas autoritaire ou autoritariste. C’est bien pire que cela. C’est une dictature violente comme en témoigne la mort par balles, en août 2013, de centaines de partisans de Mohamed Morsi, tous abattus alors qu’ils protestaient sur une place publique du Caire contre sa destitution. L’Égypte, ce sont des dizaines de milliers d’arrestations, des dizaines de condamnation à mort, des procès iniques qui ne durent parfois que quelques minutes. Mohamed Morsi, lui-même, comparaissait devant les juges en étant placé dans une pièce de verre totalement étanche sur le plan acoustique afin de lui interdire de faire entendre sa voix.

L’Égypte d’aujourd’hui, c’est le silence des opposants, quelle que soit leur orientation politique. Ce sont des chercheurs et des journalistes étrangers qui peinent à faire leur travail et qui subissent nombre de pressions. C’est une presse muselée qui évite d’aborder tous les sujets qui fâchent, nationaux ou régionaux, sauf s’il s’agit de relayer la parole officielle. Mais l’Égypte d’aujourd’hui, c’est surtout la défaite des espérances de 2011. Depuis avril dernier, le pays dispose d’une Constitution révisée qui ouvre la voie au maintien au pouvoir du président Sissi jusqu’en 2030, autrement dit une quasi-présidence à vie.

Le « tout sauf les islamistes » a beaucoup contribué à renforcer la position du président égyptien notamment vis-à-vis de l’étranger. Ses parrains saoudiens et émiratis lui sont grés d’avoir stoppé puis inversé la dynamique révolutionnaire née en janvier 2011 sur la place Tahrir du Caire. Les capitales occidentales lui vendent des armes et célèbrent un homme pragmatique qui ne cherche pas à remettre en cause le statu quo au Proche-Orient. Le maréchal-président Sissi est  donc l’exemple parfait pour qui estime que seul un homme fort, de préférence un militaire, doit diriger un pays arabe. Qu’importe l’État de droit, qu’importe la démocratie, pourvu que l’ordre règne, fut-il brutal.

Tout cela se paiera. En Égypte mais aussi ailleurs. Un pays de plus de quatre-vingt millions d’habitants ne peut être durablement géré avec le gourdin et la peur. C’est d’autant plus vrai que l’économie égyptienne est sous perfusion et que Le Caire en est réduit à tendre la main vers ses riches sponsors du Golfe et à accepter les « conseils » du Fonds monétaire international (FMI). Tôt ou tard, les mêmes causes qui provoquèrent la révolte de 2011 seront à l’origine de nouvelles explosions populaires avec leurs cortèges de répression et de drames sanglants.

Tout cela pour dire que l’idée de l’homme providentiel au service de la patrie est l’un des plus gros mensonges politiques qui brouillent les jugements. C’est une vision archaïque du monde, une réminiscence de périodes féodales que l’on aimerait effacées à jamais. Un homme seul ne peut faire le bonheur de son peuple et de son pays. Pour paraphraser un chanteur célèbre, le général Sissi a rappliqué en sauveur de la République et de l’ordre moral, puis, avec la complicité active ou passive des élites, il a confisqué le pouvoir.

Tout cela doit demeurer à l’esprit des Algériennes et des Algériens. Celles et ceux qui pensent qu’il faut un homme fort pour diriger le pays doivent se rappeler que l’on disait déjà ça pour vanter la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un premier mandat présidentiel en 1999 (on connaît la suite…). De même, l’armée, institution pyramidale et ultra-hiérarchisée, ne peut constituer un acteur politique neutre. Et il ne suffit pas de proclamer qu’elle qu’elle doit être la garante de la démocratie et de l’État de droit. Il faut nous expliquer comment sachant que ce n’est pas sa mission puisque sa tâche principale est la défense du pays. L’actualité algérienne est telle que l’on reviendra certainement sur ce point important.
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vendredi 12 octobre 2018

La chronique du blédard : L’Arabe interdit

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 octobre 2018
Akram Belkaïd, Paris


Peut-on, en France (et plus qu’ailleurs) parler du monde arabe – car telle est son appellation même si cela hérisse nombre d’Algériens – sans passer par la case obligée de la dénonciation, des pleurs et des visions de Cassandre ? Peut-on évoquer une large étendue de terre aux populations multiples sans la circonscrire à une longue liste d’avanies et de complaintes ? Pour celui qui vit dans l’Hexagone et qui s’exprime devant un large public, par le biais de n’importe quel support, l’affaire n’est pas simple. C’est presque une mission impossible.

