Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 21 juin 2014

La chronique du blédard : Ce monde qui se redécoupe

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 juin 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Nous n’avons pas encore pris la mesure des conséquences de la chute du mur de Berlin et de la dissolution de l’ex-URSS. A l’époque, cet événement majeur n’a peut-être pas été suffisamment analysé sous l’angle prospectif, quelques provocateurs allant même jusqu’à nous annoncer « la fin de l’Histoire » pour reprendre le titre du célèbre ouvrage du politologue américain Francis Fukuyama. Alors que les décombres de l’empire soviétique étaient encore fumantes, un mécanisme de dérèglement général s’est donc enclenché qui se poursuit encore sans que l’on sache jusqu’où ce réajustement du monde va aller.
 
La tragédie yougoslave a été analysée, à juste titre, comme le terrible suicide d’une nation. On y a vu aussi la conséquence directe, mais isolée, de la disparition du dogme communiste et de la résurgence des passions nationalistes. Mais ce drame a rarement été analysé comme étant la confirmation que, contrairement à une conviction largement répandue, les Etats et leurs frontières sont tout sauf inamovibles. On ne le dira jamais assez, des pays peuvent mourir, disparaître et, pourquoi pas renaître. La République fédérative socialiste de Yougoslavie a été démantelée en 1992 et a définitivement disparu en 2003 après la séparation entre la Serbie et le Monténégro. A la même époque, la Tchécoslovaquie s’est scindée en deux entre République tchèque et Slovaquie. De même, à quelques dizaines de milliers de kilomètres de l’Europe, la Somalie, longtemps dirigée par un régime dictatorial « marxiste » plongeait dans un chaos total qui perdure encore et qui fait que ce pays de la corne de l’Afrique est divisé aujourd’hui en une demi-douzaine d’Etats autoproclamés dont le plus connu est le Somaliland.
 
De fait, c’est le précédent somalien, même s’il n’a pas (encore) été officiellement acté par la communauté international (qui refuse de reconnaître la partition de fait de ce pays), qui s’est révélé être l’annonciateur de la remise en cause à venir du principe de l’intangibilité des frontières africaines héritées du colonialisme. Le Soudan, ex-plus grand pays d’Afrique, a connu la partition (laquelle ne semble avoir rien réglé puisque le jeune Sud-Soudan est plongé dans une effroyable guerre civile génocidaire). Et la perspective d’une division voire d’un démembrement d’autres pays du continent alimente de nombreux scénarios que l’organisation de l’Union africaine (ex-organisation de l’unité africaine ou OUA) prend très au sérieux. C’est le cas de la République démocratique du Congo (RD Congo) dont le territoire est occupé par ses voisins et dont de nombreuses provinces continuent de rêver de sécession. Une sécession qui guette aussi le Nigeria, un géant aux pieds d’argile où l’Etat fédéral a du mal à imposer son autorité notamment dans les provinces du nord où les crimes de la secte Boko Haram ne sont qu’une manifestation de la déliquescence du pouvoir central. On peut aussi évoquer la Libye où la chute du régime de feu Mouammar Kadhafi a finalement ouvert la voie à toutes les possibilités comme en témoigne la volonté de nombre d’habitants de la Cyrénaïque d’obtenir une large autonomie de leur région ou même son indépendance.
 
C’est évident. Une recomposition globale est en cours. Elle touche aussi l’Europe où les velléités indépendantistes s’exacerbent en Ecosse, en Catalogne ou même au Pays basque quand, dans le même temps, rien ne permet d’affirmer qu’un pays comme la Belgique est assuré d’échapper à la division définitive entre Flamands et Wallons. Que dire aussi de l’Italie du nord ou de la Corse et même de certains Länders allemands ? L’idée que ces forces centrifuges ne sont destinées à ne durer que le temps d’une transition entre l’ordre ancien, celui qui prévalait durant la Guerre froide, et celui du triomphe définitif de la démocratie dans le monde, s’avère aujourd’hui totalement dépassée. La chute du mur de Berlin et la fin de l’URSS ont plongé le monde dans l’incertain durable. Dans la remise en cause de ce qui paraissait acquis au lendemain de la fin de la Seconde Guerre mondiale. En clair, rien n’assure que les frontières d’aujourd’hui seront celles de demain.
 
