Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 4 décembre 2016

La chronique du blédard : Première neige (à Montréal...)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er décembre 2016
Akram Belkaïd, à Montréal



La dame blanche est annoncée pour la nuit. Voilà des jours qu’elle est attendue, guettée, ses effets anticipés peut-être même craints. Ici, ce sont des piquets et des balises qui ont été plantés le long des grands boulevards et des avenues. Là, on a posé de grands cylindres à la fluorescence orangée pour mettre en garde contre les dangers d’une ville à la chaussée déglinguée. Nids-de-poule, trous, graviers : autant de pièges urbains qui, inconscience ou volontarisme très nord-américains, n’ont pas dissuadé Montréal d’accueillir en juillet prochain un grand prix de formule E (voitures électriques). En attendant le printemps et la débâcle du Saint-Laurent, partout, ou presque, on a retiré les bornes pour vélos et fiché quelques panneaux interdisant le stationnement. Elle arrive… L’automne et sa douceur se terminent avant l’heure prévue.

La neige, donc, en sa première bordée. Radios, télés et journaux reprennent les prévisions de MétéoMédia ou d’Environnement Canada. Caprices et alternance d’El Niño et de La Niña obligent, l’hiver sera dur à Montréal, peut-être même plus dur que dans le reste de la (belle) province du Québec. La neige, cet objet de conversations sérieuses au déjeuner matinal comme au dîner (de midi…) ou au souper du soir. Sera-t-elle au rendez-vous, empêchant un autre Noël vert ? Quand ? Bientôt ? Combien (de centimètres) ? Frémissement général : le flocon est dans tous les esprits. Pour le visiteur de passage, cette focalisation est étonnante. Les gens du coin ne seraient-ils pas habitués ? On va devoir réapprendre à vivre avec elle, disent-ils, passée la première surprise quand on les interroge sur le sujet. Reprendre les bonnes habitudes qui permettent de s’accommoder des trottoirs glissants, des routes encombrées et du froid omniprésent. Sortir les bottes, les vêtements chauds, très chauds, les gants, les anoraks en plumes d’oie achetés lors des dernières soldes du black Friday, pardon, du vendredi noir (ou fou).

Au très petit matin, le silence. Une ruelle immaculée. Un décor boulinant ou boulant. Neige molle, quelques centimètres. Elle est donc bien arrivée durant la nuit. Le crissement des pas, le halo vaporeux qui accompagne la respiration. En profiter. Tout à l’heure, la faute aux voitures et à la poussière accumulée au cours des mois, tout cela sera transformé en gadoue grise ou en bouette noire. On avance lentement, attentif aux expériences passées, comme celle qui nous vit confondre une fine plaque de glace sombre recouvrant un caniveau inondé avec un bout de trottoir. Pas de glissade mais de l’eau glacée (et sale) jusqu’au mollet. Eternuements…

Marcher dans Montréal avec la neige qui botte au pied. Une première vision. A la station d’une sortie de métro, une longue file humaine, disciplinée, très très disciplinée, en apparence indifférente à la morsure du froid. Le vent s’est levé et la poudrerie fouette le visage – ce n’est tout de même pas le blizzard - mais la queue est calme. L’attente tranquille est la même dans d’autres endroits. Plus tard, dans la soirée, en écoutant les nouvelles du jour, on apprendra qu’elle aura été longue. Prétextant ne pas comprendre de nouvelles dispositions bureaucratiques, de nombreux chauffeurs de bus ont tardé à prendre le volant. Douze des vingt-trois lignes perturbées. Micro-trottoirs, colère (très mesurée) des usagers, élus municipaux (de l’opposition) qui s’emportent, élus municipaux (de la majorité) qui s’indignent, promesses de sanctions, gêne des syndicats. Première neige, premières pagailles…