En 2011, dans la foulée du Printemps arabe, un élan d’optimisme et d’enthousiasme avait traversé colloques, périodiques, essais et romans. Enfin, quelque chose de positif. Enfin, une vision qui tranchait avec les lamentations ou les mises en garde alarmistes. Grâce aux manifestants de l’avenue Bourguiba ou de la place Tahrir on avait (re)découvert des femmes et des hommes, des individus engagés ou plus ou moins politisés. On donnait soudain de l’importance aux histoires personnelles et aux ambitions individuelles. Aux vies. Des espérances et des actions étaient décrites quels que soient les niveaux sociaux des concernés. On normalisait l’Arabe par rapport à ses pairs d’ailleurs, à commencer par les Occidentaux.

Mais on connaît la terrible suite. Guerres civiles, terrorisme, restauration dictatoriale, émergence de nouveaux pouvoirs militaristes, interventions occidentales… Pour résumer, on peut dire que la géopolitique a repris le dessus sur l’humain. Et dans ce chaos tel qu’il s’annonce et se décrit dans les journaux du matin, les clichés négatifs, les assertions essentialistes font la loi et impriment la cadence. L’habitant du sud et de l’est de la Méditerranée, surtout le mâle, est (re)vu comme une menace protéiforme. Il peut être migrant, terroriste, islamiste ou les trois à la fois cela sans compter les « tares » structurelles dont il serait porteur : misogyne, antisémite, prosélyte, anti-chrétien, etc. Quant aux femmes, elles ne sont et ne peuvent être que des victimes.

Dans ce qui est produit et offert au public occidental, il est rare qu’une œuvre déroge à ces postulats implicites, à ce cahier des charges qui ne dit pas son nom. Y déroger, c’est prendre le risque de l’incompréhension, de la mise à l’écart ou de l’anonymat. Et ce raisonnement vaut d’ailleurs pour tout ce qui touche à l’islam. Hors du cadre des « isme » (islamisme, salafisme, djihadisme, sunnisme, chiisme, etc.) point de salut. Il y a quelques années, j’ai croisé un jeune confrère d’origine marocaine. A l’époque, il réfléchissait à un nouveau sujet d’essai ayant décidé d’abandonner celui sur lequel il avait pourtant commencé à travailler. Il s’agissait de l’humour chez les musulmans et plus particulièrement dans le monde arabe. Un sujet aux multiples entrées. Que dit le Coran du rire ? du sourire ? Le Prophète riait-il ? Existe-t-il des hadiths où l’humour a sa place (la réponse est oui, semble-t-il). Comment naissent et circulent les blagues à l’encontre des religieux ou des dirigeants politiques ? Bref, un travail ouvert sur un thème rarement évoqué.

Oui, mais voilà, cela ne cadrait pas trop avec le référentiel habituel. A l’heure de Daech, un gars qui se pointe et qui dit vouloir expliquer la transgression populaire (pas celle des élites) par le rire dans l’Irak de Saddam Hussein ou dans l’Arabie saoudite des Saoud, ce n’est pas trop vendeur. Les Arabes (ou les musulmans), il est préférable d’en rire plutôt que de savoir pourquoi et comment ils rient. Tel est donc le problème. Remarquez, il y a bien une manière de contourner la difficulté : le point de départ pour toute audience, c’est la victime. Il faut mettre en avant la victime (et le coupable). Victime des siens, de sa famille, de son père, de sa mère, des islamistes, des dirigeants, des imams, des militaires, des enseignants. Qu’importe le thème, il doit mettre en jeu une victime punie pour ce qu’elle est ou, mieux encore, pour ce qu’elle fait. Si l’on peut adjoindre le mot « résistance » à celui de victime, alors c’est un boulevard qui s’ouvre.

Deux exemples concrets pour illustrer ce qui précède. En premier lieu, beaucoup de gens ont salué le fait que le livre d’Eric Zemmour a été dépassé dans le palmarès des meilleures ventes par le tome 4 de L’Arabe du Futur de Riad Sattouf. Dans un post sur les réseaux sociaux, j’ai expliqué que je ne voyais pas les raisons d’un tel enthousiasme. Outre le fait de régler ses comptes avec son syrien de père, Sattouf ne fait que donner corps à tous les clichés possibles concernant le monde arabe. Dans les trois premiers tomes (je n’ai pas encore lu le quatrième), aucun personnage qu’il croque ne rattrape l’autre. On croise des tarés, des antisémites, des sanguinaires, des gens violents et quelques victimes. Rien qui puisse perturber cet air du temps si pesant.

