Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 18 septembre 2020

La chronique du blédard : Séparatisme et ensauvagement

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 septembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Depuis une vingtaine d’années, à défaut de prendre le pouvoir, l’extrême-droite française voit ses idées se diffuser bien au-delà de la ligne de séparation qui l’a longtemps isolée du reste de la classe politique (laquelle ligne n’existe plus, faut-il le préciser). J’en veux pour preuve le succès que connaissent aujourd’hui deux termes officiellement utilisés par des responsables aux affaires : séparatisme et ensauvagement.

 

Le président Emmanuel Macron veut donc lutter contre ce qu’il appelle séparatisme, une notion vague destinée à remplacer le terme, déjà infamant, de communautarisme. C’est une vieille idée de l’extrême-droite qui se trouve ainsi consacrée, celle selon laquelle des personnes vivant sur le sol français entendent se « séparer » de la communauté nationale en n’adhérant plus, ou plutôt en ne respectant plus, les lois et les principes républicains.  

 

Ne tournons pas autour du pot, les principaux visés sont les musulmans. Cela fait un bon moment qu’ils fournissent matière à polémiques et à débats médiatiques sans fin. Il y a eu le voile, le burkini, les pains au chocolat pendant le ramadan, les prénoms, les salles et tapis de prière dans les entreprises ou les salles de sport, les lieux où la mixité serait interdite, etc. Il y a maintenant les certificats de virginité, pratique qui de l’aveu même du ministère de l’intérieur, demeure ultra-marginale, qu’il s’agit d’interdire à grand renfort de publicité et de buste dressé.

 

Certes, cette petite musique pestilentielle est plus ou moins compensée par de grandes déclarations sur la reconnaissance des convictions républicaines de la plus grande partie des personnes de confession ou de culture musulmanes qui vivent sur le sol français. Mais les oreilles de l’opinion publique n’écoutent que ce qu’elles veulent. Elles retiennent ce qui inquiète et indigne et mettent de côté ce qui peut rassurer, surtout si cela ressemble à des déclarations pour la forme, destinées à éviter d’être accusé de racisme.

 

Le résultat de tout ça est que chaque jour qui passe conforte l’idée que, finalement, les musulmans ne peuvent s’intégrer à la société française. Qu’ils ont leurs propres valeurs et règles et qu’il convient donc de les surveiller de près. Et cela vaut pour tous, quel que soit leur mode de vie. Un faciès, un nom de famille, suffisent à engendrer la suspicion et l’hostilité. Emmanuel Macron qui veut récupérer une partie de l’électorat de Marine Le Pen, dont on dit qu’elle sera de nouveau son principal rival lors de l’élection présidentielle de 2002, joue une partie dangereuse. Il ne s’agit pas uniquement de résultats électoraux. C’est un contexte islamophobe qui se renforce, qui se structure, qui devient intrinsèque à la société française. Cela ne peut que déboucher sur des drames et des outrances à l’image de cette une du torchon Valeurs actuelles– dont le propriétaire ferait des affaires en Algérie – représentant la députée Danièle Obono en esclave. 

 

On aurait aimé que le président prenne plutôt la parole pour dénoncer les menaces et insultes racistes que reçoit tous les jours Azzedine Taïbi, le maire de Stains en Seine-saint-Denis. On aurait aimé que toute la classe politique se mobilise pour le soutenir. Mais non. L’air du temps est ainsi. Cet air du temps qui permet au Figarod’évoquer dans un article des « cellules de lutte contre l’islam et le repli communautaire » (Clir) (9 septembre) alors que ces organismes sont chargés de lutter contre l’islamisme. Le lapsus est édifiant.

