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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 5 juin 2021

La chronique du blédard : PSG, Manchester City, deux manières de dépenser son pognon

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 mai 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Contrairement à l’année dernière, le Paris-Saint-Germain (PSG) ne jouera pas la finale de la Ligue des champions. Face à une solide équipe de Manchester City, les Parisiens n’ont pas été à la hauteur des enjeux, n’arrivant, à l’aller comme au retour, à tenir la dragée haute aux « citizens » que durant les les premières mi-temps sans toutefois arriver à s’imposer. A chaque fois, les prestations de « City » ont été impressionnantes. Mercredi soir à l’Etihad Stadium (du nom de la compagnie aérienne de l’émirat d’Abou Dhabi dont un prince est propriétaire du club], ce fut une démonstration de réalisme et de ce que l’on pourrait appeler la méthode Guardiola.

 

Commençons par cela avant d’en revenir aux Parisiens. Il est parfois difficile de comprendre ce que veut l’entraîneur catalan. Certes, son principe de base est d’une simplicité absolue : pour lui, la meilleure manière de gagner est de garder le ballon et de le faire circuler pour ne pas subir le jeu de l’équipe adverse. Cela était déjà le cas quand il entraînait le FC Barcelone avec lequel il a remporté deux Ligues des champions et une flopée d’autres titres. Reprenant les préceptes de feu Johan Cruyff pour qui une passe vers l’arrière est le commencement d’une attaque, Guardiola n’a eu de cesse d’affiner ce concept qui exige une grande technicité de la part des joueurs (aussi bizarre que cela puisse être, l’art de la passe n’est pas aussi maîtrisé qu’on ne le croit).

 

Mais avec City, Guardiola va plus loin, insistant sur la notion d’occupation de zones. Ses joueurs ont des consignes claires, ils ont une zone à investir en priorité et plusieurs autres en cas de nécessité de compenser le vide occasionné par l’un de leurs coéquipiers. Analysant des centaines de matchs et disséquant les statistiques, Guardiola en est arrivé à cerner ce qu’il considère être comme la répartition idéale des joueurs sur un terrain quel que soit l’adversaire en face et sa tactique. Ses séances d’entraînement sont souvent des répétitions de mouvements en commun selon l’orientation du jeu, de replacements et, bien sûr, de transmissions du ballon, ce dernier devant nécessairement transiter par un ou deux joueurs ayant prééminence sur les autres. Quand un joueur ne comprend pas le schéma ou qu’il n’arrive pas à en s’approprier les exigences ou encore qu’il n’en respecte pas les spécifications, il reste sur le banc, aussi talentueux soit-il. Ce fut le cas durant deux ans pour Riyad Mahrez qui ne s’est vraiment imposé dans l’équipe-type que cette saison, ayant vraisemblablement compris que la méthode Guardiola ne pouvait que le faire progresser.

 

Autre caractéristique de cet entraîneur : la disparition du poste d’avant-centre. A Manchester City, il y a six à sept milieux de terrain qui jouent, chacun ayant eu à jouer le rôle de « faux numéro 9 ». Pour Guardiola, l’équipe idéale doit être composée exclusivement de milieux de terrain interchangeables, les défenseurs et même le gardien ayant pour mission d’être capables eux-aussi de participer au jeu offensif. Ce n’est pas vraiment le football total des Néerlandais des années 1970 mais ça y ressemble un peu. Toutefois, ce genre de système ne donne des résultats que si l’on dispose des meilleurs joueurs. Et qui dit meilleurs joueurs dit argent. Pep Guardiola a l’avantage d’entraîner un club richement doté dont les propriétaires ne lésinent pas à la dépense. Qu’on en juge : ils ont investi entre 1,5 et 2 milliards d’euros en un peu plus d’une décennie. De quoi se donner les moyens de remporter trois des quatre derniers championnats anglais et d’espérer remporter enfin la Ligue des champions (ce qui ne manquera pas de faire enrager le voisin et rival Manchester United). Le football, on le sait, est devenu une affaire de gros sous. Qui se souvient aujourd’hui que Manchester City était le club des prolos de cette ville industrielle ?