Deuxièmement, le dernier roman de Boualem Sansal. Lors d’une émission du Masque et la Plume sur France Inter, le journaliste Arnaud Viviant a clairement dit qu’il n’était pas convaincu par ce livre et par son message (en gros, l’Europe est menacée par l’islamisme : autrement dit, rien de nouveau…). La réaction de plusieurs autres chroniqueurs de l’émission qui, eux, défendaient le livre fut édifiante. Le débat ne porta pas sur la qualité littéraire du roman mais sur le fait que Sansal « résiste à l’islamisme dans son pays ». Quelques mois plus tôt, le même argument fut d’ailleurs asséné au même Arnaud Viviant qui, là aussi, faisait part de ses doutes à l’égard du dernier roman de Salim Bachi. La « résistance » est ainsi devenue le meilleur argument éditorial, la pierre angulaire de toute qualité littéraire…

Bien sûr, toute personne souhaitant expliquer que des gens normaux vivent de l’autre côté de la Méditerranée avec leurs attentes et leurs espérances « normales », pacifiques, peut toujours essayer de le faire. Mais dans le flot général de représentations négatives, non pas simplement des pouvoirs (ce qui est amplement justifié) mais des populations (ce qui ne l’est pas), cela ressemblera à une goutte d’eau perdue dans un océan de clichés aussi réducteurs qu’infamants.
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jeudi 25 janvier 2018

Editorial, Manière de Voir Palestine : Duplicité arabe, impasse palestinienne

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Akram Belkaïd et Olivier Pironet
Manière de Voir
Février - Mars 2018


LLa décision, le 6 décembre 2017, du président américain Donald Trump de reconnaître Jérusalem en tant que capitale d’Israël n’a pas simplement remis en cause un statu quo en vigueur depuis plusieurs décennies à propos du statut de la Ville sainte. Elle a aussi souligné la duplicité de nombre de gouvernements arabes. Certes, aucun d’entre eux n’a manqué de voter en faveur de la résolution de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui a (implicitement) condamné l’initiative américaine. De même, la Ligue arabe envisageait de demander à l’ONU la reconnaissance internationale d’un État palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale. Mais, au-delà d’un effet d’affichage, principalement destiné à leurs opinions publiques, Washington a bien pris note de l’absence d’autres manifestations concrètes de la réprobation des régimes arabes.

La suite est à lire ici : Duplicité arabe, impasse palestinienne


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samedi 7 janvier 2017

La chronique du blédard : Dans l’attente de Trump

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 janvier 2017
Akram Belkaïd, Paris

Dans deux semaines, lors de « l’Inauguration day » à Washington, Donald Trump prononcera après sa prestation de serment, son « adresse à la nation ». C’est un moment formel, symbolique, mais aussi très important parce que le quarante-cinquième président américain est attendu sur de nombreux dossiers. Bien sûr, les propos tenus lors de ce rendez-vous sont souvent consensuels et destinés à faire oublier les turbulences et les affrontements de la campagne électorale. Mais, à ne pas en douter, il y a aura tout de même quelques indications sur les premières mesures diplomatiques qui seront prises par la nouvelle administration.

Dans le monde arabe, Trump est attendu sur trois dossiers majeurs. Le premier concerne la question palestinienne. On le sait, le locataire de la Maison-Blanche a nommé un proche du Likoud comme ambassadeur et annoncé surtout qu’il transfèrera l’ambassade américaine en Israël de Tel Aviv à Jérusalem. Rappelons que cela fait déjà plus de dix ans que le Congrès a voté (à une très grande majorité) un tel transfert. Comme l’ont fait ses prédécesseurs Clinton et Bush, et comme il le fait depuis 2009, Barack Obama a néanmoins signé le document qui, au nom de la « protection de l’intérêt national américain », empêche ce déplacement pour les six mois à venir. Cela renvoie l’éventuel changement d’emplacement de l’ambassade à juin prochain. A ce moment-là, Donald Trump pourra donc décider de ne pas s’opposer à ce transfert. Quelle sera alors la réaction des Palestiniens et du reste du monde arabe ?

