Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 28 janvier 2021

La chronique économique : L’année de la Chine

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 13 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Jusqu’où ira la Chine ? Alors que la planète vit encore au rythme de la pandémie de Covid-19 et même au rythme de « l’épidémie dans l’épidémie », comprendre la diffusion fulgurante du variant, ou virus mutant, anglais ; Alors que les yeux sont braqués sur les États-Unis où l’on se demande ce que Donald Trump va bien pouvoir inventer comme nouvelle provocation avant son départ de la Maison-Blanche, les économistes et la presse dans sa grande majorité s’intéressent de nouveau à la Chine, lieu de départ de l’épidémie, faut-il le rappeler.

 

Une croissance vigoureuse

 

Un an après l’annonce du premier mort du Covid-19 et du confinement massif et historique des dix millions d’habitants de la ville de Wuhan, la Chine semble être revenue à un niveau de normalité que lui envient nombre de pays. Après une croissance économique de 2% en 2020 - signe que le pays aura tout de même échappé à la récession, le produit intérieur brut (PIB) devrait croître de 8% en 2021. Dans une série consacrée cette semaine à la Chine, le quotidien français Le Monde estime même que la pandémie a accéléré l’essor économique de ce pays.

 

Il ne s’agit pas simplement du niveau de croissance auquel Pékin a habitué la planète depuis une vingtaine d’années. C’est surtout que le rattrapage vis-à-vis des autres puissances est en phase d’accélération dans un contexte marqué par les conséquences dramatiques de la pandémie. Jusqu’à présent, il était habituel d’affirmer que la Chine ne serait pas au niveau de ses rivaux, dont les États-Unis, avant 2040 voire 2050. Aujourd’hui, si les prévisions économiques restent en l’état, le PIB chinois pourrait atteindre le premier rang mondial d’ici 2030 voire 2028. On imagine les conséquences, ne serait-ce que géostratégiques, d’un tel changement dans la hiérarchie mondiale.

 

Aux États-Unis, le camp républicain, soucieux de se refaire une virginité après la fin chaotique du mandat Trump va y trouver un matériau en or pour attaquer Joe Biden d’ores et déjà accusé de faiblesse à l’égard de Pékin. Les démocrates agitaient le hochet russe pour disqualifier Trump. Les républicains feront la même chose à l’égard du nouveau président américain en l’accusant de ne pas défendre la suprématie américaine vis-à-vis de l’essor croissant de la Chine. Tout cela bien sûr étant relatif car le budget de défense américain continuera encore de surclasser celui de son rival mais, pour le reste, on sent bien que le monde atteint un point de basculement, celui où la grande puissance américaine ne sera plus aussi hégémonique qu’avant. Question : cela augure-t-il d’affrontements armés ?

 

Quelle que soit l’issue, il faut d’abord s’attendre à un durcissement des batailles commerciales entre les deux pays mais la Chine a bien compris qu’il lui fallait profiter des divisions pour continuer à s’imposer. Le brexit mais aussi la brutalité de l’administration Trump à l’égard des Européens ont favorisé les desseins de Pékin. La signature d’accords économiques récents avec Bruxelles et le manque de réaction vigoureuse de l’Union européenne face à la répression à Hong Kong montrent que la situation évolue en faveur du camp chinois.

 

Pays développé ?

 

Rançon du succès, il sera de plus en plus difficile à la Chine de continuer à prétendre qu’elle n’est « qu’un » pays en développement. Dans quelques années, le revenu annuel par habitant sera l’équivalent de celui de pays industrialisés et les diverses dispenses et avantages dont bénéficie Pékin en matière de commerce international, de normes ou de facilités d’accès à certains marchés vont certainement être révoqués. Cela obligera, d’une certaine manière, la Chine à assumer sa position de géant planétaire. L’équilibre géostratégique de la planète en sera alors totalement modifié et une ère d’incertitudes s’ouvrira, largement dépendante de l’acceptation ou non par les Etats-Unis de leur relégation au second rang.

 

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lundi 27 mars 2017

La chronique de l’économie : C’est l’économie, idiot !

