Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 3 décembre 2024

Liberté pour Boualem Sansal

 

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Commençons par l’essentiel. L’indiscutable. Boualem Sansal n’a rien à faire en prison et j’en appelle ici aux autorités algériennes les plus hautes pour qu’il soit libéré et qu’il puisse aller où qu’il aille. On n’embastille pas un écrivain – ou tout autre citoyen anonyme – pour ce qu’il a pu dire, penser ou écrire. On ne devrait traduire personne en justice pour des opinions fussent-elles déplorables, déplaisantes, outrancières ou transgressives. L’opinion n’est pas un acte. Et c’est encore moins un délit. Quelqu’un qui bastonne sa femme, dans la rue ou à la maison, est un délinquant qui mérite d’être poursuivi et châtié. Quelqu’un qui affirme que la terre natale de l’émir Abdelkader n’est pas algérienne n’est rien d’autre qu’un ignare. Ou un provocateur en mal de publicité éditoriale ce qui, pour autant, ne vaut pas viatique pour la geôle.
Dans une Algérie idéale, Sansal serait rentré dans son pays, sans encombre ni représailles. Des journalistes de la chaîne III, profitant d’une totale liberté éditoriale, l’auraient invité pour qu’il s’explique sur ses récentes déclarations et là, n’importe quel contradicteur l’aurait ridiculisé, lui et son propos incohérent. L’Algérie existe. Elle est indépendante depuis juillet 1962. De quoi pourrait-elle avoir peur ? Que les élucubrations de Sansal poussent le conseil de sécurité de l’Onu à annuler la résolution 176 du 4 octobre 1962 ? Soyons sérieux…
Beaucoup a été dit et écrit sur la stratégie de cet écrivain et d’autres de (bien) profiter des souffles qui empestent la France. Comme un bon marin, les opportunistes savent discerner le bon vent à prendre. Aujourd’hui, c’est celui de la réaction et de l’islamophobie. Je n’ai pas l’intention d’insister là-dessus. Cela fait des années que le phénomène existe. Nous savons tous quoi penser de ces écrits et propos qui n’existent que pour tirer avantage d’un certain état d’esprit méprisant pour ne pas dire raciste. Insulter l’Algérie (et les Algériens) tout comme faire mine d’ignorer qu’un génocide se déroule à Gaza peut rapporter moult distinctions. Chacun sa conscience.
Le plus important, à mon sens, est juste de réclamer la libération de Sansal. Ce qui ne veut pas dire qu’on partage ses idées. Ce qui ne veut pas dire que l’on est obligé de signer des pétitions où figurent des noms de personnes pour lesquelles on n’a ni respect ni considération. Car ces gens sont comparables à une montre cassée. Elle a raison deux fois par jour mais pour le reste... Sansal a les amis et admirateurs qu’il mérite. Qu’il les rejoigne au plus vite. Libre.

vendredi 12 juin 2020

La chronique du blédard : Un déni français

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 juin 2020
Akram Belkaïd, Paris

Il ne pouvait en être autrement. Dès les premières manifestations aux Etats-Unis en protestation contre l’assassinat, par un policier, de George Floyd, un afro-américain de Minneapolis (Minnesota), les médias français ont été pris de leur habituelle empathie à l’égard des combats antiracistes que connaît l’Amérique depuis si longtemps. Toutes les grandes chaînes d’information en continu mais aussi les radios et les principaux quotidiens ont consacré une large place à cet énième épisode de violence policière débouchant sur la mort d’un être humain.

Les informations et les analyses concernant ce drame et les impressionnantes marches populaires qui ont suivi offrent une image plutôt fidèle de la réalité américaine. On citera en exemple les articles consacrés à la ville de Minneapolis, dirigée par un démocrate, dont l’image « progressiste » ne parvient pas à faire oublier des décennies d’inégalités et d’impossibilité pour la population noire d’accéder à la propriété immobilière. Les provocations et surenchères du président Donald Trump, appelant à mater les protestataires et menaçant de déployer l’armée, ajoutent à l’intérêt des médias français qui peuvent gloser à l’infini sur le racisme et la violence intrinsèques des forces de l’ordre américaines.

