Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 14 avril 2015

La chronique du blédard : De Garissa à Yarmouk

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris

Un carnage… 148 morts dans la fleur de l’âge. L’avenir, l’espoir, d’un pays emportés par une violence sans nom dont seuls des psychopathes peuvent être capables. Une religion, l’islam, dévoyée et souillée par cette attaque contre l’université de Garissa au Kenya. C’est d’ailleurs tout un symbole. En semant la mort dans une université, temple du savoir, de la raison et du partage, les terroristes somaliens ont montré ce qu’ils étaient. Et l’on se demande comment certains observateurs peuvent encore essayer de les défendre en avançant l’idée que la guerre qui les oppose au gouvernement kenyan peut déboucher sur toutes les horreurs. Et relevons cette terrible obscénité qui réside dans le nom que s’attribuent ces extrémistes venus d’un pays qui, finalement, ne s’est jamais remis de la chute du dictateur Mohamed Siad Barré en 1991 et des multiples interventions militaires étrangères qui ont suivi. Ces salopards, et le mot est trop faible, s’auto-désignent par le terme « shebab », qui signifie jeunes ou jeunesse. Quelle sordide ironie…

Ce massacre n’a guère ému le monde musulman pas plus qu’il n’a fait réagir l’Occident. Il n’y a pas eu de marches pour les jeunes étudiants massacrés. Il n’y a pas eu d’emballement médiatique ni de grandes initiatives populaires, comme par exemple le simple fait de se regrouper sur une place publique pour dire non au terrorisme ou le fait d’aller observer quelques minutes de silence devant l’ambassade du Kenya. Non, rien de tout cela n’a eu lieu. Les grands de ce monde ont prononcé quelques phrases lapidaires et sont vite passés à d’autres choses, jugées plus importante, comme la signature d’un accord à propos du dossier nucléaire iranien. Les représentants des pays africains et arabes, qui tels de petits chienchiens à leur ancienne mémère coloniale, se sont précipités pour participer à la marche du 11 janvier à Paris (après les tueries de Charlie-Hebdo et de l’hyper-casher de Vincennes), n’ont rien dit, ne se sont guère fait entendre. Des Kenyans sont morts, et alors ? Ce sont des Noirs, des Africains, et la règle implicite qui veut que seule la vie de l’homme blanc compte et a de l’intérêt vient encore une fois d’être vérifiée.

Il ne faut pas se mentir. Cette indifférence de l’Occident mais aussi du monde arabe – lequel a au moins une excuse, il a aussi ses terribles problèmes du moment – n’est rien d’autre que du racisme plus ou moins avouée, plus ou moins conscient. On notera aussi que la tuerie de Garissa a eu lieu quelques jours avant la date anniversaire du déclenchement du génocide rwandais en 1994. A l’époque aussi, combien de temps a-t-il fallu pour que l’horreur de la situation soit admise et qu’enfin des voix s’élèvent pour dénoncer les massacres et pour faire preuve de solidarité avec les victimes et leurs familles ? Seuls les réseaux sociaux ont « sauvé » l’honneur. La colère de milliers d’internautes vis-à-vis de politiques et des grands médias pusillanimes fera certainement date. Elle a mis en exergue l’écart croissant entre ce que ressentent les opinions publiques – même si elles sont plus ou moins bien informées - et les maîtres des systèmes politiques et médiatiques. Ici et là, des initiatives « 2.0 » ont été lancées. On dira qu’il ne s’agit que de « clicktivism », qu’il est facile de s’indigner à l’aide de son clavier et derrière son écran. Mais cela compte puisque cela crée la condition nécessaire pour d’autres mobilisations, réelles, sur le terrain. Surtout, cela prouve qu’il ne s’agit plus d’attendre le feu vert des officiels pour réagir.

