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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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lundi 4 octobre 2021

La chronique du blédard : Un jour, peut-être (hommage aux harragas)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 septembre 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Un jour, peut-être, il y aura en divers endroits du littoral algérien des monuments sobres et modestes qui rendront hommage aux âmes englouties par les flots. Le passant s’arrêtera et, contemplant la Méditerranée, il pensera avec émotion à ces femmes, à ces enfants et à ces hommes, Algériens ou autres, qui ont perdu la vie en tentant de quitter leur pays pour gagner l’Espagne ou l’Italie puis un quelconque point d’Europe. Les embruns dénoueront alors sa poitrine et il pleurera en silence sur ces anonymes qui rêvaient, non pas du paradis, mais juste d’un enfer plus supportable que leur quotidien.

 

Un jour, peut-être, un président prononcera un long discours où il s’excusera au nom de la république de tant de mépris pour celles et ceux qui ont décidé de défier la mort en embarquant dans des rafiots surchargés. Il dira que le silence à leur égard ; le silence à l’égard des corps repêchés et de ceux qui ne furent jamais retrouvés ; le silence vis-à-vis de ceux qui ont disparu en Libye et que leurs familles cherchent encore ; ce silence à l’égard des interpellés sur les plages par les carabiniers ou la Guardia civil qui signifiait « gardez-les, vous nous rendrez service », ce silence, donc, ce président bien élu en dira l’acte d’accusation et prononcera une phrase dédiée à la postérité : « comment avons-nous pu accepter que nos enfants meurent ainsi ? »

 

Un jour, peut-être, cet exode continu sera désigné selon sa juste nature : une tragédie nationale. Un échec national. Avec ou sans visa, partir est un échec. Et quand le départ est encouragé car l’on ne sait pas quoi faire de vous ; parce qu’en réalité, on vous pousse à partir, parce que l’on est incapable de vous offrir une économie qui fonctionne et qui crée des emplois, un système de santé qui soigne et une société qui aide et apaise plutôt que de de sermonner, alors ce départ est bien plus que cela. Il s’agit d’un gaspillage humain. D’un nettoyage. Ou, osons ce mot, d’un sacrifice.

 

Un jour, peut-être, un économiste en mal de calculs singuliers se penchera sur cette interrogation : que vaut la vie d’une Algérienne ou d’un Algérien ? A combien de barils d’or noir peut-on l’évaluer ? A combien de mètres cube de gaz naturel peut-on la comparer ? Combien coûte la vie d’un noyé en Méditerranée ? Certains disent que celles et ceux qui partent sont sans instruction, sans diplômes, qu’ils fuient parce que leur vie au pays est un échec. Nous savons tous que c’est faux. Qui se souvient de cet octogénaire, plus vieux à l’époque que Bouteflika alors président, qui fut intercepté dans un botti au large d’Annaba ? Avoir vécu sous la colonisation, avoir connu l’indépendance et décider tout de même de quitter son pays : cela se passe de commentaire. 

 

Un jour, peut-être, on cessera de dire de ces gamins qui partent qu’ils sont des enfants gâtés, qu’ils ne veulent pas travailler, qu’ils rêvent à la facilité et à de gros salaires en devises fortes. C’est un beau discours pour se donner bonne conscience. C’est toujours la faute de l’autre, et surtout, de la victime. 

 

Un jour, peut-être, on prendra la mesure de l’héroïsme de ces êtres humains que l’on affuble aujourd’hui de tant de mots honteux : harragas, migrants, clandestins, illégaux… Il faut du courage pour partir de chez soi. Il faut du courage pour traverser le désert puis la mer. Il faut du courage pour partir « là-bas » en sachant très bien ce qui vous y attend. Le temps, l’époque, ne sont plus aux mirages et aux fantasmes. Internet et les témoignages de ceux qui ont réussi à fendre les frontières sont là pour tout dire. Les camps de rétention, la traque policière, les logements glauques, les petits travaux, la délinquance qui tente, les réseaux criminels ravis par l’existence de viviers humains où ils peuvent puiser et qui se renouvellent sans cesse. Ceux qui partent savent mais, pour eux, il n’y a plus de choix possible.