 

Ensauvagement, est le mot désormais rendu célèbre par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin. Là aussi, rien de nouveau si ce n’est une montée en gamme dans le discours. Au début des années 2000, Jean-Pierre Chevènement, lui aussi ministre de l’intérieur à l’époque, évoquait les « sauvageons », comprendre ces jeunes des quartiers, source de nuisance, d’incivilités et de délinquances multiples. Prétendre que des sauvages peuplent les banlieues françaises, l’extrême-droite ne pouvait rêver mieux. Entendons-nous, personne ne peut nier que de graves dérives existent dans ces quartiers confrontés au chômage, à la ghettoïsation orchestrée par les autorités et aux violences qui ne peuvent qu’accompagner le développement de l’économie souterraine. Mais user du terme d’ensauvagement, c’est éviter de réfléchir sérieusement aux causes et de reconnaître que la question sociale est au cœur du problème. C’est connu, les pauvres ont tous les torts, surtout quand ils sont d’origine étrangère.

 

C’est une vieille tradition des élites françaises que de conspuer les quartiers populaires. Au début du XXe siècle, on parlait déjà des « Apaches » accusés de toutes les vilénies et de toutes les débauches possibles. La presse de l’époque, comme les chaînes d’information actuelles, a joué un rôle majeur dans cette stigmatisation. Aujourd’hui, je lis et entend des journalistes « progressistes » reprendre cette formulation, effrayés qu’ils sont par le comportement de certains jeunes de banlieues mais aussi – et surtout – désireux de faire l’amalgame entre eux et les différentes mobilisations contre le racisme, les violences policières et la persistance de la mentalité coloniale et esclavagiste dans la société française. A ce petit jeu, les sauvages, les vrais, ne sont pas ceux que l’on croit…

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vendredi 17 mai 2013

La chronique du blédard : Le PSG, les ultras, les jeunes de banlieue et le drapeau algérien

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 16 mai 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Les désordres et violences qui ont accompagné la célébration du titre de champion de France de football du Paris Saint-Germain n’ont rien d’étonnant. Tout cela était même prévisible pour qui connaît l’histoire de ce club. Ainsi, il était évident que les groupes d’« ultras » allaient profiter de l’occasion pour clamer tout le mal qu’ils pensent de l’évolution récente de cette formation et dénoncer les relations difficiles qu’elle entretient avec ses supporters les plus turbulents. Comme cela a été fait dans les années 1980, lors de la lutte contre le hooliganisme en Grande-Bretagne, le PSG a décidé de « pacifier » ses tribunes et d’en interdire l’accès aux fauteurs de troubles. Une transformation qui a été entamée avant son rachat par les Qataris et que ces derniers ont renforcée. Or, depuis plusieurs mois, les ultras critiquent avec virulence le glissement « bling-bling » du club, exigent le retour de leurs tribunes réservées et s’indignent vis-à-vis de ce qu’ils considèrent comme une remise en cause de l’identité historique de leur équipe avec, par exemple, la modification du logo ou des slogans du PSG. Cela sans oublier la disparition de la date de sa création sur les blasons et autres fanions officiels. Les « festivités » du Trocadéro, lundi 13 mai, leur ont donc offert une opportunité en or de se faire entendre et il ne fait nul doute que ces radicaux recommenceront à la prochaine occasion.
 
Bien entendu, il n’y avait pas que les ultras, une partie de ces derniers ayant même nié être à l’origine des violences et des destructions tout autour du Trocadéro et de la Tour Eiffel. L’événement a aussi attiré de nombreuses bandes venues des banlieues ou des cités populaires de la capitale. Bagarres entre groupes rivaux, agressions contre des touristes, saccages de cafés et de commerces, affrontements avec la police, voitures brûlées : nous avons eu droit à un remake de nombre de dérapages passés qu’il s’agisse des attaques contre les cortèges de lycéens qui dénonçaient un projet de réforme du gouvernement Villepin (le CPE) ou des règlements de compte à la Gare du nord. C’est d’ailleurs devenu une habitude. Qui dit évènement à Paris dit grands risques de violences contre les personnes et les infrastructures surtout si cet événement est festif. C’est ce que ne cesse de répéter le personnel urgentiste et hospitalier de la ville. Qu’il s’agisse du réveillon du 31 décembre, de la fête de la musique ou des bals du 14 juillet, à chaque fois les blessés sont nombreux et les forces de l’ordre sont sur les dents et obligées de courser des bandes aussi mobiles que déterminées à en découdre. Désormais, on voit même la police intervenir en amont, c'est-à-dire dans les gares de banlieues, pour empêcher les casseurs de fondre sur Paris.
 