Poursuivre la marche. Observer les gens, leurs allures. Incertaines pour les uns, rares, affirmées pour les autres, plus nombreux. Au niveau du boulevard René Lévesque, à quelques centaines de mètres d’un premier rendez-vous bien matinal, on est le témoin d’une scène étrange. Un camion, son signal sonore strident et des ouvriers qui déposent des bandes de gazon et de tourbe sur un terre-plein. Etonné, on se dit que c’est peut-être une procédure normale, que l’herbe va pousser tranquillement sous la neige et on passe son chemin. Le soir, toujours en écoutant les nouvelles, on apprendra que l’opération – incongrue - a déclenché un mini-scandale. Colère des élus municipaux (de l’opposition), gêne des élus municipaux (de la majorité) et promesse de la mairie de ne pas allonger le moindre dollar à l’entrepreneur pressé de boucler son chantier pour être payé. Première neige, premières berdasseries

Le soir, encore, on prendra la mesure de l’importance de l’événement. Sur les plateaux, on s’interroge. Cette neige tiendra-t-elle ? A quand la prochaine ? Dans cinq jours prédisent les experts à - ce qui semble être - la satisfaction générale. La neige comme symbole de normalité, d’ordre logique des choses. Une matière médiatique bienvenue pour évoquer les incidents de la journée, les voitures et leurs sorties de route ou leurs pannes malvenues à l’entrée d’un échangeur. On interroge les adeptes du pelletage comme sport matinal ou les ménages qui remettent les souffleuses à l’entrée du garage. Lyrique, un commentateur du Journal de Montréal affirme que la première neige est comme un premier amour. On l’attend longtemps, il n’en reste rien mais on s’en souvient. Plus mesuré, l’un de ses confrères affirme que c’est juste une leçon. Un échauffement, si l’on ose dire, ou un rappel à l’ordre pour comprendre, bien comprendre, que la longue parenthèse hivernale a bel et bien commencé.
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jeudi 21 février 2013

La chronique économique : L'exemple canadien

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 20 février 2013
Akram Belkaid, Paris
 
 
 
En ces temps de crise où les finances publiques de nombreux pays – dont les Etats-Unis et les Etats européens – ressemblent à un gouffre, existe-t-il une voie à suivre ou un modèle à copier ? La réponse, on s’en doute, n’est pas simple mais il y a, tout de même, quelques pistes qui méritent réflexion, à commencer par le cas canadien dont on parle peu. Pour bien le comprendre, il faut revenir au début des années 1990, époque où le Canada était en totale déroute économique et où la presse anglo-saxonne le traitait même de « membre honoraire du tiers-monde ». Dès 1992, les agences de notation dégradaient ce pays qui perdait ainsi son précieux AAA.

AUSTERITE POUR TOUS

L’opération de redressement des comptes publics canadiens a débuté en 1993 et elle est passée par une discipline budgétaire d’airain. Les gaspillages étaient traqués, l’austérité généralisée et les grands responsables publics ont été priés de donner l’exemple en acceptant des coupes drastiques dans leurs budgets et salaires. Le choc fut violent mais le Canada disposait alors d’amortisseurs sociaux qui ont permis de compenser – en partie - ses effets. Le gouvernement du Premier ministre Jean Chrétien (1993-2003) a multiplié les explications et n’a eu de cesse de faire de la pédagogie pour justifier des baisses budgétaires qui ont atteint, en moyenne, entre 20 et 25%. En cinq ans, le nombre d’employés de l’administration publique fédérale est passé de 405.000 à 330.000. Résultat, les comptes du Canada sont revenus dans le vert en 1998 et le pays a regagné son triple A en 2002.
 
Aujourd’hui, cette expérience canadienne du retour en grâce auprès des agences de notation est connue de tous les pays européens, à commencer par la France. Un nombre incroyable de missions parlementaires s’est rendu à Ottawa pour analyser la réforme profonde de l’appareil d’Etat canadien. Austérité générale et appliquée à tous, effort de pédagogie, « exemple » par le haut, redéploiement d’une ressource d’un secteur à l’autre, hausse des impôts : les ingrédients de la recette sont connus mais sont rarement transposés. Ainsi, en France, aucun homme politique n’osera s’attaquer au mille-feuille administratif avec sa superposition de pouvoirs nationaux, régionaux, départementaux et locaux qui coûtent cher au contribuable. D’ailleurs, à les entendre, les responsables canadiens commencent à être fatigués de ces incessantes visites qui ne débouchent sur rien, dans les pays concernés si ce n’est la rédaction de rapports vite oubliés.