 

Un jour, peut-être, les Européens seront moins égoïstes et comprendront que fermer les frontières, user et abuser des visas n’est pas la solution. Que donner la possibilité aux gens d’aller et de venir est la meilleure approche. Le visa crée la traversée illégale, le clandestin et le travailleur au noir. La circulation facilitée crée des norias, des gens qui vont et viennent mais qui, in fine, restent dans leur pays. Mais une condition majeure suspend ce raisonnement : que ce pays ne soit pas à la dérive. Qu’il ne soit pas une punition au quotidien.

 

Un jour, peut-être, la Méditerranée, mer nourricière et berceau de civilisations ne sera plus cet immense mouroir qu’elle est aujourd’hui. La pauvreté, les guerres, les dictatures et les régimes d’exception ne seront plus la marque infamante de l’Afrique. Il est permis de rêver. Il est permis de l’espérer. 

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jeudi 22 octobre 2020

La chronique du blédard : Harragas

Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er octobre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Dans les rues de Paris, on les reconnaît aisément. Ils ont le visage hâlé, le corps sec, les cheveux coupés courts et les joues creusées. Tous ont un petit sac à dos et portent des vêtements estivaux qui trahissent leur arrivée récente sur le sol européen. Pour se donner une contenance, pour essayer de ne pas attirer l’attention, ils surjouent leur détachement, se meuvent en ignorant le regard des autres, essayent de dégager une dureté qui n’est rien d’autre qu’une tentative de protection contre tout ce qui les entoure et peut leur paraître hostile. Ils n’ont pas l’aisance tranquille des clandestins arrivés depuis plus longtemps et qui ont fini par « comprendre » la capitale française.

 

Cet été, j’en ai rencontré quelques-uns Place d’Italie, dormant de jour dans les petits espaces verts non loin de la mairie. La plupart venaient de l’ouest de l’Algérie. Difficile de parler avec eux, d’avoir des informations. A peine ont-ils concédé être passés par l’Espagne puis être remonté vers le nord (1). Certains de leurs compagnons de galère se sont arrêtés à Barcelone, d’autres ont poursuivi leur chemin. Paris, destination finale ? Pas sûr. L’un d’eux consent à me parler de la Suède où vivrait un parent parti dans les années 1980 et jamais revenu au pays.

 

Le Hirak ? La situation politique au pays ? Cela ne les intéresse pas. Cela ne les intéresse plus. Ils ont donné, marché, manifesté mais, insistent-ils, rien n’a changé. On en a marre, est la phrase qui revient souvent, celle qui explique tout, qui dit tout. Quand on les interroge sur la traversée de la Méditerranée, les visages se ferment un peu. Une épreuve, la peur de chavirer pour ceux, nombreux, qui ne savent pas nager, la crainte pour les enfants présents – car il y en avait, car il y en a de plus en plus -, et, bien entendu, la hantise d’être intercepté par la marine algérienne ou par les garde-côtes espagnols.

 

Ces derniers jours, les harragas algériens semblent encore plus nombreux dans les rues de Paris. Ils vont par petits groupes de trois ou quatre, oreille vissée au téléphone portable. Appeler le pays ? Donner des nouvelles ? Ou se rencarder pour un plan permettant de continuer le périple, de trouver un logement ou un travail ? Ils ont quelques pistes mais on se dit que tout cela est bien fragile. Et on réalise surtout qu’ils n’attendent rien de leurs compatriotes déjà installés. Disons les choses telles qu’elles sont : au sein des multiples communautés d’origine algérienne, il n’y a rien ou presque de prévu pour les accueillir ou les aider. A chacun sa peine et son fardeau. Ce que les anciens ont vécu (clandestinité, longues démarches à la préfecture, etc.), les nouveaux doivent le vivre aussi. La règle est implicite et connue de tous.

 

Bien sûr, il y a des associations d’aide aux sans-papiers, des gens qui se mobilisent pour distribuer de la nourriture dans ces campements sordides que l’on voit sous les ponts ou le long du boulevard périphérique, mais force est de constater que l’une des plus importantes communauté d’origine étrangère est incapable de s’organiser pour venir en aide à des enfants qui arrivent dans un état d’épuisement moral et physique évident. Peur d’enfreindre la loi ? Égoïsme ? Refus d’être assimilé à ceux que la voix politico-médiatique dominante assimile à des délinquants ? Il doit y avoir de cela sans compter un quotidien rendu difficile par ces temps de post (et de pré) confinement.