Pour les premiers, toutes les hypothèses sont permises à commencer par une nouvelle intifada. Démunie, affaiblie sur le plan politique, l’Autorité palestinienne a quant à elle, faute d’arguments et de leviers d’influence, laissé planer la menace d’une rupture de ses relations avec Israël et la remise en cause même de la reconnaissance de l’Etat hébreu. Dans un contexte où les Israéliens se préparent à faire passer une nouvelle loi sur la colonisation – ce qui en dit long sur l’impact de la récente résolution des Nations Unies sur les intentions du gouvernement Netanyahou -, cette question de l’ambassade américaine en Israël est susceptible de provoquer une grave crise entre Israéliens et Palestiniens. Quant au monde arabe, il ne faut rien en attendre. Une réunion de la Ligue arabe sera décidée mais, et les Palestiniens le savent bien, aucune action d’envergure ne sera entreprise d’autant que certains membres de la Ligue sont aujourd’hui les alliés objectifs d’Israël.

En effet, et c’est l’un des autres points sur lequel Trump est attendu, les monarchies du Golfe, puisque c’est d’elles qu’il s’agit, ne cachent pas leur désarroi quant aux intentions du président américain. Certes, ce dernier a laissé entendre qu’il était partisan d’une ligne dure à l’encontre de l’Iran. Une position qui ravit les dirigeants israéliens et qui aurait pu rassurer l’Arabie saoudite et ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe (GCC). Mais, dans le même temps, plusieurs articles de presse publiés aux Etats-Unis laissent entendre que Trump accorderait une oreille attentive aux recommandations de nombreux lobbies, dont celui du pétrole, qui ne veulent absolument pas être exclus du marché iranien. A Riad on s’inquiète ainsi du fait que le président élu a déclaré à plusieurs reprises vouloir « renégocier » l’accord conclu avec Téhéran sur la question du nucléaire. Pour les monarchies du Golfe, ce n’est pas de renégociation dont il devrait être question mais de remise en cause voire d’annulation pure et simple. Et leur inquiétude est d’autant plus grande que, par ailleurs, Trump a déclaré à plusieurs reprises que l’Amérique ne payera pas indéfiniment pour leur sécurité. On voit mal les Etats Unis retirer leurs troupes de la région mais on peut s’attendre à ce qu’ils exigent plus de contreparties…

Pour ce qui concerne le troisième point, les relations entre Washington et Téhéran vont aussi avoir leur impact sur le dossier syrien tout en étant conditionnées par la volonté de Trump de trouver un terrain d’entente avec la Russie de Vladimir Poutine. L’équation est pour le moins compliquée. Sur la Syrie, on sent bien que la nouvelle administration américaine sera tentée de laisser définitivement le champ libre à la Russie et donc à Assad. Mais l’Iran reste un sujet possible de tensions entre Moscou et Washington. Souvenons-nous que la réémergence de la Russie dans le domaine des relations internationales a été permise, entre autre, par la question des négociations sur le nucléaire iranien. Autrement dit, on voit mal comment Trump pourra à la fois contenter Israël sur l’Iran et garder de bonnes relations avec Moscou.

Il sera aussi intéressant de voir comment Trump va réagir face aux pressions des néoconservateurs qui le poussent à reprendre pied au Proche-Orient, notamment en Syrie. Comment va-t-il aussi mener la lutte contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) ? Sur ce dossier, ses déclarations d’intention sont peu claires et contradictoires. Va-t-il inciter Moscou à intervenir en Irak, notamment dans la bataille de Mossoul ? Va-t-il exiger des pays de la région, notamment les monarchies du Golfe et la Turquie, qu’elles s’investissent plus dans la guerre contre l’OEI ? Toutes ces questions restent posées. En attendant les réponses, il ne faut pas oublier les conséquences possibles de « l’inattendu ». En effet, le début d’une présidence américaine voit souvent arriver des événements imprévisibles, du moins a priori, et dont les conséquences façonnent le mandat à venir. Avec un homme aussi imprévisible que Trump à la Maison Blanche, cela ne rassure guère…

PS : Trump ou pas, que cela ne nous empêche pas de souhaiter une bonne et heureuse année 2017 aux lecteurs de cette chronique.
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vendredi 24 juin 2016

La chronique du blédard : Complot, vous avez dit complot ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il y a un an, j’ai publié un article traitant de l’extrême popularité de la théorie du complot dans le monde arabe (1). Grâce ou à cause des réseaux sociaux et de nombreux sites de partage, ce papier vit encore sa vie et alimente régulièrement les discussions. Il provoque aussi nombre de messages destinés à son auteur, messages, il faut le dire, qui sont en majorité critiques voire virulents (c’est normal, on écrit rarement à un journaliste pour lui dire qu’on a apprécié ses lignes).

