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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 25 février 2017

La chronique du blédard : De la colonisation, de ses crimes et de la repentance

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 février 2017
Akram Belkaïd, Paris

Parfois, il ne sert à rien d’écrire sur un thème que l’on a déjà abordé. Cela vaut surtout si les idées sont les mêmes et que la conviction alors affirmée est demeurée intacte. On peut éprouver l’envie d’annoter, de préciser ou d’augmenter mais cela ne change rien au fond. Alors, autant publier le texte tel quel. Cela sonne comme un rappel, une réitération et c’est donc ce qui suit.

On a beaucoup parlé ces derniers jours, de la colonisation et de ce qu’elle a infligé au peuple algérien. On peut se distancier de ce débat, au nom de la tranquillité d’esprit et de la lucidité en rappelant que tout cela n’est guère innocent puisque cela s’inscrit dans le climat délétère de la campagne pour l’élection présidentielle française. Mais rien n’empêche de redire ce que l’on pense surtout si l’on éprouve la désagréable sensation qu’une partition bien particulière nous est imposée, du moins en France.
Voici donc quelques considérations sur cette question. Il s’agit d’extraits de mon ouvrage Un Regard Calme sur l’Algérie (Seuil, 2005).
Les parties entre crochets sont de légères précisions.


Pour des excuses françaises à propos de la colonisation

« J’ose faire ce rêve. Le 19 mars 2030, à quelques semaines du bicentenaire [et non du centenaire comme écrit précédemment] de la prise d’Alger par les troupes du général de Bourmont, un président de la République française, peut-être une femme, prononcera à Alger un discours historique devant les députés de l’Assemblée nationale algérienne. Un discours où ce président, la voix chargée d’émotion, demandera officiellement pardon aux Algériens pour les cent trente-deux années de colonisation infligées par la France à leur pays, de 1830 à 1962. Peut-être, à défaut de ‘repentance’, s’agira-t-il tout simplement de la présentation d’excuses aux Algériens et de la reconnaissance devant l’Histoire que la colonisation fut dans sa presque totalité une ignominie génératrice de violences extrêmes à l’égard d’un peuple qui en a été à jamais affecté dans son âme et dans sa personnalité. »

« Ce rêve, ou plutôt ce souhait, ne se réalisera peut-être jamais. En effet, la question de la reconnaissance officielle par la France du mal fait par la colonisation aux Algériens n’est pas un thème facile à aborder. Le faire, c’est ouvrir immédiatement les vannes du contentieux franco-algérien. C’est aussi remettre à l’ordre du jour un sujet épineux en matière de politique intérieure [française] qui, de l’extrême droite à la gauche « souverainiste », provoque, dans le meilleur des cas, des crispations et des manifestations d’évident agacement. « Encore ? », « A quoi bon ? », « Ce n’est pas aussi simple que cela » sont les réponses les plus fréquemment avancées lorsque l’interlocuteur algérien revient à la charge sur ce sujet. » (…)

« J’ai moi-même longtemps considéré cette question de la ‘repentance’ française comme secondaire dans la somme des malentendus franco-algériens. A l’instar de nombreux compatriotes, j’estimais nécessaire d’aller de l’avant et de cesser de se sentir pris en otages par le poids du passé. Ce n’est pas que les discours sur les prétendus aspects positifs de la colonisation me laissaient indifférent. Mais souvent, par tact, par politesse à l’égard de l’interlocuteur français, je préférais ne pas engager de joutes verbales, mettant son insistance à trouver à tout prix des bienfaits à la colonisation sur le compte d’une culpabilité mal assumée que je prenais garde de ne pas exacerber, ou la considérant comme l’expression du sentiment d’une défaite mal digérée – l’indépendance algérienne et la fin de l’empire colonial français. De façon plus générale, revenir sur la colonisation me semblait faire partie de ces débats stériles que l’Humanité ne gagne rien à perpétuer. »

Reconnaître la souffrance algérienne

« Les effets insidieux de la ‘seconde guerre d’Algérie’ [la décennie noire] qui ont ouvert [en France] la voie à la remise en question profonde de la légitimité de l’indépendance algérienne m’ont pourtant fait changer d’avis. Je suis désormais convaincu que, si l’on souhaite vraiment refonder les relations franco-algériennes, il faut alors revenir au point zéro, à l’origine de tous les maux et tourments qui empoisonnent les relations entre les deux pays. En tant qu’Algérien né après l’indépendance, j’aimerais que la République française reconnaisse officiellement que la colonisation de l’Algérie a été un déni à la fois de justice et d’humanité vis-à-vis d’un peuple qui vivait sur sa terre, qui possédait sa propre identité. Une reconnaissance au nom de la morale et de la vérité historique. »