RETOUR A LA CASE DEPART ?

Mais, aujourd’hui, le Canada est de nouveau en situation de déficit budgétaire. Certes, son triple A ne semble pas menacé mais l’inquiétude est présente. Pourquoi une telle évolution alors que ce pays était présenté comme l’exemple à suivre en matière de contrôle des finances publiques ? Deux raisons principales sont à avancer. La première est qu’Ottawa a décidé d’appliquer la recette de la relance budgétaire pour compenser la crise financière de 2008. La seconde, et c’est un paradoxe, est que le gouvernement conservateur (voire néo-conservateur), élu en 2006, a décidé des baisses d’impôts (comme l’a fait George W. Bush, unique président américain à avoir engagé son pays en guerre tout en baissant les impôts…). Résultat, l’effort de relance a été financé par la dette et le Canada espère revenir à l’équilibre budgétaire en 2015. Une promesse qui, si elle n’est pas tenue, pourrait bien lui valoir de perdre son AAA. Vingt ans plus tard, le pays de la feuille d’érable s’en reviendrait ainsi à la case départ.
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dimanche 9 décembre 2012

La chronique du blédard : Monologue du mathématicien devenu quincaillier

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Moi, j’ai été professeur dans un lycée proche d’Alger. C’était dans les années 1980. Ça vous étonne, hein ? Vous me regardez-là, au milieu de toute cette quincaillerie et vous vous dites que ce n’est pas possible. Que je suis sûrement en train de vous raconter des histoires. Mais, si, croyez-moi. J’enseignais les mathématiques et j’avais les classes de Terminale. Des séries maths et des scientifiques. Franchement, pour dire la vérité, j’étais un très bon professeur. J’aimais ce métier. On comptait sur moi pour préparer les gamins au bac. Les parents d’élèves faisaient pression sur le proviseur pour que leurs gosses soient dans mes classes. Tout ça pour ça…

Les années 1980, c’était une période particulière. Déjà, à l’époque je voulais partir. Ça n’allait plus, on sentait que les choses allaient déraper. Comment je l’ai su ? Oh, il y a eu mille et une choses. Tiens, prenez le bac. C’était l'une des rares choses qui fonctionnait bien. On était sérieux, personne ne pouvait magouiller. Dans les années 1970, des fils de ministres ou de colonels étaient recalés. Impossible de faire jouer le piston. Et là, on a commencé à voir des choses bizarres pendant les délibérations. On nous disait que telle ou telle copie devait absolument être recorrigée. Des gens qui n’avaient rien à faire dans le centre de correction entraient et sortaient avec des airs supérieurs. Je me souviens bien de l’un d’eux. Il avait le costume FLN, vous savez la saharienne à manche courtes et des lunettes de soleil. Il se pavanait, lisait les relevés de notes et personne n’osait le remettre en place. Ensuite, on a eu les fuites et là j’ai compris que tout fichait le camp…

C’est à cette époque aussi que j’ai vu des gens perdre la boule à cause de l’argent. Tout le monde voulait faire des affaires. Bien sûr, ça n’a rien à voir avec ce qui se passe maintenant. Mais, on était encore un peu innocents. Personne ne croyait au socialisme, mais on se disait qu’il y avait des moyens d’améliorer la situation de tout le monde. Je suis plus âgé que vous. Moi, j’ai fait les campagnes de volontariat. J’ai planté des arbres pendant mon service militaire et j’ai cru à la révolution agraire mais sans être un coco. Je me suis toujours méfié d’eux et maintenant quand j’apprends que certains d’entre eux sont des milliardaires et qu’ils défendent l’économie de marché, ça me fait bien rigoler.

