Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est France. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est France. Afficher tous les articles

jeudi 18 février 2021

La chronique du blédard : Vous avez dit islamo-gauchiste ?

 _

Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 février 2021

Akram Belkaïd, Paris


Dans l’histoire récente des États-Unis, le maccarthysme (1950-1954) représente un moment à part fait de paranoïa anticommuniste, de persécutions systématiques, d’incitation musclée à la délation et d’abus policiers et judiciaires. Orchestrée par le sénateur Joseph McCarthy, la traque des communistes et de leurs sympathisants prit rapidement l’allure d’une chasse aux sorcières où la folie le disputait à l’irrationnel et au grotesque. De cette période, on retient aujourd’hui la violence subie par les mis en cause, l’arbitraire d’une machine devenue incontrôlable, son accumulation de dérapages et son arrêt soudain dès lors que vint à l’esprit dérangé du dit sénateur l’idée d’étendre sa croisade à l’armée américaine…

Dans le contexte actuel français d’obsessions régressives liées à « l’islamo-gauchisme » il y a certainement des parallèles à faire même si on est loin de la gravité de la situation américaine de l’époque. Mais quand la ministre française de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation (excusez du peu) déclare qu’elle va demander au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de faire une enquête sur l’influence de l’islamo-gauchisme dans l’université, on se dit que quelque chose de sérieux est en train de dérailler dans une macronie qui flirte ouvertement avec l’extrême-droite. McCarthy, lui aussi, voulait extirper « l’hydre communiste » des établissements scolaires et universitaires américaines et cela se traduisit par des milliers de professeurs révoqués ou de bourses refusées. A quand une enquête sur l’islamo-gauchisme dans les hôpitaux, les écoles primaires ou même les entreprises ? Le filon est énorme et il ne demande qu’à être exploité.

Mais, avant d’aller plus loin, relevons l’essentiel. On sait ce que fut – et ce qu’est encore (quoique) le communisme. Ses adversaires n’avaient aucun problème à cerner les contours de cette doctrine quelles que soient ses variantes. Quand McCarthy voulait, selon ses mots, « faire la peau au communisme », on avait une idée de ce dont il parlait. Qu’ensuite, le simple fait de se préoccuper de la santé des plus pauvres ou de réclamer des repas chauds dans les cantines scolaires fut qualifié par le sénateur et ses sbires de communisme est tout autre chose. Bref, on sait ce qu’est le communisme mais qui peut bien nous fournir une définition de ce que serait cet islamo-gauchisme qui menacerait tant la République ?

Si l’on exclut le recours à la dérision pour dénoncer une situation ubuesque, personne ne se revendique de l’islamo-gauchisme (ou alors, c’est pour faire peur à madame Vidal ou pour que Jean-Pierre Elkabach sorte de sa tanière). L’islamo-gauchisme, ce n’est rien de tangible. C’est une notion vide de sens. Ce n’est pas un courant politique, ce n’est pas une idéologie, ce n’est pas un texte ni une doctrine et on serait bien en peine d’en désigner le Marx, l’Engels ou même le Lénine. Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce terme, péjoratif, est né à l’extrême droite qui en fait le reflet du tristement célèbre complot judéo-maçonnique (ou judéo-blochévique). C’est la trouvaille des héritiers de Pétain et de Laval pour étendre le champ de la suspicion ambiante aux non-musulmans. Cela fait des années qu’il est facile de jeter l’opprobre sur un Kamel ou un Boualem en laissant entendre qu’ils cacheraient bien leur jeu, qu’ils pratiqueraient la taqqiya (tout le monde connaît désormais ce terme) et qu’ils ne seraient, en fait, que des islamistes déguisés, toujours prêts à prendre quatre femmes et à refuser les lois de la République.

L’étiquette islamo-gauchiste tombe donc à point pour s’attaquer à celles et ceux qui, sans être musulmans, disent avec courage que l’islamophobie – ou la haine des musulmans puisque certains ne supportent pas ce mot – ne cesse de croître en France et qu’il est urgent de la combattre. On remarquera d’ailleurs que souvent, ce sont les mêmes zélotes de la laïcité qui affirment que le terme « islamophobie » n’est qu’une invention des mollahs iraniens – énorme bêtise qui traduit l’inculture ou la mauvaise foi des concernés – et qui usent et abusent du terme islamo-gauchiste comme s’il désignait une réalité tangible ou un courant doctrinaire réel.