 

Cette semaine, les réseaux sociaux ont diffusé des images d’une patera abordant une plage espagnole avec à son bord de jeunes Algériens. Certains d’entre-eux se prosternaient, rendant grâce au Ciel et embrassant le sable. D’autres aidaient les plus faibles à débarquer tout en gardant un œil inquite sur la bénévole espagnole qui les filmait en leur lançant des « tranquilo ! tranquilo ! » destinés à les rassurer et à les convaincre qu’il ne s’agissait pas de la Guardia civil. N’importe quel être humain qui visionne les images de ces nouveaux damnés de la terre ne peut rester insensible à ce drame. N’importe quel être humain ? Corrigeons cette affirmation.

 

Les dirigeants algériens, passés et actuels, se moquent bien de tout cela. L’Europe leur a demandé de pénaliser les départs clandestins, ils ont obéit et continuent de traduire en justice les harragas interceptés. Il est des rôles de garde-chiourme qui conviennent parfaitement à ceux qui les endossent. Ils sont faits pour ça. Quant à cette jeunesse algérienne qui prend le risque de mourir en mer puis de s’exposer aux réalités interlopes de la vie de clandestin en Europe, elle représente une vraie tragédie. Notre tragédie. Elle devrait figurer dans les discours politiques, elle devrait mobiliser l’effort national. Au lieu de cela, on n’entend et ne voit que mépris et désinvolture.

 

Sur les réseaux sociaux où active la racaille appointée destinée à diffuser la propagande, ces jeunes sont présentés comme des traîtres, des voyous dont l’Algérie devrait être heureuse de se débarrasser. Certains insistent sur le prix fort payé pour la traversée alors même que cela devrait inciter à se rendre compte à quel point la désespérance est immense. Aujourd’hui, les jeunes ne partent plus sans rien dire de leurs projets. Leurs familles sont au courant, elles vendent des biens ou s’endettent pour payer les passeurs. Et l’hémorragie continue. L’Algérie nouvelle…

 

(1) Lire à ce sujet, l’article d’Ignacio Cembrero, « ‘‘Partons tous !’’ Ces Algériens en fuite vers l’Espagne », Orient.XXI, 14 septembre 2020.

mardi 18 novembre 2014

La chronique du blédard : L’Europe abandonne les migrants en Méditerranée

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Laisser les migrants mourir en les abandonnant à leur triste sort en  Méditerranée, c’est la décision passée presque inaperçue que vient de prendre l’Union européenne (UE). Bien sûr, cela n’a pas été formulé ainsi et la Commission de Bruxelles s’empressera de démentir avec force indignations pareille affirmation dont la brutalité est pourtant assumée par le présent chroniqueur. Bien sûr aussi, il y a quelques nuances à introduire dans le propos liminaire de ce texte mais il n’empêche. Les hommes, les femmes et les enfants qui s’embarquent, ou s’apprêtent à le faire, sur des coques de noix à destination des côtes italiennes ou espagnoles risquent bien plus d’y laisser la vie qu’au cours des mois qui ont précédé.

Souvenons-nous du terrible début de l’automne 2013 où plus de quatre cent migrants sont morts noyés au large des îles de Malte et de Lampedusa. Face à l’émotion provoquée par ce terrible drame, le gouvernement italien a décidé alors de mettre en place l’opération « Mare Nostrum » dont le but était d’assurer le sauvetage en mer des candidats à l’émigration en Europe. Soutenus par des moyens de reconnaissance aérienne, les navires italiens furent habilités à s’approcher des eaux territoriales libyennes pour se porter au secours de celles et ceux que les passeurs des réseaux mafieux n’avaient eu aucun scrupule à faire monter dans des rafiots vermoulus. A l’époque, déjà, cette initiative avait été critiquée par les organisations humanitaires qui lui reprochaient son manque de moyens. Que dire aujourd’hui ?

