Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 11 avril 2017

La chronique du blédard : La faute de l’Europe…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

D’où vient le problème ? A quoi, à qui, devons-nous l’état actuel d’une grande partie de l’Europe laquelle semble renouer avec ses vieux démons ? Nationalisme, populisme, xénophobie et islamophobie : il faudrait être inconscient pour ne pas s’inquiéter devant pareil contexte. On dira que ce n’est pas le problème des pays du sud, notamment du Maghreb, mais ce serait faire fausse route. Car la manière dont évolue le vieux continent et l’existence de courants politiques qui l’écartèlent auront nécessairement des conséquences sur tout l’environnement régional. La montée en puissance des forces populistes pour ne pas dire néo-fascistes n’est pas qu’une simple affaire euro-européenne. Comme le montrent les récentes consultations électorales, ces forces ne sont plus uniquement des composantes marginales des échiquiers politiques. Elles ont la capacité de l’emporter à moyen terme ou peut-être même à court terme. Et il suffit d’interroger l’histoire pour comprendre la gravité de la situation et de réaliser à quel point cette région du monde est capable d’exporter ses tempêtes et d’entraîner avec elle le reste du monde.

L’échec de l’Union européenne (UE) en tant qu’institution fédératrice (et non fédérale, la nuance est de taille) est l’une des raisons majeures de cette situation. Bien sûr, les réalisations sont impressionnantes et il faut reconnaître le caractère atypique et exceptionnel de ce regroupement d’Etats. Mais année après année, la machine communautaire s’est déréglée et ses dirigeants n’ont pas pris conscience des enjeux créés par plusieurs décennies d’ouverture économique, de dérégulation et de politiques d’inspiration libérale. Et cela même si de nombreux responsables européens continuent de clamer que l’UE a toujours gardé le cap en matière de renforcement des protections sociales et de défense des libertés fondamentales.

La caricature veut que l’Union, et plus particulièrement la Commission européenne, s’est perdue en fabriquant à tout va des textes normatifs et tatillons dont quelques-uns prêtent effectivement à sourire. Mais, au-delà de l’anecdote, la vraie leçon à tirer est qu’une intégration économique régionale peut s’avérer dangereuse sans une démarche politique de même intensité et de même ambition. Or, les pays membres ont toujours refusé cela y compris lorsqu’ils ont décidé, pour certains d’entre eux, d’abandonner leurs monnaies nationales au profit de l’euro. Comment pouvait-on penser que la création de la monnaie unique pourrait donner des résultats tangibles – autres que ceux attendus par la sphère banco-financière – sans l’existence d’un vrai pouvoir politique européen ? Un pouvoir capable de dire non aux marchés financiers et à la Banque centrale européenne (BCE) ?

La question de la fiscalité témoigne de cette réalité. Qui peut croire que l’Union européenne est un projet viable à long terme quand on sait que certains de ses membres se sont organisés pour capter – on pourrait même écrire détourner ou voler – une partie des recettes fiscales potentielles de leurs voisins et partenaires ? Quoiqu’en disent les défenseurs acharnés du processus de « construction européenne » cette question fondamentale n’a jamais été réglée. Si de nombreux Etats membres de l’UE n’ont pas les moyens de renforcer leurs amortisseurs sociaux pour lutter contre les effets négatifs de la mondialisation ou pour mettre en place des politiques d’inspiration keynésienne afin de relancer l’activité, c’est parce que l’idée d’une redistribution organisée et planifiée à l’échelle de l’Union n’a pas été une priorité.

Dans un monde où même les Etats qui professent avec ardeur leur foi dans le libre-échange se dotent de barrières protectionnistes qui ne disent pas leur nom (cf. les subventions agricoles aux Etats Unis), l’Union européenne a été l’idiote utile de la mondialisation. La zone où la libre-concurrence a été érigée en dogme absolu au détriment, par exemple, des petites et moyennes entreprises qui ont été privées de mesures incitatives comme c’est le cas aux Etats Unis avec le « small business act ».

Au cours des dernières décennies, une idée simple s’est imposée comme une évidence indiscutable. Selon elle, c’est l’économie (libérale) qui serait le moteur principal de la construction européenne. La paix, la concorde entre les peuples, le développement commun et la stabilité politique, tout cela serait garanti par l’amélioration constante des environnements des affaires. On connaît le résultat. Certes, l’Europe regroupée est la première puissance économique mondiale mais c’est aussi une terre d’inégalités croissantes et de disparités régionales. Et ne parlons pas de la Grèce dont le sort et le traitement par ses pairs de l’UE démontrent que l’expression « solidarité européenne » ne veut absolument rien dire.


