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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 7 octobre 2021

La chronique du blédard : Une affaire franco-française

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 octobre 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Commençons par une mise au point. Les Algériennes et les Algériens connaissent la nature du pouvoir qui dirige leur pays. Ils n’ont pas attendu qu’Emmanuel Macron, frappé peut-être par un soudain accès de lucidité, s’exprime de manière non-diplomatique à son sujet. Les banderoles et les slogans du Hirak n’ont jamais cessé de le montrer. Alors, certes, il est parmi nous quelques flagorneurs et plumitifs caudataires qui, ici ou ailleurs, disent le contraire et prétendent que tout va bien dans le meilleur des pays mais soyons sérieux : l’affaire est entendue depuis longtemps. L’Algérie a besoin de renouveau et son régime politique doit absolument changer. « Le slogan ‘‘Yatnahaw Gaâ’’ exprime une volonté de rupture avec les institutions actuelles, dans leur composante, leur performance, leurs pratiques et leurs conséquences » déclarait il y a près d’un an l’initiative de concertation autonome « Nida 22 ». C’est un constat qui demeure valide.

 

Venons-en maintenant au caquetage macronien à propos de la nation algérienne qui, selon lui, n’aurait pas existé avant 1830. Un dérapage (voulu ?) qui a fait l’unanimité contre lui en Algérie et qui fera peut-être comprendre au président français qu’être opposé au régime ne signifie pas que l’on adhère à ce révisionnisme ambiant concernant l’histoire de notre pays. Autant le préciser tout de suite : cette chronique n’entend pas argumenter en réponse à cette provocation. Des historiens algériens, dont Hosni Kitouni, se sont exprimés là-dessus (1) et, de toutes les façons, cela ne changera rien au problème. De plus, comme le dit la désormais fameuse « loi » de Brandolini, « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter les idioties est largement supérieure à celle nécessaire pour les produire. » Ce « principe d’asymétrie des idioties »implique donc que l’on soit économe de ses efforts et que l’on ne cherche pas à convaincre celui qui refusera de l’être.

 

De fait, osons ici une petite remarque. Comme nombre d’élites françaises, qu’elles soient politiques, universitaires ou intellectuelles, Emmanuel Macron ne peut s’empêcher d’expliquer aux Algériens ce qu’ils sont ou ce qu’ils ont été. Après plusieurs décennies de pratique du métier de journalisme, je n’ai jamais vu ça ailleurs qu’en France, pays où l’on vous explique d’un ton docte votre propre histoire, votre propre sociologie tout en balayant d’un geste, entendu ou agacé, vos remarques ou réserves. C’est ainsi. Chercher à changer cet état de fait risque d’être épuisant.

 

Ce qu’il y a d’intéressant concernant cette sortie présidentielle sur la nation algérienne, c’est qu’elle reprend le discours colonialiste de la Terra nullius, locution latine qui signifie « territoire sans maître. » Comprendre que la France avait le « droit » de coloniser l’Algérie puisqu’elle était sans maître ni… nation. Mais attention, il ne faut surtout pas croire que cette pensée est majoritaire. Nombre de Français n’ont aucune sympathie pour la période coloniale et savent à quoi s’en tenir. Mais l’air du temps est ce qu’il est et les lignes bougent. Il n’échappe à personne que la conjoncture est marquée par la forte résurgence du plaidoyer pro-colonial lequel s’impose dans la campagne électorale pour la prochaine élection présidentielle.

 

Hasard du calendrier, cette dernière coïncidera avec le soixantième anniversaire de la fin de la guerre d’indépendance avec son lot de commémorations : les tueries du 17 octobre 1961, les morts du métro Charonne à Paris, le 8 février 1962, les négociations d’Evian, le cessez-le-feu du 19 mars 1962 sans oublier les attentats, en Algérie comme en France, de l’Organisation armée secrète (OAS). A chaque fois, ce n’est pas d’Algérie que viendra la « surenchère mémorielle » mais bien de France où l’on est tenu - même si l’on professe un discours critique à l’égard de la colonisation et de ce que fut la guerre d’Algérie – de mettre systématiquement les indépendantistes algériens en accusation. Cinq minutes pour les enfumés du Dahra, et cinq minutes pour Pélissier. Cinq minutes pour les victimes d’Aussarès et de Papon, cinq minutes pour les « exactions » du FLN. C’est la règle qui s’impose désormais. Tendez-bien l’oreille ou lisez bien la majorité de ce qui se publiera, le message sera toujours de la même teneur. Dans le meilleur des cas, ce sera : les Algériens avaient raison de vouloir être indépendants mais le FLN a tout de même…