Et cela vaut bien sûr pour le Proche-Orient où la Syrie, l’Irak et la Jordanie sont dans l’œil du cyclone. En Syrie, c’est la guerre civile qui, de fait, a divisé le pays en plusieurs zones où l’Etat central n’a plus aucun pouvoir. En Irak, c’est l’émergence de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui menace directement le pouvoir de Bagdad et qui pourrait constituer le catalyseur d’une partition dont rêvaient déjà les néoconservateurs américains à l’origine de l’invasion de 2003. Un pays sunnite à cheval entre l’Irak occidental et la Syrie, un pays chiite et un Kurdistan définitivement indépendant sont peut-être en train de naître dans le fracas des obus et des nettoyages ethnico-religieux. Certains pointeront du doigt le Printemps arabe, affirmant que ce qui se passe en Irak est la conséquence directe des révoltes et bouleversements de 2011. Ce n’est vrai qu’en partie. Cette nouvelle géographie politique qui se dessine peu à peu – et qui attend certainement d’autres crises majeures pour évoluer – a des racines bien plus anciennes. Près d’un siècle après leur conclusion en 1916, les accords Sykes-Picot de partage des dépouilles de l’empire ottoman et leurs conséquences concrètes sont en train de s’effacer. Cela concerne aussi la Jordanie, pays fragile et vulnérable que d’aucuns en Occident verraient bien un jour se transformer en Palestine de rechange. Cela concerne enfin Israël dont les dirigeants semblent persuadés que cette tempête qui lève ne les concerne pas. A moins qu’ils n’espèrent qu’elle leur permettra d’effacer tout héritage du partage de 1948.
 
Ce monde d’incertitudes peut donner des arguments aux partisans d’un pouvoir fort en Algérie avec, comme devise (à l’égyptienne), « au diable la démocratie, vive la stabilité ». Ce serait un très mauvais calcul car, on ne le répétera jamais assez, le meilleur vaccin contre le morcellement progressif – ou insidieux - d’un pays est justement la démocratie et le respect du droit aux droits.
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samedi 12 avril 2014

La chronique du blédard : Rwanda : un déni français

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 10 avril 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Personne ne peut décemment affirmer que Paul Kagamé est un démocrate. Personne non plus ne peut démentir l’idée qu’il ne fait pas bon d’être un opposant à l’actuel président du Rwanda surtout si l’on a fait défection après avoir été l’un de ses proches (1). Derrière la façade démocratique et pluraliste de son régime, un habillage dont l’Afrique, y compris du nord, a le secret, l’homme est en réalité un autocrate qui n’entend pas partager son pouvoir. Cela même si on lui concèdera bien volontiers d’importantes et spectaculaires réussites en matière de reconstruction de son pays, de développement économique et d’efforts pour atténuer les conséquences du terrible génocide de 1994 commis par les milices et la population hutues (plus de 800.000 morts dont la très grande majorité appartenaient au groupe ethnique des Tutsis).
 
Mais la personnalité cassante de Kagamé (l’homme est un ancien militaire), sa poigne de fer et le rôle très controversé de son armée dans la crise sans fin que connaît la République du Congo voisine (RDC, ex-Zaïre) ne doivent pas servir à occulter le passé et à exonérer de leurs fautes les acteurs ayant eu une responsabilité directe ou indirecte dans les massacres des Tutsis. Pour Kagamé, la France (comme la Belgique) a eu un rôle dans « dans la préparation politique du génocide » et dans « la participation (…) à son exécution même » (2). Des propos graves et récurrents qui ont provoqué la colère des autorités françaises lesquelles ont annulé la présence de Christiane Taubira aux commémorations organisées le 7 avril à Kigali.
 
La responsabilité de la France
 
Pour disqualifier les accusations du président rwandais, de nombreuses personnalités françaises, parmi lesquelles l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine (il était Secrétaire général de l’Elysée – sous la présidence de François Mitterrand – durant le printemps sanglant de 1994), ont insisté sur l’isolement diplomatique croissant de Kagamé et rappelé que son grand protecteur étasunien manifeste des signes d’impatience à l’égard de son autoritarisme. Cela est vrai mais ce genre d’argument ne répond pas à l’essentiel. Il sert surtout à éluder le vrai débat en allumant des contrefeux grâce à des faits avérés. Le schéma dialectique avec ses « éléments de langage » est simple : Kagamé accuse la France, Kagamé est un dictateur isolé, ses accusations sont donc fausses et servent à la fois à masquer ses propres difficultés et à ressouder l’adhésion des Rwandais à son pouvoir de plus en plus contesté.
 
