Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est Tunisie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Tunisie. Afficher tous les articles

lundi 17 mars 2025

Hommage à mes parents

 _


Fadhila Ayari (14 juillet 1940 – 4 décembre 2024)
Mohammed Belkaïd (15 février 1939 – 8 mars 2025)

Mes parents, paix à leurs âmes, se sont mariés en 1963 à Tunis.
La vie, l’usure du temps, les aléas ont fait diverger leurs routes.
Aujourd’hui, il me plaît d’imaginer qu’une partie de scrabble les réunit, l’une de ces joutes (avec revanche, belle et consolante) qui nous captivaient et nous inquiétaient à la perspective de l’inévitable mauvaise humeur du perdant.
Ma mère aimait Saliha, Ismahane, Jacques Douai, Gérard Philipe, la littérature, les livres, les mouwachahat, The Platters, la Palestine et les Palestiniens, son père – homme attaché à sa terre du Tell tunisien-, ses élèves, bons ou mauvais, les mosaïques d’Essers, sa ville natale, et les chevaux. Elle détestait corriger les copies.
Mon père aimait Ténès, sa ville natale, la langue arabe, la linguistique, les Cadets de la Révolution, les déclinaisons latines, la socio de Bourdieu, Fausto Coppi (et Gino Bartali), Audrey Hepburn et Taha Hussein, le cinéma en général, les anacroisés, les chansons potaches du lycée de Ben Aknoun, les Mu'allaqāt, Ahmed Wehbi, Jean Ferrat et Charles Aznavour. Il détestait corriger les copies.
Tous les deux ont appartenu à une génération exceptionnelle de femmes et d’hommes. Celle qui a eu l’immense charge de prendre les choses en main à l’indépendance. Un seul mot d’ordre : bâtir un pays. Il leur fallait éduquer, transmettre, organiser, imaginer, former des cadres, créer des institutions et des infrastructures. Construire. On n’imagine pas ce que cette génération de patriotes a affronté comme défis en partant de rien ou presque. Gardons cela à l’esprit en espérant vivre le jour où il sera temps de refonder notre pays, qu’il s’agisse de l’Algérie ou la Tunisie.
L’absence de mes parents est un abysse mais ainsi va la vie.
Il n’y a pas d’âge pour entrer dans la vaste confrérie silencieuse des orphelins. (*)
Nous sommes à Dieu et à Lui nous revenons.

_____________________
(*) Merci à Katya Berger et à Arezki Metref d’avoir inspiré cette phrase.

lundi 10 février 2020

La chronique du blédard : One, two, three, viva l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et le Maghreb aussi !

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 février 2020
Akram Belkaïd, Paris


L’Algérie va donc placer cent cinquante millions de dollars (des millions, pas des milliards) en dépôt de garantie auprès de la Banque centrale tunisienne. L’opération est banale. Toutes les Banques centrales du monde peuvent gérer une partie de leurs liquidités de la sorte. Dans le cas algérien, à l’heure où les réserves de change sont de soixante-deux milliards de dollars (des milliards, pas des millions…), ce dépôt ne constitue pas grand-chose. Si l’on est attentif à la situation actuelle de la Tunisie, marquée par la crise économique et financière, laquelle exacerbe les incertitudes politiques, on peut même dire que cela n’est pas assez.

Ce n’est pas l’avis de nombre de nos compatriotes qui se sont exprimés via les réseaux sociaux. Pour eux, charité bien ordonnée commence par soi-même. Les voici soudain transformés en bons gestionnaires, observateurs avisés de l’emploi efficient des ressources financières du pays. Cent cinquante millions de dollars… Un epsilon à comparer avec les huit cent milliards de dollars (des milliards, pas des millions), voire plus, dilapidés en vingt ans de règne bouteflikien. Comme l’ont relevé des internautes sur Twitter, ainsi s’indigne-t-on à propos de ces cent-cinquante millions de dollars quand, dans le même temps, on ne dit rien de l’importance des budgets de la défense ou des montants consacrés aux importations…

Je suis Algérien. Je suis aussi Tunisien. J’ajouterai même que je suis aussi Marocain. Il ne s’agit pas juste des paroles jetées en l’air, s’inscrivant dans un discours mécanique et répétitif, à l’image des discours creux sur l’arabité et l’union du monde arabe. Non, le Maghreb est à la fois une réalité et une interdiction. Qui ne voyage pas en Tunisie ou au Maroc ne peut le comprendre. Ces gens que certains d’entre-nous ne cessent d’insulter via les réseaux sociaux ou via une presse irresponsable sont plus que nos sœurs ou nos frères. Ils nous ressemblent. Ils sont nous-mêmes. Le Maghreb uni devrait être une évidence pour tous. C’est, hélas, du pain béni pour nombre de personnes qui confondent patriotisme et xénophobie primaire.

Il n’est pas normal que l’on ne puisse pas voyager par la route de Rabat à Tunis en passant par Alger. Nous sommes en 2020 et nous vivons dans un Maghreb où la restriction du mouvement, de l’installation et des échanges commerciaux est bien plus importante que durant la période coloniale ! Celles et ceux qui ont de la famille de l’autre côté de l’une des deux frontières le savent très bien.

Certes, la situation de l’Algérie n’est guère reluisante. Les problèmes structurels de l’économie algérienne qui existaient en 1999, ou même en 1989, sont toujours là. Certains, comme la dépendance aux hydrocarbures, se sont même aggravés (Ah que le bilan de Bouteflika et de tous ceux qui l’ont servi est reluisant…). Mais tout de même ! Où est la traditionnelle générosité algérienne ? Celle dont nous ne cessons de nous prévaloir ? Quand il y en a pour dix, il y en a pour quinze ou vingt. Et personne en Algérie n’a intérêt à voir la Tunisie ou le Maroc s’effondrer. Et puisqu’on parle beaucoup de la guerre de libération, où est notre reconnaissance ?

Bien sûr, on ne fera jamais disparaître les petites mesquineries des uns et des autres, les saillies clochemerlesques, les « ah non, chez nous c’est mieux que chez vous ». En fait, ce qui vaut à l’échelle nationale vaut aussi sur le plan régional. Si, Algérois, on excelle dans les blagues au détriment des gens de Mascara ou de Mostaganem, il est normal aussi que l’on raconte à l’envi l’histoire de Bourguiba disant « qoulna klima, rdja3na fi dhlima » - (« on a dit un petit mot, on s’est retrouvé dans l’obscurité ») – après que Boumediene eut ordonné la coupure de la ligne électrique reliant l’Algérie à la Tunisie, le « Combattant suprême » ayant eu l’audace de revendiquer le Constantinois…

Tout cela n’est que plaisanteries et galéjades. A la condition que l’on ait en tête que dans le monde qui s’annonce, aucun pays ne peut s’en sortir seul. Il ne s’agit pas de singer l’Union européenne qui s’est peu à peu transformée en regroupement commercial et libre-échangiste au détriment de valeurs plus humanistes et plus sociales. L’idéal maghrébin existait vraiment à l’époque des combats anticoloniaux. Il a été trahi par les élites dirigeantes qui ont pris le pouvoir au moment des indépendances. Ces élites ont échoué dans la bataille de développement et de la démocratie mais elles ont aussi failli dans la construction maghrébine. A l’heure où les Algériennes et les Algériens renouent avec les idéaux de Novembre, il y a quelque chose d’étrange dans le fait de voir la revendication d’une union maghrébine tarder à être portée par tous.  Le changement en Algérie doit embrasser l’horizon maghrébin, c’est une priorité.

