Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 18 décembre 2020

La chronique du blédard : France, la dérive liberticide

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 décembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Des nuages roulent sur la France. Je ne parle pas ici de météo ou de l’épidémie de Covid-19, cette terrible crise sanitaire valant pour tout le monde sur cette terre. Mais deux dossiers liés méritent l’attention parce que la situation est grave et qu’elle est potentiellement le prélude à des temps encore plus tourmentés. D’abord, les libertés individuelles. Ensuite, la sempiternelle question de l’islam et des musulmans. Pour ce qui est du premier point, cela fait des années que la tendance va dans le même sens. Une liberté rognée par-ci, une loi contraignante par-là. C’est comme une eau dont la température augmente lentement jusqu’à paralyser les grenouilles qui s’y trouvent et qui n’ont pas réagi quand il était encore temps.

 

 Il est évident que le terrorisme djihadiste est pour grande partie responsable de cette évolution. Quand la violence surgit, comme ce fut le cas en 2015, la réaction immédiate est de durcir les législations pour punir les responsables, pour empêcher d’autres attaques et, aussi, pour rassurer la population. Le contexte devient lourd, les lois d’exception qui auraient été rejetées en force par l’opinion publique à une époque plus clémente sont votées plus facilement. La nuance et la retenue ne sont plus de mise. Le climat devient binaire. Si l’on est réticent vis-à-vis de l’action du gouvernement, alors on est complice des terroristes.

 

Tout cela crée un contexte liberticide. Pour les pouvoirs politiques et économiques, cela représente une opportunité, diront certains, en faisant référence à la stratégie du choc telle qu’elle fut décrite par la journaliste Naomi Klein. Un exemple emblématique est la manière dont furent traités en 2016 les manifestants contre la loi « relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels », loi dite « El-Khomri » du nom de la ministre qui en fut le porte-voix. Déjà, avant même le mouvement des Gilets jaunes, il y eut des restrictions du droit de manifester, du « nassage » (cortèges bloqués comme dans une souricière) sans oublier les violences policières et la loi est finalement passée.

 

Depuis le déclenchement du mouvement des Gilets jaunes en novembre 2018, les violences policières sont au cœur de l’actualité et ne concernent plus uniquement « les quartiers » (populaires). Ces violences s’amplifient parce qu’il existe une large permissivité d’un pouvoir politique à la fois effrayé par la vigueur de la protestation et décidé à la casser. Dans la symbolique des mots et des attitudes auxquels on assiste depuis ces dernières années, il y a cette impression récurrente de vivre sous un régime autoritariste pour ne pas dire policier. Des ministres de l’intérieur aux allures de va-t-en-guerre, un préfet de Paris dont le patronyme encourage des comparaisons historiques de mauvais goût, tout cela contribue à une atmosphère délétère. La multiplication des bavures et des violences impunies alors qu’elles ont été dûment documentées envenime la situation.

 

Et l’adoption en cours de la loi  « sécurité globale » ne fait qu’aggraver le malaise. Une nouvelle loi, encore une autre, pour toujours plus de sécurité mais surtout avec encore plus d’entraves aux libertés individuelles. On a beaucoup parlé du fameux article 24 qui, selon telle ou telle interprétation, pourrait interdire que les forces de l’ordre soient filmées (ce qui aurait l’avantage d’empêcher les images prouvant les violences et les dérapages) mais d’autres dispositions vont aussi dans le sens de la « gendarmisation » de la société. Encore plus de drones, plus de vidéo-surveillance, plus de prérogatives pour la police municipale. Il ne s’agit pas ici de mesures temporaires relevant du bien commode état-d’urgence mais d’entraves destinées à durer et dont il sera difficile de se débarrasser. Et l’on apprend aussi que la police française a désormais le droit de ficher les gens non plus seulement en raison de leurs activités mais aussi pour leurs convictions, qu’elles soient d’ordre politique, religieux ou même philosophique. On frémit à l’avance des dégâts que pourrait provoquer le couplage de ce fichier avec l’intelligence artificielle. La Stasi à l’heure de Minority Report…

 

De quoi a besoin un régime proto-policier pour justifier son existence ? D’un ennemi intérieur. Et ce dernier est tout trouvé. Et c’est le deuxième point de cette chronique. Alors même que le texte sur la sécurité n’est pas définitivement pas adopté, un autre arrive sur la table. Cette « loi confortant les principes républicains », est essentiellement destinée à lutter contre : (c’est au choix selon les déclarations de ministres) « l’islamisme », « l’islamisme radical » ou encore le « séparatisme musulman ». Pour éviter que le texte ne soit jugé inconstitutionnel, son champ d’action concerne tout le monde, ce qui effraie certains (peut-être qu’ils se contenteraient d’un texte ne visant que les musulmans).

 

Par exemple, les associations cultuelles seront soumises à une plus grande vigilance de l’État. De quoi empêcher que certaines mosquées ne fassent n’importe quoi. Mais, dans le cas présent, toutes les associations de France sont concernées. Qu’un membre d’une association militant pour la sortie du nucléaire fasse des bêtises et c’est l’association qui sera punie. On l’aura compris, l’islam radical a bon dos. Le gouvernement d’Emmanuel Macron ne se contente pas de poursuivre la stigmatisation des populations musulmanes en ne cessant d’insister sur leur supposée altérité et rétivité aux « principes républicains » - expression que tout le monde emploie à tort et à travers. Il utilise la peur engendrée par les attentats récurrents pour imposer son agenda de contrôle de la société. En prévision de futures réformes (retraites, sécurité sociale, etc.) qui ne manqueront pas de provoquer la colère d’une partie de la population. 