Dans de telles conditions, la nécessité de repenser (et refonder) le projet européen devrait être au cœur des discours et des projets politiques. Le 25 mars dernier était célébré le Traité de Rome, autrement dit l’accord instituant la Communauté économique européenne (CEE) entre six pays fondateurs (Allemagne de l’Ouest, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas). Ce fut l’occasion pour quelques discours et propos satisfaits. Mais de souffle nouveau, point. Le Brexit était dans tous les esprits (même si la Grande-Bretagne n’est pas un membre fondateur de la CEE), chacun se demandant qui sera le prochain à rendre les clés. A moins qu’une tempête brune ne devance tout le monde en démolissant un édifice déjà bien branlant.
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dimanche 10 mai 2015

La chronique du blédard : Les migrants, encore et toujours

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Le Quotidien d’Oran, 23 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Combien de fois encore ? Combien de fois nous faudra-t-il nous indigner quant à ce qui se passe en Méditerranée ? D’un mois à l’autre, d’une saison à l’autre, les drames se succèdent et les bilans s’aggravent. Automne 2013, quatre cent morts au large de Lampedusa. Printemps 2015, plus de sept cent morts non loin des côtes libyennes. Et entre ces deux drames, combien de noyades anonymes et de naufrages qui sont passés inaperçus ou qui n’ont fait l’objet que de quelques lignes dans la presse ? Les spécialistes du dossier le savent : tous les jours ou presque, des enfants, des femmes et des hommes qui rêvaient d’une vie meilleure, disparaissent dans les flots d’une mer transformée en immense cimetière.
 
Ce qui vient de se passer était prévisible. Depuis novembre dernier, l’Europe a réduit ses efforts de surveillance en mer puisque l’opération Mare Nostrum a été suspendue. Dans une chronique qui ne remonte pas à très longtemps, j’ai écrit que l’Union européenne et ses membres ont délibérément abandonné les migrants à leur sort pour des raisons notamment financières (*). Qui peut en douter maintenant ? Bien sûr, nous avons droit actuellement à beaucoup d’agitation et à de discours mobilisant l’émotion et de promesses. Mais, en réalité, tout le monde sait que l’Europe n’est pas disposée à accepter l’idée que les flux migratoires lui imposent une révolution conceptuelle qu’elle se refuse à accomplir.
 
La situation est connue. De partout, notamment d’Afrique subsaharienne mais aussi d’Asie, convergent des gens qui veulent une vie meilleure. Leur détermination est telle qu’ils sont prêts à tout, y compris à mourir, pour atteindre leur but. La guerre, la misère, la dictature aussi, tout cela est responsable de leur exil. Contrairement à une minorité de privilégiés, ils n’ont aucun visa, aucune possibilité de voyager normalement et sont une proie idéale pour les mafias de trafiquants que, on ne le répétera jamais assez, personne ne semble vouloir inquiéter. La question est donc toujours la même, comment faire pour que de tels drames ne se répètent plus ?
 
A lire et entendre les réactions des dirigeants européens, on devine quelles sont les orientations qui vont être prises. L’idée qui revient en force, c’est qu’il faut arriver à stopper les embarcations avant qu’elles n’arrivent en haute mer. Cela signifie que les pays du Sud de la Méditerranée vont être fortement « encouragés » à renforcer leurs propres moyens d’interception. Qui sait, dans sa grande générosité, l’Europe leur consentira-t-elle quelques crédits bonifiés pour qu’ils achètent plus de navires et d’hélicoptères afin de surveiller leurs côtes… De même, on entend ici et là que ces pays, notamment maghrébins, devront s’organiser pour mettre en place chez eux des camps de regroupement pour empêcher que les migrants ne cherchent à embarquer pour le nord.
 