Écoutons les chants de certains stades. Les supporters de l’USM Alger, comme ceux du Raja Club Athletic de Casablanca ou ceux de l’Espérance de Tunis célèbrent la fraternité maghrébine. Pendant ce temps-là, des intellectuels des trois pays avivent le chauvinisme et servent les intérêts qui tirent profit d’un Maghreb désuni. Il est temps que cela change.
_

lundi 11 septembre 2017

Expulsion de Moulay Hicham de Tunisie

_
L'expulsion de #Tunisie du prince Moulay #Hicham casse l'idée que #Tunisest la seule capitale arabe où il n'y a aucune #censure à craindre et que c'est le seul endroit (dans le monde arabe) où l'on peut organiser n'importe quel type de colloque, rencontre, y compris sur des sujets épineux.
_

samedi 10 juin 2017

Plongée au coeur des prisons tunisiennes

_


Après la chute du régime de Ben Ali en janvier 2011, la photographe et artiste tunisienne Héla Ammar a visité douze prisons dans le cadre de l'enquête qui a été menée par la Commission nationale d'investigation sur les faits et abus commis pendant la révolution. Accompagnée de trois autres membres, elle a auditionné les « responsables pénitentiaires ainsi que les détenus au sujet des incendies, mutineries, évasions et décès qui ont eu lieu dans les prisons pendant la révolution»
Ayant pu rencontrer les prisonnières et les prisonniers dans leurs chambrées, elle a pu aussi prendre des photos. Ce livre (*) est le témoignage de cette plongée dans un univers clôt, fait de violences et de désespérances. Un lieu où, note-t-elle, on « touche à l'humain dans toute sa dimension et dans tous ses paradoxes. »

Les photos et les textes obligent le lecteur à s'arrêter et à réfléchir sur le sens de la vie humaine dans un univers carcéral. Un monde avec ses règles et ses logiques particulières. « Dans la bouche des détenus, écrit l'auteure, le meurtre devient rouh (âme), le viol akhleq (morale) et la condamnation à perpétuité devient tout-l-temps. Coufa, déformation du terme convoi, désigne le transfert des prisonniers d'une prison à une autre, le mouton est le délateur de service et on dit 'ira pour des pratiques sexuelles abusives. »

L'ouvrage aborde plusieurs thèmes, de la sexualité à l'argent, en passant par le temps, l'isolement, les visites ou la nourriture. Il y est question d'abattement mais aussi de colère, à l'image de Sami, « jeune homme d'une trentaine d'années. Il travaillait dans un hôtel du sud du pays. Il a été condamné pour avoir revendu de l'herbe à ses clients. Il s'est tatoué "La vongence" sur le pied. (...) Il en voulait à la société entière, cette société qui l'a banni et qui l'a condamné à devenir un criminel. "Parce qu'en prison, même si on le l'est pas, on apprend à l'être." Il me montre son pied et me dit : "Voilà ce que j'ai appris en prison : je me suis tatoué ça avec la suie d'un pot de yaourt cramé et une aiguille, c'est courant ici. Mais ce n'est pas tout, j'ai appris à tricher, à voler et je pourrais même tuer. Mes compagnon de cellule m'ont appris comment m'y prendre !". »

Deux chapitres interpellent de manière particulière, celui consacré à la prison des femmes et celui qui aborde la situation des condamné à mort. Êtres humains en marge, abandonnés par les leurs, oubliés de tout sauf de l'administration. Des destins irrémédiablement brisés. Mais, ici et là, parfois, une once d'humanité à l'image de ce détenu ayant « dressé » un oiseau : « Un oiseau était posé sur le revers de sa main. Il lui parlait et l'oiseau semblait le comprendre. Viens sur mon épaule gauche, va sur la fenêtre, maintenant reviens. Et l'oiseau obéissait ! »



(*) Corridors, Cérès éditions, Photographies et textes de Héla Ammar, postface de Sadok Ben Mhenni, Tunis, mars 2015, 28 Dinars tunisiens.
_

dimanche 14 mai 2017

Nuages sur la Tunisie

_


 
Mercredi 10 mai 2017, la petite localité de Terbouba, située à 35 kilomètres à l’ouest de Tunis, dans le gouvernorat (préfecture) de La Manouba, a été le théâtre d’affrontements entre jeunes et forces de sécurité, ces dernières usant de gaz lacrymogènes pour disperser plusieurs centaines de manifestants en colère. À l’origine de ces violences, la tentative d’immolation par le feu d’un jeune vendeur de fruits à la sauvette empêché de travailler par les policiers. Cela rappelle sans conteste l’événement fondateur de la révolution tunisienne de décembre 2010-janvier 2011, quand des représentants de l’ordre confisquèrent sa marchandise à Mohamed Bouazizi, le poussant à s’asperger d’essence avant de l’enflammer pour mettre fin à ses jours (17 décembre 2010).
_

vendredi 24 juin 2016

La chronique du blédard : La justice transitionnelle et l’Algérie

_

Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il est des chroniques qui valent au présent écrivant un courrier important. Celle de la semaine dernière à propos de la situation en Tunisie en fait partie. Au-delà des prises de positions des uns et des autres, positives à l’égard du texte ou l’inverse, plusieurs lecteurs m’ont demandé de préciser la question de la justice transitionnelle. Il est vrai que j’ai employé cette expression sans trop la détailler. Or, il me paraît après-coup, qu’elle mérite quelques réflexions générales et des considérations plus précises quant à l’Algérie.

Selon le sens habituel, « justice transitionnelle » désigne la manière juridique (et autre) dont on gère les conséquences d’une période de violence ou d’un régime autoritaire ou dictatorial déchu. L’hypothèse de départ est donc que le pays ou la région concernés sont sortis de cette période et qu’il s’agit à la fois de solder les comptes du passé et de mettre en place de bonnes fondations pour assurer l’avenir et empêcher le retour des heures sombres. A titre personnel, je trouve l’expression « justice transitionnelle » peu satisfaisante tout comme ses équivalents « justice de transition » et « justice en transition ». En effet, cela ne rend pas suffisamment compte de la tâche et de l’enjeu et cela donne à penser que c’est simplement une justice qui se réduit à gérer l’inévitable période de transition qui suit la fin de la crise ou la chute du régime. On pourra réfléchir à d’autres formulations mais là n’est pas l’objet de cette chronique. Notons aussi, que la justice transitionnelle imposée de l’extérieur (tribunal international) est souvent mal vécue par les populations concernées et qu’elle commence à avoir mauvaise presse dans les pays du Sud (cela changera peut-être le jour où un président occidental y sera déféré…).

La justice transitionnelle se doit d’abord de faire la lumière sur le passé et de punir les responsables des violences et des atteintes aux droits de la personne humaine. Cela passe donc par l’identification des coupables et par l’organisation de procès. Dans certains cas, il est plus ou moins possible d’identifier les responsables et de les traduire devant la justice. Cela vaut pour une junte militaire (Chili, Argentine) ou un régime dictatorial (Tunisie). A l’inverse, il est plus difficile de mener une justice transitionnelle quand on est en présence de violences de masses impliquant des dizaines de milliers de personnes (cas du génocide rwandais). On le voit, le premier problème qui se pose pour la justice transitionnelle c’est la définition du périmètre de mise en cause. Un tortionnaire, oui, mais quid de l’informateur, citoyen lambda obligé de jouer le sycophante pour ne pas être lui-même avalé par la machine répressive ?