Nous assistons-là à une énième diversion dont le but est de donner libre cours à des pulsions racistes très anciennes pour gommer le réel. En France, la crise du Covid-19 a démontré les faiblesses du système de santé, les errements de sa haute administration, les limites de son industrie (pas de vaccins…) et la pusillanimité de son pouvoir politique. Les hurlements convenus contre l’islamo-gauchisme et le séparatisme entendent aussi faire oublier ces longues files d’étudiants qui n’ont rien à manger et qui s’en remettent à la charité d’organisations non gouvernementales.

Il y a quelques jours, le quotidien Le Monde a publié une enquête fouillée sur le Luxembourg, ce paradis ou « havre » fiscal au cœur même de l’Union européenne. Des milliards d’euros ayant échappé au fisc français y dorment et s’y bonifient en toute tranquillité. On pourrait dire que c’est cela le vrai séparatisme, le fait de se dérober à l’obligation de tout citoyen envers l’État et la République car, qu’est-ce qu’un État s’il n’est pas capable de lever l’impôt en toute justice et équité ? A l’heure des bilans en matière de lits d’hôpitaux supprimés et de coupes claires dans les budgets de santé, c’est cela qui devrait faire débat mais cogner encore et encore sur les musulmans et ceux qui dénoncent l’islamophobie est la plus aisée des stratégies. Mais… attention, à en croire la valetaille macroniste et les médias qui roulent pour Le Pen, il parait qu’affirmer cela serait le signe de l’appartenance à l’islamo-gauchisme. Reste à préciser quelle tendance.


 


 


vendredi 18 décembre 2020

La chronique du blédard : France, la dérive liberticide

 _

Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 décembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Des nuages roulent sur la France. Je ne parle pas ici de météo ou de l’épidémie de Covid-19, cette terrible crise sanitaire valant pour tout le monde sur cette terre. Mais deux dossiers liés méritent l’attention parce que la situation est grave et qu’elle est potentiellement le prélude à des temps encore plus tourmentés. D’abord, les libertés individuelles. Ensuite, la sempiternelle question de l’islam et des musulmans. Pour ce qui est du premier point, cela fait des années que la tendance va dans le même sens. Une liberté rognée par-ci, une loi contraignante par-là. C’est comme une eau dont la température augmente lentement jusqu’à paralyser les grenouilles qui s’y trouvent et qui n’ont pas réagi quand il était encore temps.

 

 Il est évident que le terrorisme djihadiste est pour grande partie responsable de cette évolution. Quand la violence surgit, comme ce fut le cas en 2015, la réaction immédiate est de durcir les législations pour punir les responsables, pour empêcher d’autres attaques et, aussi, pour rassurer la population. Le contexte devient lourd, les lois d’exception qui auraient été rejetées en force par l’opinion publique à une époque plus clémente sont votées plus facilement. La nuance et la retenue ne sont plus de mise. Le climat devient binaire. Si l’on est réticent vis-à-vis de l’action du gouvernement, alors on est complice des terroristes.

 

Tout cela crée un contexte liberticide. Pour les pouvoirs politiques et économiques, cela représente une opportunité, diront certains, en faisant référence à la stratégie du choc telle qu’elle fut décrite par la journaliste Naomi Klein. Un exemple emblématique est la manière dont furent traités en 2016 les manifestants contre la loi « relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels », loi dite « El-Khomri » du nom de la ministre qui en fut le porte-voix. Déjà, avant même le mouvement des Gilets jaunes, il y eut des restrictions du droit de manifester, du « nassage » (cortèges bloqués comme dans une souricière) sans oublier les violences policières et la loi est finalement passée.