Ironie de l’histoire, quelques jours auparavant, la France a connu une polémique sur le même sujet. Camélia Jordana, chanteuse et actrice née en France et de grands-parents algériens, a provoqué le tumulte avec deux déclarations prononcées dans une émission de grande écoute sur France 2 : « Il y a des hommes et des femmes qui se font massacrer quotidiennement en France, tous les jours, pour nulle autre raison que leur couleur de peau. », a-t-elle ainsi déclaré avant de préciser : « Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic, et j’en fais partie ».

On regrettera l’usage du verbe « massacrer » pris au premier degré par de nombreux commentateurs trop heureux de discréditer le propos de l’artiste. Mais pour le reste ? Qu’a-t-elle dit pour mériter un tel torrent de critiques et de haine avec, à la clé, des menaces de poursuites judiciaires proférées par des syndicats de policiers ? En France, une bonne partie des élites vit dans le déni d’une réalité sordide. Celle de la violence policière structurelle, pour ne pas dire systémique, infligée aux minorités et aux classes populaires. Même les violences subies par les Gilets jaunes – qui ont découvert en 2018 ce qu’enduraient depuis longtemps les jeunes des quartiers – n’ont pas modifié la donne.

La peur du flic est une réalité. Le seul changement, c’est qu’elle s’est étendue à d’autres catégories de la population. Aujourd’hui, les gens vont aux manifestations avec la peur au ventre parce qu’en face, c’est buffet ouvert. Recours à la stratégie de la nasse, usages intensifs de gaz lacrymogènes alors que les cortèges sont calmes, tirs aux lanceurs de balles de défense (LBD) sont devenus des actes courants symbolisés par les outrances du préfet de Paris Didier Lallement. Ebranlé par la crise des gilets jaunes, discrédité par son impréparation et sa désinvolture face à l’épidémie de coronovirus, le gouvernement français semble craindre sa police. A chaque bavure, le message est toujours le même. Il n’y a rien eu ou s’il y a eu quelque chose, il faut faire preuve de compréhension.

Il est très probable que l’on ne sache jamais qui est le policier qui a tiré une grenade lacrymogène dans le visage de feu Zineb Redouane [note, l’affaire vient d’être classée sans suites !]. Ce sujet qui devrait constituer une indignation nationale n’a jamais fait la une des journaux. Il est vite évoqué et on passe à autre chose. L’affaire Adama est encore plus symbolique. En juillet prochain, cela fera quatre ans que la famille d’Adama Traoré, mort à 24 ans dans une gendarmerie, réclame justice. Et cela fait quatre ans qu’une conspiration du silence vise à relativiser l’importance des mobilisations. Mardi 2 juin, d’impressionnantes manifestations ont eu lieu à Paris et Marseille pour réclamer la vérité. Le soir, les grands journaux télévisés ont consacré des dizaines de minutes à la situation américaine mais presque rien pour le rassemblement à la mémoire d’Adama Traoré. L’évitement, toujours et encore… L’incapacité à reconnaître qu’il y a un vrai problème de violences policières en France.

Il y a bientôt quinze ans (misère…), je consacrais une chronique à ce qui fut le prélude aux émeutes de l’automne 2005 (*). Je faisais le lien entre ces violences et le passé colonial qui a façonné bien plus qu’on ne le croit la police. Évoquant le cas d’une connaissance, j’y racontais comment on peut habiter le très chic septième arrondissement de Paris, avoir une situation confortable dans la finance et avoir peur d’entrer seul dans un commissariat pour y déclarer le vol de son scooter, tout cela parce que l’on a un nom et un faciès maghrébin. J’ai revu cette personne il n’y a pas longtemps. Nous avons reparlé de cette affaire. Elle m’a déclaré que cette peur n’avait pas disparu, bien au contraire. Dans cette même chronique, j’évoquais les contrôles d’identité musclés de la Brigade anti-criminalité (BAC). Le tutoiement, les gifles qui fusent et l’impossibilité de protester sous peine d’être embarqué pour le bien commode motif de rébellion. A dire vrai, rien de tout cela n’a changé. Et le déni demeure.


(*) Après Clichy-sous-Bois, 5 novembre 2005. Chronique reprise par Courrier International, le 12 novembre 2005… (précision qui sera peut-être utile pour les exégètes de ma chronique de la semaine dernière).
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vendredi 24 janvier 2020

Paroles de femme : Megan Rapinoe et le silence (lâcheté ?) des grands noms du football masculin...