On pourra rétorquer que la justice transitionnelle se doit d’avoir un impératif d’absolu. Or, rétorquent les spécialistes, cela entrerait en contradiction avec l’un de ses objectifs majeurs qui consiste aussi à préparer l’avenir en empêchant de nouvelles fractures. Et cette préparation signifie un dosage délicat entre la punition et le pardon cela avec l’obligation de proscrire tout type de vengeance (cette dernière étant presque toujours un facteur de rechute). Quoi qu’il en soit, la justice transitionnelle passe donc par la reconnaissance de la position centrale des victimes. Ces dernières ont besoin que ce qui leur est arrivé soit reconnu officiellement et que la vérité soit elle aussi publique. Souvent, cela prime sur d’autres considérations comme la mise en place de réparations matérielles. Ainsi, le droit à la vérité et le droit à la justice – autrement dit la condamnation des mises en cause – sont susceptibles de primer sur le droit à la réparation.

Les victimes peuvent aussi vouloir être confrontées à leurs bourreaux et exiger d’eux la reconnaissance publique de leurs crimes ainsi que l’expression de regrets. Ajoutées à celles qui viennent d’être décrite plus haut, ces motivations fondent la mise en place d’instances de type « vérité et réconciliation » comme ce fut le cas en Afrique du sud. Cette démarche peut toutefois ne pas atteindre ses objectifs et être instrumentalisée pour vite passer à autre chose. Au Rwanda, les rescapés du génocide ont pu entendre les coupables s’exprimer (mais pas toujours s’excuser). Il reste que certains d’entre eux ont la sensation aujourd’hui que leurs droits sont passés au second plan derrière l’impératif de paix et de reconstruction.

Venons-en aujourd’hui à l’Algérie et à ce qui a suivi la « décennie noire » (1992-2002). En relisant ce qui précède, on voit bien qu’il n’y a guère eu de justice transitionnelle. C’est peut-être parce que l’un des acteurs de ce drame, autrement dit le système ou le pouvoir, est resté en place. Il faudra donc attendre une alternance ou son profond remaniement pour pouvoir revenir sur son rôle (sans avoir à tomber dans les polémiques dilatoires du « qui tue qui »…). Mais on peut aussi relever que le vainqueur de l’affrontement des années 1990, autrement dit le pouvoir, n’a même pas pris soin d’enclencher la moindre démarche de justice transitionnelle. Certes, il y a eu des lois, des amnisties et des condamnations. Mais quid des victimes ? Réunis il y a quelques jours à Tunis pour un séminaire organisé par le site OrientXXI à propos de la pratique du journalisme, des participants ont d’ailleurs relevé que ces victimes n’ont toujours pas de dénomination officielle contrairement aux martyrs de la révolution.

Décidée à passer à autre chose, l’Algérie du début des années 2000 a fait l’économie d’une justice transitionnelle même à minima. Cela explique, par exemple, pourquoi des « repentis » peuvent se pavaner dans la rue en narguant certaines de leurs victimes. Cela explique aussi pourquoi l’usage de la force et de l’arbitraire peut continuer à cibler n’importe quel type d’opposition politique. Il n’y a donc pas eu de processus de type « vérité et réconciliation » et il faut espérer que l’avenir ne dira pas que ce fut une immense erreur…
_

vendredi 20 mai 2016

La chronique du blédard : Considérations subjectives à propos de la Tunisie

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Où va la Tunisie ? Dans quelques jours, le congrès du parti Ennahdha va focaliser l’attention, susciter les commentaires, provoquer l’ire des uns, la satisfaction des autres, l’inquiétude (la panique ?) de certains et l’inévitable fascination de plusieurs observateurs, notamment occidentaux. Programme annoncé, la sécularisation de l’action politique. Oubliée donc la dawla islamiya, la république islamique ? Le Califat (quatrième ou cinquième, on ne sait plus…) ? On peut y croire ou pas, la mutation serait d’importance à l’heure où des logiques souterraines se mettent en place. De passage, le visiteur enregistre et compile. Sans sortir de carnet, sans tendre de micro. A l’instinct…

Ce que l’on capte, ce sont plusieurs petites musiques entendues ici et là, jamais de manière officielle, franche ou directe. Des messages subliminaux, des remarques anodines, des agacements à peine masqués, des emportements vite réprimés, des raisonnements ébauchés. Que disent ces voix diverses qui cherchent à modeler la Tunisie de demain ou qui, du moins, espèrent le faire ? Il y a avant tout l’idée que la révolution est terminée ou, plus exactement, qu’elle doit s’arrêter pour être sauvée. Sauvée d’elle-même…

Car l’impératif, c’est la stabilité. Sta-bi-li-té ! Le mot tourne en boucle. Souvent, il va de pair avec sécurité. Les attaques armées dans le sud du pays, les accrochages et le démantèlement de filières dans les quartiers populaires de Tunis, les rumeurs, incessantes et multiformes, tout cela renforce cette exigence de stabilité. Il faut que les choses se calment, dit un interlocuteur qui reconnaît que ce calme tant désiré peut sonner comme un renoncement politique. Souffler, le temps que les choses s’arrangent… Les communicants gouvernementaux n’ont pas encore eu recours à ce terme mais on sent que le mot « consolidation » est dans l’air.

Au nom de cette stabilité, il est demandé de la patience. Celles et ceux qui manifestent à Kasserine ou dans les îles Kerkennah sont plus ou moins accusés de dépasser les bornes, de servir de sombres desseins, de faciliter, voire de prêter main-forte au complotisme revanchard, celui de l’ancien régime. Mais qu’est-ce qu’une révolution si elle ne remet pas définitivement en cause l’ordre ancien ? Si elle ne se satisfait pas de solutions médianes ? Si elle refuse la tiédeur ? Continuer l’agitation, c’est aller vers la terreur, souligne un autre interlocuteur qui connaît ses classiques.

L’exigence de stabilité, d’autant plus revendiquée que le contexte régional n’est guère rassurant, impliquerait donc l’abandon ou le gel des revendications sociales. Chômeurs de Sidi Bouzid, grévistes de Zarzis, soyez patients, le laboratoire tunisois concocte, réfléchit, se réunit en colloques et séminaires, accueille des foules d’ONG aux financements généreux… On y parle encore de la révolution, des défis, des urgences, mais, entre deux pauses-café, on se laisse aller à des considérations savantes sur le rythme idéal, pas trop rapide, du changement en période de transition.

Pendant ce temps-là, quelques réformes, se mettent en place. Trop peu nombreuses, affirment les bailleurs de fond qui s’impatientent, qui ne comprennent pas ce qui se passe, qui aimeraient bien savoir ce que fait « ce » gouvernement. L’une de ces réformes interpelle. La Banque centrale de Tunisie (BCT) est désormais indépendante. Une grande victoire, disent ses défenseurs. La garantie que le pouvoir politique ne pourra plus l’utiliser pour manipuler les statistiques, pour faire marcher la planche à billet ou, tout simplement, pour donner un caractère artificiel à l’évolution de l’économie.