« De la morale, parce qu’il n’était pas juste d’envahir par la force et de coloniser une terre déjà peuplée, avec ses propres traditions et religions. Il n’était pas juste de déstructurer sa population en se justifiant d’une prétendue supériorité civilisationnelle. Il n’était pas juste enfin de faire des Algériens des « indigènes », des êtres de second rang qui ont dû attendre 1958 et les derniers feux de l’Algérie française pour être conviés, en tant que citoyens, au banquet de la République. »

« De la vérité historique, parce que la colonisation a été tout, sauf une œuvre civilisatrice. La violence de la conquête coloniale, les milliers de têtes coupées lors de la « pacification », les tribus – hommes, femmes et enfants – enfumés dans des grottes jusqu’à la mort, les terres confisquées, les insurrections et les révoltes matées dans le sang – la dernière en date étant celle du printemps 1945 – démontrent que les Lumières n’ont rien à voir avec cette période tragique. » (…)

« Mais cette ‘reconnaissance de torts’ – je préfère ce terme à celui de ‘repentance’ – est avant tout un acte nécessaire si l’on veut aider les Algériens à se reconstruire. Dans notre mémoire collective, la colonisation est une violence mais aussi une défaite humiliante. Le tourment d’un peuple assujetti par la force et les exactions s’est transmis de génération en génération et demande toujours à être soigné. Bien sûr, l’indépendance a atténué la douleur et fait relever les têtes, mais elle n’a pas fait disparaître le traumatisme. L’absence d’excuses officielles, le refus têtu de la France d’admettre par le biais de ses autorités politiques sa responsabilité dans cette blessure de l’âme algérienne sont comparables aux dégâts qu’inflige un agresseur à sa victime en refusant de reconnaître son tort et en lui niant l’existence d’une légitime douleur. »

Excuses, démocratie et réparations

« Pourquoi attendre 2030 ? Ce n’est certainement pas parce que je fais le pari que les passions franco-algériennes seront éteintes d’ici là. Laisser passer le temps ne servira à rien, car chaque génération reprend à son compte, d’une manière ou d’une autre, le contentieux entre nos deux pays. Il est de fait vraisemblable que la polémique autour du voile en France puise une partie de ses racines dans le passé algérien d’un pays qui découvre, dans la difficulté, que l’achèvement de la décolonisation n’a pas tout résolu, notamment ses questionnements sur sa propre identité. »

« En réalité, si j’avance la date de 2030, c’est parce que j’ose imaginer que, d’ici là, l’Algérie sera vraiment une démocratie. Il m’insupporterait de voir le ‘pouvoir’ actuel tirer profit d’un acte de contrition français. Il ne s’agit pas ici d’ouvrir la voie à un nouveau type de conditionnalité, du type ‘la repentance contre la démocratie’, mais d’être prudent par respect pour le peuple algérien en ne perdant jamais de vue que ses dirigeants exploitent tous les moyens pour conforter leur emprise sur le pays. »

« Nous avons suffisamment souffert de la confiscation, voire de la réécriture, de notre histoire à des fins partisanes pour admettre qu’une éventuelle reconnaissance officielle par la France de ses fautes et erreurs en Algérie soit récupérée par un régime non légitime. Si je souhaite que, un jour, un président de la République française reconnaisse de manière officielle que la colonisation a d’abord été un viol, ce n’est que pour mieux m’accepter et cesser enfin d’être obsédé par le passé. Ce n’est pas en tous les cas pour exiger de la France des réparations matérielles qui ne grandiraient pas l’image de l’Algérie et qui, au final, souilleraient la mémoire de tous ceux qui sont tombés pour l’indépendance. » (…)

Les bienfaits collatéraux de la colonisation


« Si l’on veut parler sérieusement de la guerre d’Algérie, il faut alors revenir à la conquête coloniale. Je ne considère pas que ce conflit de sept années et demie a été une rupture : il était inscrit dans les tables. C’était la logique et inévitable réponse à plusieurs décennies de pacification et d’insurrections matées dans le sang. Par ailleurs, personne en Algérie, ne nie que la colonisation a fait du bien à une minorité d’Algériens. Mais ce n’est pas pour eux que la France s’est installée dans leur pays et ils n’ont fait que bénéficier de « bienfaits collatéraux » [autrement dit, des bienfaits par incidence]. La colonisation, qui peut-être n’a finalement profité qu’à une minorité de Français et à de gros colons – mais c’est déjà une autre question – n’a pas émancipé les femmes algériennes, elle n’a jamais imposé l’école pour tous les enfants musulmans, elle n’a pas sorti l’Algérie profonde du plus complet dénuement. C’est d’abord pour cela que le FLN a pu naître, rassembler puis vaincre. »
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samedi 15 décembre 2012

François Hollande, président VRP en Algérie

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SlateAfrique, 15 décembre 2012

L'un des enjeux de la visite de François Hollande en Algérie sera de convaincre les patrons algériens de ne pas se détourner du marché français.