 

Depuis le déclenchement du mouvement des Gilets jaunes en novembre 2018, les violences policières sont au cœur de l’actualité et ne concernent plus uniquement « les quartiers » (populaires). Ces violences s’amplifient parce qu’il existe une large permissivité d’un pouvoir politique à la fois effrayé par la vigueur de la protestation et décidé à la casser. Dans la symbolique des mots et des attitudes auxquels on assiste depuis ces dernières années, il y a cette impression récurrente de vivre sous un régime autoritariste pour ne pas dire policier. Des ministres de l’intérieur aux allures de va-t-en-guerre, un préfet de Paris dont le patronyme encourage des comparaisons historiques de mauvais goût, tout cela contribue à une atmosphère délétère. La multiplication des bavures et des violences impunies alors qu’elles ont été dûment documentées envenime la situation.

 

Et l’adoption en cours de la loi  « sécurité globale » ne fait qu’aggraver le malaise. Une nouvelle loi, encore une autre, pour toujours plus de sécurité mais surtout avec encore plus d’entraves aux libertés individuelles. On a beaucoup parlé du fameux article 24 qui, selon telle ou telle interprétation, pourrait interdire que les forces de l’ordre soient filmées (ce qui aurait l’avantage d’empêcher les images prouvant les violences et les dérapages) mais d’autres dispositions vont aussi dans le sens de la « gendarmisation » de la société. Encore plus de drones, plus de vidéo-surveillance, plus de prérogatives pour la police municipale. Il ne s’agit pas ici de mesures temporaires relevant du bien commode état-d’urgence mais d’entraves destinées à durer et dont il sera difficile de se débarrasser. Et l’on apprend aussi que la police française a désormais le droit de ficher les gens non plus seulement en raison de leurs activités mais aussi pour leurs convictions, qu’elles soient d’ordre politique, religieux ou même philosophique. On frémit à l’avance des dégâts que pourrait provoquer le couplage de ce fichier avec l’intelligence artificielle. La Stasi à l’heure de Minority Report…

 

De quoi a besoin un régime proto-policier pour justifier son existence ? D’un ennemi intérieur. Et ce dernier est tout trouvé. Et c’est le deuxième point de cette chronique. Alors même que le texte sur la sécurité n’est pas définitivement pas adopté, un autre arrive sur la table. Cette « loi confortant les principes républicains », est essentiellement destinée à lutter contre : (c’est au choix selon les déclarations de ministres) « l’islamisme », « l’islamisme radical » ou encore le « séparatisme musulman ». Pour éviter que le texte ne soit jugé inconstitutionnel, son champ d’action concerne tout le monde, ce qui effraie certains (peut-être qu’ils se contenteraient d’un texte ne visant que les musulmans).

 

Par exemple, les associations cultuelles seront soumises à une plus grande vigilance de l’État. De quoi empêcher que certaines mosquées ne fassent n’importe quoi. Mais, dans le cas présent, toutes les associations de France sont concernées. Qu’un membre d’une association militant pour la sortie du nucléaire fasse des bêtises et c’est l’association qui sera punie. On l’aura compris, l’islam radical a bon dos. Le gouvernement d’Emmanuel Macron ne se contente pas de poursuivre la stigmatisation des populations musulmanes en ne cessant d’insister sur leur supposée altérité et rétivité aux « principes républicains » - expression que tout le monde emploie à tort et à travers. Il utilise la peur engendrée par les attentats récurrents pour imposer son agenda de contrôle de la société. En prévision de futures réformes (retraites, sécurité sociale, etc.) qui ne manqueront pas de provoquer la colère d’une partie de la population. 

 

Dans les Grands cimetières sous la lune, Bernanos écrivait ceci : « Je crois que le suprême service que je puisse rendre (aux honnêtes gens) est de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd’hui, avec cynisme, leur grande peur. » Ces mots résument parfaitement ce qui se passe en ce moment au pays censé être un phare des libertés (d’où l’accueil chaleureux réservé au maréchal- président Sissi).

 _

vendredi 30 octobre 2020

Musulmans de France : nul besoin d'une "aide" étrangère...