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Megan Rapinoe, capitaine de l’équipe américaine féminine de football, Ballon d’Or féminin 2019.

Extraits d’un entretien accordé à France Football après l’attribution du Ballon d’Or (4 décembre 2019)


France Football.- Ce Ballon d’Or va-t-il autant à la meilleure joueuse de la Coupe du monde qu’à la femme qui lutte contre les discriminations et s’en prend à Donald Trump ?
Megan Rapinoe.- Aux deux, je pense… Je me vois comme une activiste, donc cette part de ma personnalité ne peut être écartée. D’une part, je suis une très bonne joueuse de football. D’autre part, mon action hors du terrain m’attire du soutien car les gens comprennent que j’agis pour les emporter avec moi afin de trouver des solutions aux problèmes de nos sociétés. (…)

N’avez-vous pas envie de crier : « S’il vous plaît, Christiano (Ronaldo), Leo (Messi), Zlatan (Ibrahimovic), aidez-moi ? »
Oh que si… Ces grandes stars ne s’engagent sur rien ! (Raheem) Sterling et (Kalidou) Koulibaly, eux, au moins, ont parlé car ils ont subi des attaques racistes, mais qui d’autre ? Je m’efforce de mettre ces grands noms au défi de s’exprimer, quitte à passer pour une emmerdeuse, mais je m’en moque.

Vous sentez-vous seule ?
Carrément ! Il existe tellement de problèmes dans le football masculin et ils ne bougent pas d’un pouce. Est-ce parce qu’il y a tant d’argent en jeu ? Ont-ils la hantise de tout perdre ? Ils le croient, mais ce n’est pas vrai. Qui va rayer Ronaldo ou Messi de la planète football pour une déclaration contre le racisme ou le sexisme ? Au contraire, ils recevraient un soutien massif. (…)

Pourtant les Messi, Christiano Ronaldo, Ibrahimovic, Neymar et consorts sont issus de milieux très modestes.
D’où mon incompréhension face à leur silence ! Je suis à la fois en colère et triste. J’imagine qu’ils se disent : « Je m’en suis sorti, je ne veux pas mettre ma vie en danger. » Bon sang, en danger de quoi ? Ils ont des amies, des sœurs, des potes noirs ou gays, ils doivent savoir que des tas de gens souffrent de discrimination. Tant qu’ils ne seront pas aussi outrés que Sterling et Koulibaly par les cris de singe [dans les tribunes], rien ne changera ! Et ils seront une partie du problème.

Et si Lionel Messi quittait le terrain au premier cri de singe envers…
Ce serait énorme ! L’arbitre n’oserait pas lui adresser un carton rouge, à lui, le meilleur footballeur de tous les temps. Je n’en peux plus des effets de manche quand un joueur subit un chant raciste. Les autres joueurs le réconfortent, et c’est tout. Merde, alors ! »


Propos recueillis par Christophe Larcher.

jeudi 21 novembre 2019

La chronique du blédard : Après la marche de Paris


Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 novembre 2019
Akram Belkaïd, Paris

N’en déplaise aux rageurs qui ont le « seum », la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre à Paris a été un succès important. Précédée par un incroyable déferlement de haine et de désinformation (« au secours, les barbus arrivent ! »), elle a réuni au moins 14 000 personnes voire plus. Surtout, elle fut diverse dans ses composantes humaine et sociale. De simples citoyens, des militants associatifs, des représentants de différents partis politiques de gauche dont la France insoumise et le Parti communiste mais exception faite du (micro) parti dit socialiste dont l’absence n’a pas blessé grand-monde. La présence de représentants de Lutte Ouvrière (LO), organisation habituellement peu encline à être mêlée à des questions liées à la religion mais foncièrement antiraciste, est une preuve du consensus bâti autour de ce rendez-vous. En quelques mots, ce ne fut pas un rassemblement islamiste ou « frériste » comme l’ont affirmé nombre de médias. Ce ne fut pas non plus une affaire communautaristes car toutes les origines étaient présentes. Il faut donc se réjouir de cette initiative destinée à dire « assez ».

