Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 27 février 2018

La chronique du blédard : Dans la neige

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 février 2018
Akram Belkaïd, Paris




La pente est raide, l’ascension est lente et la procession est longue. Après quelques heures de solitude dans la forêt de sapins, c’est le soudain retour au réel. Une cohorte de randonneurs plus ou moins bruyants, couleurs fluos et bâtons divers à la main, progresse à grande peine. Certains s’étant passés de raquettes, s’enfoncent jusqu’aux genoux dans la neige. Ici, un vieux monsieur demande qu’on l’aide à se dégager tandis que son épouse décide de rebrousser chemin, pestant et jurant qu’on ne l’y reprendra plus. Là, un sportif du dimanche s’accorde une longue pause, cigarette au bec, affectant d’être insensible au froid.

La magie s’envole. Traverser une forêt est une expérience à part. On en sort apaisé comme lavé de ses idées noires. Certains, hélas pour eux, ne s’en rendent pas compte. Ils ne retiennent que l’obscurité, l’odeur de la neige mêlée à la tourbe, le spectacle des troncs d’arbres enchevêtrés ou couchés dans les hautes fougères. La littérature, elle, a bien compris l’importance de ce passage. Symboliquement, c’est un rite initiatique. Une transformation de l’être. Le petit poucet ou le petit chaperon rouge ne nous disent pas autre chose. Dans une forêt, l’arbre parle à l’âme et au corps et les transforme. Il faut, en y pénétrant, saluer les esprits, bons ou mauvais, qui y vivent. Il faut écouter et se taire. Certes, il est des occasions où le bruit est nécessaire comme au bas des Rocheuses canadiennes où ne pas avertir un ours que l’on approche peut valoir de sacrés désagréments.

La forêt, donc. Le silence, l’atmosphère de quiétude et d’étrangeté. Avancer à pas réguliers. Entendre la neige crisser, admirer les branches blanches qui ploient. Quand l’hiver est là, il faut respecter la faune, épuisée, affamée. La moindre peur, la moindre nécessité de devoir détaler, peut lui être fatale. Marcher et penser à la rencontre. Une biche, un sanglier, un renard ou même un loup. Ou alors, le face à face improbable. Un jour, dans ce même endroit, à l’heure du crépuscule au terme d’une longue randonnée d’été, le présent chroniqueur est tombé nez à nez avec une sorcière. Non, ne souriez pas. C’en était bien une. Petite, rabougrie, des lunettes à écailles couvrant une partie de son visage, un petit panier à la main, m’examinant d’un air ironique, un peu inquiétant, et me conseillant de me dépêcher. Loin de toute maison, qui peut bien cueillir des baies à l’heure où la nuit s’installe ? Une sorcière, vous dis-je.

Mais retournons à la pente. En été, l’endroit est un pâturage rocailleux. En hiver, il faut avancer avec prudence. A un kilomètre de là, c’est-à-dire à une infinité de pas et de soufflements courts, il y a une cabane qui sert des pizzas cuites au feu de bois. La récompense suprême même si certains se contentent de rêver au verre de vin chaud qui leur donnera des ailes pour redescendre. Au gamin qui ne veut plus avancer, qui est mal équipé, qui se plaint que ses chaussettes sont mouillées, un père promet une napolitaine géante, avec anchois et champignons, suivie d’une crêpe à la célèbre pâte à tartiner. L’argument fait mouche. Le petiot reprend la marche en reniflant.

Sur la droite, dans le sens de l’ascension, un massif hérissé d’aiguilles grises se détache dans la brume. Territoire interdit en hiver. Ou du moins, réservé aux intrépides et aux inconscients. Quelques jours plus tard, dans un col étroit, des randonneurs perdront la vie dans une avalanche. Cet été, les centaines de marcheurs qui passeront par là pour se rendre vers un lac d’altitude jetteront un bref regard à la croix en bois qui se dressera à l’endroit où les corps des infortunés auront été retrouvés.