Car depuis le 1er novembre, « Mare Nostrum » a officiellement été arrêtée par l’Italie et remplacée par le dispositif « Triton », du nom, ironie morbide, de ce dieu qui avait le pouvoir de calmer les tempêtes. Cette nouvelle opération est gérée par l’Union européenne par le biais de Frontex, l’organisme qui assure la surveillance des frontières extérieures de l’UE. En clair, le sort des migrants en Méditerranée n’est plus une question humanitaire mais bien sécuritaire. Autrement dit, l’Europe se portera désormais au secours de celles et ceux qui se noieront dans ses eaux mais pas au-delà. Elle ne recherchera pas activement les migrants dans les eaux internationales pour se porter à leur secours mais se contentera de surveiller ses frontières maritimes notamment celles où les passages d’embarcations de clandestins sont les plus fréquents.

Selon le gouvernement italien, « Mare Nostrum » a coûté 114 millions d’euros soit près de 9 millions d’euros par mois. Le budget alloué à « Triton » ne dépassera pas quant à lui 2,9 millions d’euros mensuels soit le tiers de ce qui était précédemment mobilisé. Mécanique, le constat fait froid dans le dos : moins de moyens cela signifie forcément bien plus de morts qu’auparavant. Faudra-t-il une nouvelle catastrophe pour que les Européens reconsidèrent leur décision ? Ce n’est absolument pas sûr. De nombreuses chancelleries ont fait pression sur l’Italie pour que l’opération « Mare Nostrum » soit arrêtée car étant considérée comme une facilitation de l’émigration clandestine en Europe. Ainsi, pour l’Allemagne, ce dispositif a encouragé les passeurs à multiplier les expéditions y compris les plus risquées, ces criminels se disant que, de toutes les façons, les Européens se porteraient systématiquement au secours des embarcations qu’elles soient ou non en détresse.

Dans le contexte politique européen marqué par la montée en puissance des partis xénophobes et populistes, l’abandon de « Mare Nostrum » n’est pas une surprise. C’est même une concession de taille faite à celles et ceux qui ne se privent plus pour réclamer que les harragas soient abandonnés à leur sort ou, pire encore, que leurs bateaux soient coulés (et eux avec) par les marines européennes. Pour l’heure, l’UE et ses membres affirment qu’ils continueront de respecter les obligations du droit maritime ainsi que les conventions internationales concernant les demandeurs d’asile. Mais en diminuant ses moyens et en reléguant l’action humanitaire au profit du sécuritaire, on peut dire que l’Europe compte finalement sur la Méditerranée pour diminuer le flot de migrants clandestins qu’elle est obligée d’accueillir sur son sol.

Mais, demanderont certains, « que faire d’autre puisqu’on ne peut accueillir toute la misère de l’Afrique et du Proche-Orient réunis » ? A l’heure où même le Maghreb connaît une inquiétante flambée xénophobe qui vise les migrants subsahariens (mais aussi les réfugiés libyens ou syriens), il y a urgence à rappeler les principes les plus élémentaires qui fondent l’Humanité. Le fait est que l’être humain doit assistance à son prochain, quelles que soient sa nationalité, sa religion ou ses orientations sexuelles. On le sait, le problème de la pauvreté en Afrique ou celui de l’instabilité politique au Machrek ne peuvent être réglés que dans la durée (et à condition qu’il existe une volonté politique globale ce qui, hélas, est loin d’être le cas). Cela signifie que le phénomène des migrants en Méditerranée ne va pas disparaître de sitôt cela d’autant plus que l’Europe éprouve une étrange réticence à s’attaquer aux mafias internationales qui tirent profit de l’immigration clandestine. En attendant que les choses aillent mieux – cela finira bien par arriver - l’urgence commande donc à la fraternité. Dans un contexte global où tout semble se détraquer, où l’actualité quotidienne n’est que sombres nuées, l’heure doit être à l’accueil et au partage. Par temps de tempêtes, quand il y en a pour cent, il en a aussi pour mille.
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jeudi 27 décembre 2012

La libre circulation n’est pas la liberté d’installation

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Revue Citoyens n°345 - Octobre 2012
Akram Belkaïd