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 21 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

Bien qu’ils soient très décriés, les sondages en période de campagne électorale offrent toujours des enseignements précieux. Concernant la présidentielle française, l’un d’eux revient sur les attentes des électeurs en matière d’économie (*). Et il s’avère que la majorité d’entre eux considère justement que les enjeux économiques sont leur principale priorité. Trois thèmes reviennent en force : L’emploi, la protection sociale et le pouvoir d’achat. Seuls les électeurs du Front national demeurent persuadés que c’est l’immigration qui prime sur tout puisque ce dossier engloberait le reste. On voit là à quel point il est facile pour Marine Le Pen de faire campagne. L’immigration brandie en permanence permet de répondre à toutes les attentes y compris économiques…

Le poids de la précarité

Il n’est pas besoin d’être un expert en sciences économiques pour comprendre pourquoi l’emploi est la question numéro un pour les Français. Cela fait plus de trente ans que c’est le cas et toutes les politiques censées redonner du travail aux chômeurs ont échoué. Plus grave encore, la précarité pour les actifs tend à se généraliser du fait des nouvelles pratiques des entreprises. Considéré comme le but à atteindre, le contrat à durée illimitée (CDI) fait désormais figure de Graal impossible pour nombre de jeunes précaires, y compris des diplômés de l’enseignement supérieur. Dans plusieurs secteurs des services, le phénomène d’externalisation prend de l’ampleur. Des salariés sont conviés – le mot est faible – à démissionner et à « créer leurs boîtes » voire à passer sous le statut d’auto-entrepreneur. Pour les entreprises, cela permet de diminuer les charges. Pour les ex-salariés, c’est la porte ouverte à tous les risques sans oublier le fait qu’ils seront pénalisés sur le plan des acquis sociaux (obligation de cotiser par eux-mêmes pour la retraite notamment).

Concernant l’emploi toujours, il est fascinant de voir à quel point s’est installée une certaine résignation sur la question de la précarité. Même l’Etat français et ses différentes branches y ont recours avec excès. Dans toutes les administrations, dans les services publics, on use et abuse des contrats à durée déterminée (CDD). Ne parlons pas non plus de la flexibilité des horaires tandis que, et la tendance ne date pas d’hier, des services de contrôle, comme par exemple, l’inspection du travail sont peu à peu affaiblis. C’est un cercle vicieux global. L’Etat se désengage, il accorde plus de champ aux entreprises, lesquelles, entre l’optimisation fiscale et les pratiques managériales destinées à alléger les charges, versent moins de cotisations. Comme l’Etat est alors incapable d’assumer sa mission, il délègue puis privatise.

Ainsi, et cela rejoint la question de la protection sociale, l’un des vrais enjeux dans les années à venir pour la France est l’avenir de sa sécurité sociale. Officiellement, tous les candidats veulent préserver le système qui ploie sous les dépenses. En réalité, la mécanique infernale est déjà enclenchée. Les mutuelles, et plus encore, les sociétés d’assurance, sont en embuscade et activent dans l’ombre pour s’emparer du gâteau. Bien sûr, personne n’osera proclamer qu’il veut vendre « la sécu » car c’est là tout l’art de la politique. Mais mesure après mesure, on se dirige vers un affaiblissement de la structure, on la fait « maigrir » et, in fine, on proclamera qu’elle en peut survivre sans apport de capital frais (et privé).

Salaires en berne, inégalités en hausse

La question du pouvoir d’achat, et donc des salaires, est elle aussi centrale. Dans un contexte où la mondialisation a eu pour effet de lisser les revenus des classes moyennes (on dira aussi qu’elle a contenu l’inflation…), la parade de ces deux dernières décennies a été de recourir au crédit en guise de compensation. Le problème, c’est que le système atteint ses limites et que les dynamiques de consommations se tassent. A force de priver les ménages de ressources, le capitalisme est en train de se pénaliser lui-même. Les inégalités se creusent, les rémunérations des actionnaires augmentent et les plus riches voient leur patrimoine augmenter. Dans une telle situation, on se demande comment les explosions sociales ne sont pas plus nombreuses.