Assez d’attaques verbales ou physiques contre les musulmans, assez d’amalgames avec les djihadistes qui, eux, ne font aucun discernement quand ils décident de tuer à Paris, Nice ou ailleurs dans le monde arabo-musulman (où ils font 90% de leurs victimes). Assez de ces campagnes médiatiques où le moindre incident est monté en épingle pour hurler que la République française est en danger alors que c’est complètement faux. Assez de procès en (dé)loyauté. Assez de discours ubuesques sur les intentions malveillantes que cacheraient la taqqiya, mot dont l’usage intensif vaut label de docteur en islamologie sur les plateaux de télévision. Et ne parlons pas de cette obsession pour le voile qui rend les plus censés complètement barjots.

Se réjouir donc sans pour autant penser que les choses vont soudainement changer, que le calme, du moins la relative tranquillité va revenir. La manifestation s’est bien déroulée, il n’y a pas eu d’incidents mais cela n’a pas calmé la médisance et les contempteurs habituels des musulmans. Dans toute manifestation, il peut y avoir des mots de trop, des écarts, quelques phrases ou des gestes imbéciles. Porter une étoile n’est pas chose intelligente. Je m’en suis expliqué il y a quelques années (1). Aucun défilé n’est parfait. Cela, tout le monde le sait mais on ne peut rien contre la mauvaise foi et l’intention de nuire. On reproche à cette manifestation d’avoir été organisée par des islamistes. L’accusation est lancée sans grandes preuves. On affirme que tel collectif (celui de la lutte contre l’islamophobie) est « proche » des frères musulmans. Qui l’a dit ? Qui l’a prouvé ? Mais admettons que cela soit vrai.

Nombre de personnes qui ont marché ne sont pas sorties dans la rue pour soutenir les Ikhwans. Pour dire les choses plus clairement, elles ne seront jamais tentées par l’islamisme politique. Pour elles, c’était tout simplement la première fois qu’une manifestation était organisée pour dire non à ce racisme qui les accable.  Certains partis sont montés sur leurs grands chevaux, expliquant qu’eux aussi sont contre le racisme mais qu’il n’est pas question pour eux de s’acoquiner avec des islamistes (certains n’ont pourtant aucun scrupule à faire ami-ami avec l’extrême-droite). Question simple : pourquoi, s’ils sont contre le racisme, n’ont-ils jamais lancé la moindre initiative en faveur des musulmans de France ? La réponse est simple : ce n’est pas leur affaire. Ou bien alors, ils nient l’existence de ce racisme (attitude très répandue dans les milieux intellectuels et médiatiques). Ou bien enfin, ils l’alimentent ce racisme en devisant sur le voile pendant les sorties scolaires ou en glosant sans fin sur l’origine jugée complotiste du terme islamophobie en l’attribuant à des mollahs iraniens alors que toute une littérature existe pour démontrer que ce concept existe depuis la fin du dix-neuvième siècle. Mais passons. Encore une fois, nombre des critiques contre cette manifestation font d’autres calculs. Ce qui leur importe, c’est de maintenir la pression sur des communautés qui disposent de peu de relais pour se faire entendre et à qui la manifestation du 10 novembre a donné une tribune inespérée.

Cela me rappelle la Marche pour l’égalité et contre le racisme du 15 octobre au 3 décembre 1983. On sait que son esprit fut perverti, que même son nom a été transformé en un bien méprisant « marche des Beurs ». Mais on a oublié, aujourd’hui, que cette initiative fut aussi très critiquée même si chacun semble affirmer aujourd’hui qu’elle coulait de source. Certes, à l’époque internet et ses réseaux sociaux n’existaient pas tout comme les essoreuses à intelligence que constituent désormais les chaînes d’information en continu. Mais je me souviens bien des critiques contre, déjà, le « communautarisme » et les appréciations dédaigneuses à l’égard de jeunes marcheurs qui portaient le keffieh palestinien alors qualifié de « chiffon ». Je me souviens surtout que toute une machinerie s’est mise en branle pour empêcher que cette Marche pour l’égalité ne s’autonomisme. Il fallait la faire rentrer dans le rang, la domestiquer. La marche du 10 novembre suscite des réactions comparables. Elle est terminée, elle s’est bien déroulée mais c’est maintenant que les choses sérieuses commencent.
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