Moue dubitative du présent visiteur. L’indépendance de la Banque centrale : tout ça pour ça ? Une révolution, des rues prises d’assaut, des morts et des blessés, tout cela pour adopter une pierre de base du consensus, libéral, de Washington ? C’est une exigence du Fonds monétaire international (FMI) et nous avons un besoin urgent d’argent, se défend un interlocuteur. Ah, oui, mais c’est bien sûr… Une réforme votée aussi par Ennahdha qui y trouve son compte puisque la BCT, mandatée par le gouvernement tunisien, pourra émettre des « sukuks », autrement dit de la dette halal ou bien encore chariâ compatible…

Mais revenons à l’exigence de stabilité. Quel autre usage en fait-on que celui d’imposer, clandestino, des réformes plus ou moins libérales ? Eh bien, la musique décrite en préambule cherche à convaincre qu’il est peut être plus raisonnable, qu’il serait plus censé, plus pragmatique… heu… peut-être… qu’il faudrait pour un temps, pour le bénéfice de tous, qu’il faudrait donc mettre le pied sur le frein quant à la justice transitionnelle. Voilà, c’est dit. Pas d’enquêtes, pas de jugements… Oh, se défend-on, il ne s’agit pas de pardonner aux cadors de l’ancien régime ni de permettre au couple exilé chez les al-Saoud de revenir au pays… Mais, ajoute-t-on, il faut de la mesure. Du discernement (ah, beau terme que celui-ci, très efficace). Vous comprenez, la marche des affaires, le tissu économique, les investisseurs… Il faut que les gens soient raisonnables…

Une révolution pour être raisonnable ? Pour pardonner aux filous et aux crapules ? Aux tortionnaires ? L’air de ne pas y toucher, c’est ce message nauséabond que distillent quelques prestigieux producteurs de réflexion venus du nord et de l’ouest : de la justice transitionnelle, d’accord, mais point trop s’en faut…  Pour la stabilité, bien évidemment. A cela, le présent chroniqueur n’a pu opposer que cette phrase : « no justice, no peace » la préférant à notre bon vieux « ulaç smah », ce « pas de pardon » algérien, qui telle une braise qui couve, finit toujours par naître ou renaître des injustices mal ou peu réparées.

vendredi 6 mai 2016

La chronique du blédard : Giorgio, l’Allemande et le gigolo

_

Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Tiens, j’ai une belle histoire à te raconter. Un truc de téléréalité tunisienne. Oui, monsieur, ça existe ! L’occidentalisation du Maghreb mais façon discount, vulgos de vulgaire, le vingt et unième siècle et ce qu’il nous apporte comme aliénation venue du nord. C’est une émission avec un présentateur vedette en studio, façon « Perdu de vue » de Jacques Pradel, et des caméras sur le « terrain ». Dans le public, tu as pleine de jeunes filles qui sont là, m’a-t-on dit, pour trente dinars. On leur donne rendez-vous au Menzah et elles passent d’une émission à l’autre avec leur joli minois. Bref, ce soir-là, il y avait une Allemande, la cinquantaine, un visage chevalin. Tu sais comment j’ai su qu’elle était allemande avant même qu’elle ne le dise ? C’est sa manière de parler l’anglais qui m’a mis sur la voie.

Son accent ressemblait à celui de Giorgio Moroder. Tu ne vois pas qui c’est ? Mais si ! Si je te dis Donna Summer, la queen du disco ? Les tubes avec des synthétiseurs ? Non ? Et la musique de « Midnight Express » ? Ah, tu vois ! Oui, c’est lui avec le fameux « Chase ». Superbe musique, hein ? Bon, film ultra-violent et raciste, complètement anti-turc, mais belle musique. Oh si ! C’est vraiment un film raciste, ça ne se discute même pas ! En Turquie, personne n’a oublié cette phrase que Billy Hayes lance au juge qui vient de le condamner pour trafic de drogue : « Pour une nation de porcs, c’est drôle que personne n’en mange. » Tu vois… D’ailleurs, le vrai Billy Hayes est retourné en Turquie en 2007 et il a demandé pardon pour le tort fait à l’image de ce pays. Même ce salopard d’Alan Parker, le réalisateur, a fini par s’excuser. Mais bon, Giorgio Moroder, lui, ça reste un grand musicien.

Tu l’entends parler anglais dans le dernier album de Daft Punk. En fait, c’est un Italien mais il a toujours vécu en Allemagne, donc il a l’accent allemand. Le morceau avec les Daft dure neuf minutes. Un régal. Des synthétiseurs, du funk, un peu de disco et lui, avec sa voix un peu enrouée, qui raconte sa vocation de musicien. Il voulait inventer « la musique du futur » et il a réussi à le faire bien avant Jean-Michel Jarre ou Tangerine Dream. Dans le morceau en question, il y a cette phrase : « My name is Giovanni Giorgio but everybody calls me Giorgio ». C’est devenu un signal de reconnaissance, un truc culte. Tiens, il dit aussi que pour créer, pour se libérer l’esprit, il faut s’affranchir de l’exigence d’harmonie ou de musique correcte. Et que quand on y arrive, tout est possible, on peut faire ce que l’on veut. Ça doit marcher aussi pour l’écriture. Se libérer des règles… J’ai lu quelque part que les gars de Daft Punk l’on enregistré avec des micros des années 1970, histoire de récréer le son de l’époque… Des malades !

Bref, pourquoi je te raconte cette histoire ? Ah oui, donc la femme en plateau a le même accent que Giorgio et c’est comme ça que j’ai compris qu’elle était allemande. Elle a raconté son histoire et c’était pathétique, gênant. Sur internet, elle fait la connaissance d’un Tunisien de dix-neuf ans. Tu devines la suite. Les échanges, les mails et ensuite les conversations sur Skype. L’amour électronique, khô… Ensuite, c’est l’histoire habituelle. Il se plaint, il a des problèmes, il lui raconte qu’il est gravement malade, qu’il a des ennuis en tous genres, qu’il veut monter une petite affaire pour sortir du chômage. Elle lui envoie de l’argent. Il promet de rembourser. Ça dure des mois. Au final, la note est salée. Je ne sais plus. Vingt mille euros, je crois ou plus. Une grosse somme en tous les cas. Bien sûr, l’Allemande n’a jamais revu ses sous et elle s’est déplacée en Tunisie pour raconter son histoire à la télévision. « I want my money back » a-t-elle dit et j’ai pensé qu’elle avait effectivement un air à Thatcher. Le nez ou les dents, je ne sais pas.

Ensuite, on voit une journaliste qui trottine dans un coin de la zone touristique de Hammamet pour retrouver la trace du filou lequel, bien sûr, ne donne plus signe de vie à la dame éplorée. Je te passe les péripéties et les commentaires en plateau de l’animateur qui fait passer un sale quart d’heure à la pauvre dulcinée accusée de naïveté. Le gamin a donc disparu mais la journaliste de « terrain » retrouve son père qui accepte bon gré, mal gré, de répondre aux questions de l’animateur. C’est comme ça qu’on apprend que son fils, qui menait grand train avec l’argent de l’allemande, a « brûlé » ... C’est le serpent qui se mort la queue. Piquer son fric à une européenne pour entrer clandestinement en Europe. Recyclage de devises… Bien entendu, le père a juré qu’il ne s’est posé aucune question quand il a vu son fils dépenser autant de flouss en sorties et fêtes…

A un moment, l’animateur lui a demandé comment lui, ou son fils, comptaient réparer l’outrage et rembourser l’argent. Le père a juré qu’il n’avait pas les moyens de rendre le fric mais il a affirmé que son fils était absolument d’accord pour épouser l’Allemande. Problème, celle-ci aurait refusé. L’animateur a donc demandé à la concernée pourquoi elle ne voulait pas de cette union. « Parce qu’il est plus jeune que moi et que, une fois mariés, il serait allé voir ailleurs » a-t-elle réponde. Logique imparable et lucidité tardive… L’animateur a transmis la justification mais ça n’a pas eu l’air de convaincre le père qui a eu cette phrase : « Je suis sûr que si mon fils se marie avec elle, il s’engagera à ne pas la quitter pendant quinze ans. Et il tiendra sa promesse. Au bout du compte, elle aura 75 ans et elle pourra alors se passer de lui. » Un gigolo, rien d’autre… Tiens, à propos de musique allemande, tu te souviens de Royal Gigolos et de leurs reprises disco ? Mais, si, attends, reviens. J’ai juste deux ou trois trucs à te raconter sur eux !
_

jeudi 14 janvier 2016

La chronique du blédard : Aider la Tunisie

_

Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 janvier 2016
Akram Belkaïd, Paris

C’était il y a cinq ans. Le 14 janvier 2011, après un mois de soulèvements, d’émeutes et de manifestations populaires avec leurs cortèges de morts et de blessés, le président Zine el-Abidine Ben Ali quittait la Tunisie en compagnie de ses proches pour se réfugier en Arabie Saoudite. On connaît la suite mais elle mérite d’être rappelée. La chute retentissante d’un homme qui régnait en maître sur la Tunisie depuis le fameux « coup d’Etat médical » du 7 novembre 1987 contre Habib Bourguiba a provoqué une immense onde de choc dans le monde arabe. Egypte, Libye, Maroc, Yémen, Bahreïn, Emirats arabes unis, Jordanie, Syrie et même Arabie Saoudite et Oman : tous ont connu des mouvements de protestation au nom de revendications communes : la dignité, la fin de l’arbitraire, le mieux-être et le droit aux droits les plus fondamentaux. Partout, des autocrates ou des faux-démocrates se sont sentis obligés de promettre des réformes et de délier les bourses pour acheter la paix sociale.