 _

Un confrère du Golfe m’appelle pour me demander ce que je pense de la situation des musulmans en France. Je sais vers où il veut m’emmener alors, je réponds d’emblée ceci. Les musulmans de France n’ont pas besoin du président turc Recep Tayyip Erdoğan pour leur dire quoi faire et encore moins pour les « protéger ». Ils n’ont besoin ni de l’ancien premier ministre malaisien ni des oulémas d’Al-Azhar, ni des présidents tunisien ou algérien, ni du roi du Maroc, ni d’une quelconque céleste seigneurie du Golfe. Et si les choses devaient se compliquer pour ces musulmans qui sont d’abord des citoyens français, ai-je ajouté, ils se tourneront vers les lois de la République et compteront sur le soutien d’une France, tolérante, fraternelle et progressiste. Une France qui a toujours existé, y compris dans ses heures les plus noires et qui existera toujours même si certains quittent ses rangs aujourd’hui, par peur, par opportunisme politique ou par convictions idéologiques enfin assumées.

_

mercredi 30 octobre 2019

La chronique du blédard : Peuples en mouvements

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 octobre 2019
Akram Belkaïd, Paris


Slogans, chants, poings levées, injonctions à dégager, cortèges, défilés incessants : les peuples sont en colère. Il suffit de prêter une oreille, même distraite, à l’actualité pour s’en rendre compte. Depuis plusieurs mois, c’est bel et bien un mouvement planétaire qui secoue les pouvoirs établis et les oblige à réagir. La liste des pays et des régions concernés est longue. Algérie, Bolivie, Catalogne, Chili, Égypte, Équateur, France, Guinée, Haïti, Hongkong, Indonésie, Irak, Liban, Maroc, Royaume-Uni, Soudan, Venezuela… Chaque semaine ou presque, un nouveau foyer est ajouté à cette liste. Dans certains cas, les contestations populaires déclinent ou s’éteignent mais il arrive aussi qu’elles reprennent de manière soudaine, au gré des circonstances politiques.

Bien entendu, il serait aventureux de placer toute cette colère dans une catégorie unique. Les raisons des manifestations ne sont pas toujours les mêmes mais nombre d’entre elles se rejoignent. L’Algérie et le Liban sont deux pays différents mais, dans les deux cas, la finalité exigée est identique : un changement de système et la capacité du peuple à enfin dire son mot. En Guinée, pays qui n’en finit pas de se battre contre l’autoritarisme, c’est la perspective d’un troisième mandat du président Alpha Condé qui mobilise l’opposition. En 2010, on pensait que l’accession au pouvoir de cet opposant, jadis condamné à mort, allait ouvrir une nouvelle page, on se rend compte que l’histoire se répète. Les opposants d’hier deviennent les autocrates d’aujourd’hui. Ce qui se passe en Guinée rappellera bien des choses aux Algériennes et aux Algériens : Une Constitution que l’on amende pour ouvrir la voie à une présidence à vie, des opposants condamnés par une justice aux ordres, une communauté internationale qui ne dit pas grand-chose…

Mais le gourdin ne suffit plus à garantir la tranquillité des tyrans car la révolte des peuples est devenue contagieuse. Dans quelques jours, le 17 novembre, on célèbrera le premier anniversaire de la grande manifestation des gilets jaunes français. Multiple, protéiforme, parfois (très rarement, en fait) ambigu, ce mouvement a subi une vraie répression qui laisse songeur quant à la réalité de l’État de droit en France. Il est évident que les manifestations du samedi, qui se perpétuent même si la presse n’en parle presque plus, ont inspiré d’autres mouvements. En France, comme au Chili ou au Liban, il a fallu un catalyseur, une taxe, pour mettre le feu aux poudres. Le litre d’essence dans l’Hexagone, le ticket de métro à Santiago ou la communication WhatsApp à Beyrouth… Mais attention à ne pas résumer les mouvements à cela. Comme souvent, les médias à la recherche de clichés faciles, les résument par des appellations aussi lapidaires que douteuses. On avait l’imbécile « révolution du jasmin » pour la Tunisie, ou « révolution du sourire » pour l’Algérie, on a maintenant la « révolution WhatsApp » pour le Liban ou la « révolution du ticket » pour le Chili.

Dans la majorité des cas, et au-delà de la question des libertés qui vaut autant à Alger qu’à Hongkong, c’est la question d’un monde façonné par le libéralisme qui est posée. Nous vivons dans un contexte général où les États ont de plus en plus de mal à garantir le bon fonctionnement d’institutions et de mécanismes nécessaires à la redistribution et au bien-être social. Les privatisations, la dette, les plans d’austérité que le Fonds monétaire international (FMI) continue d’imposer, les traités de libre-échange qui tuent, le verbe n’est pas trop fort, les productions nationales, la généralisation des législations instaurant une précarité dans le monde du travail, c’est tout cela qui alimente le ras-le-bol.