Reste bien sûr la question de la Libye, pays en pleine guerre civile et dont les diverses factions et autorités ont d’autres chats à fouetter que de chercher à stopper les embarcations. Kadhafi le faisait pour s’attirer les bonnes grâces des dirigeants européens mais, aujourd’hui, le chaos est tel que des bateaux partent pratiquement tous les jours à destination des côtes siciliennes. Là aussi, l’Union européenne va tenter de convaincre les différentes factions libyennes de faire un effort. Pour quelle contrepartie ? On ne le sait pas encore mais il est certain qu’un marchandage peu ragoûtant a débuté. Vous stoppez les migrants, on laisse les armes arriver chez vous ou bien alors on vous aidera dans votre bataille contre vos rivaux… A Bruxelles, certains rêvent même de voir l’Egypte faire la police maritime et il ne vient à l’idée de personne que ce genre d’intervention risque fort d’aggraver le conflit libyen.
 
Que faire alors ? Le monde dans lequel nous vivons a besoin de générosité et d’une nouvelle manière de le penser. Dans un contexte où c’est la réduction des déficits budgétaires qui commande, il ne faut certes guère espérer que des milliards d’euros soient investis dans les pays d’où partent les migrants. Pourtant, il suffirait de pas grand-chose pour enclencher une nouvelle dynamique. L’idée du partage de richesses, d’un transfert plus important du nord vers le sud est considérée comme une hérésie, un vœu pieu formulé par des rêveurs romantiques qui ignoreraient la dure loi des relations internationales. Or, au risque de se répéter, il ne faut pas se leurrer : les migrants continueront de vouloir atteindre l’Europe. La seule manière de faire en sorte qu’ils ne meurent plus en mer c’est, à court terme, de les accueillir plus facilement – on pense notamment aux réfugiés syriens – et, à plus long terme, de créer les conditions d’un meilleur développement économique dans leurs pays respectifs.
 
On dira que les opinions publiques européennes ne veulent pas d’une immigration plus importante et que l’extrême-droite n’attend que cela pour prospérer encore plus. C’est vrai mais il faudrait aussi expliquer et répéter que le monde entier est désormais en état d’urgence. Que se calfeutrer derrière sa frontière, son mur et tous ces obstacles électroniques qui sont en train d’être pensés pour protéger l’Europe ne servira à rien. Quand la masse des déshérités, des damnés de la terre, croît, le riche et le privilégié savent bien qu’ils n’ont qu’un court répit devant eux. Mais l’on sent bien que la solution à l’australienne, c’est-à-dire le fait de contenir les migrants à distance, de les parquer dans des îles avant de les renvoyer ailleurs, commence à faire son chemin. C’est déjà un peu le cas à Lampedusa. Peut-aussi aussi que la Sicile va devenir un immense camp de regroupement. Qui sait, tout est possible.
 
On terminera ce texte par relever cette étrange symétrie. Au nord, comme au sud du continent, des migrants meurent en même temps. Les uns parce qu’ils sont abandonnés à leur sort, les autres parce qu’on les tue. Ainsi, en Afrique du Sud est en train de se répandre une violence xénophobe que l’ANC – oui, l’ANC de feu Mandela… - ne semble guère vouloir empêcher (le gouvernement a attendu plusieurs jours pour déployer l’armée afin de protéger les étrangers). Ce n’est pas la première fois que des migrants font l’objet d’attaques mais ce qui s’est passé récemment, avec les meurtres de Zimbabwéens et de Mozambicains, démontre qu’il n’y a pas qu’en Europe que le migrant est désigné comme porteur de tous les maux.

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lundi 9 février 2015

La chronique économique : De la Grèce, de la troïka et de la "démocratie de marché"

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 4 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

Qui prime ? Le choix électoral d’un peuple ou un traité transformé en totem ? C’est la question que pose, une nouvelle fois, l’actualité grecque. De fait, l’arrivée au pouvoir du mouvement Syriza est susceptible de rebattre les cartes d’une situation que l’on croyait figée depuis que le Traité constitutionnel européen a été adopté sans grandes modification. Et cela malgré les (vaines) promesses d’amendements faites par quelques gouvernements velléitaires ou vite rappelés à l’ordre par Bruxelles (on pense notamment au président français François Hollande qui, à l’entendre pendant la campagne de 2012, devait imposer une nouvelle mouture de ce texte).