 

Dans les Grands cimetières sous la lune, Bernanos écrivait ceci : « Je crois que le suprême service que je puisse rendre (aux honnêtes gens) est de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd’hui, avec cynisme, leur grande peur. » Ces mots résument parfaitement ce qui se passe en ce moment au pays censé être un phare des libertés (d’où l’accueil chaleureux réservé au maréchal- président Sissi).

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vendredi 18 septembre 2020

La chronique du blédard : Séparatisme et ensauvagement

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 septembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Depuis une vingtaine d’années, à défaut de prendre le pouvoir, l’extrême-droite française voit ses idées se diffuser bien au-delà de la ligne de séparation qui l’a longtemps isolée du reste de la classe politique (laquelle ligne n’existe plus, faut-il le préciser). J’en veux pour preuve le succès que connaissent aujourd’hui deux termes officiellement utilisés par des responsables aux affaires : séparatisme et ensauvagement.

 

Le président Emmanuel Macron veut donc lutter contre ce qu’il appelle séparatisme, une notion vague destinée à remplacer le terme, déjà infamant, de communautarisme. C’est une vieille idée de l’extrême-droite qui se trouve ainsi consacrée, celle selon laquelle des personnes vivant sur le sol français entendent se « séparer » de la communauté nationale en n’adhérant plus, ou plutôt en ne respectant plus, les lois et les principes républicains.  

 

Ne tournons pas autour du pot, les principaux visés sont les musulmans. Cela fait un bon moment qu’ils fournissent matière à polémiques et à débats médiatiques sans fin. Il y a eu le voile, le burkini, les pains au chocolat pendant le ramadan, les prénoms, les salles et tapis de prière dans les entreprises ou les salles de sport, les lieux où la mixité serait interdite, etc. Il y a maintenant les certificats de virginité, pratique qui de l’aveu même du ministère de l’intérieur, demeure ultra-marginale, qu’il s’agit d’interdire à grand renfort de publicité et de buste dressé.

 

Certes, cette petite musique pestilentielle est plus ou moins compensée par de grandes déclarations sur la reconnaissance des convictions républicaines de la plus grande partie des personnes de confession ou de culture musulmanes qui vivent sur le sol français. Mais les oreilles de l’opinion publique n’écoutent que ce qu’elles veulent. Elles retiennent ce qui inquiète et indigne et mettent de côté ce qui peut rassurer, surtout si cela ressemble à des déclarations pour la forme, destinées à éviter d’être accusé de racisme.

 

Le résultat de tout ça est que chaque jour qui passe conforte l’idée que, finalement, les musulmans ne peuvent s’intégrer à la société française. Qu’ils ont leurs propres valeurs et règles et qu’il convient donc de les surveiller de près. Et cela vaut pour tous, quel que soit leur mode de vie. Un faciès, un nom de famille, suffisent à engendrer la suspicion et l’hostilité. Emmanuel Macron qui veut récupérer une partie de l’électorat de Marine Le Pen, dont on dit qu’elle sera de nouveau son principal rival lors de l’élection présidentielle de 2002, joue une partie dangereuse. Il ne s’agit pas uniquement de résultats électoraux. C’est un contexte islamophobe qui se renforce, qui se structure, qui devient intrinsèque à la société française. Cela ne peut que déboucher sur des drames et des outrances à l’image de cette une du torchon Valeurs actuelles– dont le propriétaire ferait des affaires en Algérie – représentant la députée Danièle Obono en esclave. 

 

On aurait aimé que le président prenne plutôt la parole pour dénoncer les menaces et insultes racistes que reçoit tous les jours Azzedine Taïbi, le maire de Stains en Seine-saint-Denis. On aurait aimé que toute la classe politique se mobilise pour le soutenir. Mais non. L’air du temps est ainsi. Cet air du temps qui permet au Figarod’évoquer dans un article des « cellules de lutte contre l’islam et le repli communautaire » (Clir) (9 septembre) alors que ces organismes sont chargés de lutter contre l’islamisme. Le lapsus est édifiant.

 

Ensauvagement, est le mot désormais rendu célèbre par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin. Là aussi, rien de nouveau si ce n’est une montée en gamme dans le discours. Au début des années 2000, Jean-Pierre Chevènement, lui aussi ministre de l’intérieur à l’époque, évoquait les « sauvageons », comprendre ces jeunes des quartiers, source de nuisance, d’incivilités et de délinquances multiples. Prétendre que des sauvages peuplent les banlieues françaises, l’extrême-droite ne pouvait rêver mieux. Entendons-nous, personne ne peut nier que de graves dérives existent dans ces quartiers confrontés au chômage, à la ghettoïsation orchestrée par les autorités et aux violences qui ne peuvent qu’accompagner le développement de l’économie souterraine. Mais user du terme d’ensauvagement, c’est éviter de réfléchir sérieusement aux causes et de reconnaître que la question sociale est au cœur du problème. C’est connu, les pauvres ont tous les torts, surtout quand ils sont d’origine étrangère.

 

C’est une vieille tradition des élites françaises que de conspuer les quartiers populaires. Au début du XXe siècle, on parlait déjà des « Apaches » accusés de toutes les vilénies et de toutes les débauches possibles. La presse de l’époque, comme les chaînes d’information actuelles, a joué un rôle majeur dans cette stigmatisation. Aujourd’hui, je lis et entend des journalistes « progressistes » reprendre cette formulation, effrayés qu’ils sont par le comportement de certains jeunes de banlieues mais aussi – et surtout – désireux de faire l’amalgame entre eux et les différentes mobilisations contre le racisme, les violences policières et la persistance de la mentalité coloniale et esclavagiste dans la société française. A ce petit jeu, les sauvages, les vrais, ne sont pas ceux que l’on croit…

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