Remettons le couvert. Le fait est que les théories du complot foisonnent dans le monde arabe, région dans laquelle j’inclus le Maghreb – et cela pour diverses raisons notamment culturelles et linguistiques (et certainement pas ethniques) et cela au risque de déplaire à celles et ceux qui ont l’impression de découvrir la lune en usant et abusant de l’expression « monde dit arabe ». Donc, le monde arabe et le complot… Une révolution ? C’est un complot. Un pont qui s’effondre quelque part ? Idem. Une épidémie ? Kif-kif. Souvent, le propos accusateur mêle forces occultes, gouvernement secret du monde, la CIA, le Qatar et, bien sûr, les Juifs qui, à en croire radio-mouâmara (radio-complot pour les non arabophones), passeraient leur temps à comploter contre le monde musulman.

Commençons par trois points fondamentaux. Dénoncer ces théories ne signifie pas qu’il n’existe pas de complots, qu’il n’y en a pas eu ou qu’il n’y en aura pas. De nombreux événements historiques sont le résultat de manipulations et de stratégies de déstabilisation élaborées à l’avance comme ce fut le cas avec le coup d’Etat contre le Premier ministre iranien Mossadegh en 1953 ou avec tous les pronunciamientos d’Amérique du sud. Dans les années 1960, quand les Etats Unis déclarent que leur marine a été attaquée par une vedette nord-vietnamienne et décident de répliquer, ce n’est rien d’autre qu’une machination destinée, cela ne sera admis officiellement que quarante ans plus tard, à déclencher une guerre.

Second point : il n’est pas difficile de comprendre que le monde est une somme d’intérêts divergents et conflictuels. Les Etats ont leurs propres intérêts et les défendent âprement, du moins quand ils sont bien dirigés, ce qui est loin d’être le cas partout, surtout concernant le monde dit « dit arabe ». Les Etats eux-mêmes ne sont pas monolithiques et leurs actions sont la résultante d’affrontements souterrains entre plusieurs tendances et lobbies. Par exemple, il est naïf de penser que les fabricants d’armes n’ont pas leur mot à dire quant à la manière dont les diplomaties occidentales mènent leurs politiques au Moyen-Orient.

Troisième point, et c’est le dernier, il est une règle qu’il faut toujours se répéter y compris (surtout ?) quand on est journaliste. Tous les Etats, autrement dit leurs représentants, mentent (on peut étendre cette affirmation aux entreprises voire aux grandes organisations internationales). Ils ne mentent pas toujours, mais ils mentent de temps à autre et c’est cette part de non-vérité qui alimente la machine à fantasmes. Ils mentent par omission, par volonté de cacher des vérités dérangeantes, pour ne pas affoler l’opinion publique ou bien, quand il s’agit d’élus, pour ne pas être contraints à se présenter une nouvelle fois devant les électeurs.

Cette immense bataille d’intérêt, ces mensonges ne cessent jamais mais cela ne peut tout expliquer. Surtout, cela ne peut exonérer les dirigeants de tel ou tel pays arabe de leur incapacité à bien gérer leur pays. Certes, si la théorie du complot est aussi populaire de Rabat à Mascate, c’est parce qu’il y a un passif historique lié aux dépeçages coloniaux. Quand, dans la mémoire collective, on sait que le sort de son peuple et de sa terre natale a été décidé par d’autres, parfois à l’aide d’une carte, d’une règle et d’un crayon, on en garde une certaine manière de voir la marche du monde. Mais cela ne peut excuser tel ministre égyptien qui affirme que c’est à cause d’un complot du Mossad que les requins pullulent aux abords de la station balnéaire de Sharm el-Sheikh…

Affirmer que tout ce qui se passe dans nos pays, à commencer par l’Algérie, est le résultat d’un complot est une belle manière de se déresponsabiliser. La faute des autres… Quoiqu’il arrive, c’est la CIA, le Sdec, le deuxième bureau, De Gaulle ou l’OAS… Encore une fois, il ne s’agit pas d’être naïf. Batailles d’intérêts, il y a. Quand, dans les années 1980, les institutions financières internationales agissent pour dissuader l’Algérie de développer son réseau ferroviaire, c’est parce qu’elles entendent faire en sorte que ce pays importe plus de véhicules et sous-traite à des entreprises étrangères, notamment occidentales, la construction d’autoroutes. Etait-ce un complot ? Non, juste une bagarre d’intérêts perdue par l’Algérie parce que ses responsables de l’époque n’ont pu ou n’ont pas voulu voir ce qu’il en était.