On reprend sa progression en se disant que si l’on va plus vite, on arrivera avant tout le monde à la cabane et l’on bénéficiera ainsi d’un peu de calme et de silence. C’est parti. Séance cardio. Veiller à ne pas trop emballer le toquant. Rester concentré. Ne pas écouter le cerveau qui dicte de ralentir voire d’arrêter. On dépasse du monde. On est Eddy Merckx dans le Tour 1969 ou 1970, déjà porteur du maillot jaune, déjà assuré de la victoire finale mais attaquant pour le panache et la gloire, humiliant ses adversaires directs, pourtant résignés, imprimant son empreinte de « cannibale » pour les années à venir. Et on arrive au plateau avec un peu d’avance. La cabane est bien là. Vite, s’installer à l’intérieur et commander. Mais… Enfer et damnation, complot et mauvais œil, embouteillage et absence de réseau ! L’endroit est fermé comme ne l’indiquait pas le panneau publicitaire à plusieurs dizaines d’hectomètres en contrebas. Il va falloir se contenter de la clémentine et de la compote qu’on a dans la poche…

Les autres arrivent plus vite que prévu et avec eux la famille et son gamin. Le morveux ne met pas longtemps à réaliser qu’il n’y aura ni pizza ni crêpe. Une, deux, plusieurs larmes jaillissent. Il accuse père et mère d’avoir menti, jure qu’il ne leur fera plus confiance. Crise de nerfs et roulade dans la neige. Emue par tant de détresse, une dame lui offre un paquet de biscuits. Le gamin n’en veut pas. Rien ne le calme. Il est la colère incarnée, la confiance trahie. La mère supplie, le père menace. Il est temps de s’éloigner de tout ce vacarme. En redescendant avant tout le monde, on retraversera la forêt seul et peut-être que la sorcière apparaîtra de nouveau avec une part de pizza dans son panier.
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dimanche 4 décembre 2016

La chronique du blédard : Première neige (à Montréal...)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er décembre 2016
Akram Belkaïd, à Montréal



La dame blanche est annoncée pour la nuit. Voilà des jours qu’elle est attendue, guettée, ses effets anticipés peut-être même craints. Ici, ce sont des piquets et des balises qui ont été plantés le long des grands boulevards et des avenues. Là, on a posé de grands cylindres à la fluorescence orangée pour mettre en garde contre les dangers d’une ville à la chaussée déglinguée. Nids-de-poule, trous, graviers : autant de pièges urbains qui, inconscience ou volontarisme très nord-américains, n’ont pas dissuadé Montréal d’accueillir en juillet prochain un grand prix de formule E (voitures électriques). En attendant le printemps et la débâcle du Saint-Laurent, partout, ou presque, on a retiré les bornes pour vélos et fiché quelques panneaux interdisant le stationnement. Elle arrive… L’automne et sa douceur se terminent avant l’heure prévue.

La neige, donc, en sa première bordée. Radios, télés et journaux reprennent les prévisions de MétéoMédia ou d’Environnement Canada. Caprices et alternance d’El Niño et de La Niña obligent, l’hiver sera dur à Montréal, peut-être même plus dur que dans le reste de la (belle) province du Québec. La neige, cet objet de conversations sérieuses au déjeuner matinal comme au dîner (de midi…) ou au souper du soir. Sera-t-elle au rendez-vous, empêchant un autre Noël vert ? Quand ? Bientôt ? Combien (de centimètres) ? Frémissement général : le flocon est dans tous les esprits. Pour le visiteur de passage, cette focalisation est étonnante. Les gens du coin ne seraient-ils pas habitués ? On va devoir réapprendre à vivre avec elle, disent-ils, passée la première surprise quand on les interroge sur le sujet. Reprendre les bonnes habitudes qui permettent de s’accommoder des trottoirs glissants, des routes encombrées et du froid omniprésent. Sortir les bottes, les vêtements chauds, très chauds, les gants, les anoraks en plumes d’oie achetés lors des dernières soldes du black Friday, pardon, du vendredi noir (ou fou).

Au très petit matin, le silence. Une ruelle immaculée. Un décor boulinant ou boulant. Neige molle, quelques centimètres. Elle est donc bien arrivée durant la nuit. Le crissement des pas, le halo vaporeux qui accompagne la respiration. En profiter. Tout à l’heure, la faute aux voitures et à la poussière accumulée au cours des mois, tout cela sera transformé en gadoue grise ou en bouette noire. On avance lentement, attentif aux expériences passées, comme celle qui nous vit confondre une fine plaque de glace sombre recouvrant un caniveau inondé avec un bout de trottoir. Pas de glissade mais de l’eau glacée (et sale) jusqu’au mollet. Eternuements…

