Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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lundi 10 février 2020

La chronique du blédard : One, two, three, viva l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et le Maghreb aussi !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 février 2020
Akram Belkaïd, Paris


L’Algérie va donc placer cent cinquante millions de dollars (des millions, pas des milliards) en dépôt de garantie auprès de la Banque centrale tunisienne. L’opération est banale. Toutes les Banques centrales du monde peuvent gérer une partie de leurs liquidités de la sorte. Dans le cas algérien, à l’heure où les réserves de change sont de soixante-deux milliards de dollars (des milliards, pas des millions…), ce dépôt ne constitue pas grand-chose. Si l’on est attentif à la situation actuelle de la Tunisie, marquée par la crise économique et financière, laquelle exacerbe les incertitudes politiques, on peut même dire que cela n’est pas assez.

Ce n’est pas l’avis de nombre de nos compatriotes qui se sont exprimés via les réseaux sociaux. Pour eux, charité bien ordonnée commence par soi-même. Les voici soudain transformés en bons gestionnaires, observateurs avisés de l’emploi efficient des ressources financières du pays. Cent cinquante millions de dollars… Un epsilon à comparer avec les huit cent milliards de dollars (des milliards, pas des millions), voire plus, dilapidés en vingt ans de règne bouteflikien. Comme l’ont relevé des internautes sur Twitter, ainsi s’indigne-t-on à propos de ces cent-cinquante millions de dollars quand, dans le même temps, on ne dit rien de l’importance des budgets de la défense ou des montants consacrés aux importations…

Je suis Algérien. Je suis aussi Tunisien. J’ajouterai même que je suis aussi Marocain. Il ne s’agit pas juste des paroles jetées en l’air, s’inscrivant dans un discours mécanique et répétitif, à l’image des discours creux sur l’arabité et l’union du monde arabe. Non, le Maghreb est à la fois une réalité et une interdiction. Qui ne voyage pas en Tunisie ou au Maroc ne peut le comprendre. Ces gens que certains d’entre-nous ne cessent d’insulter via les réseaux sociaux ou via une presse irresponsable sont plus que nos sœurs ou nos frères. Ils nous ressemblent. Ils sont nous-mêmes. Le Maghreb uni devrait être une évidence pour tous. C’est, hélas, du pain béni pour nombre de personnes qui confondent patriotisme et xénophobie primaire.

Il n’est pas normal que l’on ne puisse pas voyager par la route de Rabat à Tunis en passant par Alger. Nous sommes en 2020 et nous vivons dans un Maghreb où la restriction du mouvement, de l’installation et des échanges commerciaux est bien plus importante que durant la période coloniale ! Celles et ceux qui ont de la famille de l’autre côté de l’une des deux frontières le savent très bien.

Certes, la situation de l’Algérie n’est guère reluisante. Les problèmes structurels de l’économie algérienne qui existaient en 1999, ou même en 1989, sont toujours là. Certains, comme la dépendance aux hydrocarbures, se sont même aggravés (Ah que le bilan de Bouteflika et de tous ceux qui l’ont servi est reluisant…). Mais tout de même ! Où est la traditionnelle générosité algérienne ? Celle dont nous ne cessons de nous prévaloir ? Quand il y en a pour dix, il y en a pour quinze ou vingt. Et personne en Algérie n’a intérêt à voir la Tunisie ou le Maroc s’effondrer. Et puisqu’on parle beaucoup de la guerre de libération, où est notre reconnaissance ?

Bien sûr, on ne fera jamais disparaître les petites mesquineries des uns et des autres, les saillies clochemerlesques, les « ah non, chez nous c’est mieux que chez vous ». En fait, ce qui vaut à l’échelle nationale vaut aussi sur le plan régional. Si, Algérois, on excelle dans les blagues au détriment des gens de Mascara ou de Mostaganem, il est normal aussi que l’on raconte à l’envi l’histoire de Bourguiba disant « qoulna klima, rdja3na fi dhlima » - (« on a dit un petit mot, on s’est retrouvé dans l’obscurité ») – après que Boumediene eut ordonné la coupure de la ligne électrique reliant l’Algérie à la Tunisie, le « Combattant suprême » ayant eu l’audace de revendiquer le Constantinois…

Tout cela n’est que plaisanteries et galéjades. A la condition que l’on ait en tête que dans le monde qui s’annonce, aucun pays ne peut s’en sortir seul. Il ne s’agit pas de singer l’Union européenne qui s’est peu à peu transformée en regroupement commercial et libre-échangiste au détriment de valeurs plus humanistes et plus sociales. L’idéal maghrébin existait vraiment à l’époque des combats anticoloniaux. Il a été trahi par les élites dirigeantes qui ont pris le pouvoir au moment des indépendances. Ces élites ont échoué dans la bataille de développement et de la démocratie mais elles ont aussi failli dans la construction maghrébine. A l’heure où les Algériennes et les Algériens renouent avec les idéaux de Novembre, il y a quelque chose d’étrange dans le fait de voir la revendication d’une union maghrébine tarder à être portée par tous.  Le changement en Algérie doit embrasser l’horizon maghrébin, c’est une priorité.