La violence à laquelle l’Algérie a été confrontée à partir des années 1990 n’était pas le résultat d’un complot mais la conséquence d’une gabegie sans nom et de problèmes politiques, économiques et sociaux endogènes. Que des intérêts étrangers aient essayé de tirer profit de ce chaos, voire de l’entretenir, c’est possible. Mais il s’agit là d’opportunisme « normal » et non pas de complot. Quand le peuple syrien, accablé par des décennies de peurs sous la dynastie des Assad, s’est soulevé en 2011, ce n’était pas parce que tel ou tel service secret « l’a actionné ». Qu’ensuite, le bourbier syrien se soit transformé en guerres par procuration n’est qu’une suite, hélas, logique.

Autrement dit, la question n’est finalement pas de savoir s’il y a ou non machination mais de faire en sorte que d’éventuels complots n’aboutissent jamais. Comment ? Non pas en maintenant le pays dans la terreur et l’absence de libertés mais en favorisant, au contraire, l’émergence d’une société ouverte, pluraliste et capable elle-même de générer les contre-pouvoirs nécessaires pour contrer les tendances naturelles des Etats à l’autoritarisme (mais aussi pour soutenir ces Etats quand ils sont soumis à une déstabilisation). Dans ce genre de contexte, où chacun est responsable de ce qu’il fait et où il dispose d’un minimum de moyens pour agir, se refugier derrière l’existence de prétendus complots pour excuser son incompétence ou son impuissance ne sera plus possible.







samedi 17 janvier 2015

Passage sur Les Matins de France Culture, jeudi 15 janvier 2015

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Alors que l’Observatoire syrien des droits de l’homme a annoncé le 1er janvier qu’en 2014 plus de 76 000 personnes ont trouvé la mort en Syrie, cette guerre sera-t-elle sans fin ? Quels sont les rapports de force sur le terrain entre les acteurs du conflit ? Les attentats en France vont-ils faire changer la stratégie militaire de la communauté internationale en Syrie ? Et le combat international contre l’Etat Islamique va-t-il profiter à Bachar-El-Assad ?
Bassma Kodmani et Akram Belkaïd Maïwenn Guiziou © Radio France
A ces questions, nos trois invités vont tenter de trouver des réponses. Nous recevons aujourd’hui Bassma Kodmani, politologue, directrice de l'Initiative Arabe de Réforme et membre fondatrice du Conseil national syrien qu’elle a quitté en août 2012. Elle a écrit plusieurs ouvrages sur le monde arabe comme Abattre les murs. Les Arabes et leurs craintes aux Éditions Liana Lévi en 2008 ou encore dirigé Les Etats arabes face à la contestation islamiste, ouvrage qui est sorti en 1997 chez Armand Colin. Est également présente Valérie Crova, reporter au service étranger de la rédaction de France Culture. Elle revient d’Alep en Syrie. Ainsi que Akram Belkaid, journaliste et essayiste. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont Etre arabe aujourd'hui publié chez Carnets Nord en 2011 et plus récemment Retours en Algérie : des retrouvailles émouvantes avec l'Algérie d'aujourd'hui paru en 2013 chez le même éditeur.

Pour écouter l'émission :

http://www.franceculture.fr/emission-les-matins-a-l%E2%80%99occasion-du-premier-forum-international-organise-par-l%E2%80%99institut-du-monde-ara

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vendredi 1 août 2014

Tu me dis, tu me dis, mais, toi qui ne dis mot, tu n'es rien d'autre que le complice des assassins

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Tu me dis Syrie... T'ai-je attendu pour maudire Assad, sa clique et ses ennemis qui ne valent guère mieux que lui ?
Tu me dis Libye... T'ai-je attendu pour m'inquiéter de ce qui s'y passe ?
Tu me dis Irak... T'ai-je attendu pour soupirer et me mordre au sang quand je pense au sort de ce pays et de son peuple ?
Tu me dis Liban, Soudan,... T'ai-je attendu pour m'indigner et espérer mieux pour le monde arabe ?
Tu me dis, tu me dis...
Mais quand moi, je dis Gaza, tu ne dis plus rien ou alors tu me parles du Hamas.
Alors, dis moi, pourquoi ne condamnes-tu pas ton Bibi aux mains sanguinolentes ?
Non, pas de circonvolutions, pas de phrases soit disant mesurées.
De toi, j'exige une condamnation directe d'Israël pour ce qui est commis à Gaza. Pour la saloperie infligée aux Palestiniens.
Allons ! Un peu de courage. Trêve de duplicité !
Tu me dis, tu me dis...
En fait, tu me dis pour ne rien dire sur l'essentiel.
Et, en cela, toi qui ne dis mot, tu n'es rien d'autre que le complice des assassins.
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vendredi 25 juillet 2014