Marcher dans Montréal avec la neige qui botte au pied. Une première vision. A la station d’une sortie de métro, une longue file humaine, disciplinée, très très disciplinée, en apparence indifférente à la morsure du froid. Le vent s’est levé et la poudrerie fouette le visage – ce n’est tout de même pas le blizzard - mais la queue est calme. L’attente tranquille est la même dans d’autres endroits. Plus tard, dans la soirée, en écoutant les nouvelles du jour, on apprendra qu’elle aura été longue. Prétextant ne pas comprendre de nouvelles dispositions bureaucratiques, de nombreux chauffeurs de bus ont tardé à prendre le volant. Douze des vingt-trois lignes perturbées. Micro-trottoirs, colère (très mesurée) des usagers, élus municipaux (de l’opposition) qui s’emportent, élus municipaux (de la majorité) qui s’indignent, promesses de sanctions, gêne des syndicats. Première neige, premières pagailles…

Poursuivre la marche. Observer les gens, leurs allures. Incertaines pour les uns, rares, affirmées pour les autres, plus nombreux. Au niveau du boulevard René Lévesque, à quelques centaines de mètres d’un premier rendez-vous bien matinal, on est le témoin d’une scène étrange. Un camion, son signal sonore strident et des ouvriers qui déposent des bandes de gazon et de tourbe sur un terre-plein. Etonné, on se dit que c’est peut-être une procédure normale, que l’herbe va pousser tranquillement sous la neige et on passe son chemin. Le soir, toujours en écoutant les nouvelles, on apprendra que l’opération – incongrue - a déclenché un mini-scandale. Colère des élus municipaux (de l’opposition), gêne des élus municipaux (de la majorité) et promesse de la mairie de ne pas allonger le moindre dollar à l’entrepreneur pressé de boucler son chantier pour être payé. Première neige, premières berdasseries

Le soir, encore, on prendra la mesure de l’importance de l’événement. Sur les plateaux, on s’interroge. Cette neige tiendra-t-elle ? A quand la prochaine ? Dans cinq jours prédisent les experts à - ce qui semble être - la satisfaction générale. La neige comme symbole de normalité, d’ordre logique des choses. Une matière médiatique bienvenue pour évoquer les incidents de la journée, les voitures et leurs sorties de route ou leurs pannes malvenues à l’entrée d’un échangeur. On interroge les adeptes du pelletage comme sport matinal ou les ménages qui remettent les souffleuses à l’entrée du garage. Lyrique, un commentateur du Journal de Montréal affirme que la première neige est comme un premier amour. On l’attend longtemps, il n’en reste rien mais on s’en souvient. Plus mesuré, l’un de ses confrères affirme que c’est juste une leçon. Un échauffement, si l’on ose dire, ou un rappel à l’ordre pour comprendre, bien comprendre, que la longue parenthèse hivernale a bel et bien commencé.
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lundi 9 mars 2015

La chronique du blédard : Tableaux en neige

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Premier tableau. Un chaos ou quelque chose qui y ressemblerait. Du blanc, plus ou moins sale, partout. Sur les arbres. Sur le bas-côté, sur les glissières, sur ce qui reste de goudron encore visible, sur les voitures, sur le pare-brise où les essuie-glaces peinent à balayer les flocons qui s’abattent en rafales. Il est midi mais on dirait que la nuit est déjà tombée. Panique générale. Les uns se rangent sur la bande d’arrêt d’urgence. D’autres stoppent sans crier gare, les feux de détresse à peine visibles. Le code de la route a beau l’interdire, les voici qui chaînent leur pneus sur place. Enfin, qui essaient, doigts gourds, souffle court et mode d’emploi déjà trempé à la main. Ça va au ski mais ça ne sait pas monter des chaînes. Ça va au ski mais ça veut pas acheter des pneus alpins… Pneus que la législation s’entête d’ailleurs à ne pas rendre obligatoires en ces hautes vallées et montagnes. Mais voici qu’un chasse-neige entre en action. Puis un autre. Ils déblaient lentement, « jusqu’au noir », comprendre jusqu’au revêtement. Des excités de la moyenne horaire s’impatientent. Une, deux, ou trois manœuvres dangereuses et les voici qui doublent les engins. On les retrouvera quelques kilomètres plus loin, cul de travers sur la patinoire. De toutes les façons, il n’y a plus rien à faire. Les tunnels sont fermés et, au pied d’un col, quelque part à proximité des maquis de l’Ain, un camion, pourtant interdit de circulation, s’est renversé. Sur 107.7, la radio bouqalaq (radio-stress), il se dit que des centres d’accueil ont déjà ouvert, que lits et couvertures sont prêts et que les volontaires de la Croix-Rouge font chauffer thé et café. Un peu d’organisation et de générosité pour compenser beaucoup de sous-développement et d’incivisme…   
 