Dans ces colonnes, il a souvent été question du syndrome du jeune à capuche. Ce qui s’est passé lundi dernier ne va pas changer le caractère négatif de la perception générale même s’il faut rappeler que, de tout temps, la banlieue a été accusée de vouloir mettre Paris à feu et à sang. Car, avant le jeune à capuche, on parlait, en mal, des « apaches », des « rouges » et des « blousons noirs » et tout ce beau monde était rarement bronzé… Il reste que le comportement d’une partie de la jeunesse des banlieues, en clair des Noirs et des Maghrébins, va encore servir à stigmatiser toutes les minorités visibles. On l’a bien senti dans les discours et analyses qui ont suivi les débordements. Bien sûr, la droite a eu beau jeu de mettre en avant la responsabilité de la Préfecture de police ainsi que celle du ministre de l’Intérieur. La gauche, elle, a essayé de mettre sur le grill la direction du club et donc les Qataris accusés d’avoir voulu mettre en scène une carte postale avec leur équipe et la tour Eiffel en arrière-plan. Mais la petite musique qui s’est imposée au fil des heures concernait la banlieue et ses populations dites à problèmes. Dans ce genre de circonstances, il est toujours difficile de garder son calme mais aussi de rester lucide. On sent bien que l’amalgame est fait et que, pour nombre de commentateurs ce gerne de dérapage est l’occasion idéale pour mettre tous les Maghrébins et les Noirs (qu’ils soient Antillais ou sub-sahariens) en accusation. Et une telle mauvaise foi et un tel opportunisme provoquent des crispations qui empêchent toute réflexion commune et apaisée pour que la société française fasse échec à ces excès.
 
Par ailleurs, pendant les affrontements, des abrutis, car comment les nommer autrement, ont grimpé sur des échafaudages et quelques-uns d’entre eux ont déployé un drapeau algérien. On sait que ce genre d’exhibition n’est pas rare. On l’a vu le soir de l’élection de François Hollande (ou de Jacques Chirac en 2002…). On le voit lors de n’importe quel grand match de football européen comme, mardi soir, pendant la rencontre entre Arsenal et Wigan. L’on pourrait même y consacrer un long montage avec quelques scènes surprenantes comme ce drapeau algérien déployé lors d’une rencontre de hockey-sur-glace en Amérique du nord ou pendant un tournoi de Golfe en Australie. « Les Algériens… partout » : comme le proclame une adaptation algérienne du tube planétaire Gangnam Style, le message est clair et peut faire sourire.
 
Par contre, ce drapeau déployé sur un échafaudage et cadré par toutes les caméras alors que se déroulaient les saccages au pied du Trocadéro, était une manifestation de bêtise. A quoi cela rimait-t-il si ce n’est à mettre les Algériens dans la gêne et à conforter l’idée qu’ils sont responsables de ce genre de débordements ? C’est une manière de clamer son attachement au pays, disent celles et ceux qui défendent ce genre d’acte ou qui, pour être plus précis, refusent de le critiquer publiquement car, selon eux, cela contribuerait à renforcer le racisme et l’islamophobie ambiants. Or, en réalité, ce qui fait plaisir à Marine et à ses compères, c’est bien ce genre de provocation, cette manière de dire à la société française : « on est ici et on vous em… ». Que cette jeunesse d’origine algérienne se sente des liens forts avec le pays de ses pères n’a rien de problématique. Mais, qu’elle révulse une partie - non négligeable - de la population française (et pas simplement celle qui vote à droite ou à l'extrême-droite) en exhibant le drapeau algérien en toutes circonstances, surtout les plus pénibles, n’est pas acceptable.  
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