 

Mais avoir l’argent ne suffit pas. Encore faut-il savoir le dépenser au mieux. Le PSG n’est pas un club pauvre. Propriété du Qatar, il a lui aussi dépensé pour plus de 1,2 milliards d’euros en dix ans. Le résultat n’est pas honteux puisqu’il a quasiment la mainmise sur le championnat de France et qu’il fréquente assidument le dernier carré de la Ligue des champions. Mais une analyse attentive des recrutements de ces dernières années ou le simple suivi de ses matchs nationaux ou européens démontre une chose : ce club a recruté une flopée de branquignoles dont on se demande quel esprit dérangé a pu penser à les faire cohabiter avec des joueurs du standing de Neymar ou Mbappé. 

 

Guardiola a dépensé de l’argent en ayant pour objectif la construction, pas à pas, d’un projet d’équipe et de jeu. Les investissements qu’il a exigé et obtenu de la part de ses patrons s’inscrivaient dans cette démarche. Bien sûr, il n’a pas toujours eu le nez creux mais les choses fonctionnent désormais. A Paris, on a plutôt l’impression de vivre un étalage permanent de bling-bling, d’accolage de noms prestigieux (pour faire vendre des maillots ?) et de soutiers limités. Bref, de superbes gigots et de sauces raccommodées dans la précipitation pour aller avec. La valse des entraîneurs depuis dix ans, la vente de joueurs méritants et leur remplacement par des fantômes (Cavani vs Icardi) en dit long sur le manque de vision sportive des dirigeants parisiens. Un matin, l’émir du Qatar se réveillera en se demandant s’il n’a pas été floué par ce que le milieu interlope du football recèle en intermédiaires, filous et autres agents indélicats. 

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jeudi 20 février 2020

La chronique du blédard : Une journée en trains

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 février 2020
Akram Belkaïd, Paris

La journée, entamée aux aurores armoricaines, commence très bien. Après une vague somnolence dans le (premier) train vient une trop courte pause, rue du départ, au pied de la tour brune.  Bleue, par contre, est la couleur de l’enchantement. Neuf heures trente. L’heure magique, celle où les paquets humains ont presque tous embauché, où les cafés se vident et les rues respirent enfin. Le moment où l’on peut aimer la ville avant que ses embarras ne reprennent le dessus mais là n’est pas le sujet. Car, maintenant arraché à l’éclaircie, il faut courir ou presque, la ligne six, fidèle à sa réputation de fragilités récurrentes, ayant obligé à repenser l’itinéraire.

On arrive cinq minutes avant la fermeture des portes de la bétaillère, train à grande vitesse mais à prix réduit ce qui semble donner le droit à des employés de hurler après les retardataires. Et de traquer avec le zèle d’un garde-champêtre les détenteurs de bagages supplémentaires, payants cela va de soi. On en est à plisser les yeux pour lire le numéro de la voiture poussiéreuse quand un coup d’épaule manque de nous envoyer au tapis. Quinze ans de basket-ball pour être déménagé ainsi ? La dame, et les deux qui la suivent, sont pressées de monter à bord. Maillot de l’Olympique de Marseille, coloration capillaire difficilement descriptible, elles parlent et rient fort. On ne dit rien et on embarque à leur suite.

Petite précision. On ne dit rien mais on chantonne tout de même. On fait une petite infidélité au Tot el camp És un clam et on reprend l’air d’Auteuil, comme ça, pour le plaisir de rappeler qu’en matière de football, le patron actuel dans l’Hexagone (Pour l’Europe, on verra), c’est Paris. Après tant d’années, de galère et de combat, Ô pour toi Paris, on va se casser la voix… Regards noirs de l’une des cagoles qui n’a pas le temps de répliquer. L’une de ses copines vient de réaliser qu’elles ne sont pas dans le bon train (lequel s’ébroue depuis quelques instants). Avec force pîtaiinng, la voici qui martèle le bouton poussoir. En vain. Direction Nîmes et Montpellier. « Tire le signal d’alarme » dit l’une. « On partage l’amende » encourage l’autre. La sagesse empêche le geste inconsidéré. Elles s’asseyent à même le sol du couloir. Dans ce low-cost bondé, une voix dans la sonorisation le rappelle : pas de wifi, pas de vente mobile et encore moins de voiture-bar. Qui sait, un jour, la paille remplacera peut-être les sièges.