Par Akram Belkaïd, journaliste

Depuis la nuit des temps, l’Homme a été obligé de quitter sa terre pour un ailleurs censé être meilleur, du moins plus hospitalier. L’Histoire de l’humanité n’est ainsi qu’une longue série de migrations, de peuples en mouvements, parfois contre leur gré, et de terres âprement disputées entre anciens habitants et nouveaux arrivants. Les temps modernes n’échappent à cette réalité. Mais, dans un contexte de mondialisation triomphante, où un container emplis de produits électroniques ou de crevettes surgelées peut faire le tour de la planète en quelques jours, l’être humain se voit limité dans ses mouvements. Passeports biométriques, visas de différentes catégories et durées, frontières renforcées, postes de douane : les obstacles sont nombreux même s’ils sont loin d’être les mêmes pour tout le monde.

Ainsi, les peuples du nord ne se rendent même pas compte de leur chance et du bonheur qui leur est offert. Excepté certaines zones de guerre (et encore, un tourisme spécifique d’apparition récente offre de les y conduire), ils peuvent visiter les quatre coins de la planète, voire y séjourner. Telle n’est pas la réalité que vivent nombre de peuples du Sud. Pour eux, la libre-circulation est un mirage. C’est par exemple le cas des populations du Maghreb pour qui l’accès à l’Europe relève de l’impossible, exception faite d’une minorité qui peut obtenir des visas ou qui possède la double-nationalité.

Mais il ne faut pas s’y tromper. Rien ne peut arrêter le mouvement des hommes. Ni les vagues de la mer Méditerranée, ni les barbelés qui protègent les enclaves de Ceuta et Melila ni même les administrations et leurs visas. Le drame récurrent des harragas, ces migrants qui traversent la Méditerranée au péril de leur vie le prouvent. Alors, quoi ? Faut-il pour autant abolir les frontières et exiger une refonte totale des politiques migratoires européennes ? On s’en doute, la réponse n’est pas simple. Décréter la fin des frontières est chose évidemment impensable pour des gouvernements européens confrontés à la crise économique, au chômage de masse et à la montée des tensions et des mouvements xénophobes. Mais, dans le même temps, le statu quo est dangereux et générateur de drames, qu’il s’agisse des morts en Méditerranée ou de l’exploitation des migrants par diverses mafias allant des passeurs aux pourvoyeurs de travail au noir sans oublier les marchands de sommeil. Voilà pourquoi la libre-circulation est souhaitable. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est grâce à elle que le mouvement des populations pourra être régulé avec l’adhésion de tous.

Car il faut bien comprendre que la libre-circulation n’est pas la liberté d’installation. Elle permet le voyage et le mouvement. Elle offre au cadre, à l’étudiant ou au retraité la possibilité de passer d’un pays à l’autre, d’y demeurer, de s’y former et même d’y travailler quelques temps avant de revenir chez lui. Pourquoi les clandestins vivant en France ou en Grande-Bretagne ne rentrent-ils pas chez eux ? Tout simplement parce qu’ils savent que, dès lors qu’ils auront quitté l’Europe, y revenir leur sera définitivement interdit. Et d’ailleurs, que font-ils à peine régularisés. Ils vont et viennent, contribuant à renforcer les liens économiques et sociaux entre leur pays d’origine et celui qui les a accueilli.

La libre-circulation est ainsi une garantie de retour, fut-il temporaire, mais aussi de création de richesse. Certes, dans un premier temps, elle engendrera un appel d’air comme ce fut le cas pour les Polonais ou Hongrois après que les frontières d’Europe de l’Ouest leur eurent été ouvertes. Mais où sont aujourd’hui ces migrants de l’Est ? Nombre d’entre eux sont revenus en Pologne, en Hongrie ou ailleurs. Fort d’un pécule et d’un savoir amassés dans la « riche Europe », ils sont rentrés chez eux, leur pays d’origine leur offrant enfin des conditions de vie acceptables tant sur le plan matériel que politique.

Alors oui, la libre-circulation n’est pas une dangereuse utopie. Réglementée et encadrée, elle offrira de nouveaux horizons à des peuples voisins. Encore faudrait-il avoir le courage de regarder cette question en face et de ne pas céder aux surenchères xénophobes.
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