Autour de mon lycée, il y avait toute une zone en friche. On a vu les terrains être vendus les uns après les autres. Tout le monde parlait des trafics, des millions qu’il fallait payer, de quelles personnes il fallait arroser. Moi, dès que j’avais un peu d’argent de côté, je le changeais en devises. Dans ma tête, c’était le départ tôt ou tard. Avant de me marier, j’ai pas menti à ma femme – elle était enseignante comme moi. Je lui ai dit, je t’avertis, un jour ou l’autre, on va partir. Ne compte pas sur moi pour te construire une villa ou t’acheter des bijoux. Et quand viendra le moment du ftiss (la fuite), ne vient pas me dire que tu ne peux pas abandonner ta famille.

On est d’abord allés au Canada. Comme beaucoup de gens. On aurait préféré la France mais le Canada, c’était plus simple et les règles étaient claires. J’avais pas envie de jouer au clandestin. Bien sûr, à un moment en France, si tu tiens le coup, tu finis par être régularisé mais il faut d’abord vivre la galère. Au Canada, c’était différent. Tu arrives dans un pays qui reconnaît officiellement qu’il a besoin de toi. Tu peux garder la tête haute. Comme bien des Algériens, je n’ai pas retrouvé un poste équivalent à ce que j’avais au pays parce que les Canadiens sont très protectionnistes. Mais j’ai pu enseigner dans une école privée. Je donnais des cours particuliers aussi. Un jour, à Montréal, je suis tombé sur l’un de mes anciens élèves. Il était chercheur dans une grande université. Grâce à lui, j’ai pu avoir quelques vacations et travailler avec une équipe de recherche spécialisée dans les logiciels du web.

Finalement, on a eu envie de se rapprocher du bled. On s’est installé en France. Avec l’épargne, j’ai acheté ce commerce. Des mathématiques à la quincaillerie... Je sais, c’est tout sauf logique mais ça aurait pu être pire. J’ai toujours adoré bricoler. Donc, là je continue à évoluer dans quelque chose que j’aime. Les maths, c’est le soir, pour me détendre. Si le monde avait tourné comme il faut, j’aurais pu faire de la recherche. A l’époque, je ne savais même pas qu’on pouvait être payé pour ça ! Ça fait presque cinq ans qu’on est à Paris. On va bientôt devenir Français. J’aurais trois nationalités. Oui, oui, je suis canadien. Mes enfants sont majeurs. Ils se sentent Canadiens et sont restés là-bas. Pour eux, la France, ça veut rien dire, ce n’est pas comme pour leur mère et moi

Il y a des moments où je me dis que je suis en train de boucler une boucle. Alger, Montréal, Paris… Peut-être que c’est écrit quelque part que je vais revenir à Alger. J’en ai pas envie mais il m’arrive d’y penser. Mon commerce marche moins bien. La crise est là, les gens dépensent moins. Je suis obligé de faire attention aux vols aussi. C’est un signe. Mais, de là à rentrer au bled… Là-bas, c’est la jungle et j’ai perdu mes anticorps. J’y vais de temps en temps. Je ne reconnais plus rien. Je me suis même perdu avec toutes ces routes autour d’Alger. Au final, je suis un étranger partout. Ça peut choquer, mais ça m’est égal. Mes enfants sont Canadiens. L’un d’eux vit aux Etats-Unis. Dans deux ou trois générations, l’Algérie ne voudra plus rien dire pour les enfants de mes enfants. Quand je vois comment évolue le bled, je me dis que c’est peut-être mieux comme ça...
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dimanche 25 novembre 2012

Chronique économique : La Banque mondiale et l'apocalypse climatique

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 21 novembre 2012
Akram Belkaïd, Paris


Tout arrive ! Il fut un temps où les grandes institutions financières doutaient de la réalité du changement climatique et se rangeaient dans le camp des climato-sceptiques. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Aucune instance multilatérale ne doute de cette évolution et seuls les lobbies professionnels (pétrole, chimie, transports, etc.) continuent d’activer pour empêcher la mise en place de législations contraignantes. Il n’est donc pas étonnant que la Banque mondiale mette en garde contre les conséquences catastrophiques d’un réchauffement de la planète. Cela vient de se faire par le biais d’un document élaboré pour elle par l’Institut de Postdam (un organisme spécialisé dans la recherche sur le changement climatique).