On connaît aussi la suite. L’intervention aérienne de l’Otan en Libye, la démocratisation qui tourne mal en Egypte et qui aboutit à un coup d’Etat militaire en juillet 2014, le drame syrien où une protestation pacifique au départ a été transformée, par la volonté machiavélique du régime mais aussi par l’interventionnisme des monarchies réactionnaires du Golfe, en une terrible guerre confessionnelle où la population paie, aujourd’hui encore, le prix fort. Le Yémen aussi où, à peine écarté, un président en poste depuis plusieurs décennies a manœuvré pour revenir au pouvoir quitte à plonger son pays dans une énième guerre civile avec, à la clé, une nouvelle intervention militaire saoudienne.

Aujourd’hui, le panorama du monde arabe est tellement calamiteux que l’espoir engendré par ce qui fut un printemps en hiver est désormais oublié. Le drame syrien, le « chaos » libyen, la fuite en avant égyptienne, le scandale du Yémen, pays parmi les plus pauvres du monde bombardé par l’un des plus riches, et le verrouillage un peu partout, y compris en Algérie, des champs politiques avec, sans oublier, la résurgence du phénomène djihadiste symbolisé par l’essor de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) : voilà autant de facteurs qui font regretter un passé, pas si lointain, où les dictatures rimaient avec stabilité et intégrité des territoires. Le mouvement de pendule est si puissant que l’idée que tout cela n’était finalement qu’un complot est de plus en plus répandue. Un complot pour quoi ? Par qui ? Contre qui ? Les versions les plus farfelues abondent sur le net. Ceux qui y croient ou les diffusent n’ont même pas conscience qu’ils se font insulte à eux-mêmes et qu’ils perpétuent cette idée essentialiste selon laquelle les peuples du monde arabe sont incapables de se révolter par eux-mêmes et pour eux-mêmes. On nous expliquera bientôt que c’est la CIA, ou le Mossad ou les illuminati, ou les trois ensemble, qui ont pris le contrôle à distance du pauvre Bouazizi pour l’obliger à s’immoler par le feu… Passons…

Reste la Tunisie. Vaille que vaille, elle avance. Pénalisé par une sévère crise économique, ébranlé par un terrorisme interne, menacé par le risque de déflagration libyenne, ce pays a réussi à résister aux forces de rappel qui sévissent partout ailleurs. Certes, tout n’y va pas pour le mieux. La classe politique, quels que soient les courant politiques qui la composent, est souvent en-dessous de tout, visiblement incapable de prendre la mesure des enjeux et de ce que représente aujourd’hui la valeur de cette expérience de transition pour tout le monde arabe. Il suffit de parler à quelques Tunisiens, de lire la presse ou de s’attarder sur les échanges dans les réseaux sociaux pour que le terme « gloomy » vienne à l’esprit. Une sorte de « diggouttage » auquel s’ajouterait une peur réelle de l’avenir.

Pour autant, le compromis historique scellé entre non-islamistes et islamistes revêt une importance que de nombreux Tunisiens et Tunisiennes n’apprécient pas à sa juste mesure (certains inconscients, notamment à la gauche de la gauche, en arrivent même à magnifier les solutions éradicatrices à l’algérienne ou à l’égyptienne !). Faut-il vivre hors de Tunisie pour se rendre compte des progrès réalisés par ce pays même si, on ne le répétera jamais assez, c’est un immense désenchantement qui règne sur place ? Les Tunisiens doivent y croire. Ils ont leur destin en main. C’est un avantage que d’autres peuples arabes ne peuvent que leur envier !

Bien sûr, le fait est que la Tunisie aurait mérité plus d’aide. Plus d’engagements. Quand on voit la folle quantité d’armements et de bombes qui se déversent ici et là au sud et à l’est de la Méditerranée, on se dit que ce pays aurait bien profité de quelques centaines de millions d’efforts investis dans des projets d’infrastructures dans des régions que le klepto-programme lancé par Ben Ali, le fameux 26-26, n’a jamais réussi à désenclaver. Sidi Bouzid, Kasserine, et d’autres villes et villages attendent des investissements qui ne sont jamais venus.

Quand on discute de la Tunisie avec des responsables occidentaux, ils n’ont pas de mots assez durs pour les élites économiques locales. Elles sont accusées de ne « pas jouer le jeu », de « ne pas y croire » et de continuer à faire « barrage aux réformes » en espérant le retour, sous d’autres formes, à l’ancien régime. Les syndicats, eux, sont accusés d’empêcher la modernisation des législations et la « nécessaire libéralisation » de l’économie (comme s’il n’y avait que cela comme solutions). Il ne s’agit pas de trouver des boucs-émissaires et des responsables. Les Tunisiens sont parfaitement capables de dégager des solutions pour leur pays. En réalité, la seule chose à faire pour tous ceux qui, à l’étranger, ont éprouvé un élan de sympathie pour la révolution, ou la révolte, de janvier 2011, est de se poser la même question qui s’étaient imposée à eux lors de ces journées historiques : que faire pour aider la Tunisie ?

L’interrogation mérite un débat. Elle exige une foi solide en avenir meilleur pour ce pays... et pour le monde arabe. 


_

mercredi 14 octobre 2015

Les Prépondérants de Hédi Kaddour (extraits)

_


(La scène se déroule vers 1922, sur un navire reliant la Tunisie à la France).

Sur le bateau, Raouf était l'un des rares Maghrébins à voyager en première classe, et le seul à ne pas porter la djellaba ; on le regardait comme une curiosité, un indigène habillé à l'européenne c'est quelqu'un qui ne joue pas le jeu. « Vos compatriotes n’acceptent pas que je sois en complet gris, avait-il dit à Ganthier, ils sont plus aimables avec les deux vieux en burnous, j’ai même entendu une femme dire qu’elle les trouvait plus beaux là-dedans que dans un costume occidental. »
Ganthier répondant : « Les Français n’aiment pas qu’on les imite.
- C’est plutôt qu’ils n’aiment pas qu’on les rattrape.
- Ça n’est pas une question d’imitation ou de rattrapage… ils sentent qu’ensuite vous ne voudrez plus d’eux… »
 
 
(Une équipe américaine de cinéma s'est installée pour un tournage dans une ville du sud de la Tunisie).
 
Elles [des Américaines invitées par des Françaises] montrèrent qu'elles savaient prendre un thé entre gens de bonne compagnie, soutenir une conversation dans un français sans fautes et rester assises sur le bord de leur chaise pendant que Mme Doly leur expliquait ce que voulait dire le mot "Prépondérants", c'est très simple, nous sommes beaucoup plus civilisés que tous ces indigènes, nous pensons beaucoup plus, donc nous avons le devoir de les diriger, pour très longtemps, car ils sont très lents, et nous nous groupons pour le faire du mieux possible, nous sommes l'association, l'organisation la plus puissante du pays !"
_
_

jeudi 23 juillet 2015

La chronique du blédard : Alerte, revla l’Sarko !

