Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 13 janvier 2017

La chronique du blédard : L’hôte du Chenoua

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 janvier 2017
Akram Belkaïd, Paris

Pour commencer, il y a le souvenir des rires et des courses. Des enfants partout, aussi nombreux, peut-être plus nombreux, que les adultes. Des cousins, des copains, des amis. Plaisanteries, chamailleries, premiers chagrins d’amour. Certains se voient encore aujourd’hui, d’autres ont pris des chemins différents. Les souvenirs, eux, restent. Revenons à cette belle maison au pied de la montagne et des forêts de pins. Ce n’est pas encore l’heure du repas mais le méchoui qui cuit sous la braise affole toutes les papilles. C’est l’été, le temps des vacances et du bonheur. Le vrai. Celui qui va avec l’insouciance, la chaleur à l’heure de la sieste et l’omniprésence de la mer. Ce matin, les uns ont dormi après une longue veillée sous les étoiles. Les autres, sont allés nager très tôt à la crique, petite anse aux galets râpeux où un promontoire rocheux invite à des plongeons plus ou moins téméraires dans des eaux où les algues effraient les habitués des bancs de sable de Tipasa ou Zeralda. Attention aux murènes les garçons, ne mettez pas la main dans les trous de rochers…

La table se prépare. Les adultes seront à la fête. Les enfants ne perdent pas de temps et partent à l’assaut. Ne rien rater, ne rien laisser passer, prélever sa dime. Aujourd’hui méchoui d’agneau, demain poisson, merguez et brochettes le surlendemain. Avec un peu de chance, les nageurs du matin auront ramené assez d’oursins. Un coupe-pain pour les trancher en deux, un chouia de citron, une bonne mie chaude et l’affaire est vite réglée. Un sort aussi rapide est fait aux sardines grillées ou une la méchouïa made in Tunisia. Allégresse méditerranéenne, rigolades algériennes, moments uniques, hors du temps, des problèmes divers et des soucis d’approvisionnement. Les enfants, donc. Happer, manger mais impossible de tirer au flanc. Hé, toi, où tu vas comme ça ? Allez, prends ça, jamais les mains vides. « Jamais les mains vides », expression conservée et transmise aux nouvelles générations élevées loin du soleil éclatant et de l’écume grège.

Les invités sont nombreux. « Invités » ? Le terme ne convient pas. Il est trop formel. Trop guindé. Parlons plutôt de convives. En maillots, en shorts ou robes légères. Les pieds sont souvent nus, les peaux bronzées, encore salée. Ça parle, ça tchatche, ça anecdotise, ça repasse les vieilles histoires du lycée de Ben Aknoun, futur El Mokrani. Les souvenirs de Ténès, l’UST, le basket, « choufni Moh », feinte du regard et panier. Ça parle un peu politique, mais pas trop. C’est une époque où la gangue s’est refermée. On ne sort pas du pays sans autorisation mais on se dit encore que les choses s’amélioreront. Ce n’est pas le moment de s’interroger sur ce que veut vraiment l’austère colonel. On attendra d’être moins nombreux, à l’heure du café et pousse-café d’après la sieste. En attendant, il faut que ce méchoui cuise enfin.

Au centre de tout, il y a celui que les enfants appellent « Tonton Boubou », les adultes « Boubou », ses amis diront aussi Abdelkader voire Si Abdelkader. Cet homme, ancien membre à part entière du cinq entrant de l’UST durant les année Cinquante, a toujours pratiqué la porte ouverte, ou plus exactement, le portail ouvert. Chez lui, on vient d’Alger, de Miliana, de Koléa ou du sud de la France. S’il y a à manger pour vingt, il y en aura pour trente. Zid koursi, encore un tabouret, une table pliante, un plateau. L’hôte est généreux, il n’a que faire des petits calculs. En maillot ou en short, attentif à tout, le torse ruisselant de sueur, il veille avec le fidèle Djillali au bon ordre des choses. Un problème ? Une chaise branlante ? Un banc qui oscille ? Les outils sortent vite de la remise.