UN SCENARIO EFFRAYANT


Que dit ce document ? Le fait le plus marquant est qu’il prédit une hausse de la température de quatre degrés centigrades d’ici 2060, autrement dit après-demain. On le voit, on est loin de la limite que la communauté internationale s’est fixée à savoir une hausse de deux degrés au maximum (seuil qui serait, de toutes les façons, catastrophique pour l’humanité). Du coup, c’est un scénario apocalyptique que dresse l’étude dans la perspective d’une augmentation de pareille ampleur. Qu’on en juge : en 2060, la Terre pourrait être confrontée à des catastrophes naturelles récurrentes d’une rare violence. Sans oublier des phénomènes extrêmes comme des sécheresses, ce qui aurait pour conséquence directe, la baisse dramatique des stocks alimentaires ainsi que la disparition de nombreux écosystèmes. Et last but not least, le document affirme aussi qu’aucune région du globe ne sera épargnée, ce qui rend donc urgent une prise de conscience mondiale du phénomène.

Cette sortie de la Banque mondiale va-t-elle modifier une tendance qui se confirme d’année en année à savoir que la température terrestre augmente de manière inexorable ? Il faudrait pour cela que les Etats et les intérêts privés s’entendent sur une action d’urgence. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on en est loin. A ce jour, la dynamique née du lancement du protocole de Kyoto en 1997 est à la recherche d’un second souffle. Au nom de la croissance et de l’emploi, de nombreux pays émergents refusent de brider leurs émissions de gaz à effet de serre (ges) tandis que leurs homologues développés ont repris leurs mauvaises habitudes. C’est le cas, par exemple, du Canada, pourtant signataire du Protocole de Kyoto et dont l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels a fait exploser ses émissions de ges.

Fait notable, la Banque mondiale affirme qu’il faut cesser d’opposer lutte contre le réchauffement climatique et croissance économique. Selon elle, les efforts menés pour réduire les émissions de ges doivent être considérés comme une perspective supplémentaire de développement pour les entreprises. C’est le cas notamment dans le bâtiment ou même dans les transports. De même, juge l’institution de Washington, les subventions accordées à travers le monde aux carburants pourraient être réorientées vers des secteurs innovants dédiés à la lutte contre le réchauffement climatique. Sur le papier, un tel transfert serait idéal mais, dans la réalité, les choses sont bien différentes. Allez expliquer à un ouvrier de la banlieue du Caire ou de Djakarta qu’il doit renoncer à prendre le bus ou sa mobylette pour aller travailler…


L’ALGERIE DOIT SE PREPARER


La mise en garde de la Banque mondiale est un avertissement à prendre au sérieux. Dans la perspective d’une confirmation inéluctable de son scénario, il est indispensable qu’un pays comme l’Algérie prenne ses dispositions à commencer par la mise en place d’une stratégie de sécurité alimentaire. Car, contrairement à ce que croient certains naïfs actuellement impressionnés par le niveau record des réserves de change, avoir de l’argent ne suffira pas pour pouvoir manger en 2060. C’est donc maintenant que cette future bataille, celle de nourrir le peuple algérien, se prépare. Encore faudrait-il en prendre conscience et accepter l’idée que le réchauffement climatique concerne aussi l’Algérie.
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lundi 2 juin 2008

La chronique de l'économie : géopolitique des sables bitumineux

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 28 mai 2008

- Focus sur le pétrole non-conventionnel dont l'une des caractéristiques est que ses principales réserves ne se trouvent pas au Proche-Orient.