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Pétard et sidération : il est de retour… Certes, on ne l’a jamais oublié depuis sa fessée électorale lors de la présidentielle française de mai 2012. De manière régulière, au fil de meetings et de déclarations intempestives au sujet de tout et, surtout, de n’importe quoi, il s’est rappelé à notre bon souvenir, avec sa syntaxe approximative, son parler plus « vulgos » que populo et ses multiples déboires judiciaires dont on peine désormais à établir le nombre exact. Il y a quelques jours, lors d’une visite au ton très paternaliste en Tunisie, Nicolas Sarkozy époux Bruni s’est donc permis quelques digressions à propos de l’Algérie et de son avenir. Un « sujet » de préoccupation, selon lui, notamment pour la stabilité de la Tunisie.
 
Comme l’a noté le journaliste Mohamed Saadoune dans un billet au vitriol, il est évident que ce genre de propos relève de plusieurs  motivations (*). D’abord, l’envie de faire plaisir aux Tunisiens – notamment aux reliques de l’ancien régime qui, hélas, mille fois hélas, se sentent pousser des ailes en ce moment - en disant du mal de l’Algérie. Un calcul – stupide voire naïf – destiné aussi à glaner quelques sympathies chez les binationaux franco-tunisiens. Ensuite, filer un coup de main électoraliste à Christian Estrosi, son pote bac moins quinze qui peine à convaincre certains électeurs en région Provence Alpes Côtes d’Azur (PACA) de ne pas voter Front National aux prochaines régionales. Et, cerise sur le gâteau, se faire plaisir en se défoulant sur un pays que Sarkozy n’a jamais porté dans son cœur.
 
Cette péripétie est un avant-goût ce qu’il va falloir subir au cours des prochaines semaines et des prochains mois. L’oscillant de l’épaule va s’emparer du micro, des caméras, des écrans et des colonnes. Ministre du verbe et de l’interjection, il va monopoliser la parole et nous infliger des « ben moi, j’veux vous dire que moi je pense que » à la pelle. Il y aura des sorties qui, à chaque fois, seront destinées à cliver, à provoquer, non pas le débat, mais le buzz, ce fracas insupportable qui empêche tout recul et toute réflexion. Cela avec la complicité de ces journalistes dits politiques, toujours prompts à traquer la petite phrase plutôt qu’à se plier à la vérification systématique des discours pour débusquer les élucubrations et les mensonges électoraux. Nous allons donc subir les propos les plus invraisemblables, les clichés les plus éculés et gageons qu’il fera encore mieux que son tristement célèbre discours de Dakar sur l’homme africain qui ne serait pas entré dans l’Histoire (discours pestilentiel qui n’avait pas empêché son élection en 2007). En un mot, la campagne électorale pour 2017 est lancée et elle ne sera pas ragoutante.
 
Le pire dans l’affaire, c’est que l’ancien copain de Kadhafi – ah, cette tente plantée en plein huitième arrondissement de Paris – risque bien de l’emporter. En effet, François Hollande qui ne pense qu’à une seule chose, sa réélection, va certainement payer sa socialo-traîtrise, son lâchage de la Grèce mais aussi ses sympathies néoconservatrices et son soutien appuyé aux bombardements israéliens de Gaza en juillet 2014. Autant de manquements impardonnables qui pousseront, en cas de deuxième tour Sarkozy-Hollande, nombre d’électeurs de gauche à préférer la pêche ou l’émission de Drucker à un passage par l’isoloir. Faudra-t-il se résoudre à voter Hollande pour empêcher le retour du prétendu lecteur de Roland Barthes (prononcer comme lui Barthesss) ? En ce qui concerne le présent chroniqueur la réponse est évidemment non mais c’est une autre histoire.
 
En tous les cas, pauvre France et pauvre droite. En arriver là… Mais revenons à l’Algérie. Ce serait mentir que de ne pas reconnaître que l’Algérie est bien un sujet de préoccupation. Certes, Sarkozy ferait mieux de s’occuper de ses propres histoires et personne ne peut nier qu’il a manqué à la plus élémentaire des corrections et des pratiques diplomatiques en évoquant de la sorte un pays dont la Tunisie a grand besoin en ce moment… Mais les choses seraient bien plus simples si l’Algérie ne prêtait pas tant à la critique et à l’inquiétude, à commencer par celle de ses enfants qu’ils y vivent ou non. La mort récente de plusieurs jeunes conscrits du service militaire lors d’une énième attaque du « terrorisme résiduel » a provoqué un immense choc au sein de la société mais aussi de la consternation et de la colère face à l’attitude désinvolte des autorités et des médias officiels face à cette tragédie.
 
Cela fait des années que la sonnette d’alarme est tirée. Malgré les déclarations officielles, malgré les ravages profonds du « wantoutrisme » (**) prompt à faire croire que le monde entier comploterait contre l’Algérie (on se demande bien pourquoi…), la vraie menace est interne. Elle réside dans l’absence de prise de conscience quant à l’importance des défis actuels. Réforme en profondeur du système éducatif, rénovation urgente de celui de la santé, changement du modèle économique avec une sortie du tout-hydrocarbures, retour de l’Etat mais aussi décentralisation voire régionalisation, prise en compte des dégâts subis par l’environnement et, enfin, libéralisation de la vie politique : dans tous ces domaines, les progrès, quand ils existent, sont insignifiants. Oui, l’Algérie est bien un sujet de préoccupation et il est dommage qu’un fâcheux comme Sarkozy puisse se permettre de nous le rappeler avec tant de dédain.
 
Et il aura certainement l’occasion de le refaire à l’automne prochain puisqu’il a l’intention de se rendre à Alger. Gageons qu’il sera alors accueilli à bras ouverts, verre de lait, dattes, couscous au miel et « vous serez toujours ‘la’ bienvenue » en prime. Car, là aussi, l’Algérie ne semble guère avoir progressé. Le complexe du colonisé y fait toujours autant de ravages…
 
(*) Le p'tit Sarko, si vulgaire et si peu instruit,s'inquiète de l'avenir de l'Algérie, Al Huffington Post, Maghreb-Algérie, 21 juillet 2015 (un texte où Sarkozy est qualifié de « Danube de l’Esbrouffe » ce que les revues de presse françaises ont évité de mentionner…).
(**) Wanetoutrisme : terme désignant le chauvinisme nationaliste exacerbé des Algériens. Chauvinisme qui s'exprime notamment dans les stades lors des matchs de football par le fameux slogan "one-two-three, viva l'Algérie". Le wanetoutrisme n'admet aucune critique à l'encontre de l'Algérie et considère que ce pays est le meilleur du monde dans tout (et que s'il ne l'est pas, c'est la faute aux complots étrangers).
_
 

 

mardi 7 juillet 2015

La chronique du blédard : Grèce, Tunisie : le FMI, ce pyromane

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris

On le donnait pour mort, privé de la plupart de ses moyens de pression, décrédibilisé par son incapacité à prévenir les récentes crises financières. Mais non seulement le cadavre bouge encore mais il semble avoir retrouvé une nouvelle vie et sa forme des années 1980. Il s’agit, bien entendu, du Fonds monétaire international (FMI) lequel est au centre de l’actualité en raison de la crise grecque. Il faut se souvenir que, dans les années 2000, nombreux sont ceux qui se demandaient à quoi allait bien pouvoir servir cette institution tant décriée par les pays en développement.
 