Commentaire trollesque et (presque) burlesque

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Voici un commentaire reçu à propos de la chronique de cette semaine. Comprenne qui pourra (on appréciera à sa juste valeur l'expression "parangon socioculturel".)

"le monde arabe n´a aucune existence physique sinon dans l´esprit tenu d´une vision ethnocentriste d´occidentalistes.
 
ce qui n´empêche absolument pas que tout ce charabia soit repris en cœur par des "arabes" bon teint friands d´assimilation.
 
tenter de faire un amalgame entre des populations caractérisées par une grande diversité sociale et culturelle relève de la tromperie.
 
sous couvert d´un idiome partagé, d´une religion commune, de traits de caractères partagés, voire d´une "race" unique pourquoi pas ?
 
non vraiment tout ceci relève d´une imposture intellectuelle que seuls des experts en tromperie peuvent instituer en parangon socioculturel.
 
les arabes manifestent à Barbes, les arabes sont antisémites, les arabes sont comme ci, comme ça et vous savez madame ce sont des menteurs et voleurs...
 
bon naturellement tout ce qui précède ne concerne aucunement les habitants de la Tunisie qui comme chacun sait sont en dehors du flacon tout en y étant à l´intérieur !
 
quant à la sempiternelle dévalorisation des "arabes", M. Franz (sic) Fanon, docteur de son état, en a fait une analyse extrêmement élaborée dans le complexe du colonisé."
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jeudi 24 juillet 2014

La chronique du blédard : Gaza : mais que font les Arabes ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 juillet 2014
Akram Belkaïd, Paris

Commentant l’un de mes articles concernant le massacre commis par Israël à Gaza, un ami m’a écrit les mots suivants : « C’est à désespérer du monde arabe ! Il devient le trou noir de l’humanité. La Tunisie mise à part. Que retenir de ces cinquante dernières années arabes ? De l’Atlantique jusqu’au Golfe ? Rien, le vide abyssal. Peut être juste un prix Nobel de littérature et quelques écrivains ». Il est vrai que dans la tornade d’indignations et de colères à l’égard des crimes commis par l’Etat hébreu, l’incapacité du monde arabe à peser sur cette dramatique situation est systématiquement relevée et critiquée.

« Mais que fait le monde arabe ? » est donc la question posée et elle mérite réflexion. De façon générale, on sait que les opinions publiques ont à cœur le sort des Palestiniens et, quoiqu’en dise une certaine propagande distillée par les milieux occidentaux pro-israéliens, cette solidarité est réelle et dépasse même les clivages politiques et religieux. Pendant longtemps, les partisans d’Israël ont essayé de faire croire qu’elle était manipulée par les pouvoirs avec cette phrase mainte fois entendue : « les dictateurs arabes expliquent à leurs peuples qu’il ne saurait y avoir de démocratie chez eux tant que la Palestine ne sera pas libérée ».

Concernant certains pays comme l’Irak de Saddam Hussein, la Syrie d’Assad père et, à un degré moindre l’Egypte de Nasser, cette affirmation se vérifiait. Par contre, elle devait être fortement nuancée pour le reste du monde arabe et, de toutes les façons, elle ne veut plus rien dire aujourd’hui. Désormais, les agendas locaux passent devant le reste. Cela ne signifie pas que la Palestine et les Palestiniens sont oubliés, loin de là. Leur sort est un sujet constant d’indignation et d’échauffement des esprits. C’est aussi un motif réel de détestation d’un Occident accusé, à raison quand il s’agit de ses gouvernements, de prendre systématiquement le parti d’Israël et de pratiquer un relativisme d’essence coloniale quant à l’effroyable bilan humain (et civil) des bombardements israéliens.