Il y a des gens qui personnifient l’hospitalité et d’autre pas. Il est question ici de cette hospitalité telle qu’elle s’entendait dans les pays du Sud. Celle dont la table des lois stipule que l’on peut arriver et repartir à sa guise. Que celui qui vient pour le couvert, et parfois pour le gite, est lui-même un hôte et que l’on serait bien mesquin de ne rien partager avec lui. Impossible de fixer des horaires d’arrivée ou de départ contrairement à ce que certaines méchantes blagues racontent en Algérie à propos des habitants de Blida. Bien sûr, cette générosité conviviale implique nombre de désagréments.  Dans le lot des présents, se glissent quelques inévitables pique-assiettes, des gens qui, une fois rentrés chez eux, oublieront tout et ne renverront, s’ils sont sollicités en retour, que quelques miettes dérisoires.

Il y a un plaisir à donner et à accueillir. L’hospitalité procure une joie qui dépasse les déconvenues. Quoi de mieux qu’un hourra des affamés ou qu’une communion autour d’une table. Bien sûr, on est « envahi », on connaît peu la solitude et la tranquillité, du moins à la belle saison. Mais il y a cette satisfaction d’avoir pu offrir de soi et même, ce qui est peut-être normal pour un directeur de collège, de pratiquer l’éducation silencieuse. Une éducation au partage. L’enfant qu’était alors l’auteur de ces lignes a souvent observé en silence, de loin, cet hôte du Chenoua. Toujours heureux de rendre heureux, et suffisamment fort pour passer outre les déconvenues et les comportements inconvenants. L’intéressé surprenait parfois le regard scrutateur et souriait en retour, demandant s’il manquait quelque chose, si l’on avait bien mangé ou proposant de participer à une pêche aux oursins le lendemain. Il s’en allait ensuite vers celles et ceux qui s’installaient pour un rami aux enchères ou une bonne vieille crapette. Le soir commençait à tomber. En contrebas, la mer affichait ses promesses du lendemain et l’enfant entrevoyait alors une vérité absolue : les maisons ouvertes ne peuvent qu’appeler le bonheur.

Cette chronique est dédiée à la mémoire de Si Abdelkader Bourahla.
Nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous revenons.

Ténès, 1952

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mardi 18 novembre 2014

La chronique du blédard : L’Europe abandonne les migrants en Méditerranée

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Laisser les migrants mourir en les abandonnant à leur triste sort en  Méditerranée, c’est la décision passée presque inaperçue que vient de prendre l’Union européenne (UE). Bien sûr, cela n’a pas été formulé ainsi et la Commission de Bruxelles s’empressera de démentir avec force indignations pareille affirmation dont la brutalité est pourtant assumée par le présent chroniqueur. Bien sûr aussi, il y a quelques nuances à introduire dans le propos liminaire de ce texte mais il n’empêche. Les hommes, les femmes et les enfants qui s’embarquent, ou s’apprêtent à le faire, sur des coques de noix à destination des côtes italiennes ou espagnoles risquent bien plus d’y laisser la vie qu’au cours des mois qui ont précédé.

Souvenons-nous du terrible début de l’automne 2013 où plus de quatre cent migrants sont morts noyés au large des îles de Malte et de Lampedusa. Face à l’émotion provoquée par ce terrible drame, le gouvernement italien a décidé alors de mettre en place l’opération « Mare Nostrum » dont le but était d’assurer le sauvetage en mer des candidats à l’émigration en Europe. Soutenus par des moyens de reconnaissance aérienne, les navires italiens furent habilités à s’approcher des eaux territoriales libyennes pour se porter au secours de celles et ceux que les passeurs des réseaux mafieux n’avaient eu aucun scrupule à faire monter dans des rafiots vermoulus. A l’époque, déjà, cette initiative avait été critiquée par les organisations humanitaires qui lui reprochaient son manque de moyens. Que dire aujourd’hui ?

Car depuis le 1er novembre, « Mare Nostrum » a officiellement été arrêtée par l’Italie et remplacée par le dispositif « Triton », du nom, ironie morbide, de ce dieu qui avait le pouvoir de calmer les tempêtes. Cette nouvelle opération est gérée par l’Union européenne par le biais de Frontex, l’organisme qui assure la surveillance des frontières extérieures de l’UE. En clair, le sort des migrants en Méditerranée n’est plus une question humanitaire mais bien sécuritaire. Autrement dit, l’Europe se portera désormais au secours de celles et ceux qui se noieront dans ses eaux mais pas au-delà. Elle ne recherchera pas activement les migrants dans les eaux internationales pour se porter à leur secours mais se contentera de surveiller ses frontières maritimes notamment celles où les passages d’embarcations de clandestins sont les plus fréquents.