 

A quoi tient cette mise à distance égale ? La réponse est simple. La colonisation est encore un poids à expier. Parce que le rapport fantasmé au passé, la nostalgie pour la puissance de l’empire et, certainement, la mauvaise conscience et la culpabilité, empêchent l’expiation et donc la délivrance définitive. Ce à quoi s’ajoutent les considérations de politique intérieure qui rendent impossibles une reconnaissance définitive des torts et la présentation d’excuses au peuple algérien. Personne ne niera que les déclarations françaises à propos de l’Algérie sont toujours du pain béni pour le régime d’Alger car cela lui offre de belles occasions pour faire diversion et appeler à resserrer les rangs. 

 

Mais il faut revenir au point de départ. J’affirme ici que c’est en France que l’obsession du passé algérien est la plus prenante et c’est d’autant plus complexe que cela n’est pas assumé. Pourtant, n’importe quel politicien français le confirmera. S’exprimer à propos de l’Algérie, c’est d’abord prendre des risques sur le plan de la politique intérieure. C’est fâcher des électeurs. C’est prendre le risque de se mettre à dos les uns ou les autres ou même tout le monde : rapatriés, enfants de rapatriés, harkis et leurs enfants, français issus de l’immigration maghrébine, anciens appelés du contingent, ressortissants originaires des protectorats maghrébins ou des colonies d’Afrique subsaharienne, etc. 

 

Donc, on se tait, on élude, on tergiverse, on n’ose pas réagir quand l’extrême-droite fait dans la surenchère ou bien alors on l’accompagne. Mieux, on la devance. Bref, tout cela est d’abord une affaire franco-française qui pourrait même passer inaperçue en Algérie si nous avions les moyens d’avoir nos propres débats, si nos éditeurs étaient aidés et encouragés par l’Etat à publier et faire œuvre de mémoire, si la liberté de parole était consacrée au lieu d’être entravée et si, enfin, nos historiens avaient un droit d’accès à toutes les archives nationales. Au lieu de cela, nous sommes toujours en position défensive par rapport à ce qui se dit et s’écrit en France et nous nous engageons dans des polémiques mémorielles qui, en réalité et pour l’essentiel, sont d’abord une affaire hexagonale. Ce qui se joue en France n’est rien d’autre qu’un réveil puissant de mémoires algériennes difficilement réconciliables. Certes, cela concerne les Algériens. Mais de loin. Et il sera vain d’espérer un apaisement mémoriel entre Alger et Paris tant que la France n’aura pas trouvé un consensus majoritaire sur son passé algérien.  

 

(1) « Macron sous-estime la mémoire blessée des Algériens », El-Watan, 4 octobre 2021.

  

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vendredi 18 septembre 2020

La chronique du blédard : Séparatisme et ensauvagement

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 septembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Depuis une vingtaine d’années, à défaut de prendre le pouvoir, l’extrême-droite française voit ses idées se diffuser bien au-delà de la ligne de séparation qui l’a longtemps isolée du reste de la classe politique (laquelle ligne n’existe plus, faut-il le préciser). J’en veux pour preuve le succès que connaissent aujourd’hui deux termes officiellement utilisés par des responsables aux affaires : séparatisme et ensauvagement.

 

Le président Emmanuel Macron veut donc lutter contre ce qu’il appelle séparatisme, une notion vague destinée à remplacer le terme, déjà infamant, de communautarisme. C’est une vieille idée de l’extrême-droite qui se trouve ainsi consacrée, celle selon laquelle des personnes vivant sur le sol français entendent se « séparer » de la communauté nationale en n’adhérant plus, ou plutôt en ne respectant plus, les lois et les principes républicains.  