Que dire maintenant de ce qui se passe dans le camp palestinien de Yarmouk en périphérie de Damas ? Cela fait plusieurs mois que l’endroit est assiégé à la fois par l’armée d’Assad et par les tueurs du groupe Etat islamique. Cela fait des semaines que la faim, le froid et la violence déciment des Palestiniens pris au piège dans cette enclave jugée stratégique par chacune des forces armées en présence. Et, là aussi, pas ou peu de réactions dans le monde arabe. Pas de manifestations, pas de déclarations des chefs d’Etat (même l’Autorité palestinienne est peu diserte sur le sujet !). On pensait que la Palestine et le sort des Palestiniens représentaient une cause sacrée. Notre unique cause digne d’engagement. On voit bien que ce n’est pas le cas. Que ce n’est plus le cas. Que l’on se sente impuissant est une chose, que l’on ne cherche pas à manifester sa solidarité et à clamer son indignation en est une autre. Là aussi, on dira que les situations nationales chez les uns et les autres sont tellement compliquées, incertaines ou dangereuses que ce qui se passe à Yarmouk passe nécessairement au second plan. Mais tout de même, c’est des Palestiniens qu’il s’agit ! Se taire à propos de ce qui se passe en ce moment dans la banlieue de Damas revient, quelque part, à être soit du côté des forces d’Assad qui n’ont jamais cessé de bombarder le camp, soit du côté des islamistes de Daech ou de Nusra qui, tient comme c’est bizarre, semblent s’être alliés pour l’occasion. Les Palestiniens de Yarmouk (et d’ailleurs) méritent mieux. Nous ne devons pas les oublier. Le slogan « Je suis Yarmouk » doit exister. Ce n’est pas grand-chose mais c’est mieux que le silence, l’oubli et le défaut de solidarité.
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samedi 21 juin 2014

La chronique du blédard : Ce monde qui se redécoupe

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 juin 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Nous n’avons pas encore pris la mesure des conséquences de la chute du mur de Berlin et de la dissolution de l’ex-URSS. A l’époque, cet événement majeur n’a peut-être pas été suffisamment analysé sous l’angle prospectif, quelques provocateurs allant même jusqu’à nous annoncer « la fin de l’Histoire » pour reprendre le titre du célèbre ouvrage du politologue américain Francis Fukuyama. Alors que les décombres de l’empire soviétique étaient encore fumantes, un mécanisme de dérèglement général s’est donc enclenché qui se poursuit encore sans que l’on sache jusqu’où ce réajustement du monde va aller.
 
La tragédie yougoslave a été analysée, à juste titre, comme le terrible suicide d’une nation. On y a vu aussi la conséquence directe, mais isolée, de la disparition du dogme communiste et de la résurgence des passions nationalistes. Mais ce drame a rarement été analysé comme étant la confirmation que, contrairement à une conviction largement répandue, les Etats et leurs frontières sont tout sauf inamovibles. On ne le dira jamais assez, des pays peuvent mourir, disparaître et, pourquoi pas renaître. La République fédérative socialiste de Yougoslavie a été démantelée en 1992 et a définitivement disparu en 2003 après la séparation entre la Serbie et le Monténégro. A la même époque, la Tchécoslovaquie s’est scindée en deux entre République tchèque et Slovaquie. De même, à quelques dizaines de milliers de kilomètres de l’Europe, la Somalie, longtemps dirigée par un régime dictatorial « marxiste » plongeait dans un chaos total qui perdure encore et qui fait que ce pays de la corne de l’Afrique est divisé aujourd’hui en une demi-douzaine d’Etats autoproclamés dont le plus connu est le Somaliland.
 