Alors que les cours du pétrole se dirigent tranquillement vers les 150 dollars, une information à propos d’une nouvelle découverte de la compagnie pétrolière Eni est presque passée inaperçue. En début de semaine dernière, la « major » italienne a annoncé avoir découvert un gisement de sables bitumineux en République du Congo. Montant estimé des réserves : 7 milliards de barils dont l’exploitation pourrait débuter en 2011. Il fut un temps où ce type d’annonce n’aurait présenté aucun intérêt mais, aujourd’hui, les sables bitumineux font l’objet d’une véritable course de vitesse à l’échelle mondiale. Commençons par expliquer de quoi il s’agit. En matière de pétrole, on peut distinguer le brut conventionnel et le non-conventionnel. Dans le premier cas, il s’agit du pétrole habituel que l’on peut exploiter normalement d’un bout à l’autre de la planète. Inutile de rappeler que dans cette catégorie, les pays du Golfe, et de façon plus générale ceux de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), tiennent le haut du pavé en matière de réserves prouvées.

Le Canada et le Venezuela, géants du brut non-conventionnel

A l’inverse, le pétrole non-conventionnel nécessite des technologies d’extraction et de raffinage plus coûteuses. Et ce n’est que parce que le baril de pétrole est actuellement à 130 dollars qu’il est rentable d’exploiter ce type d’hydrocarbures. Dans le cas des sables bitumineux, il s’agit d’un pétrole quasiment solide qu’il est nécessaire de liquéfier pour pouvoir le transporter et le raffiner. La problématique est identique pour le pétrole ultra-lourd qu’il faut aussi fluidifier avant de l’exploiter.Ce qu’il y a d’intéressant avec ces pétroles non-conventionnels, c’est que leur géopolitique diffère totalement de celle des hydrocarbures classiques. En matière de sables bitumineux et de pétrole ultra-lourd, les pays de l’Opep sont loin derrière, puisque le Canada et le Venezuela détiennent à eux seuls la moitié des réserves avec respectivement 269 et 179 milliards de barils. Alors que les Etats-Unis possèdent 37 milliards de barils de réserves de brut non-conventionnel, l’Arabie saoudite (qui possède un cinquième des réserves mondiales d’or noir classique) n’en compte que 5 milliards de barils contre 3 milliards au Koweït et 4 milliards pour l’Iran.Cette répartition géographique d’une toute autre nature, explique pourquoi les Etats-Unis sont très attentifs à l’évolution technologique en matière d’exploitation des sables bitumineux. Pour l’administration américaine, les gisements de l’Alberta au Canada sont la garantie que, demain, leur économie aura les moyens d’échapper à l’influence des pays membres de l’Opep, Arabie saoudite en tête. En résumé, les sables bitumineux canadiens sont, pour Washington, un atout dans la perspective de l’épuisement annoncé des ressources pétrolières conventionnelles.

Un coût terrible pour l’environnement

Le problème, pour le Canada (et les Etats-Unis), c’est que l’exploitation des sables bitumineux est une catastrophe environnementale. Pour traiter une tonne de sable et liquéfier le pétrole, il faut user huit tonnes d’eau, le tout pour obtenir, dans le meilleur des cas, quelques dizaines de baril de brut qu’il faut ensuite traiter à l’hydrogène pour le transformer en carburant. Les résidus de telles opérations sont hautement toxiques et l’on comprend pourquoi l’exploitation des sables bitumineux fait l’objet de nombreuses controverses, cela d’autant plus qu’elle augmente les émissions de gaz à effet de serre (ges) au Canada, l’un des pays qui a signé et ratifié le Protocole de Kyoto. Dès lors, on réalise que la bataille autour de ce texte n’est pas seulement liée à des enjeux industriels (les entreprises ne veulent pas être contraintes en matière d’émission de ges). C’est aussi parce qu’il est un obstacle à l’exploitation intensive des sables bitumineux que le Protocole de Kyoto est combattu par les Etats-Unis.

Akram Belkaïd