 

Ne tournons pas autour du pot, les principaux visés sont les musulmans. Cela fait un bon moment qu’ils fournissent matière à polémiques et à débats médiatiques sans fin. Il y a eu le voile, le burkini, les pains au chocolat pendant le ramadan, les prénoms, les salles et tapis de prière dans les entreprises ou les salles de sport, les lieux où la mixité serait interdite, etc. Il y a maintenant les certificats de virginité, pratique qui de l’aveu même du ministère de l’intérieur, demeure ultra-marginale, qu’il s’agit d’interdire à grand renfort de publicité et de buste dressé.

 

Certes, cette petite musique pestilentielle est plus ou moins compensée par de grandes déclarations sur la reconnaissance des convictions républicaines de la plus grande partie des personnes de confession ou de culture musulmanes qui vivent sur le sol français. Mais les oreilles de l’opinion publique n’écoutent que ce qu’elles veulent. Elles retiennent ce qui inquiète et indigne et mettent de côté ce qui peut rassurer, surtout si cela ressemble à des déclarations pour la forme, destinées à éviter d’être accusé de racisme.

 

Le résultat de tout ça est que chaque jour qui passe conforte l’idée que, finalement, les musulmans ne peuvent s’intégrer à la société française. Qu’ils ont leurs propres valeurs et règles et qu’il convient donc de les surveiller de près. Et cela vaut pour tous, quel que soit leur mode de vie. Un faciès, un nom de famille, suffisent à engendrer la suspicion et l’hostilité. Emmanuel Macron qui veut récupérer une partie de l’électorat de Marine Le Pen, dont on dit qu’elle sera de nouveau son principal rival lors de l’élection présidentielle de 2002, joue une partie dangereuse. Il ne s’agit pas uniquement de résultats électoraux. C’est un contexte islamophobe qui se renforce, qui se structure, qui devient intrinsèque à la société française. Cela ne peut que déboucher sur des drames et des outrances à l’image de cette une du torchon Valeurs actuelles– dont le propriétaire ferait des affaires en Algérie – représentant la députée Danièle Obono en esclave. 

 

On aurait aimé que le président prenne plutôt la parole pour dénoncer les menaces et insultes racistes que reçoit tous les jours Azzedine Taïbi, le maire de Stains en Seine-saint-Denis. On aurait aimé que toute la classe politique se mobilise pour le soutenir. Mais non. L’air du temps est ainsi. Cet air du temps qui permet au Figarod’évoquer dans un article des « cellules de lutte contre l’islam et le repli communautaire » (Clir) (9 septembre) alors que ces organismes sont chargés de lutter contre l’islamisme. Le lapsus est édifiant.

 

Ensauvagement, est le mot désormais rendu célèbre par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin. Là aussi, rien de nouveau si ce n’est une montée en gamme dans le discours. Au début des années 2000, Jean-Pierre Chevènement, lui aussi ministre de l’intérieur à l’époque, évoquait les « sauvageons », comprendre ces jeunes des quartiers, source de nuisance, d’incivilités et de délinquances multiples. Prétendre que des sauvages peuplent les banlieues françaises, l’extrême-droite ne pouvait rêver mieux. Entendons-nous, personne ne peut nier que de graves dérives existent dans ces quartiers confrontés au chômage, à la ghettoïsation orchestrée par les autorités et aux violences qui ne peuvent qu’accompagner le développement de l’économie souterraine. Mais user du terme d’ensauvagement, c’est éviter de réfléchir sérieusement aux causes et de reconnaître que la question sociale est au cœur du problème. C’est connu, les pauvres ont tous les torts, surtout quand ils sont d’origine étrangère.

