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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 24 janvier 2020

Paroles de femme : Megan Rapinoe et le silence (lâcheté ?) des grands noms du football masculin...

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Megan Rapinoe, capitaine de l’équipe américaine féminine de football, Ballon d’Or féminin 2019.

Extraits d’un entretien accordé à France Football après l’attribution du Ballon d’Or (4 décembre 2019)


France Football.- Ce Ballon d’Or va-t-il autant à la meilleure joueuse de la Coupe du monde qu’à la femme qui lutte contre les discriminations et s’en prend à Donald Trump ?
Megan Rapinoe.- Aux deux, je pense… Je me vois comme une activiste, donc cette part de ma personnalité ne peut être écartée. D’une part, je suis une très bonne joueuse de football. D’autre part, mon action hors du terrain m’attire du soutien car les gens comprennent que j’agis pour les emporter avec moi afin de trouver des solutions aux problèmes de nos sociétés. (…)

N’avez-vous pas envie de crier : « S’il vous plaît, Christiano (Ronaldo), Leo (Messi), Zlatan (Ibrahimovic), aidez-moi ? »
Oh que si… Ces grandes stars ne s’engagent sur rien ! (Raheem) Sterling et (Kalidou) Koulibaly, eux, au moins, ont parlé car ils ont subi des attaques racistes, mais qui d’autre ? Je m’efforce de mettre ces grands noms au défi de s’exprimer, quitte à passer pour une emmerdeuse, mais je m’en moque.

Vous sentez-vous seule ?
Carrément ! Il existe tellement de problèmes dans le football masculin et ils ne bougent pas d’un pouce. Est-ce parce qu’il y a tant d’argent en jeu ? Ont-ils la hantise de tout perdre ? Ils le croient, mais ce n’est pas vrai. Qui va rayer Ronaldo ou Messi de la planète football pour une déclaration contre le racisme ou le sexisme ? Au contraire, ils recevraient un soutien massif. (…)

Pourtant les Messi, Christiano Ronaldo, Ibrahimovic, Neymar et consorts sont issus de milieux très modestes.
D’où mon incompréhension face à leur silence ! Je suis à la fois en colère et triste. J’imagine qu’ils se disent : « Je m’en suis sorti, je ne veux pas mettre ma vie en danger. » Bon sang, en danger de quoi ? Ils ont des amies, des sœurs, des potes noirs ou gays, ils doivent savoir que des tas de gens souffrent de discrimination. Tant qu’ils ne seront pas aussi outrés que Sterling et Koulibaly par les cris de singe [dans les tribunes], rien ne changera ! Et ils seront une partie du problème.

Et si Lionel Messi quittait le terrain au premier cri de singe envers…
Ce serait énorme ! L’arbitre n’oserait pas lui adresser un carton rouge, à lui, le meilleur footballeur de tous les temps. Je n’en peux plus des effets de manche quand un joueur subit un chant raciste. Les autres joueurs le réconfortent, et c’est tout. Merde, alors ! »


Propos recueillis par Christophe Larcher.

mercredi 6 février 2019

La chronique du blédard : Neymar et les bourrins


Le Quotidien d’Oran, jeudi 31 janvier 2019
Akram Belkaïd, Paris

En juillet dernier, quelques jours après le sacre des Bleus en finale de la Coupe du monde à Moscou, un journaliste du mensuel So Foot posait une question d’apparence anodine mais qui témoigne de la difficulté de situer la France sur l’échiquier mondial du ballon rond : « La France est-elle un pays de foot ? » s’interrogeait-il ainsi tandis que sur les réseaux sociaux et ailleurs l’on continuait à célébrer la deuxième étoile désormais frappée sur le maillot au coq (*). Les réponses apportées par l’article méritent d’être rappelées. Un pays de foot ? Assurément, si l’on considère le palmarès de l’Équipe de France. Deux fois championne du monde, dont une fois hors de ses bases, deux fois championne d’Europe, dont là aussi une fois hors de ses frontières, un palmarès dont rêveraient des pays tels que les Pays-Bas ou la Belgique. J’insiste sur les titres obtenus hors de ses frontières car c’est ce qui fait une grande équipe. L’Algérie ne sera un « vrai » champion africain que le jour où les Verts remporteront la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) ailleurs qu’à domicile (on peut toujours rêver…).

Mais revenons au football français. Un grand du monde, donc. A l’inverse, la réponse à la question est moins catégorique si l’on se penche sur d’autres critères dont l’incontournable palmarès des clubs (deux petits trophées européens, l’un pour Marseille, l’autre pour le PSG et rien depuis le milieu des années 1990). Si les Bleus sont des grands d’Europe et du monde, les clubs hexagonaux sont des nains sur le plan européen, incapables qu’ils sont de remporter des trophées continentaux y compris secondaires. Et cela, les supporters italiens, portugais ou même anglais ne se privent pas de le rappeler. Les efforts désespérés du PSG, version argent du Qatar, pour remporter la Ligue des champions démontrent que beaucoup de chemin reste à faire. Et que ce n’est pas qu’une simple question d’argent et de joueurs achetés au prix d’un aéronef. Il faut ce quelque chose de plus qui est un mélange d’histoire, de passion, de culture, de dévotion des supporters, de légendes, etc.