Que l’on soit au Liban, en Algérie ou même à Hongkong, il y a une confusion qui est délibérément entretenue entre la démocratie et le marché. L’idée que l’une ne peut pas aller sans l’autre s’est tranquillement imposée depuis la chute du mur de Berlin, il y a exactement trente ans. Or, on constate chaque jour les dégâts provoqués par une libéralisation sans limite. Un pays comme la France en est l’illustration. D’un modèle social bâti sur la solidarité, notamment entre générations (ou entre travailleurs et chômeurs), on passe lentement mais sûrement au règne du chacun pour soi et selon ses moyens. Si les Chiliens sont dans la rue, c’est parce que la « réussite » des économistes qui servirent Pinochet ne fut en réalité que l’organisation méthodique de systèmes inégalitaires destinés à durer. Beaucoup pour une minorité, peu ou très peu pour le reste n’est pas un projet viable à long terme. En tous les cas, il n’est pas conforme à la démocratie car, dès lors qu’il est contesté, il oblige à l’usage de la force et restreint les libertés, notamment syndicales.

A un moment ou un autre, un mouvement de contestation populaire a besoin de carburant idéologique. Ce qui vient de se passer en Algérie à propos de la loi sur les hydrocarbures en est la preuve. Il ne s’agit pas simplement de dénoncer l’empressement et le manque de transparence dans l’adoption de ce texte. L’important est aussi de savoir quelle logique fonde cette loi. Que signifie la ressource nationale ? Que signifie la souveraineté économique ? Que signifie le concept même d’entreprise étatique ? Trop souvent, les lois visent à contourner des exigences de conservation du bien public au profit du marché. C’est cela aussi qui mérite d’être combattu.

vendredi 20 septembre 2019

La chronique du blédard : La France, malade de ses violences policières

_

Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 août 2019
Akram Belkaïd, Paris

Avec la persistance de la répression subie par le mouvement des gilets jaunes, une partie de la France profonde découvre désormais ce que de nombreux jeunes des quartiers périurbains savent depuis longtemps : la police dite républicaine est violente et agit sans retenue car sûre de son impunité. Cette police est même de plus en plus violente, affirment certains qui semblent avoir oublié les terribles heures de la répression policière entre les années cinquante et la fin des années soixante-dix, répression qui visa autant les ouvriers grévistes que les étudiants ou les militants et sympathisants de la cause indépendantiste algérienne. Il suffit de lire les textes relatifs à la tuerie de Paris du 17 octobre 1961 pour comprendre que le « savoir-faire » des forces de maintien de l’ordre peut avoir un autre visage que celui de la « retenue » qui fit que les événements de mai 1968 ne débouchèrent sur aucune perte humaine.

Comment ne pas penser à octobre 1961 après la mort de Steve Maia Caniço, retrouvé noyé dans la Loire ? Pour mémoire, ce jeune homme avait disparu en juin dernier à la suite d’une charge de la police, quai Wilson à Nantes, contre des personnes dont le seul tort fut de vouloir prolonger la fête de la musique. « Où est Steve ? » fut le mot d’ordre répété partout, y compris sur les réseaux sociaux, et adressé aux autorités politiques. Ces dernières, par le biais du Premier ministre Édouard Philippe ont dédouané la police. Depuis, plusieurs témoignages, ignorés par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), insistent sur la brutalité de la charge policière et sur l’usage intensif de gaz lacrymogène ayant provoqué un manque de visibilité à quelques mètres des eaux sombres du fleuve. Mais comme cela arrive à chaque fois que la police est mise en cause, l’IGPN qui est juge et partie, vient de conclure à l’absence d’irrégularités et ne poursuit aucun fonctionnaire.