C’était l’époque où de nombreux pays, dont l’Algérie, avaient remboursé – parfois de manière anticipée – leur dette contractée auprès du « grand argentier », expression consacrée et politiquement correcte préférée à celle de « prêteur sur gages » or, en réalité, c’est bien cela qu’est le FMI. Le panorama était alors pour lui déprimant. Aucune crise financière majeure à gérer, des pays jadis fauchés devenus moins demandeurs de capitaux grâce à la forte hausse de la majorité des matières premières, notamment le pétrole, le métaux et les denrées agricoles : le « banquier global » (autre appellation) frisait le chômage technique.
 
Et c’était d’autant plus vrai qu’il faisait aussi face à la concurrence de la Chine en Afrique. Pour mémoire, Pékin a accordé de nombreux prêts à des pays du Continent sans imposer les mêmes exigences en matière de réformes structurelles que l’institution de Washington. Cette dernière a bien protesté, essayé de convaincre les Etats-Unis et l’Europe de faire pression à la fois sur le prêteur et les emprunteurs mais en vain. En Afrique comme en Asie, le FMI avait perdu son monopole. Cela ne veut pas dire que la Chine, et d’autres pays émergents prêteurs comme le Brésil, n’avaient pas d’arrière-pensées (comme la sécurisation des gisements miniers) mais, au moins, n’exigeaient-ils aucune réforme douloureuse de leurs partenaires.
 
Aujourd’hui, la situation a changé. Comme le montre la crise grecque, le FMI s’est trouvé une nouvelle jeunesse et renoué avec ses comportements d’antan : inflexible, arrogant, donnant, sans honte, des leçons au peuple grec en matière de fiscalité – alors que les cadres dirigeants du Fonds ne paient pas d’impôts… - et acculant la Grèce dans les cordes au risque de la faire sortir de la zone euro et de provoquer une réaction en chaine que personne n’est capable de prévoir aujourd’hui. Au passage, on ne peut que déplorer le fait que les Européens ont commis une erreur magistrale en permettant au FMI de participer au premier sauvetage de la Grèce durant la période 2009-2010. C’était faire entrer le loup dans la bergerie alors que les Européens, ou du moins les membres de la zone euro, auraient dû régler cette affaire entre eux. A moins que certaines capitales, dont Berlin, aient voulu qu’un père fouettard extérieur fasse un exemple au sein de la « famille » de la monnaie unique…
 
Les partisans de l’attitude du FMI à l’égard d’Athènes mettent en avant la nécessaire orthodoxie financière. La nécessité pour celui qui s’endette de payer ce qu’il doit et la nécessité pour le Fonds de s’assurer qu’il aura les moyens de le faire (quitte à sabrer dans les budgets de la santé et de l’éducation…). D’autres thuriféraires de « l’institution de Bretton Woods » (appellation fréquente) mettent en avant que le FMI ne peut pas accorder un traitement privilégié à la Grèce sans provoquer la colère d’autres pays qui ont eu affaire à lui. En clair, Christine Lagarde, sa directrice générale, et ses équipes doivent cogner parce qu’elles ont cogné ici et là. Ce ne serait donc pas pour complaire à l’Allemagne que « l’encaisseur global » reste ferme face au gouvernement Tsipras mais pour ne pas provoquer l’ire de l’Argentine ou de l’Indonésie. Qui peut croire à ce genre de fadaise (démentie d’ailleurs par l’ambassadrice d’Argentine en France) ?
 
Soyons clairs, ce qui fonde l’action du FMI, c’est l’idéologie. Et ce qui se joue dépasse de loin la simple équation financière et budgétaire d’un pays qui a longtemps vécu au-dessus de ses moyens et à qui les banques ont prêté sans vraiment réfléchir à ce qu’elles faisaient. Dans ce qui se trame autour de la Grèce, c’est la nécessité de punir un gouvernement de gauche jugé hermétique ou hostile aux thèses néolibérales. C’est jouer le pourrissement pour que, de guerre lasse, le peuple retire sa confiance à ceux qu’il a élu. C’est jouer l’instabilité et, en passant, adresser un message explicite à d’autres peuples européens qui pourraient avoir la mauvaise idée de voter de la même manière. Et l’on sait comment tout cela peut se terminer. Par une grave crise politique voire par une victoire future de l’extrême-droite.
 
Le FMI joue aussi avec le feu en Tunisie. Voilà un pays qui chancelle, où le manque d’amélioration économique renforce la désespérance des jeunes ce qui ne peut qu’alimenter le terrorisme. On le sait, la Tunisie a besoin d’une aide multiforme à commencer par plusieurs milliards de dollars – au moins une dizaine – pour équilibrer les comptes, investir dans les infrastructures et relancer la machine économique. Au lien de cela, le FMI chicane et pérore. Son message est simple : point de réformes structurelles – autrement dit de nouveaux sacrifices pour la population – point d’argent (si peu d’argent, d’ailleurs…). Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que ce pays soit submergé et qu’un régime théocratique s’y installe ? Il est vrai que l’islamisme politique s’accommode fort bien des dogmes néolibéraux…
 
Au milieu des années 1990, le FMI a voué aux gémonies la Malaisie parce que son gouvernement a décidé le contrôle des changes pendant la crise asiatique. Le Fonds s’en est pris ensuite aux politiques économiques de l’Argentine. Deux décennies plus tard, des études pondues discrètement par les économistes de l’institution reconnaissent que cette dernière s’est lourdement trompée. Idem pour l’austérité prônée en Europe de l’Ouest après le choc de 2008 et que le Fonds juge désormais trop radicale. Prenons le pari : dans quelques années, l’un de ses inutiles fonctionnaires viendra nous expliquer que le FMI a manqué de perspicacité dans les dossiers grec et tunisien. Mais il sera peut être trop tard pour la démocratie…
_

dimanche 28 juin 2015

Ces Algériens solidaires de la Tunisie mais qui « n’oublient » pas…

_
Au lendemain de l’attentat de Sousse, il est regrettable de lire, ici et là, notamment sur les réseaux sociaux, des déclarations pour le moins pernicieuses, pour ne pas dire indécentes, à propos d’une supposée absence de solidarité des Tunisiens à l’égard des Algériens durant la décennie noire (1992-2002). Les auteurs de ces propos se drapent dans une posture qui consiste à dire qu’aujourd’hui, eux, sont bel et bien solidaires des Tunisiens mais qu’ils « n’oublient » pas. Mais oublier quoi ? Qu’on le veuille ou pas, durant les années 1990, la Tunisie a constitué une soupape pour les Algériens privés de visas pour l'Europe. Des milliers d’Algériens s’y sont installés, y ont travaillé, en attendant de meilleurs jours. Certes, le régime de Ben Ali les a souvent maltraités, refusant par exemple de leur accorder des titres de séjour à long terme, les soumettant à d’incessantes tracasseries policières (surtout quand ils avaient le bon goût de dire le mal ou le mépris qu’ils pensaient du régime de leur hôte...). Mais Ben Ali ne maltraitait-il pas toute la société tunisienne ? Et faut-il rappeler que l’Algérie et les Algériens ne doivent jamais oublier ce que le peuple tunisien a enduré pour ses voisins durant la guerre d’indépendance (1954-1962) ? Oui, le régime de Ben Ali a, par opportunisme, vendu la « stabilité » de la Tunisie par opposition au brasier algérien. Oui, certains officiels du RCD tunisien ne pouvaient s’empêcher de faire preuve d’une certaine mesquinerie. Mais ce n’est pas une raison pour en vouloir à tout un peuple qui, à l’époque, n’avait pas le droit d’émettre la moindre critique.