Nîmes Pont-du-Gard. Un bloc de béton dans une campagne aux allures d’été sans eau. Quatre personnes sur le quai. Trois cagoles qui ne savent pas vraiment où aller – on leur a parlé d’une correspondance pour Avignon – et Mézigue qui sait qu’il a quarante-cinq minutes à perdre, l’occasion d’envoyer des messages à tout va (que l’indulgence des destinataires soit bénie et, ici, remerciée). Une demi-heure passe. Un train arrive. Les trois Marseillaises s’y engouffrent. L’une d’elle nous toise et crie « Paris ! Paris ! On t’enc… ». Une poétesse, sûrement. Quelques minutes plus tard, un employé de la compagnie nous demande où sont passées les trois dames. Dans le train qui vient de partir, lui répond-on. Mais ce n’est pas le bon, lâche-t-il avec lassitude. Et là, on regarde autour de soi, essayant de repérer la caméra invisible qui enregistrerait le canular.

Nîmes Centre. Non, le périple n’est pas terminé. Après avoir perdu une autre heure dans les couloirs de la gare néoclassique et ses alcôves, nous voici dans le quatrième train de la journée, cernés par des lycéens bien agités. Dans le Transport Express Regional (TER) Occitanie, ça crie, ça chante, c’est heureux, ça parle de la saint-Valentin, ça regarde sans cesse son téléphone. Impossible de lire ni de travailler. Alors, on observe et on écoute. On sourit quand surgissent des policiers et que les turbulents se mettent à chanter « nous, on aime la meuh ! Nous, on aime la meuh ! On est enrhumeuh ! » Attention jeunesse, par les temps qui courent, à moquer le pandore, danger il y a …

Première gare sur cette ligne des Cévennes. Fons - Saint-Mamert. Nulle part ou presque. Réflexe habituel, consulter l’ami wiki. On y apprend la signification d’un acronyme qui résume cette France périphérique de plus en plus isolée : PANG. Point d’arrêt non géré. Autrement dit, pas de personnel pour s’occuper de l’endroit où s’arrête parfois un bus. On y gare sa voiture ou son vélo. A part ça, le vide et le silence. Simenon aurait adoré.

Deuxième gare. Saint-Geniès-de-Malgoires. Un autre PANG. La patrie de la défunte Bernadette Laffont. Mais, m’apprend l’ami wiki, c’est dans ce village que vécut le premier maire noir, ou plus exactement afro-descendant, de France. Fils d’un colon huguenot de la région et d’une esclave antillaise, Louis Guizot fut élu maire le 7 février 1790. Quatre ans plus tard, chlack ! Girondin et fédéraliste, il est guillotiné lors de la Terreur. Il faudra attendre 1929 avant qu’un village de France n’élise de nouveau un Noir à la mairie… Le nez collé à la vitre face aux derniers flamboiements du jour, on se dit qu’en réalité, il n’existe pas de nulle part. Que l’Histoire est toujours à proximité. Il suffit d’en chercher la trace.

Troisième gare. Noizières-Brignon. Ici aussi l’Histoire. Plus récente. Tragique. Un train qui déraille en décembre 1957. Des dizaines de blessés, vingt-sept morts. Une erreur humaine. Au départ, le premier réflexe des médias et des autorités fut de penser à un sabotage. 1957… La Guerre d’Algérie battait alors son plein. Quatrième gare. Boucoiran. Pas grand-chose à en dire. Encore un PANG. Peut-être s’y est-il passé quelque chose, un jour, hier, avant. Écrire au journal qui transmettra. Dans quelques minutes, on arrive à Alès. Des visages amis sur le quai, des jeunes qui s’égaillent et aucune trace de cagoles. Som la gent del tren.