Deuxième tableau. Milieu de semaine, très très tard dans la nuit. L’homme se tient debout au milieu de la rue verglacée. Bras ballants, poings serrés, chemise ouverte, pantalon baissé jusqu’aux mollets et attributs pendouillant au grand froid. Il crie. Non, il hurle et la buée qui s’échappe de son gosier, certainement bien rincé, masque de temps à autre son visage rond-rougeaud. Avec son lourd accent cockney, il insulte le monde entier. Arsenal qui vient de perdre contre Monaco. Manchester City qui n’a pas fait mieux contre le Barça. Tout y passe. La France, les Français, les Arabes et les Noirs. Le bar-discothèque qui vient de le mettre dehors a droit aussi à son chapelet. Une femme, blonde, imposante doudoune et après-skis fluos, vient vers lui. Elle le supplie de se calmer et de la suivre. Elle aussi encaisse son flot d’injures avec le verbe en « f » comme virgule répétée à l’envi. Deux hommes font leur apparition, presque aussi saouls que lui, incapables de marcher droit, se laissant glisser mais en arrivant toujours à éviter la chute. Chaque insulte les fait rire aux éclats. Les voici d’ailleurs qui s’y mettent eux aussi. Les oreilles d’Arsène Wenger doivent siffler… Ils font ce qu’ils veulent chez nous commentera, le lendemain, un haut-savoyard avec amertume. Et d’assurer, l’air entendu, que la police et la gendarmerie ont reçu pour consigne d’être très tolérants avec ces touristes aux poches pleines de pounds débarqués en force grâce aux compagnies low-cost qui relient leur île à Genève. Mais revenons au braillard. Epuisé, il s’est assis à même le sol. Ses potes essaient de le soulever. En vain car son derrière colle à la glace… Fou rire général. L’un d’eux propose d’uriner pour aider au dégivrage. Finalement, l’autre arrive à se relever seul. L’équipage raffiné s’éloigne, chantant la gloire des Gunners et promettant la guerre aux Monégasques.
 
Troisième tableau. Température et soleil printaniers. La cohorte de glisseurs, dérapeurs, tout-schusseurs sans oublier les inévitables chasse-neigeurs ne cesse de défiler. On entend le crissement de leurs carres bien affutées, on suit leurs arabesques, harmonieuses et fluides pour certains, heurtées et saccadées pour d’autres. Un cours collectif s’engage au sommet d’une piste bleue. Dix ans d’âge au maximum. De futurs flocons, enfin pour celles et ceux qui réussiront l’examen dont le moniteur ne cesse de leur rebattre les oreilles. Sont pas là pour se faire plaisir, ah ça non ! La petite médaille, faut bien la mériter, faut du stress même en vacances. Une pédagogie bien hexagonale... Le « mono » ouvre la voie, se retournant à peine. Derrière lui, deux ou trois mordus se disputent la primeur de son sillage. Eux, ont déjà compris le système. Il faut barrer la route à l’autre, ne pas hésiter à lui mettre un coup d’épaule s’il le faut. La classification de ceux qui suivent emprunte l’échelle de la prudence croissante. Celui-là, buste un peu trop raide, tête trop penchée en avant, cherche avant tout à ne pas tomber. Celle-là, a visiblement peur de la pente mais garde tout de même son équilibre. Et puis, il y a celui qui ferme la marche. Le pauvre chou a déjà quelques mètres de retard et peine à trouver la bonne trajectoire. Un ado surfeur, bonnet aux pompons multicolores, lui ferme brutalement le passage. Le gamin tombe. L’un de ses skis se décroche. Le temps de se relever, de rechausser, son groupe est déjà loin. Il hésite. Regarde autour de lui et finit par s’assoir dans la neige dont il fait quelques boules pour s’amuser. Les minutes passent. Des trois étoiles déboulent. Il les regarde filer. Une monitrice s’arrête. Elle lui demande avec lequel de ses collègues il skie. Il ne sait pas. Il a oublié le prénom. Elle hausse les épaules et lui conseille d’attendre sur place. Vingt minutes plus tard, son groupe repasse enfin. Le moniteur s’arrête à grands effets. Remontrances immédiates avec cet avertissement pour conclure avant de rebasculer vers l’aval : « continue comme ça et tu n’auras pas ta médaille… ».
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