Ces derniers temps, j’ai lu beaucoup de bêtises ahurissantes quant à la nature de la solidarité à l’égard de Palestiniens. Bien sûr, il est évident que ce qui se passe à Gaza est l’occasion idéale pour que les judéophobes s’en donnent à cœur joie ou que les islamistes essaient d’imposer leur vision conflictuo-religieuse du monde. Mais cela n’est rien, cela est peu, face à ce que tout être humain – quelles que soient ses convictions politiques et ses croyances - peut ressentir quand un peuple, enfermé dans une prison délabrée à ciel ouvert, se fait massacrer car tel est le verbe que l’on doit employer.

On l’aura compris, la nouvelle manière de décrédibiliser la solidarité à l’égard des Palestiniens est d’affirmer qu’elle relève finalement d’un racisme ethnico-religieux. Pourtant, comme l’a bien rappelé l’économiste algérien El Mouhoub Mouhoud, ce qui se passe à Gaza ou en Cisjordanie est surtout un problème colonial comparable à ce qui s’est déroulé au Vietnam, en Afrique du sud ou même en Algérie. Quand des Chiliens ou des Boliviens dénoncent le sort des Palestiniens ils font écho à la même colère des Algériens ou des Marocains face à une situation de « hoggra » qui n’a que trop duré. Hier, les humbles, les petits de ce monde et autres damnés de la terre se reconnaissaient dans le sort d’un juif du ghetto de Varsovie. Aujourd’hui, hélas, c’est dans celui d’un habitant de Gaza.

Il reste maintenant à se poser la question suivante : que veulent les opinions publiques arabes ? Qu’attendent-elles concrètement de leurs pouvoirs vis-à-vis de ce drame ? La réalité, c’est que tout le monde a compris que ces pouvoirs sont impuissants. La Ligue arabe est une blague, un machin inutile que personne ou presque n’écoute. On le sait, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’unité politique arabe. Rivaux, jaloux les uns des autres, unis dans le même mépris qu’ils affichent pour leurs peuples, les dirigeants arabes n’ont aucune envie de s’engager dans une guerre contre Israël. D’ailleurs, et à quelques exceptions près, notamment celle du Hezbollah libanais et de la galaxie djihadiste, la rhétorique guerrière du type « prenons les armes pour aller libérer Jérusalem » ne prend plus.

Alors, à défaut de faire la guerre, qu’attendent les Arabes de leurs dirigeants ? La réponse est simple. Ils aimeraient qu’ils soient à la hauteur de la situation. Qu’ils fassent en sorte que les Etats qu’ils dirigent pèsent de tout leur poids dans cette crise ne serait-ce que pour amener l’Occident à adopter une position plus équilibrée. En théorie, la chose est possible notamment grâce à l’usage de l’arme économique. Nous ne sommes plus en 1973 où le nord industrialisé était le seul fournisseur du sud et où l’embargo et le boycottage ont échoué. Le monde aujourd’hui est multipolaire. Des alliances peuvent se nouer avec les pays émergents. L’échiquier est vaste et le mouvement est possible. Par exemple, comment, en 2014, peut-on (et c’est le cas de l’Algérie) faire du business avec une multinationale présente dans les colonies en Cisjordanie alors que des alternatives existent ? De même, les institutions internationales sont un champ de bataille où le rapport de force est permanent. Tu veux ma voix ? Ok, mais à condition que tu fasses pression sur Israël… C’est une question d’ingénierie et de mobilisation diplomatiques.

Mais encore faudrait-il en avoir les moyens et, surtout la volonté. Car, avec Gaza, les Arabes redécouvrent de nouveau, comme dans un cauchemar sans fin, que leurs dirigeants sont tenus. Au-delà des discours à deux sous sur les souverainetés nationales, chacun comprend, de l’Atlantique jusqu’au Golfe, qu’aucune capitale arabe n’a les moyens de bouger sans se faire taper sur les doigts. La raison en est simple : l’illégitimité des pouvoirs politiques et, tout aussi important, leur corruption. Les dirigeants arabes ne peuvent rien faire de concret pour Gaza parce qu’ils ont trop besoin de ceux sur lesquels ils devraient faire pression. Si les Palestiniens tombent par centaines, c’est parce que le monde arabe est le vassal politique de ceux qu’il devrait influencer. On entend souvent dire qu’Israël est la seule démocratie (pour les seuls Israéliens) de la région Mena (Moyen-Orient et Afrique du nord). Mais on oublie de préciser que l’état hébreu tire un grand profit stratégique et diplomatique de l’absence de démocratie chez ses voisins…
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