 

C’est une vieille tradition des élites françaises que de conspuer les quartiers populaires. Au début du XXe siècle, on parlait déjà des « Apaches » accusés de toutes les vilénies et de toutes les débauches possibles. La presse de l’époque, comme les chaînes d’information actuelles, a joué un rôle majeur dans cette stigmatisation. Aujourd’hui, je lis et entend des journalistes « progressistes » reprendre cette formulation, effrayés qu’ils sont par le comportement de certains jeunes de banlieues mais aussi – et surtout – désireux de faire l’amalgame entre eux et les différentes mobilisations contre le racisme, les violences policières et la persistance de la mentalité coloniale et esclavagiste dans la société française. A ce petit jeu, les sauvages, les vrais, ne sont pas ceux que l’on croit…

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dimanche 19 avril 2020

La chronique du blédard : Les fautes d’Emmanuel Macron

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 avril 2020
Akram Belkaïd, Paris

« Gouverner, c’est prévoir ». Cette célèbre formule, dont l’auteur est le journaliste et homme politique français Émile de Girardin (1802-1881), prend une dimension particulière en ces temps de pandémie de Covid-19. Dans le cas français, on ne peut reprocher au gouvernement l’irruption de la maladie tout comme on ne pourrait pas lui reprocher le fait qu’une catastrophe naturelle survienne soudainement. C’est ainsi, il est des événements dont on ne peut connaître la date puisqu’ils sont imprédictibles par nature. Par contre, on sait qu’ils sont plus ou moins inéluctables, ce qui exige de s’y préparer. Ainsi, depuis 2003, on ne pouvait ignorer que le monde était menacé par une pandémie dévastatrice. Cette année-là, le Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), maladie partie de Chine (déjà…), causa 800 morts et constitua, selon l’Institut Pasteur, « la première maladie grave et transmissible à émerger en ce vingt-et-unième siècle. » En clair, avec cette alerte, nous étions prévenus que cela pouvait recommencer, de manière bien plus grave, et qu’il convenait de s’y préparer sérieusement.

Or, ce qui frappe aujourd’hui en France c’est l’état d’impréparation absolue du pays face à l’épidémie de Covid-19. Dès les premiers cas, le personnel soignant a été obligé de faire face sans beaucoup de moyens de protection. Les masques manquaient et manquent toujours. Les blouses et les surblouses manquaient et manquent toujours. Les tests pour détecter le virus – pourtant très vite identifié et séquencé par les chercheurs chinois, manquaient et manquent toujours. A cela s’ajoute un fait dont on a très peu parlé mais qui a ses conséquences. Dans de nombreux hôpitaux mais aussi dans la médecine de ville – véritable premier front face au Covid-19, il manquait un protocole, une procédure clairement détaillée pour agir. Exemple concret. Des médecins généralistes de la région parisienne n’ont reçu leur premier courriel – plutôt vague dans ses mises en garde et instructions – qu’à la fin du mois de février alors que la situation sanitaire dégénérait depuis longtemps en Italie.

Dans cette affaire, Emmanuel Macron et son gouvernement ont une double responsabilité. La première est d’ordre structurelle. En menant une politique de réduction des coûts et de marchandisation de la santé, avec notamment une baisse du nombre de lits et la fermeture programmée de plusieurs établissements de santé, l’équipe d’Emmanuel Macron a affaibli l’hôpital et sa capacité à encaisser le choc épidémiologique. On rappellera néanmoins que cette responsabilité est partagée avec les prédécesseurs de l’actuel président. Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont leur part de responsabilité dans ce qui se passe aujourd’hui. Tous ont mené des politiques de santé restrictives. Autrement dit, sur ce plan, Emmanuel Macron n’est pas le seul coupable, étant le continuateur, le complice, d’une entreprise de démolition entamée il y a près de trois décennies et dont on voit bien le résultat aujourd’hui. Face au Covid-19, dans la sixième puissance économique mondiale, des hôpitaux ne fonctionnent aujourd’hui que grâce aux dons et au bricolage.

A l’inverse, on doit considérer qu’Emmanuel Macron est l’unique responsable de certains faits précis. Elu en 2017, le président français, tout à ses réformes détricotant le pacte social et à ses discours fumeux sur la « start-up nation », n’a pas fait preuve de prévoyance. Pourtant, pendant la campagne de 2017, l’actuel directeur général de la santé Jérôme Salomon (à l’époque chef de pôle adjoint à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches) alertait le candidat Macron sur l’absence totale de préparation de la France face aux risques majeurs d’une épidémie mais aussi d’une catastrophe ou d’actes terroristes avec tuerie de masse. Révélée par les « Macron Leaks », ensemble de courriels et d’autres documents électoraux rendus publics par un piratage de la boîte courriel de plusieurs membres de l’entourage du candidat, cette mise en garde prônait une « révision en profondeur de la réponse nationale » face à de tels événements.