La Troïka a échoué

La situation est connue. D’un côté, un pays qui a été mis sous tutelle par la désormais tristement célèbre troïka (Banque centrale européenne ou BCE, Fonds monétaire international ou FMI et Commission européenne). De l’autre, des créanciers qui ne veulent pas de l’idée d’une annulation partielle ou encore moins totale d’une dette qui fait près de 320 milliards d’euros. Or, depuis 2009, la Grèce ne cesse de s’enfoncer et les mesures d’austérité mises en place par la troïka n’ont pas donné de résultats. Le déficit grec s’est aggravé, la dette n’a jamais cessé d’augmenter alors que, dans le même temps, la situation sociale de la population s’est détériorée. Aujourd’hui, et alors qu’un vent de changement souffle sur Athènes, les langues commencent à se délier. Les critiques contre la troïka se multiplient, y compris en provenance du Parlement européen. Autoritarisme, mépris affiché pour les souffrances des Grecs, morgue des tenants du pouvoir financier : on s’accorde enfin à dire que les émissaires du trio sont les premiers responsables de l’échec de la thérapie de choc qui a failli tuer la Grèce et les Grecs.

Le nouveau pouvoir à Athènes a remporté une première manche, celle de se faire élire. Il est aussi en passe d’en gagner une deuxième, celle de démontrer qu’il appliquera les mesures promises pendant la campagne électorale. En Europe occidentale, les petits soldats du néo-libéralisme poussent des cris d’orfraie. Ils ne comprennent pas que Syriza ne se range pas au principe de réalité qui, selon eux, consisterait à continuer gaiement dans une voie sans issue. Cela met en exergue le fait que le débat sur l’inutilité des politiques d’austérité en temps de crise n’est toujours pas clôt. Pourtant, la Grèce est la preuve directe que rogner dans les dépenses publiques, mettre à la rue des milliers de fonctionnaires, démanteler un système de protection sociale sont autant de mesures douloureuses, pour ne pas dire criminelles, qui ne relancent pas la machine économique, bien au contraire. Le FMI a beau dire, la BCE a beau faire, et la Commission européenne a beau intriguer : la croissance n’est pas au rendez-vous. Que faut-il de plus pour que le cap soit changé ? Même Barack Obama, le président américain, y est allé de son couplet pour souhaiter que la Grèce cesse d’être pressurée. Il reste maintenant à savoir si les appels au bon sens vont être entendus.

L’exigence du changement de cap

La démocratie a parlé. Les Grecs ne veulent plus être humiliés. L’Europe, de son côté, tergiverse. Elle ne veut pas d’annulation de dette mais fait mine d’oublier que si l’Allemagne est ce qu’elle est aujourd’hui c’est parce que, entre autre, sa dette en matière de dommages de guerre a été annulée en 1953. Mais ce que l’Union européenne (UE) a de plus en plus de mal à cacher, c’est qu’elle sait que bouter la Grèce hors de la zone euro signifiera certainement la fin de la monnaie unique et une onde de choc d’une brutalité extrême dans tout le vieux continent. Les politiques économiques suivies au cours des vingt dernières années, faites de dérégulation et de réformes au profit du capital et de la finance, se paient cash aujourd’hui. La Grèce est la première à en souffrir mais d’autres pays suivront si l’UE ne réalise pas qu’il est temps pour elle de changer de cap.
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lundi 29 septembre 2014

Un désir de révolution

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"Ce serait bien, pourtant, pour notre santé neuronale, de parler à notre époque sans détour, sans préjuger. D'écouter, en somme. Beaucoup de jeunes votent Front nationale, à peine s'ils ont la moindre conscience de la généalogie idéologique dont provient ce parti, cette tunique de Nessus dont il est en train de se défaire au nez et à la barbe du public. Ce qu'ils ont en tête, ce qui les entraîne c'est ce que l'on appelait autrefois, sur les bancs de la Sorbonne, un désir de révolution. L'adversaire, cette fois, ce n'est pas le "Grand Kapital", ce sont les ronds-de-cuir bruxellois qui font croire aux braves gens que la construction européenne ne peut que suivre son cours, inéluctablement, parce qu'il n'y a pas d'autre issue. Un tel discours, qui est la négation même du libre-arbitre, est proprement mortel. On pourra bien justifier, rapports à l'appui, le bien-fondé de la construction : cela ne servira à rien. Cela demeurera lettre mortifère."