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mercredi 6 février 2019

La chronique du blédard : Neymar et les bourrins


Le Quotidien d’Oran, jeudi 31 janvier 2019
Akram Belkaïd, Paris

En juillet dernier, quelques jours après le sacre des Bleus en finale de la Coupe du monde à Moscou, un journaliste du mensuel So Foot posait une question d’apparence anodine mais qui témoigne de la difficulté de situer la France sur l’échiquier mondial du ballon rond : « La France est-elle un pays de foot ? » s’interrogeait-il ainsi tandis que sur les réseaux sociaux et ailleurs l’on continuait à célébrer la deuxième étoile désormais frappée sur le maillot au coq (*). Les réponses apportées par l’article méritent d’être rappelées. Un pays de foot ? Assurément, si l’on considère le palmarès de l’Équipe de France. Deux fois championne du monde, dont une fois hors de ses bases, deux fois championne d’Europe, dont là aussi une fois hors de ses frontières, un palmarès dont rêveraient des pays tels que les Pays-Bas ou la Belgique. J’insiste sur les titres obtenus hors de ses frontières car c’est ce qui fait une grande équipe. L’Algérie ne sera un « vrai » champion africain que le jour où les Verts remporteront la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) ailleurs qu’à domicile (on peut toujours rêver…).

Mais revenons au football français. Un grand du monde, donc. A l’inverse, la réponse à la question est moins catégorique si l’on se penche sur d’autres critères dont l’incontournable palmarès des clubs (deux petits trophées européens, l’un pour Marseille, l’autre pour le PSG et rien depuis le milieu des années 1990). Si les Bleus sont des grands d’Europe et du monde, les clubs hexagonaux sont des nains sur le plan européen, incapables qu’ils sont de remporter des trophées continentaux y compris secondaires. Et cela, les supporters italiens, portugais ou même anglais ne se privent pas de le rappeler. Les efforts désespérés du PSG, version argent du Qatar, pour remporter la Ligue des champions démontrent que beaucoup de chemin reste à faire. Et que ce n’est pas qu’une simple question d’argent et de joueurs achetés au prix d’un aéronef. Il faut ce quelque chose de plus qui est un mélange d’histoire, de passion, de culture, de dévotion des supporters, de légendes, etc.

Il y a quelques jours, un joueur de Strasbourg a blessé le brésilien Neymar. L’affaire est fâcheuse car le prodige sera absent des stades jusqu'à mi-avril. Victime d'une lésion du cinquième métatarsien droit, il manquera donc le huitième de finale de la Ligue de champions face à Manchester United. Et peut-être aussi un éventuel quart de finale. Une blessure dans le foot, cela peut arriver mais quand le même scénario se répète deux années de suite, c’est qu’il y a un problème. Personne ne niera que le PSG est le club à abattre dans le championnat français. Club riche, trop riche, qui plus est possédé par des Arabes, faisant jouer l’un des meilleurs joueurs au monde, c’en est trop pour certains habitués au pépère « on reste bien en place et on vise le zéro-zéro ».

Si j’évoque la question de la culture footballistique, c’est parce que j’ai été attentif aux commentaires ayant suivi la blessure de Neymar. A en croire nombre de journalistes, de « consultants », d’entraîneurs et même de joueurs en activité, le Brésilien a été blessé parce qu’il abuserait de son talent. Parce qu’il « chambre » ses adversaires, qu’il multiplie les feintes, les « gris-gris ». Vous comprenez, chers lecteurs, Neymar n’aurait pas le droit de s’amuser aux dépens de ses adversaires. Il doit les « respecter », il doit « rester humble » et ne pas trop en faire… En somme, il ne doit pas faire ce pour quoi le foot est fait. Il doit limiter l’expression de son talent (un peu comme le bon élève à qui on demande de ne pas trop la ramener en classe…). Avec ce genre de mentalité, le basket-ball devrait donc interdire les dunks (smash), ce qui fut d’ailleurs le cas de 1967 à 1976 aux Etats-Unis avant que l’exigence de spectacle ne reprenne ses droits.

Un petit pont, un crochet, un grand pont, une mystification, tout cela c’est l’âme du foot. C’est le plaisir fondamental du jeu, la joie que l’on fait éprouver au spectateur ou alors la colère, laquelle fait partie du jeu. Mais cela reste un pilier de ce sport. Sans joueurs comme Neymar, on s’emmerderait dans les stades. On aurait affaire à des machines athlétiques capables de courir sans fin et de nous forcer à nous endormir à force de manquer d’imagination et d’inventivité. Oui, Neymar est insupportable quand il simule mais pas quand il joue sur ses qualités. Pas quand il rappelle aux défenseurs que la loi du football est simple : l’attaquant, c’est le roi, le faiseur de beau spectacle, le créateur d’émotion, celui qui a le droit d’humilier l’adversaire par une feinte.