De fait, c’est le précédent somalien, même s’il n’a pas (encore) été officiellement acté par la communauté international (qui refuse de reconnaître la partition de fait de ce pays), qui s’est révélé être l’annonciateur de la remise en cause à venir du principe de l’intangibilité des frontières africaines héritées du colonialisme. Le Soudan, ex-plus grand pays d’Afrique, a connu la partition (laquelle ne semble avoir rien réglé puisque le jeune Sud-Soudan est plongé dans une effroyable guerre civile génocidaire). Et la perspective d’une division voire d’un démembrement d’autres pays du continent alimente de nombreux scénarios que l’organisation de l’Union africaine (ex-organisation de l’unité africaine ou OUA) prend très au sérieux. C’est le cas de la République démocratique du Congo (RD Congo) dont le territoire est occupé par ses voisins et dont de nombreuses provinces continuent de rêver de sécession. Une sécession qui guette aussi le Nigeria, un géant aux pieds d’argile où l’Etat fédéral a du mal à imposer son autorité notamment dans les provinces du nord où les crimes de la secte Boko Haram ne sont qu’une manifestation de la déliquescence du pouvoir central. On peut aussi évoquer la Libye où la chute du régime de feu Mouammar Kadhafi a finalement ouvert la voie à toutes les possibilités comme en témoigne la volonté de nombre d’habitants de la Cyrénaïque d’obtenir une large autonomie de leur région ou même son indépendance.
 
C’est évident. Une recomposition globale est en cours. Elle touche aussi l’Europe où les velléités indépendantistes s’exacerbent en Ecosse, en Catalogne ou même au Pays basque quand, dans le même temps, rien ne permet d’affirmer qu’un pays comme la Belgique est assuré d’échapper à la division définitive entre Flamands et Wallons. Que dire aussi de l’Italie du nord ou de la Corse et même de certains Länders allemands ? L’idée que ces forces centrifuges ne sont destinées à ne durer que le temps d’une transition entre l’ordre ancien, celui qui prévalait durant la Guerre froide, et celui du triomphe définitif de la démocratie dans le monde, s’avère aujourd’hui totalement dépassée. La chute du mur de Berlin et la fin de l’URSS ont plongé le monde dans l’incertain durable. Dans la remise en cause de ce qui paraissait acquis au lendemain de la fin de la Seconde Guerre mondiale. En clair, rien n’assure que les frontières d’aujourd’hui seront celles de demain.
 
Et cela vaut bien sûr pour le Proche-Orient où la Syrie, l’Irak et la Jordanie sont dans l’œil du cyclone. En Syrie, c’est la guerre civile qui, de fait, a divisé le pays en plusieurs zones où l’Etat central n’a plus aucun pouvoir. En Irak, c’est l’émergence de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui menace directement le pouvoir de Bagdad et qui pourrait constituer le catalyseur d’une partition dont rêvaient déjà les néoconservateurs américains à l’origine de l’invasion de 2003. Un pays sunnite à cheval entre l’Irak occidental et la Syrie, un pays chiite et un Kurdistan définitivement indépendant sont peut-être en train de naître dans le fracas des obus et des nettoyages ethnico-religieux. Certains pointeront du doigt le Printemps arabe, affirmant que ce qui se passe en Irak est la conséquence directe des révoltes et bouleversements de 2011. Ce n’est vrai qu’en partie. Cette nouvelle géographie politique qui se dessine peu à peu – et qui attend certainement d’autres crises majeures pour évoluer – a des racines bien plus anciennes. Près d’un siècle après leur conclusion en 1916, les accords Sykes-Picot de partage des dépouilles de l’empire ottoman et leurs conséquences concrètes sont en train de s’effacer. Cela concerne aussi la Jordanie, pays fragile et vulnérable que d’aucuns en Occident verraient bien un jour se transformer en Palestine de rechange. Cela concerne enfin Israël dont les dirigeants semblent persuadés que cette tempête qui lève ne les concerne pas. A moins qu’ils n’espèrent qu’elle leur permettra d’effacer tout héritage du partage de 1948.
 
Ce monde d’incertitudes peut donner des arguments aux partisans d’un pouvoir fort en Algérie avec, comme devise (à l’égyptienne), « au diable la démocratie, vive la stabilité ». Ce serait un très mauvais calcul car, on ne le répétera jamais assez, le meilleur vaccin contre le morcellement progressif – ou insidieux - d’un pays est justement la démocratie et le respect du droit aux droits.
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