Michel Crépu, écrivain, directeur de "La Revue des Deux Mondes", in Le Monde, 1er juin 2014

jeudi 27 décembre 2012

La libre circulation n’est pas la liberté d’installation

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Revue Citoyens n°345 - Octobre 2012
Akram Belkaïd

Par Akram Belkaïd, journaliste

Depuis la nuit des temps, l’Homme a été obligé de quitter sa terre pour un ailleurs censé être meilleur, du moins plus hospitalier. L’Histoire de l’humanité n’est ainsi qu’une longue série de migrations, de peuples en mouvements, parfois contre leur gré, et de terres âprement disputées entre anciens habitants et nouveaux arrivants. Les temps modernes n’échappent à cette réalité. Mais, dans un contexte de mondialisation triomphante, où un container emplis de produits électroniques ou de crevettes surgelées peut faire le tour de la planète en quelques jours, l’être humain se voit limité dans ses mouvements. Passeports biométriques, visas de différentes catégories et durées, frontières renforcées, postes de douane : les obstacles sont nombreux même s’ils sont loin d’être les mêmes pour tout le monde.

Ainsi, les peuples du nord ne se rendent même pas compte de leur chance et du bonheur qui leur est offert. Excepté certaines zones de guerre (et encore, un tourisme spécifique d’apparition récente offre de les y conduire), ils peuvent visiter les quatre coins de la planète, voire y séjourner. Telle n’est pas la réalité que vivent nombre de peuples du Sud. Pour eux, la libre-circulation est un mirage. C’est par exemple le cas des populations du Maghreb pour qui l’accès à l’Europe relève de l’impossible, exception faite d’une minorité qui peut obtenir des visas ou qui possède la double-nationalité.

Mais il ne faut pas s’y tromper. Rien ne peut arrêter le mouvement des hommes. Ni les vagues de la mer Méditerranée, ni les barbelés qui protègent les enclaves de Ceuta et Melila ni même les administrations et leurs visas. Le drame récurrent des harragas, ces migrants qui traversent la Méditerranée au péril de leur vie le prouvent. Alors, quoi ? Faut-il pour autant abolir les frontières et exiger une refonte totale des politiques migratoires européennes ? On s’en doute, la réponse n’est pas simple. Décréter la fin des frontières est chose évidemment impensable pour des gouvernements européens confrontés à la crise économique, au chômage de masse et à la montée des tensions et des mouvements xénophobes. Mais, dans le même temps, le statu quo est dangereux et générateur de drames, qu’il s’agisse des morts en Méditerranée ou de l’exploitation des migrants par diverses mafias allant des passeurs aux pourvoyeurs de travail au noir sans oublier les marchands de sommeil. Voilà pourquoi la libre-circulation est souhaitable. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est grâce à elle que le mouvement des populations pourra être régulé avec l’adhésion de tous.

Car il faut bien comprendre que la libre-circulation n’est pas la liberté d’installation. Elle permet le voyage et le mouvement. Elle offre au cadre, à l’étudiant ou au retraité la possibilité de passer d’un pays à l’autre, d’y demeurer, de s’y former et même d’y travailler quelques temps avant de revenir chez lui. Pourquoi les clandestins vivant en France ou en Grande-Bretagne ne rentrent-ils pas chez eux ? Tout simplement parce qu’ils savent que, dès lors qu’ils auront quitté l’Europe, y revenir leur sera définitivement interdit. Et d’ailleurs, que font-ils à peine régularisés. Ils vont et viennent, contribuant à renforcer les liens économiques et sociaux entre leur pays d’origine et celui qui les a accueilli.

La libre-circulation est ainsi une garantie de retour, fut-il temporaire, mais aussi de création de richesse. Certes, dans un premier temps, elle engendrera un appel d’air comme ce fut le cas pour les Polonais ou Hongrois après que les frontières d’Europe de l’Ouest leur eurent été ouvertes. Mais où sont aujourd’hui ces migrants de l’Est ? Nombre d’entre eux sont revenus en Pologne, en Hongrie ou ailleurs. Fort d’un pécule et d’un savoir amassés dans la « riche Europe », ils sont rentrés chez eux, leur pays d’origine leur offrant enfin des conditions de vie acceptables tant sur le plan matériel que politique.