Cette propension à s’estimer les seuls dépositaires du malheur du monde n’est pas saine. Oui, les années 1990 ont été terribles, traumatisantes (comme elles le furent pour les Rwandais, les Bosniaques, les Somaliens ou les Irakiens). Oui, l’Algérie a été alors isolée. Mais est-ce la faute des autres peuples ? Comme si ces derniers n’avaient pas leurs fardeaux à endurer… L’auteur de ces lignes a été en reportage dans de nombreux pays arabes à cette époque. Partout, je dis bien partout, en Tunisie comme en Egypte (oui, en Egypte aussi !), en Jordanie ou en Syrie et même en Irak où les enfants mourraient par milliers en raison de l’embargo, le sentiment exprimé – celui des gens ordinaires – relevait de la tristesse désemparée et même de la sidération face à une violence, faut-il le rappeler, que des Algériens infligeaient à d’autres Algériens. « Comment pouvons-nous vous aider ? » était la question mainte fois entendue.

Non, les Algériens, pas plus que les Tunisiens n’ont le monopole de la douleur et de la souffrance face au terrorisme et à la violence armée. Sinon, quels mots devraient donc nous dire les Palestiniens ? Et, d’ailleurs, ceux qui disent ne pas oublier « l’égoïsme » des Tunisiens, que font-ils concrètement, là, maintenant, pour les Palestiniens ? Pour les Syriens ? Petite question : que faisaient donc les Algériens au mois de juin 1982, en pleine Coupe du monde de football, quand Palestiniens et Libanais se faisaient allègrement massacrer par l’armée israélienne ? Pendant les années 1990, quand la nuit est tombée sur notre pays, jamais aucun Palestinien, jamais aucun Libanais ne m’a dit qu’il n’avait pas « oublié »… Bien au contraire. L’Algérie, malgré tous ses récents errements, a toujours gardé une place à part y compris chez nos voisins.

Il est parfois nécessaire de s’interroger sur le poison que véhicule un certain chauvinisme.
_

lundi 9 février 2015

A3çida-zgougou

_
Bien malheureux est celui qui n'a jamais goûté l'A3çida-zgougou...



Avant :



Après, en quelques minutes chrono :


_

samedi 20 décembre 2014

La chronique du blédard : De la Tunisie, de la révolution et (un peu) de l’Algérie

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Quatre ans après le geste désespéré et désormais emblématique de Mohamed Tarek Bouazizi – c’était le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid en Tunisie – faut-il décréter l’échec définitif du Printemps arabe ? Face à ce qui se passe en Libye, en Egypte, bien sûr aussi et surtout en Syrie et sans oublier Bahreïn et le Yémen, faut-il se couvrir la tête de cendres ou bien alors baisser les yeux d’un air contrit devant les multiples tenants des multiples théories du complot impérialisto-mossado-qataro-machin-chose ? Répondons d’abord à ces questions par de simples interrogations auxquelles un minimum de connaissances historiques apportera les réponses nécessaires. Depuis quelques siècles, quelle est la révolution dont on peut prétendre qu’elle a atteint son but au bout de quelques années ? Quelle est la révolution qui n’a pas été suivie d’une contre-révolution ou par une restauration plus ou moins longue voire plus ou moins réactionnaire ? Bien sûr, l’histoire n’est pas qu’une question de cycles ou de séquences mécaniques. D’autres éléments interviennent, souvent exogènes d’ailleurs (quel cours aurait connu la révolution française si des puissances étrangères ne s’étaient pas mêlées de la partie ?). Sans relâche, des historiens s’interrogent sur ce qui fait qu’un peuple est non seulement capable de se soulever pour abattre l’ancien régime mais aussi de transformer l’essai, c'est-à-dire de réussir à donner vie à de nouvelles institutions en rupture avec le passé.

Contre Ben Ali, c’est la convergence d’un ras-le-bol général qui a joué. Préparé par une agitation syndicale dont il a été trop peu question – on pense notamment aux grèves du bassin minier de Gafsa en 2008 – un consensus a existé entre les différentes classes sociales pour en finir avec un régime miné par la corruption et la déprédation. Mais ce genre de convergence ne dure jamais car s’il est difficile de faire chuter le tyran, il est encore plus dur de bâtir après lui. Dans un processus laborieux, parfois douloureux, mais qui n’en demeure pas moins exemplaire, la Tunisie a réussi, malgré ses divisions, à mener une transition vers une nouvelle république. Bien sûr, rien n’est encore gagné à la veille d’un deuxième tour d’une élection présidentielle particulièrement disputée. La Révolution tunisienne a-t-elle échoué parce que la scène politique est occupée, entre autre, par des islamistes, leurs alliés populistes (ou néo-yousséfistes) ou encore par des membres de l’ancien système ? Mais que croit-on ? Que des démocrates naissent par génération spontanée ? Que des modernistes fracassent en un clin d’œil la gangue religio-conservatrice dans laquelle ils étaient enfermés depuis des décennies si ce n’est des siècles ? Le temps est certes une donnée relative mais elle est surtout incompressible. En clair, et pour paraphraser quelques célèbres maximes, la révolution ne se décrète pas, elle s’accomplit mais, surtout, elle se poursuit. Par l’éducation, par l’implication de la société civile, par le débat d’idée : bref, par l’engagement de tous et c’est ce qu’ont compris nombre de Tunisiennes et de Tunisiens.

On peut aussi dire que le changement radical ou la rupture ne comptent que par celles et ceux qui préparent le coup suivant. Il ne sert à rien de vouloir abattre le tyran si l’on ne sait pas ce qu’il faudra faire ensuite. Dans ses mémoires qui viennent d’être publiées, Michel Camdessus, l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI), raconte que certains pays de l’ex-bloc soviétique étaient préparés à encaisser l’immense choc engendré par la chute du mur de Berlin et par la fin de l’URSS (*). D’autres ne l’étaient pas et, à chaque fois, la différence ne s’est pas faite grâce à des institutions (elles n’existaient pas) mais grâce à des ressources humaines ayant déjà réfléchi, parfois seules dans leur coin, à ce qu’il faudrait faire le fameux jour d’après.

Disons-le franchement. Aucun pays arabe concerné par les révolutions de 2011 n’avait réfléchi à cet « après » d’où, ce n’est pas l’unique raison, les cahots d’un processus qui est loin d’être terminé. C’est un fait, les dictateurs semblaient indéboulonnables et rares sont ceux qui ont pensé l’impensable, à savoir leur chute. Dans cette affaire, la Tunisie a eu la chance, par la suite et dans l’urgence, de pouvoir mobiliser des compétences à chaque étape de la transition (et de créer les institutions destinées à piloter les premiers temps de la transition). A l’inverse, l’Egypte n’a jamais pu se dégager de ce handicap originel lequel réside dans le fait qu’une armée qui détient le pouvoir ne mène jamais de révolution contre ses propres intérêts (à ce sujet, le cas de la révolution des œillets au Portugal en 1975 mériterait d’être étudié dans tout le monde arabe).

On reviendra dans de prochaines chroniques sur les cas de l’Egypte, de la Libye et de la Syrie. En attendant, il n’est pas inintéressant de se pencher sur ce mix de non-révolution et de mauvaise évolution qu’est devenue l’Algérie. Il faut espérer qu’ici et là, au pays comme à l’étranger, des femmes et des hommes sont en train de réfléchir aux jours d’après. La prospective étant autant affaire de science que de technique, il leur faut penser large et noir. L’impréparation à la chute annoncée depuis mai dernier des cours pétroliers, l’improvisation qui domine la gestion des affaires du pays, le chaos idéologique, les manœuvres de coulisse, le retour au premier plan de la dialectique takfiriste, tout cela démontre que l’Algérie, toute en œillères et pas cadencés, est résolument en route vers un nouveau cauchemar. Cela, personne ne pourra prétendre l’avoir ignoré.
---
(*) La Scène de ce drame est le monde, treize ans à la tête du FMI. Michel Camdessus, Les Arènes, Paris, 446 pages, 22,80 euros.
_