Selon le gouvernement italien, « Mare Nostrum » a coûté 114 millions d’euros soit près de 9 millions d’euros par mois. Le budget alloué à « Triton » ne dépassera pas quant à lui 2,9 millions d’euros mensuels soit le tiers de ce qui était précédemment mobilisé. Mécanique, le constat fait froid dans le dos : moins de moyens cela signifie forcément bien plus de morts qu’auparavant. Faudra-t-il une nouvelle catastrophe pour que les Européens reconsidèrent leur décision ? Ce n’est absolument pas sûr. De nombreuses chancelleries ont fait pression sur l’Italie pour que l’opération « Mare Nostrum » soit arrêtée car étant considérée comme une facilitation de l’émigration clandestine en Europe. Ainsi, pour l’Allemagne, ce dispositif a encouragé les passeurs à multiplier les expéditions y compris les plus risquées, ces criminels se disant que, de toutes les façons, les Européens se porteraient systématiquement au secours des embarcations qu’elles soient ou non en détresse.

Dans le contexte politique européen marqué par la montée en puissance des partis xénophobes et populistes, l’abandon de « Mare Nostrum » n’est pas une surprise. C’est même une concession de taille faite à celles et ceux qui ne se privent plus pour réclamer que les harragas soient abandonnés à leur sort ou, pire encore, que leurs bateaux soient coulés (et eux avec) par les marines européennes. Pour l’heure, l’UE et ses membres affirment qu’ils continueront de respecter les obligations du droit maritime ainsi que les conventions internationales concernant les demandeurs d’asile. Mais en diminuant ses moyens et en reléguant l’action humanitaire au profit du sécuritaire, on peut dire que l’Europe compte finalement sur la Méditerranée pour diminuer le flot de migrants clandestins qu’elle est obligée d’accueillir sur son sol.

Mais, demanderont certains, « que faire d’autre puisqu’on ne peut accueillir toute la misère de l’Afrique et du Proche-Orient réunis » ? A l’heure où même le Maghreb connaît une inquiétante flambée xénophobe qui vise les migrants subsahariens (mais aussi les réfugiés libyens ou syriens), il y a urgence à rappeler les principes les plus élémentaires qui fondent l’Humanité. Le fait est que l’être humain doit assistance à son prochain, quelles que soient sa nationalité, sa religion ou ses orientations sexuelles. On le sait, le problème de la pauvreté en Afrique ou celui de l’instabilité politique au Machrek ne peuvent être réglés que dans la durée (et à condition qu’il existe une volonté politique globale ce qui, hélas, est loin d’être le cas). Cela signifie que le phénomène des migrants en Méditerranée ne va pas disparaître de sitôt cela d’autant plus que l’Europe éprouve une étrange réticence à s’attaquer aux mafias internationales qui tirent profit de l’immigration clandestine. En attendant que les choses aillent mieux – cela finira bien par arriver - l’urgence commande donc à la fraternité. Dans un contexte global où tout semble se détraquer, où l’actualité quotidienne n’est que sombres nuées, l’heure doit être à l’accueil et au partage. Par temps de tempêtes, quand il y en a pour cent, il en a aussi pour mille.
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samedi 6 septembre 2014

La chronique du blédard : All inclusive (suite)

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 28 août 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il est des chroniques qui provoquent plus de réactions que d’autres et le plus étonnant dans l’affaire c’est qu’il n’y a pas de règle précise permettant de le prévoir à l’avance (sauf à parler de l’identité algérienne ou encore à décrire ce qui se passe durant une journée de forte affluence dans les consulats d’Algérie en France…). Ainsi, le texte concernant la bataille des transats dans les centres touristiques a-t-il beaucoup inspiré les lecteurs à commencer par une très susceptible consœur franco-allemande qui m’a indiqué revendiquer le droit de « réserver ses transats » (à l’allemande) mais aussi « de râler » (à la française). Autre information qui m’est parvenue, celle concernant un éminent universitaire, qui serait passé maître dans l’art de disposer, dès l’aube, ses serviettes sur une plage du Lavandou - là où, d’ailleurs, Carla et Nicolas ont passé leurs vacances. On comprendra que, par charité musulmane, je me dispense de fournir le nom de cet expert.