Alors oui, la libre-circulation n’est pas une dangereuse utopie. Réglementée et encadrée, elle offrira de nouveaux horizons à des peuples voisins. Encore faudrait-il avoir le courage de regarder cette question en face et de ne pas céder aux surenchères xénophobes.
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jeudi 8 décembre 2011

La chronique économique : L’EUROPE, LA CROISSANCE ET LES AGENCES DE NOTATION

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 6 décembre 2011
Akram Belkaïd, Paris

Le projet d’accord entre la France et l’Allemagne n’a donc pas évité une nouvelle humiliation aux pays membres de la zone Euro. Alors que l’on en était encore à déchiffrer le contenu de l’accord Sarkozy-Merkel destiné (soi-disant) à relancer la construction européenne, l’agence américaine a fait savoir qu’elle mettait les 17 pays de la zone Euro sous surveillance négative. Pire encore, la France est même menacée d’une dégradation de deux crans, ce qui l’éloignerait pour une très longue durée de la possibilité de regagner son « triple A » (AAA). En effet, il est plus facile de perdre cette note suprême que de la gagner…

DEUX CONTRADICTIONS MAJEURES

Cet accord franco-allemand et la réaction de S&P appellent au moins deux commentaires majeurs. Le premier est d’ordre général et peut permettre de comprendre pourquoi l’agence de notation, dans sa logique, a émis sa menace de dégrader la majorité des pays européens. A bien lire les dispositions du texte, on se rend compte qu’il est une énumération de tout ce que ni la France ni d’autres pays du continent n’ont été capables de faire au cours de ces dernières années. Ainsi, le document prévoit-il des sanctions automatiques pour les pays qui ne respectent pas la « règle d’or budgétaire », disposition qui impose de financer sans emprunt toute dépense de l’Etat (ce qui vise à réduire l’endettement et donc les déficits). Or, on sait bien que la règle d’or ne peut être respectée par les pays qui ont des économies faibles et qui ont toujours besoin de s’endetter. En réalité, l’accord franco-allemand ressemble à une liste de bonnes résolutions dont on sait très bien qu’elles ne seront jamais concrétisées. L’Europe ressemble ainsi à ces cancres qui établissent un planning de révisions ambitieux, tout en sachant qu’ils ne se mettront pas au travail…

L’autre grande remarque est d’ordre structurel. Encore une fois, il semble bien que Paris et Berlin se trompent de diagnostic. Pour rassurer les marchés, les deux gouvernements insistent sur leur détermination à aller vers toujours plus d’austérité et de contrôle des dépenses publiques. Or, et sans faire de jeu de mots douteux, l’Europe ne gagnera pas du poids (sur la scène internationale) en se forçant à maigrir en permanence. En effet, le vrai enjeu pour la zone Euro n’est pas de se contraindre mais bien de gagner plus de croissance. Ce n’est que par une augmentation de l’activité qu’elle créera des emplois et qu’elle parviendra à réduire les déficits (une économie qui repart génère des revenus fiscaux et donc contribue à équilibrer son budget). En s’entêtant à ne privilégier que la voie de la baisse des dépenses publiques sans vraiment réfléchir à une stratégie de croissance, l’Europe prend là le risque d’un vrai déclin.

 UNE LEÇON POUR LE MAGHREB

Par ailleurs, ce qui se passe en Europe est une leçon pour les défenseurs d’un Maghreb intégré. Cela prouve que l’on ne peut bâtir d’union économique durable sans un minimum de convergence politique. La grande erreur des Européens a été de croire que le marché peut tout régler. Aujourd’hui, on sent bien que ce qui manque à l’Europe, c’est une direction politique unifiée qui aille au-delà des agendas nationaux. Des questions comme l’uniformisation fiscale (afin d’éviter que des pays n’encouragent les délocalisations en baissant leurs impôts) et la conception d’une stratégie économique méritent ainsi d’être débattues à l’échelle de l’Union et ne peuvent rester du domaine des compétences nationales. C’est le chemin que doit emprunter l’Europe. C’est celui aussi que le Maghreb unifié devra prendre un jour.
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mardi 8 février 2011

Monde arabe : l'aveuglement européen

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Lu dans le Monde Economie daté du mardi 8 février :

"L'Europe a soutenu jusqu'au bout des pouvoirs moribonds dont les rivalités nationalistes ont fait échouer l'Union pour la Méditerranée. Elle persévère dans cette erreur historique en négligeant ceux qui pourraient bien modeler le renouveau du monde arabe"

Tout est dit. Malgré la révolution tunisienne, malgré la révolte égyptienne et les aspirations de nombre de peuples arabes, l'Europe continue à se fourvoyer et à faire preuve de frilosité. Elle se demande, la pauvre, si son intérêt est d'aider ceux qui brandissent le poing ou ceux qui manient la matraque. L'avenir le dira, mais cette erreur risque d'être historique.
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