Cela a été le cas avec l’affaire dite de Mantes-La-Jolie (banlieue parisienne). En décembre 2018, lors d’une mobilisation lycéenne, la police avait procédé à l’interpellation de cent cinquante et un jeunes âgés entre 12 et 21 ans, mis en rang, à genoux mains sur la tête durant trois heures (!). Une posture qui rappelait les images de pays en guerre et qui était d’autant plus humiliante qu’elle fut filmée par un fonctionnaire et diffusée sur les réseaux sociaux. L’Union nationale lycéenne, puis dix mineurs, avaient déposé plainte notamment pour « atteinte arbitraire à la liberté individuelle », « violences volontaires par une personne dépositaire de l’autorité publique » ainsi que pour « diffusion illégale de l’image de personnes » mais l’IGPN a classé sans suite son enquête préliminaire.

Il y a aussi le scandale, car c’en est un, de la mort de Zineb Redouane, une octogénaire morte après avoir été touchée au visage par une grenade lacrymogène lancée par un policier qui n’a toujours pas été identifié. Là aussi, les autorités politiques font preuve d’une incroyable légèreté. « Rien à signaler, circulez, les règles républicaines ont été respectées. » Le mépris… Même message concernant Geneviève Legay, 73 ans, gravement blessée lors d’une charge policière pendant une manifestation des gilets jaunes. Dans cette affaire, les autorités n’ont jamais cessé de mentir à commencer par le président Macron qui a affirmé que la victime n’a pas été « en contact avec » les forces de l’ordre. Un mensonge validé par le procureur de Nice qui a lui-même reconnu par la suite que ses déclarations avaient pour but de sauver la mise au président. Une République intègre, ça ?
Dernière en date, l’affaire de Steve Maia Caniço est emblématique car elle pose une question fondamentale : le pouvoir politique, incarné par le président Emmanuel Macron et son Premier ministre Édouard Philippe, a-t-il perdu la main face à la police ? Les dénégations du bien étrange ministre de l’intérieur Christophe Castaner, lequel réfute systématiquement l’existence de toute violence policière, tendent à le prouver. Confronté à un important mouvement de défiance politique, le président Macron a perdu son sang-froid en novembre dernier. Sa réponse fut de durcir la répression pour casser le mouvement en mettant fin au nécessaire respect de la proportionnalité dans l’usage de la force policière. Une proportionnalité qui est la marque des démocraties et c’est sa disparition qui oblige à s’interroger sur la dérive autoritariste française.

La stratégie de la brutalité a un prix majeur. Elle affaiblit le pouvoir politique, lui fait perdre de sa légitimité et le rend dépendant de son bras armé. Comme François Hollande dont le mandat a été marqué par d’inacceptables violences policières, notamment lors des manifestations contre la loi sur le travail, Emmanuel Macron n’est ni flic ni militaire. Il n’a pas occupé le poste de ministre de l’intérieur qui, en règle générale, permet aux futurs présidents de se constituer un solide carnet d’adresse et de prendre quelque ascendant sur les uniformes. Plus Macron aura recours à la force, plus son autorité s’étiolera. Aujourd’hui, les forces de l’ordre peuvent charger, tabasser des manifestants, crever des yeux, elles savent que le pouvoir politique, peu confiant en lui-même, les couvrira. Et le résultat est connu : outre les deux morts cités précédemment, vingt-quatre personnes ont perdu un œil et cinq autres ont perdu une main depuis le début du mouvement des gilets jaunes. Cela aurait dû provoquer une vraie crise politique et obliger le gouvernement à agir. Il n’en est rien.

Mais est-ce vraiment une surprise ? Parmi celles et ceux qui réclament une enquête parlementaire à propos de la mort de Steve Maia Caniço, combien s’étaient mobilisés après la mort d’Adama Traoré dans les locaux d’une gendarmerie ? C’était en juillet 2016 et depuis la famille de la victime attend en vain que justice lui soit enfin rendue.

_

vendredi 20 juillet 2018

La chronique du blédard : Une équipe de (vrais) Français

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 juillet 2018
Akram Belkaïd, Paris


Champs-Élysées, dimanche 15 juillet 2018 (photo Akram Belkaïd)


La victoire des Bleus en finale de la coupe du monde de football ne plaît pas à tout le monde y compris en France. Avant même le sacre de dimanche dernier, les réseaux sociaux ont charrié des messages ouvertement racistes et favorables à l’équipe croate au prétexte que cette formation serait, elle, « blanche et véritablement européenne ». Ce n’est pas une surprise. Dans le contexte européen actuel, la parole raciste s’est libérée depuis longtemps et celles et ceux qui estiment que l’équipe de France n’est pas représentative de la « vraie » population française, autrement dit blanche et chrétienne, ne font que reprendre les propos du « philosophe » Alain Finkielkraut.