Il y a quelques jours, un joueur de Strasbourg a blessé le brésilien Neymar. L’affaire est fâcheuse car le prodige sera absent des stades jusqu'à mi-avril. Victime d'une lésion du cinquième métatarsien droit, il manquera donc le huitième de finale de la Ligue de champions face à Manchester United. Et peut-être aussi un éventuel quart de finale. Une blessure dans le foot, cela peut arriver mais quand le même scénario se répète deux années de suite, c’est qu’il y a un problème. Personne ne niera que le PSG est le club à abattre dans le championnat français. Club riche, trop riche, qui plus est possédé par des Arabes, faisant jouer l’un des meilleurs joueurs au monde, c’en est trop pour certains habitués au pépère « on reste bien en place et on vise le zéro-zéro ».

Si j’évoque la question de la culture footballistique, c’est parce que j’ai été attentif aux commentaires ayant suivi la blessure de Neymar. A en croire nombre de journalistes, de « consultants », d’entraîneurs et même de joueurs en activité, le Brésilien a été blessé parce qu’il abuserait de son talent. Parce qu’il « chambre » ses adversaires, qu’il multiplie les feintes, les « gris-gris ». Vous comprenez, chers lecteurs, Neymar n’aurait pas le droit de s’amuser aux dépens de ses adversaires. Il doit les « respecter », il doit « rester humble » et ne pas trop en faire… En somme, il ne doit pas faire ce pour quoi le foot est fait. Il doit limiter l’expression de son talent (un peu comme le bon élève à qui on demande de ne pas trop la ramener en classe…). Avec ce genre de mentalité, le basket-ball devrait donc interdire les dunks (smash), ce qui fut d’ailleurs le cas de 1967 à 1976 aux Etats-Unis avant que l’exigence de spectacle ne reprenne ses droits.

Un petit pont, un crochet, un grand pont, une mystification, tout cela c’est l’âme du foot. C’est le plaisir fondamental du jeu, la joie que l’on fait éprouver au spectateur ou alors la colère, laquelle fait partie du jeu. Mais cela reste un pilier de ce sport. Sans joueurs comme Neymar, on s’emmerderait dans les stades. On aurait affaire à des machines athlétiques capables de courir sans fin et de nous forcer à nous endormir à force de manquer d’imagination et d’inventivité. Oui, Neymar est insupportable quand il simule mais pas quand il joue sur ses qualités. Pas quand il rappelle aux défenseurs que la loi du football est simple : l’attaquant, c’est le roi, le faiseur de beau spectacle, le créateur d’émotion, celui qui a le droit d’humilier l’adversaire par une feinte.

Alors, trouver des excuses au bourrin qui l’a blessé, un bhim tunisien qui ne mérite même pas d’être nommé, c’est montrer à quel point on manque de culture footballistique. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau. En 1987, le journaliste du quotidien Le Monde qui avait couvert la finale Porto-Bayern de Munich (Coupe des clubs champions), n’avait guère éprouvé d’enthousiasme face au but talonné de Madjer (le foot, c’est sérieux, la fantaisie ça va un moment, faut se concentrer sur les stats…). Idem, il y a un ou deux ans, quand un joueur de Rennes, N’tep si je me souviens bien, s’est retrouvé seul devant la cage adverse : il s’est alors mis à genoux et, rigolard, a marqué de la tête. N’importe quel fan de football a compris le geste. Qui n’a pas essayé de le faire en jouant contre les copains ou de parfaits inconnus ? Oui, mais voilà, la cohorte entraîneurs-consultants-journalistes n’a pas aimé. « Manque de respect » pour l’adversaire ont-ils hurlé. C’est cette mentalité qui fait que la France n’est pas une grande nation « complète » du football. C’est cette mentalité qui fait trouver des excuses à un joueur médiocre pour qui la seule manière de faire parler de soi, c’est de casser plus talentueux que lui.

(*) Par Chérif Ghemmour, mercredi 18 juillet 2018 (papier disponible sur le site sofoot.com).
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samedi 23 juin 2018

La chronique du blédard : Football, génie et altruisme

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juin 2018
Akram Belkaïd, Paris

Tout le monde ne cesse de le dire et de le répéter : le football est un sport collectif qui met en valeur les vertus de solidarité, d’abnégation et même d’intelligence collective chez les membres d’une même équipe. Mais, dans le même temps, tout le monde sait aussi qu’une équipe sans joueur exceptionnel aura toujours un atout en moins par rapport à ses adversaires. Certes, cela peut s’avérer être pénalisant quand la vedette n’est pas en forme ou absente. L’Egypte n’est pas une grande équipe de football et cela apparaît très vite quand sa star Mohamed Salah n’est pas sur le terrain. De même, l’Argentine sans Lionel Messi n’est guère dangereuse pour ses adversaires (les mauvaises langues relèveront qu’elle ne l’a guère été « avec lui » depuis le début du mondial russe…). Mais toute équipe rêverait d’avoir un Mo Salah ou un Léo Messi avec elle.