Gouverner, c’est prévoir… Or, rien n’a été prévu et donc, rien n’a été fait. Une réflexion telle que souhaitée par Salomon aurait permis de prendre conscience que la France n’avait pas de stocks de masques et qu’elle était incapable d’en fabriquer. Idem pour les respirateurs. De même, l’évidence de l’absence de capacités industrielles pour fabriquer en urgence des médicaments et des composants nécessaires aux produits anesthésiants aurait sauté aux yeux. Au passage, et puisqu’il en est encore temps, on peut se poser la question concernant d’autres catastrophes possibles. Quid de la capacité de réaction face à un incident nucléaire grave ? Après le manque de masques et de respirateurs, faut-il craindre l’absence de pastilles d’iode ? Au vu de l’impréparation du gouvernement à une épidémie virale, ce type d’interrogation est totalement fondé.

Au défaut de prévoyance, donc à l’acte de mauvaise gouvernance, on reprochera aussi à Emmanuel Macron des faits plus précis. La désinvolture de son équipe alors que l’épidémie montait en puissance : une ministre de la santé qui quitte le pont pour briguer la mairie de Paris, une conseillère du président en matière de santé qui démissionne alors que la tempête est là, des masques qui sont commandés trop tardivement sans oublier, au-delà des scandaleux mensonges gouvernementaux sur la non-efficacité des masques, deux fautes graves : l’appel présidentiel à continuer à sortir et à fréquenter les spectacles (c’était une semaine avant la décision du confinement général…) et, surtout, le maintien du premier tour des élections municipales, décision irresponsable, pour ne pas dire criminelle, qui fera certainement l’objet de nombreuses poursuites judiciaires.

A ces deux fautes on ajoutera une troisième qui se profile et dont on ne pourra pas dire qu’elle n’a pas été identifiée. Le déconfinement, même progressif, est désormais annoncé pour le 11 mai prochain mais le gouvernement français sait pourtant que tout le monde ne pourra pas être testé et que les masques, les vrais, pas les morceaux de tissu découpés à la hâte, ne seront pas disponibles en quantité suffisantes. Le coronavirus est hautement contagieux. Décider de mettre fin au confinement sans être capable d’appliquer une vraie stratégie sanitaire de dépistage et de mise en quarantaine sera pire encore que d’avoir exposé les électeurs au virus ou d’avoir abandonné à leur sort durant plusieurs semaines les pensionnaires des établissements pour personnes âgées. La liste des imprévoyances et des fautes d’Emmanuel Macron risque fort de s’allonger.
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mardi 11 avril 2017

La chronique du blédard : Débat-spectacle ou présidentielle française pour divertir

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 avril 2017
Akram Belkaïd, Paris

Le lecteur qui suit cette colonne – et que nous ne remercierons jamais assez pour sa fidélité – saisit certainement le clin d’œil lorsque nous écrivons que le boutonneux à la voix en perte d’octaves a encore sévi en obligeant le présent chroniqueur à subir le « débat » entre les onze candidats à l’élection présidentielle française. Diffusé sur CNews et BFMTV, mené par les très agitées et faussement impartiales Ruth Elkrief et Laurence Ferrari, cet étrange exercice a, semble-t-il, passionné les téléspectateurs puisqu’ils auraient été 10 millions (et moi, et moi) à le suivre. A ce sujet, il paraît - on résiste à l’envie de reprendre le très algérien « paraît-il que » -, il paraît donc que l’engouement pour ce rendez-vous inédit a traversé la Méditerranée et fait le bonheur du public maghrébin.

« C’est beau la démocratie » a même écrit à ce sujet un internaute tunisien, peut-être lassé par les (longs, trop longs) talk-show de chez lui, l’un d’entre eux, on le signale au passage, ayant récemment concerné les dégâts de la vente pyramidale dans son pays, mais ceci est un autre sujet sur lequel on reviendra peut-être. Démocratie ? De la démocratie, cette cacophonie où le discours des uns et des autres était haché et parfois même inaudible ? On ne voit pas très bien l’intérêt politique et citoyen de ce genre de « performance ». Certes, ce fut effectivement un bel exercice de liberté d’expression. Chacun a pu dire ce qu’il avait à dire, peut-être pas de la manière qu’il espérait et certainement pas sur la durée qu’il entendait (ah, ces deux voix de crécelles qui hurlaient « vous avez dépassé le temps imparti ! »). Mais dans l’affaire, l’expression du peuple, censée être l’un des piliers de la démocratie, n’a guère eu de rôle à jouer.