Dans un entretien accordé au quotidien israélien Haaretz (25 novembre 2005), ce dernier avait ainsi déclaré : « On nous dit que l'équipe de France est admirée parce qu'elle est black-blanc-beur. (...) En fait, aujourd'hui, elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute l'Europe. » Rien de nouveau sous les voutes putrides… Déjà, à l’époque, cette déclaration sonnait comme une vengeance contre l’euphorie née de la victoire des Bleus en finale de la Coupe du monde en juillet 1998.

Au fil du parcours de l’équipe entraînée par Didier Deschamps, on a pu lire ici et là des suppliques incitant à ce que l’on ne tombe pas dans le piège de l’exaltation du « black – blanc – beur ». Cette idée, plutôt répandue, me fait penser qu’il y a bel et bien une régression par rapport à 1998. A l’époque, même une personnalité aussi controversée que Charles Pasqua, ancien ministre de l’intérieur et instigateur des tristement célèbres « charters » pour Bamako (renvoi de sans-papiers), avait plaidé pour une « France plus généreuse » en matière d’accueil et d’intégration. Bien sûr, l’esprit de juillet 1998 s’est vite étiolé, aidé en cela par le choc des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis et par la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle française de 2002.

Mais à qui la faute ? Pourquoi d’une communion nationale est-on passé à des émeutes à l’automne 2005 ? La réponse est simple : après 1998, la classe politique française comme le monde des affaires et de l’entreprise n’ont pas été à la hauteur des enjeux et le statu quo n’a pas été remis en cause. Aujourd’hui, le message délivré est clair. Il met en garde contre tout emballement. La victoire de l’équipe de France ne saurait constituer un catalyseur pour que ce pays fasse mieux (on n’écrira pas qu’il ne fait rien) en matière de lutte contre les inégalités sociales et les discriminations.

Revenons aux contempteurs des Bleus. En Italie, pays dirigé aujourd’hui par des néo-fascistes, une véritable vague de haine a déferlé sur les réseaux sociaux. Même un journal comme le Corriere della Sera, l’un des plus diffusés, n’a pas pu s’empêcher d’ironiser sur la nature « africaine » de l’équipe française et de lui opposer une équipe croate composée « seulement de Blancs ». Par contre, aucune ligne sur le fait que le chanteur ultranationaliste croate, Thompson (de son vrai nom Marko Perkovic), accusé de sympathie pour le régime oustachi pronazi, était présent dans le car des joueurs de la Croatie qui a paradé à Zagreb…

En Italie, comme ailleurs, un tweet, partagé des milliers de fois, représentait les visages des principaux joueurs français avec le drapeau et le nom de leur pays africain « d’origine ». A l’inverse, on retiendra les propos de l’ancien président des États-Unis Barack Obama : « Regardez l’équipe de France qui vient de remporter la Coupe du monde. Tous ces gars ne ressemblent pas, selon moi, à des Gaulois. Ils sont français, ils sont français ! » (Paroles prononcées lors d’un discours à Johannesburg à l’occasion du centenaire de la naissance de feu Nelson Mandela).

Par une symétrie fréquente, l’argument du « ils sont d’origine africaine » est aussi repris par des personnes pourtant à l’opposé des courants identitaires et racistes. L’idée, pour elles, est de démontrer que l’immigration fait « du bien » à la France puisqu’elle lui offre des champions. Il y a aussi l’idée implicite que l’ancienne puissance coloniale continue d’exploiter l’Afrique. C’est là où la prudence et la raison s’imposent. Si l’on considère, comme le présent chroniqueur, que ces joueurs sont d’abord et avant tout Français, il faut bien réfléchir à la question du « qui bénéficie de qui ». Précisions notre pensée. Ces joueurs ont certes des parents originaires d’Afrique mais ils sont nés en France ou, pour certains, ils y sont arrivés à leur plus jeune âge. Autrement dit, c’est la France qui a fait d’eux ce qu’ils sont. Vaille que vaille, c’est la France qui les a formés. Exception faite de Lucas Hernandez, formé en Espagne, tous les autres joueurs ont eu leur première licence de football dans un (petit) club français. Nous ne sommes pas dans le cas où la France est allée « chercher » (acheter ?) des joueurs déjà formés pour bénéficier de leur talent, à l’image du Qatar qui s’est offert une équipe nationale d’handball en naturalisant des joueurs aguerris venus d’un peu partout.