Alors, trouver des excuses au bourrin qui l’a blessé, un bhim tunisien qui ne mérite même pas d’être nommé, c’est montrer à quel point on manque de culture footballistique. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau. En 1987, le journaliste du quotidien Le Monde qui avait couvert la finale Porto-Bayern de Munich (Coupe des clubs champions), n’avait guère éprouvé d’enthousiasme face au but talonné de Madjer (le foot, c’est sérieux, la fantaisie ça va un moment, faut se concentrer sur les stats…). Idem, il y a un ou deux ans, quand un joueur de Rennes, N’tep si je me souviens bien, s’est retrouvé seul devant la cage adverse : il s’est alors mis à genoux et, rigolard, a marqué de la tête. N’importe quel fan de football a compris le geste. Qui n’a pas essayé de le faire en jouant contre les copains ou de parfaits inconnus ? Oui, mais voilà, la cohorte entraîneurs-consultants-journalistes n’a pas aimé. « Manque de respect » pour l’adversaire ont-ils hurlé. C’est cette mentalité qui fait que la France n’est pas une grande nation « complète » du football. C’est cette mentalité qui fait trouver des excuses à un joueur médiocre pour qui la seule manière de faire parler de soi, c’est de casser plus talentueux que lui.

(*) Par Chérif Ghemmour, mercredi 18 juillet 2018 (papier disponible sur le site sofoot.com).
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jeudi 8 mars 2018

La chronique du blédard : Du Qatar, du football et du rôle attendu de l’investisseur du Golfe

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 mars 2018
Akram Belkaïd, Paris

L’élimination du Paris Saint Germain (PSG) en huitièmes de finale de la Ligue des champions (oui, c’est du football) illustre bien l’adage populaire selon lequel l’argent n’achète pas tout. On peut dépenser tous les euros de la terre et s’acheter des stars du ballon rond par paquets, cela ne suffit pas à créer une vraie équipe, solidaire et motivée, et encore moins à construire un club organisé avec ses règles de fonctionnement et ses traditions. Rien ne remplace le temps et c’est ce que les dirigeants qataris du PSG s’évertuent à ignorer. De cette déroute bien pitoyable, on retiendra donc que les 417 millions d’euros déboursés l’été dernier en transferts de joueurs (Neymar, Mbappé,…) n’auront servi à rien ou presque. Ce n’est pas cette année que le PSG se hissera au niveau des plus grands clubs européens. Il peut bien semer la terreur (quoique…) sur les terrains de France et de Navarre, cela ne fera pas oublier qu’il demeure un tout petit parmi les cadors de l’Europe.

Comme c’est souvent le cas, le résultat de mardi soir dépasse largement le cadre sportif. Une nouvelle fois, c’est la stratégie du Qatar dans le football qui pose question. Depuis 2011, l’émirat a déversé plusieurs centaines de millions d’euros dans le club parisien pour un résultat des plus mitigés. A ce sujet, on ne peut éviter de faire le parallèle avec les milliards de dollars dépensés parfois par Doha afin de complaire aux grandes puissances occidentales. Ici, c’est le capital d’une banque qu’il faut renflouer. Là, c’est un complexe immobilier à la rentabilité incertaine qu’il s’agit de financer…

On sait que pour l’émirat gazier, le football est un outil de « soft power », d’influence. Au Parc des Princes, la tribune des VIP (very important person) est l’un des endroits parmi les plus courus de France. On y croise des hommes politiques, des stars de la chanson ou du cinéma mais aussi des chefs d’entreprise et des banquiers. Grâce aux gazodollars, champagne, buffet Lenôtre bien garni et hôtesses aux petits soins permettent à ce beau monde de parler sport, politique et affaires tout en échangeant cartes de visites et tuyaux divers. Mais est-ce que tout cela sert vraiment Doha ? Dans cette foule d’invités, combien de profiteurs et, disons-le directement, d’arnaqueurs persuadés qu’il y a « du pognon à se faire », pour reprendre une phrase prêtée à Gérard Depardieu lorsqu’il parlait de l’Algérie au début des années 2000 ? En juin dernier, quand l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et leurs vassaux ont imposé un blocus à leur voisin, on n’a pas entendu beaucoup de ces VIP défendre le Qatar…