François Hollande et Arnaud Montebourg, son ministre du Redressement productif, Paris, novembre 2012. REUTERS/Philippe Wojazer
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Mais quel est le but de la visite de François Hollande enAlgérie?
On le sait, le président français doit y effectuer une visite officielle les 19 et 20 décembre et ce déplacement va être suivi de près par les médias des deux pays mais aussi par ceux du Maghreb (on pense notamment à la presse marocaine).
Ce genre de voyage n’est jamais neutre, surtout dans un contexte franco-algérien marqué ces dernières années par de nombreuses tensions et polémiques.
Au début des années 2000, Alger et Paris planchaient sur la signature d’un Traité d’amitié censé clore la période heurtée (sur le plan diplomatique) de l’après-indépendance.
En 2003, la visite triomphale de Jacques Chirac en Algérie—on se souvient de lui marchant dans Alger sous les acclamations de la jeunesse— avait permis d’envisager la concrétisation de ce document discuté depuis le début des années 1970.
Las, l’initiative de plusieurs parlementaires français à propos d’un texte de loi consacrant le «rôle positif de la colonisation» a torpillé ce projet. Depuis, entre Alger et Paris, surenchères et tentatives de conciliation se succèdent les unes aux autres sans que l’on ait l’impression que les choses soient réglées.
Mieux, alors que ce sujet était largement ignoré par la plupart des Algériens, la question de la«repentance» française à propos de la période coloniale est devenue récurrente notamment dans les médias arabophones.

Un discours à Tlemcen pour la repentance?

François Hollande va donc être attendu sur cette question. Dans le but d’œuvrer pour «l’apaisement» qu’il ambitionne entre les deux pays, va-t-il demander pardon au peuple algérien au nom de la France?
Si cela arrive, on devine à l’avance la polémique qui va naître dans l’Hexagone et elle sera bien plus violente que celle qui a suivi les déclarations du président français à propos de la responsabilité de l’Etat dans les tueries du 17 octobre 1961 à Paris.
Dans un contexte de perte de vitesse de la gauche et d’interrogations à propos de la capacité de François Hollande à diriger une France plongée dans une grave crise économique et sociale, une telle polémique serait une belle diversion mais elle présenterait aussi le risque d’envenimer la situation politique.
A l’inverse, si François Hollande élude la question coloniale ou s’il s’en sort avec quelques vagues déclarations, ce sont les Algériens qui risquent d’être déçus et il faudra s’attendre à ce que les critiques francophobes reprennent de plus belle.
A Alger, il se dit toutefois que le président français devrait «consentir un grand geste symbolique». Lequel? Mystère.
Une chose paraît certaine, nombreux sont les officiels algériens qui sont persuadés que François Hollande prononcera à Tlemcen —ville de l’ouest algérien où il devrait se rendre— un «grand discours».
Faut-il d’ores et déjà parler du «discours de Tlemcen»? Réponse dans quelques jours.

Du commerce vers le partenariat: la France sommée d’évoluer

L’autre grand volet du voyage présidentiel est bien entendu économique. A ce jour, la France reste bon an mal an, le premier partenaire économique de l’Algérie même si des pays comme la Chine, l’Espagne ou l’Italie lui taillent des croupières.
C’est cette position dominante que tente de conforter Paris avec, entre autre, les visites régulières de l’ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin.
Mais Alger a de plus en plus de mal à cacher son impatience. Depuis quelques années, les acteurs économiques algériens reprochent à leurs homologues français de continuer à considérer«le marché algérien comme éternellement acquis», pour reprendre l’expression d’un patron algérois.
Le cœur du différend est connu: les entreprises françaises rechignent à investir en Algérie et préfèrent écouler leurs produits dans un pays où le boom de la consommation est patent (les importations ont augmenté de 500% en moins d’une décennie!).
Pour se défendre, les entreprises françaises arguent que la législation algérienne reste archaïque et que l’obligation faite pour tout opérateur étranger de s’associer avec une entreprise algérienne (laquelle doit détenir au minimum 51% de la société commune) est un sérieux obstacle.
En tout état de cause, près d’une quinzaine d’accords de coopération devraient être signés parmi lesquels l’entente finale entre le gouvernement algérien et le constructeur automobile Renault.
Mais il n’est pas sûr que cela suffise à satisfaire les dirigeants algériens. Les visites préparatoires au voyage de François Hollande, dont celle de Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur, ont même généré quelques agacements.
«On se croirait revenus au début des années 1980, quand Pierre Mauroy et Edith Cresson nous sommaient d’acheter du Made in France pour aider la gauche française au pouvoir. C’est un peu le même discours qui nous est servi en ce moment», déplore un haut responsable algérien.
«Aujourd’hui, nous voulons parler de partenariat et de co-localisation, et, en face, il n’est question que de nous fourguer (sic) des produits français que, de toutes les façons, nous achetons déjà ou que nous pouvons acheter ailleurs», renchérit de son côté un influent patron qui dit «ne pas attendre grand-chose» de cette visite.
Akram Belkaïd
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