Le problème, c’est que la France a beaucoup à se reprocher dans cette triste affaire. Ce n’est pas un secret, elle a porté à bout de bras le régime de l’ancien président Juvénal Habyarimana (tué dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, après que son Falcon 50 a été abattu au-dessus de Kigali). Partie prenante des négociations entre le pouvoir rwandais de l’époque et la rébellion armée du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé, elle a aussi été un acteur du conflit en formant l’armée rwandaise et en lui fournissant une assistance militaire à partir d’octobre 1990 avec l’opération Noroit. « C’était pour empêcher que le FPR ne l’emporte et pour obliger Habyarimana à s’asseoir à la table des négociations » se défend aujourd’hui Hubert Védrine. On appréciera cette explication à sa juste valeur…
 
La France a aussi toléré que s’exacerbe, dès le début des années 1990, une propagande fasciste et génocidaire à l’encontre des Tutsis. Contrairement à l’argument ressassé par les négationnistes et ceux qui cherchent à régler leurs comptes avec Kagamé, ce n’est pas parce que l’avion d’Habyarimana a été abattu que la folie meurtrière a eu lieu. Les tueries de masses étaient préparées depuis longtemps et pas uniquement par le biais de l’immonde radio des mille collines. C’est toute l’idéologie officielle du régime rwandais qui a conduit à l’irréparable. En tant que parrain et protecteur d’Habyarimana, la France avait les moyens d’enrayer cette machinerie démoniaque. Elle ne l’a pas fait.
 
Et à ce jour, des questions restent posées quand à cette période qui a précédé l’hécatombe. Des troupes spéciales françaises ont elles directement participé aux combats contre les forces du FPR ? Quand exactement les livraisons d’armes françaises se sont-elles vraiment interrompues ? Avant ou après le 7 avril ? L’Elysée ou le Quai d’Orsay étaient-ils informés des agissements de certains barbouzes français présents à Kigali auprès des génocidaires ? Et, question fondamentale, pourquoi la France n’est-elle pas intervenue ensuite auprès des autorités intérimaires rwandaises (celles qui avaient succédé à Habyarimana) pour ordonner l’arrêt des massacres? « Une simple menace de Mitterrand aurait suffi » affirment aujourd’hui encore des rescapés tutsis.
 
Et puis, il y a eu cette fameuse opération Turquoise lancée par l’armée français le 22 juin 1994 (un mois et demi après le début du carnage) non pas pour (enfin) faire cesser les exactions mais pour s’interposer entre l’offensive militaire triomphante du FPR et les populations civiles hutues en fuite. Pour Kagamé et ses pairs, la France n’est intervenue que pour permettre aux génocidaires de s’enfuir. Et il est vrai qu’une bonne partie des organisateurs et planificateurs de la boucherie ont pu quitter le pays et se cacher aux quatre coins de la planète. Certains d’entre n’ont jamais été inquiétés à ce jour notamment ceux qui ont formé les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) qui opèrent aujourd’hui à partir de la RD Congo. Avec l’opération Turquoise, la France a privé Paul Kagamé d’une victoire militaire totale sur les génocidaires et offert, volontairement ou non, une porte de sortie à ses ennemis : c’est cela, entre autre, qu’il ne lui pardonne pas.
 
La France ne veut pas demander pardon
 
On pourrait consacrer plusieurs autres paragraphes à détailler les multiples griefs formulés par les Rwandais, et pas simplement leur président. Mais, l’un des aspects les plus importants de ce drame est que la France n’a jamais demandé pardon pour ce qui s’est passé au Rwanda. Du bout des lèvres, elle a reconnu des « fautes » comme l’a fait le président Nicolas Sarkozy en 2010 à Kigali. Des diplomates admettent des « erreurs graves » dans la gestion des événements ayant précédé le drame. Mais d’excuses présentées, point (à l'inverse de la Belgique, des Etats-Unis ou même de l'Onu). Et ce n’est pas le retour aux affaires de l’ancienne gauche mitterrandiste qui va changer les choses. En effet, poser la question de la responsabilité de la France dans le génocide des Tutsis, c’est questionner le rôle de François Mitterrand et de ses collaborateurs de l’époque.
 