J’ai aussi reçu ce témoignage d’un ami et confrère toujours prompt à évoquer l’Algérie des années 1970. « C’était à Tipaza Matarès (un complexe touristique bâti par l’architecte Fernand Pouillon). Les gens préféraient la piscine à la plage, pourtant superbe. Il y a avait aussi une bataille pour réserver les transats mais là, pas question de juste poser une serviette. La place était ‘tenue’ par des gamins tombant de sommeil jusqu’à ce que les parents viennent prendre le relais ». Et de préciser, qu’à l’époque, les Algériennes se baignaient en maillot, une ou deux pièces, et que le spectacle grotesque (le terme est du présent chroniqueur) des burkinis et autres toiles noires amphibies n’était pas de mise.

Un lecteur me signale aussi que l’écrivain David Lodge a abordé cette question dans son roman Thérapie (1). La scène se déroule dans une plage des Canaries et voici ce que raconte l’une des protagonistes de cette quête existentialiste des plus hilarantes et dont je recommande vivement la lecture : « Nous avons décidé de passer notre première matinée à flemmarder près de la piscine. Mais quand nous sommes descendus, il ne restait pas une chaise longue ni un parasol de libre (…) Tout d’un coup la colère m’a prise contre les gens qui s’étaient réservés des lits de plage en y déposant leurs affaires avant d’aller prendre leur petit-déjeuner. J’ai suggéré à Lawrence (le principal personnage, ndc) que nous allions réquisitionner une paire de ces lits de plage inoccupés, mais il ne voulait pas. Les hommes sont d’une lâcheté pour ces choses-là ! Alors je m’en suis chargée toute seule. Il y avait deux lits de plage côte à côte sous un palmier, avec des serviettes pliées, alors j’ai simplement transféré l’une des serviettes d’un lit à l’autre et je me suis installée à l’aise. Une vingtaine de minutes plus tard, une femme est arrivée et elle s’est mise à fulminer, mais j’ai fait semblant de dormir et au bout d’un moment elle a ramassé les deux serviettes et elle est partie, alors Lawrence s’est ramené pas trop fier et il a pris l’autre lit de plage. »

De manière plus sérieuse, un expert tunisien m’a transmis le commentaire suivant : « La situation (créée en Turquie par la formule du ‘all inclusive’ et donc du tourisme de masse, ndc) est semblable en Tunisie et dans les autres pays qui ont été obligés de l’adopter. Cette formule, économiquement douteuse et sourdement stérile, il ne suffit pas de la déplorer mais de la dénoncer vigoureusement, c’est ce que je m’efforce de faire ». Il est vrai que, de toutes les grandes destinations touristiques, la Méditerranée, notamment au sud et à l’est, a de plus en plus de mal à digérer les conséquences négatives de ce rush estival. Il y a bien sûr les dégâts environnementaux qui sont importants en raison notamment de la très mauvaise gestion des déchets et du gaspillage des ressources hydrauliques mais il y aussi le fait que la fameuse, et fumeuse, expression de « deal gagnant-gagnant » ne s’applique guère. En effet, le « all inclusive » signifie que la plus grosse part de la valeur ajoutée reste détenue par les opérateurs européens tandis que le pays d’accueil doit se contenter de quelques miettes. Pire, avec la crise et la baisse du pouvoir d’achat, le touriste estime qu’il a suffisamment payé et il limite donc ses dépenses sur place (quand il n’estime pas que piller l’hôtel où il est descendu lui revient de droit…).

Il fut un temps où le tourisme de masse était présenté comme une activité nécessaire au développement des rives sud et est de la Méditerranée. Ce paradigme a encore la vie dure alors que de nouvelles approches font jour à commencer par le développement d’un « tourisme responsable et durable » basé sur le rejet des grands complexes et par une proximité plus importante avec la population du pays visité. Le Maroc et, de manière plus modeste, la Tunisie se sont déjà engagés dans cette voie. Gites, chambres chez l’habitant, hôtels écologiques, tout cela existe déjà et l’Algérie pourrait fortement s’en inspirer. Et dans ce genre d’endroit, une chose est certaine : pas besoin de se lever aux aurores pour réserver un transat…

 
(1) Payot et Rivages, 1998.
(2) Lire à ce sujet la note du chercheur Maxime Weigert intitulée « Renouveler le tourisme euro-méditerranéen, le grand chantier » (disponible sur www.ipemed.coop)
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