Écoutons les chants de certains stades. Les supporters de l’USM Alger, comme ceux du Raja Club Athletic de Casablanca ou ceux de l’Espérance de Tunis célèbrent la fraternité maghrébine. Pendant ce temps-là, des intellectuels des trois pays avivent le chauvinisme et servent les intérêts qui tirent profit d’un Maghreb désuni. Il est temps que cela change.
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jeudi 8 décembre 2011

La chronique économique : L’EUROPE, LA CROISSANCE ET LES AGENCES DE NOTATION

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 6 décembre 2011
Akram Belkaïd, Paris

Le projet d’accord entre la France et l’Allemagne n’a donc pas évité une nouvelle humiliation aux pays membres de la zone Euro. Alors que l’on en était encore à déchiffrer le contenu de l’accord Sarkozy-Merkel destiné (soi-disant) à relancer la construction européenne, l’agence américaine a fait savoir qu’elle mettait les 17 pays de la zone Euro sous surveillance négative. Pire encore, la France est même menacée d’une dégradation de deux crans, ce qui l’éloignerait pour une très longue durée de la possibilité de regagner son « triple A » (AAA). En effet, il est plus facile de perdre cette note suprême que de la gagner…

DEUX CONTRADICTIONS MAJEURES

Cet accord franco-allemand et la réaction de S&P appellent au moins deux commentaires majeurs. Le premier est d’ordre général et peut permettre de comprendre pourquoi l’agence de notation, dans sa logique, a émis sa menace de dégrader la majorité des pays européens. A bien lire les dispositions du texte, on se rend compte qu’il est une énumération de tout ce que ni la France ni d’autres pays du continent n’ont été capables de faire au cours de ces dernières années. Ainsi, le document prévoit-il des sanctions automatiques pour les pays qui ne respectent pas la « règle d’or budgétaire », disposition qui impose de financer sans emprunt toute dépense de l’Etat (ce qui vise à réduire l’endettement et donc les déficits). Or, on sait bien que la règle d’or ne peut être respectée par les pays qui ont des économies faibles et qui ont toujours besoin de s’endetter. En réalité, l’accord franco-allemand ressemble à une liste de bonnes résolutions dont on sait très bien qu’elles ne seront jamais concrétisées. L’Europe ressemble ainsi à ces cancres qui établissent un planning de révisions ambitieux, tout en sachant qu’ils ne se mettront pas au travail…

L’autre grande remarque est d’ordre structurel. Encore une fois, il semble bien que Paris et Berlin se trompent de diagnostic. Pour rassurer les marchés, les deux gouvernements insistent sur leur détermination à aller vers toujours plus d’austérité et de contrôle des dépenses publiques. Or, et sans faire de jeu de mots douteux, l’Europe ne gagnera pas du poids (sur la scène internationale) en se forçant à maigrir en permanence. En effet, le vrai enjeu pour la zone Euro n’est pas de se contraindre mais bien de gagner plus de croissance. Ce n’est que par une augmentation de l’activité qu’elle créera des emplois et qu’elle parviendra à réduire les déficits (une économie qui repart génère des revenus fiscaux et donc contribue à équilibrer son budget). En s’entêtant à ne privilégier que la voie de la baisse des dépenses publiques sans vraiment réfléchir à une stratégie de croissance, l’Europe prend là le risque d’un vrai déclin.

 UNE LEÇON POUR LE MAGHREB

Par ailleurs, ce qui se passe en Europe est une leçon pour les défenseurs d’un Maghreb intégré. Cela prouve que l’on ne peut bâtir d’union économique durable sans un minimum de convergence politique. La grande erreur des Européens a été de croire que le marché peut tout régler. Aujourd’hui, on sent bien que ce qui manque à l’Europe, c’est une direction politique unifiée qui aille au-delà des agendas nationaux. Des questions comme l’uniformisation fiscale (afin d’éviter que des pays n’encouragent les délocalisations en baissant leurs impôts) et la conception d’une stratégie économique méritent ainsi d’être débattues à l’échelle de l’Union et ne peuvent rester du domaine des compétences nationales. C’est le chemin que doit emprunter l’Europe. C’est celui aussi que le Maghreb unifié devra prendre un jour.
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