De façon générale, il y a en France une complaisance réelle à l’égard de ce qui n’est rien d’autre que du négationnisme. On peut tranquillement y expliquer que les Tutsis sont responsables de leurs malheurs, qu’ils ont payés « le mal qu’ils ont infligé aux Hutus ». Qu’ils sont un peuple « menteur » et « dissimulateur ». Des propos qui empruntent à l’argumentaire antisémite sans que cela n’interpelle les autorités françaises. A Paris, on peut aussi développer en public la thèse du « double génocide » en affirmant que s’il y a bien eu massacre de Tutsis par les Hutus, ces derniers ont subi la même chose de la part des premiers ceci, bien entendu, expliquant cela… On peut aussi y relativiser le carnage en jurant que c’est un Tutsi, en l’occurrence Paul Kagamé, qui l’a sciemment déclenché contre les siens en faisant abattre l’avion d’Habyarimana. Une thèse rejetée aujourd’hui par la justice française laquelle, au passage a mis bien du temps avant de se réveiller pour traquer les génocidaires réfugiés dans l’Hexagone. Et, contrairement à la destruction des Juifs par les nazis ou le massacre des Arméniens par les Ottomans, on peut nier, ou réviser, ce qui s’est passé au Rwanda en 1994 sans craindre d’être poursuivi par cette même justice française…
 
On peut même se saisir des massacres des Tutsis pour en faire le sujet d’un sketch fécal diffusé sur l’antenne d’une grande radio, comme l’a osé en février dernier l’imitateur Nicolas Canteloup. Prenant la voix de l’animateur Julien Courbet, spécialiste télévisuel et radiophonique du règlement à l’amiable des différends entre voisins, ce dernier a brodé sur un « conflit de voisinage » entre « monsieur Hutu » et « monsieur Tutsi », le premier exagérant dans les supplices infligés au second. Un « amusement » très franchouillard qui a ulcéré les Tutsis vivant en France mais pour lequel Canteloup a refusé de s’excuser, recevant même le soutien d’Alain Jakubowicz, président d’une Licra à l’indignation à géométrie variable…
 
« La France doit défendre son honneur » a protesté Alain Juppé (ministre des Affaires étrangères en 1994) après les nouvelles accusations de Paul Kagamé. En réalité, et quel que soit le sujet, l’honneur commande de reconnaître ses erreurs et de demander pardon pour ses fautes. Mais encore faudrait-il que la France officielle se débarrasse d’une suffisance héritée d’un temps pas si ancien où l’obsession de « sa grandeur » et de son influence dans le monde permettait toutes les dérives. A commencer par le soutien accordé à des régimes bien peu recommandables. Et c’est même en demandant aux Rwandais de lui pardonner que la France contribuera à les aider à se relever et à se reconstruire.
 
(1) Rwanda : Paul Kagame met de nouveau en garde les dissidents en exil, RFI, 17 mars 2014.
(2) Paul Kagamé, « du génocide à la ‘rwandité’ », Jeune Afrique, 6 avril 2014.
 
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PS : Signalons aussi ces propos de Guillaume Ancel, capitaine de l'armée française pendant l'opération "Turquoise" en 1994 (rapportés par le quotidien Le Monde daté du 9 avril 2014)
 
" Je sais qu'en aucun cas nous n'avons participé au génocide. Mais je sais aussi, parce que je l'ai vécu, que nous avons une part des responsabilités dans le drame rwandais pour avoir commis des erreurs lourdes de conséquences. 'Turquoise' n'était pas au départ, comme on le prétend, une opération humanitaire. J'étais spécialiste des frappes aériennes : on n'emmène pas ce type de professionnel pour faire de l'humanitaire ! Ma mission était agressive : elle consistait à dégager la voie pour un raid terrestre sur Kigali. Il s'agissait de combattre le Front patriotique rwandais [FPR de Paul Kagamé] et de reprendre la capitale pour y réinstaller au pouvoir le gouvernement soutenu par Paris."

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