A quoi sert ce genre de spectacle ? On imagine que chacun des impétrants avait en tête ses éléments de langage et ses messages à faire absolument passer. Certains, comme Emmanuel Macron, ont parfois placé des phrases qui, à l’évidence, ont été préparées à l’avance quand d’autres, on pense à Philippe Poutou, ont plus improvisé même si, pour ce dernier, on devine qu’il avait déjà dans sa cartouchière l’attaque frontale contre Marine Le Pen mais aussi François Fillon - vous savez le candidat qui gagne treize mille euros et qui n’arrive pas à épargner et qui est donc obligé de se faire payer des costumes par des amis (et alors ?) et d’employer (vraiment ?) sa femme.

« Nous, quand on est convoqués par la police, on n’a pas d’immunité ouvrière ». Le candidat du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et ouvrier à l'usine Ford de Blanquefort a déclenché les applaudissements du public avec cette saillie qui fera date. Voilà, finalement, à quoi sert ce genre de mise en compétition. Il faut parler fort, il faut cogner le voisin ou la voisine, il faut caricaturer son propre propos parce que ce que le temps manque et que la crécelle va passer la parole à quelqu’un d’autre. Il faut trouver le moyen, en une poignée de secondes, de faire en sorte que le spectateur garde en mémoire ce que l’on a balancé sans finesse ni retenue à l’image du « la France est une université du djihadisme » de Le Pen.

Autrement dit, au-delà du caractère presque ludique de l’affaire, ce genre de spectacle n’a aucun intérêt si ce n’est de faire croire que la télévision a encore de l’influence sur les joutes politiques. Il est même affligeant de se rendre compte que le débat électoral a été transformé, l’espace d’une soirée, en stand-up, façon Jamel comedy club. Les sondages disent – et l’on sait combien il faut être prudent avec les prévisions – que nombre d’électeurs sont encore dans le flou et qu’ils ne savent toujours pas pour qui voter. On se demande en quoi le hachis verbal auquel on a assisté mardi soir – jusqu’au bout, oui môssieur – va les aider à se faire une idée plus précise. Dans ce genre de situation, le premier réflexe risque fort d’être une inclinaison plus marquée vers l’abstention.

Dans une compétition électorale, il n’y a pas de formule télévisuelle miracle. Mais les électeurs, et la démocratie, méritent mieux que cette vente à la criée. C’est là où on réalise que le service public n’est pas au rendez-vous. Qu’est-ce qui l’empêche d’organiser onze soirées électorales pour que chaque candidat ait le temps de s’exprimer et de débattre à la fois avec des journalistes spécialisés mais aussi des spectateurs ? L’idée est de donner du temps pour que le projet soit présenté et précisé. Ce n’est pas en regroupant cinq, sept ou onze personnes que l’on éclaircira les choses. Le « débat » de mardi soir n’avait rien à voir avec la politique. Ce fut ce que l’on pourrait qualifier de « politictainement », c’est-à-dire une manière de distraire avec de la politique et des politiciens.

Et dans le domaine de la politique-détente, on n’en est qu’au début de ce qui peut être proposé au spectateur. Qui sait, demain, les candidats devront peut-être jongler avec un ballon, nous raconter leur premier chagrin d’amour ou bien, et c’est l’idée qui nous est venue en les regardant droits derrière leurs pupitres, ils seront obligés de participer à un quizz à plusieurs thèmes (sport, culture générale, politique, philatélie…). « Quelle est la capitale administrative du Balouchistan ? Mais appuyez sur le buzzer avant de répondre, monsieur Mélenchon ! » ou encore « quelle est l’origine du mot pognon ? Oui ! Très bonne réponse de monsieur Fillon… ». Qu’on se le dise, le spectacle ne fait que commencer…
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