Nous avons donc affaire à un sport collectif où, néanmoins, certains joueurs ont des statuts à part du fait même de leur talent. Et si l’on va au-delà du discours convenu du « chacun doit remplir sa tâche » ou bien encore du « nous formons un ensemble soudé », analyser la manière dont sont considérés ces joueurs d’exception est particulièrement intéressant. Cela doit d’ailleurs interpeller celles et ceux qui, dans leur travail, ont à « gérer des équipes », expression consacrée pour dire qu’ils sont chefs – petits ou grands – et qu’ils ont des subordonnés sous leur coupe.

Il y a quelques jours, Jorge Valdano, joueur argentin champion du monde en 1986 et reconverti dans l’analyse des rencontres et dans le conseil pour managers – ce qui lui vaut notamment le surnom de « philosophe du football » - a accordé un entretien au quotidien sportif L’Equipe (*). L’occasion pour lui d’aborder la question du leadership et du statut des grands joueurs. Première chose, il faut, selon lui, se garder d’oublier qu’un seul joueur ne peut remporter un match à lui tout seul. Extrait : « Si on cite l’Argentine parmi les favoris, c’est parce qu’elle a Messi. Ce qu’on ne peut pas faire, c’est lui demander ce qu’on demande à une équipe entière. C’est une injustice et même une aberration typique de notre époque où on s’obstine à individualiser la réussite et l’échec. »

Les médias ont leur part de responsabilité dans cette individualisation de la responsabilité. Mais ils ne sont pas les seuls. Les sponsors jouent aussi un rôle néfaste en mettant en avant de manière systématique les joueurs les plus connus. Cette omniprésence a ses conséquences : quand le succès est là, c’est la vedette qui est encensée. Quand la défaite survient, le joueur tête d’affiche est directement visé. Je n’aime guère le système de notes que certains journaux attribuent aux joueurs (à l’arbitre et à l’entraîneur aussi) après un match. C’est parfois violent (on imagine ce qui passe par la tête d’un joueur qui a obtenu un deux ou un trois sur dix), c’est souvent subjectif mais cela a le mérite de mettre en lumière les bonnes performances de joueurs dont on ne parle pas assez.

Tout en gardant à l’esprit la notion de juste répartition des responsabilités, Valdano a tout de même un avis tranché concernant la place que doit occuper un joueur vedette au sein d’un collectif. Deuxième extrait de l’entretien : « le joueur de génie doit avoir un statut à part. Ensuite, personne ne doit se planquer dans son ombre. Le génie est exceptionnel et il mérite de vivre une vie différente. Les autres font partie des simples mortels. À eux de veiller à l’équilibre de l’équipe, d’être disciplinés. » Et de citer le cas de l’entraîneur Cesar Luis Menotti (vainqueur du titre mondial en 1978) qui, lors d’une causerie avec ses joueurs demanda d’abord à Diego Maradona de sortir de la pièce avant de demander au reste de l’équipe : « À votre avis, combien de ballons devez-vous donner à Diego au cours d’un match ? Ne me répondez pas. La réponse est : tous les ballons. »

C’est donc à l’entraîneur de faire passer la pilule aux autres joueurs. Certains d’entre eux accepteront sans aucun problème le statut à part du « génie » que Valdano compare à une « arme de destruction. » Mais d’autres y retrouveront à redire, estimant que leur talent n’est pas suffisamment reconnu ou que celui de la vedette est surévalué. L’époque actuelle est celle des égos surdimensionnés, de « ma pomme d’abord ». Beaucoup d’équipes souffrent de cette situation où la concurrence entre personnalités débouche sur des désastres sur le terrain.

Bien entendu, tout dépend aussi du « génie ». Comparons, à ce sujet, ce qui ne devrait pas l’être, du moins pas encore. Le brésilien Pelé reste le plus grand joueur de tous les temps. Neymar, son compatriote, est un talent très prometteur. Le premier a su se mettre au service de son équipe et quand il tirait trop la couverture à lui avec ses comportements de diva, certains de ses coéquipiers (Carlos Alberto, Rivelino, Jerson,…), qui ne lui déniaient pas sa primauté, savaient tout de même le rappeler à l’ordre. Le second, lui, semble échapper à tout contrôle. Trop égoïste, trop individualiste, incapable de bonifier le jeu de ses partenaires (qu'il lui arrive d'insulter comme lors du match contre le Costa Rica), il est à craindre que ses performances n’aillent guère très loin. On peut aussi citer le cas de Zlatan Ibrahimovic. S’il n’avait pas autant écrasé de son égo ses coéquipiers, allant même jusqu’à les martyriser, il est probable que la Suède aurait enregistré de meilleurs résultats au cours de la dernière décennie. En football, comme ailleurs, le bon « génie » est celui qui possède une dose suffisante d’intelligence pratique et, surtout, d’altruisme.

(*) « Pour les grandes équipes, gagner ne suffit pas », 15 juin 2018
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