La défaite face à Madrid a remis en lumière une réalité gênante : l’acquisition du PSG par le Qatar n’est toujours pas totalement digérée par nombre de Français. Des Arabes qui se paient l’un des plus grands clubs de l’Hexagone, ça fait encore grincer des dents. Sentiment ambigu qui naît de l’obligation de reconnaître que les qataris ont fait entrer le PSG dans une nouvelle dimension. Des qataris dont on aurait aimé qu’ils soient autre chose que ce qu’ils sont afin de pouvoir leur être sincèrement reconnaissants… Il faut d’ailleurs passer en revue les analyses et commentaires d’après-match pour prendre la mesure de cette répulsion persistante qui ne dit pas son nom.

L’une des critiques récurrentes est que le club, malgré son budget, n’est pas une institution qui serait au-dessus de ses joueurs. Il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation. Le comportement de Neymar à Paris aurait été impensable lorsqu’il jouait pour le FC Barcelone. On peut citer de nombreux exemples édifiants où les exigences d’enfants gâtés, les manquements à la discipline de groupe des uns, les états d’âmes des autres, témoignent d’un problème profond de gestion du club. Pour la presse française, c’est d’abord et surtout la faute à Nasser Al-Khelaïfi, le président du PSG. Trop proche des joueurs, trop laxiste, pas assez organisé, voire incompétent, il serait responsable du flottement général qui empêche l’émergence de cette rigueur à tous les niveaux que l’on retrouve au Real de Madrid, au Barça ou au Bayern de Munich pour ne citer que ces grandes formations où tout est planifié et codifié afin d’assurer la victoire.

Mais derrière cela, il y un autre message. En rachetant le PSG, le Qatar a commis une erreur stratégique qui l’empêche d’être pleinement accepté : c’est celle de ne pas se contenter de jouer le rôle habituel de l’investisseur du Golfe. Autrement dit celui qui injecte de l’argent, qui exige des résultats mais qui sait rester à sa place en se gardant d’intervenir dans la gestion au quotidien de son acquisition. Au lieu de cela, le « président Nasser » ou « Nasser » tout court, comme l’appellent nombre de journalistes français (étonnante familiarité…), occupe tout le terrain, y compris celui de la communication. La défaite de son club face à Madrid permet à tous ceux qui convoitent son poste de relancer leur campagne de lobbying. Ils savent que la nomination d’un président français ou, pour garder les apparences sauves, d’un vice-président (ou d’un directeur général) ayant tous les pouvoirs, est une solution que Doha va certainement envisager pour faire face aux turbulences provoquées par ce nouvel échec.
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mercredi 22 mars 2017

La chronique du blédard : La peur sur le terrain

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

Bien qu’une actualité en remplace une autre, j’aimerais revenir sur la désormais légendaire qualification du Futbol Club Barcelona face au Paris Saint-Germain Football Club. Passons rapidement sur le fait que rares étaient celles et ceux qui croyaient vraiment à une « remontada » du Barça et indiquons au lecteur que cela intéresse que nous nous sommes déjà penché sur les éventuelles conséquences de l’élimination du PSG sur la politique de « soft-power », autrement dit d’influence, du Qatar (*).

Pour nombre d’observateurs, la déroute parisienne est incompréhensible. Comment peut-on se faire ainsi sortir d’une compétition après avoir compté quatre buts d’avance ? Telle est la question qui a été posée et qui se pose encore. Il est évident que cette soirée du 8 mars va figurer dans l’anthologie des grands moments du football hexagonal. Comme pour la défaite à la dernière face à la Bulgarie en 1993 (synonyme d’élimination pour la Coupe du monde aux Etats Unis de 1994), il y aura sûrement des documentaires, des récits et mêmes quelques œuvres littéraires pour explorer le mystère de cette défaite. Cette dernière, comme pour les grandes victoires et d’autres événements, rentrera dans la catégorie des « que faisiez-vous à ce moment-là ? ».

Il y a eu dans cette rencontre une période, celle des dix dernières minutes, que n’importe quelle personne ayant joué, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie, une rencontre sportive à enjeu peut reconnaître. Il ne s’agit pas simplement de sport à haut niveau. Cela peut aussi concerner des matchs à enjeu modeste tel un affrontement entre quartiers, comme par exemple La Tour du Paradou contre la Cité DNC à Hydra (un match pour deux-cent dix dinars et dont l’intensité pouvait être aussi forte qu’une finale du mondial).