La formation française en matière de football n’est pas un mythe. Le quotidien Le Monde rappelle ainsi que « sur les 736 joueurs ayant participé à la Coupe du monde de football 2018, cinquante-deux (52) sont nés et ont été formés en France. » (1) Et pour qui suit ce sport de près, il suffit de se pencher sur l’actuel marché des transferts pour se rendre compte que tous les clubs européens sillonnent la France à la recherche de jeunes pépites prometteuses.

Bien sûr, ces Bleus champions du monde sont aussi le fruit d’une éducation familiale, d’une transmission de valeurs, d’un « bain » culturel mais ce n’est pas cela qui fait le bon athlète. Au Cameroun, pays d’origine de son père, comme en Algérie, pays d’origine de sa mère, on parle beaucoup de Kylian Mbappé. Mieux, on se l’approprie. Certes, il y a de quoi être fier qu’un petit-enfant du pays soit champion du monde. Mais ce titre, Mbappé, 19 ans, ne le doit ni au Cameroun ni à l’Algérie. Ce n’est pas dans ces deux pays qu’il aurait trouvé les conditions sociales, les structures sportives et pédagogiques pour progresser et devenir ce qu’il est aujourd’hui. Par contre, s’il est un endroit qui peut revendiquer sa part de Coupe du monde, c’est la ville de Bondy en région parisienne et son club de l’AS Bondy. Idem avec l’US Fontenay-sous-Bois de Blaise Matuidi ou l’US Roissy-en-Brie de Paul Pogba ou encore, pour ne prendre qu’eux, l’AC Villeurbanne pour Nabil Fekir ou l’ES Fréjusienne pour Adil Rami.

De tous les pays africains mis en avant dans le fameux tweet cité précédemment, aucun n’a fait l’effort d’investir le millième de ce que la France a consenti pour les sports. Et qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’une question de moyens. De l’argent, il y en a en Afrique, du moins il devrait y en avoir pour ce qui concerne le football. Qu’ont fait, ou que vont faire, les pays africains qui ont joué la Coupe du monde des centaines de milliers de dollars que la FIFA et leurs sponsors vont leur verser ? Combien de stades, de gymnases ou de piscines vont être construits ? Combien d’éducateurs pour jeunes vont être formés ? Combien de ballons vont être distribués ? Combien de médecins du sport ? De nutritionnistes ? On connaît la réponse…

D’où viennent les titres mondiaux du football français ? D’une décision de la fédération de France de football passée inaperçue à l’époque. Celle, prise en 1976, d’acheter un terrain et de créer l'institut national du football de Clairefontaine (inauguré en 1988) dont on connaît le rôle charnière en matière de formation. A ce jour, aucune fédération africaine ne dispose d’un centre équivalent, même plus modeste. Nous connaissons tous le bordel, pardon pour ce mot, qui règne dans ces fédérations aux effectifs pléthoriques où règnent en maître des fripouilles et autres affairistes qui n’ont rien à voir avec la pratique du sport. Nous savons tous où cet argent va aller ou, plutôt, nous savons tous où il n’ira pas…

L’équipe de France est une belle équipe. Elle est française, il n’y a aucun doute là-dessus. Et sans renier les origines des uns et des autres, disons simplement que ce n’est pas une équipe africaine qui a été sacrée championne du monde, dimanche 15 juillet. C’est l’équipe de France où jouent des Français dont, pour certains, les parents sont Africains. Pourquoi ces derniers sont-ils allés en France est une autre question qui n’a rien à voir avec le football et le sacre des Bleus le 15 juillet 2018 à Moscou.


(1) « Football : la France est aussi championne de la formation des joueurs », 18 juillet 2018.