Dans ces moments-là, il arrive soudain qu’une peur panique s’empare d’une équipe. Certes, les joueurs du PSG sont rentrés sur le terrain avec une boule au ventre et l’on a vite compris qu’ils allaient passer une mauvaise soirée. Mais ils ont tenu le coup pendant quatre-vingt minutes. Puis, la peur, la vraie, s’est installée dans leur camp. Exception faite de l’attaquant uruguayen Cavani, véritable guerrier, elle a coupé les jambes de tous les parisiens qui n’ont réussi qu’une seule passe en sept minutes ce qui en dit long sur leur état.

Cette peur est un étrange phénomène. Quand on est sur le terrain et qu’on en est victime, il est très difficile de s’en défaire. On regarde autour de soi et l’on réalise que les camarades ne valent guère mieux. Le cerveau émet des signaux contradictoires et, surtout, la lucidité disparaît. C’est la fameuse « brume de sensations » décrite par l’écrivain Jules Renard. Il y a quelques mois, j’ai entendu Laurent Blanc, l’ancien joueur devenu entraineur (notamment du PSG), évoquer cette panique qui prive une équipe de tous ses moyens. Un phénomène irrationnel, selon lui, où le terme contagion n’est pas trop fort pour décrire le fait qu’il est alors difficile pour quiconque d’y résister ou d’empêcher ses coéquipiers de sombrer.

Dans le premier épisode de la série (culte) Lost, l’un des personnages principaux demande à une femme de recoudre sa blessure à vif. Quand il devine qu’elle a peur de le faire, il lui demande de compter jusqu’à cinq, autrement dit d’accorder cinq secondes à cet état de panique puis de se reprendre. La technique vaut ce qu’elle vaut mais de nombreux éducateurs l’utilisent sur les terrains de sports. Ainsi cet entraineur de jeunes en région parisienne qui conseille à son avant-centre de toujours compter jusqu’à cinq avant de tirer un pénalty, c’est-à-dire de se donner le temps avant de tordre le cou à l’appréhension.

Une équipe entière est-elle capable de n’accorder que quelques secondes de triomphe à la panique avant de reprendre ses esprits ? C’est peu probable. Il faudrait pour cela une synchronisation parfaite or un groupe qui perd ses moyens n’est rien d’autre qu’un ensemble de réactions éparses et antagonistes. Pour y pallier, ou tenter de limiter les dégâts, il faut disposer d’une forte personnalité dans le collectif. Quelqu’un capable de réveiller ses camarades, de leur passer – comme adorent le dire les commentateurs sportifs – une vraie soufflante. Un rôle que personne sur le terrain du Nou Camp était capable de faire et certainement pas le capitaine Thiago Silva. Un Zlatan Ibrahimovic l’aurait fait. Peut-être…

Il arrive parfois qu’un joueur expérimenté comprenne vite la situation et décide de provoquer un incident pour « réveiller » ses camarades. Une bagarre avec un adversaire ou une gifle assénée à un coéquipier, de longues chicanes avec l’arbitre, les stadiers ou même le public sont des moyens classiques pour créer une rupture de charge, une diversion qui canalise les émotions et qui peut dissiper la panique. Problème, l’arme est à double-tranchant et, outre le carton rouge garanti, cela peut surtout aggraver le mal et accélérer le naufrage de l’équipe.

Cette peur collective et soudaine sur un terrain demeure donc un mystère. Des spécialistes assurent qu’on peut la prévenir avec une bonne préparation mentale mais rien ne garantit que cette dernière sera efficace en permanence. Quand la peur s’installe sur le terrain, quand les jambes deviennent lourdes, quand les oreilles n’entendent plus rien, quand le regard se brouille et que courir devient un supplice, il faut juste tenir et attendre le retournement de situation qui vient parfois. Car, c’est cela aussi le foot : des montagnes russes émotionnelles qui font passer de la panique à l’euphorie. Un basculement que peut provoquer un but inespéré et que les joueurs du PSG n’ont pas eu la capacité de provoquer.


(*) « (In)dispensable PSG pour le Qatar », Horizons arabes, Les blogs du Diplo, 13 mars 2017.