(*) « Les Français et les programmes politiques », sondage OpinionWay réalisé les 1er et 2 mars 2017 sur un échantillon de 1 039 personnes. www.printempsdeleco.fr

Note : le titre de cette chronique fait allusion au fameux slogan de Bill Clinton lors de sa campagne électorale victorieuse de 1992 face à George H. W. Bush. Ce slogan, « it’s the economy, stupid » est attribué à son conseiller James Carville et il était destiné à contrer le discours électoral de Bush qui insistait sur la victoire militaire américaine durant la première guerre du Golfe (février-mars 1992)
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lundi 10 octobre 2016

La chronique économique : Clinton, Trump et l’économie

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 28 septembre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il fut un temps où l’élection présidentielle américaine se gagnait grâce à l’économie. En 1992 comme en 1996, c’est ce thème qui a permis à William (Bill) Clinton de l’emporter. On se souvient d’ailleurs du fameux slogan « it’s the économy, stupid ! » - c’est l’économie [qui compte], idiot ! » lequel pesa lourd dans la bataille entre le « kid » (et gouverneur) de l’Arkansas et le président sortant Bush-père. Mais depuis le début des années 2000, l’économie ne fait plus la différence. Si l’on met de côté le scrutin controversé de 2000 (victoire litigieuse de Bush-fils grâce au micmac électoral en Floride), on se rend compte que d’autres thèmes ont pesé en 2004 en 2008.

« The economy is doing well »

En 2004, Bush l’a emporté parce qu’une majorité d’électeurs estimait que le pays ne devait pas changer de cap alors qu’il était en guerre (en Afghanistan et en Irak). En 2008, Obama s’est imposé en promettant « le changement » et un rôle plus apaisé des Etats Unis sur la scène mondiale. Certes, la crise financière de septembre 2008 lui a permis de récolter des voix supplémentaires, celles de nombreux électeurs écœurés par les dérives de Wall Street. En 2012, sa réélection s’est jouée, en partie, sur le terrain social avec sa promesse de mettre (enfin) en œuvre une réforme de la protection sociale.

Qu’en sera-t-il cette année alors que la campagne électorale américaine entre dans la ligne droite ? Sur le papier et à regarder les indicateurs macroéconomiques, « the economy is doing well ». L’économie étasunienne va bien et Hillary Clinton pourrait s’en prévaloir. Décidé à la soutenir activement pour empêcher Trump de l’emporter (ce que Bill Clinton n’avait pas fait en 2000 en faveur d’Al Gore…), Barack Obama a brandi cet argument à plusieurs reprises. Un taux de chômage compris entre 4% et 5%, ce qui est assimilé aux Etats Unis à une situation de plein-emploi, des banques qui recommencent à prêter aux ménages et des prix de l’immobilier qui repartent à la hausse (ce qui augmente la richesse supposée des ménages) confirment que la conjoncture s’est améliorée depuis la fin de la récession en 2010. Obama évoque aussi les 15 millions d’emplois créés depuis 2010, un chiffre impressionnant comparé à la stagnation européenne.

L’Amérique malmenée par le libre-échange

Pour autant, la candidate Clinton ne s’aventure guère sur ce terrain. Elle promet « une meilleure éducation », de « meilleurs emplois » mais ne fanfaronne pas sur l’état de l’économie. Cela s’explique par le fait que le retour à la croissance masque mal la persistance des inégalités. Les Américains les plus pauvres le restent et parmi eux la grande majorité des Afro-Américains. Ces derniers ont voté en masse pour Obama, il n’est pas sûr qu’ils en fassent autant pour Hillary Clinton même si son mari demeure très populaire au sein de cette catégorie de la population. Plus important encore, de nombreux Blancs vivent mal la perte de leurs emplois industriels et leur remplacement par des postes dans des services bien moins payés et peu avantageux en terme de protection sociale.

Alors que Trump est un pur produit du système capitaliste américain, le paradoxe est que sa rivale est vue comme l’amie de Wall Street et des grandes fortunes du pays. Et même si elle se dit contre les accords de libre-échange, elle a du mal à faire oublier qu’elle fut une fervente partisante de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) que son mari a pu imposer au Congrès en s’appuyant sur le vote d’élus républicains. Cette ambiguïté n’a pas échappé à Trump qui se pose en défenseur de l’Amérique malmenée par la mondialisation et le libre-échangisme responsable de la destruction de plus de 5 millions d’emplois industriels en 15 ans. Voilà pourquoi les thèmes économiques ne sauraient constituer un argument électoral majeur pour la candidate démocrate.
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mardi 23 décembre 2014

La chronique économique : Quelques prévisions pour 2015

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 17 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

En matière d’économie, la fin de l’année est le prétexte aux bilans mais aussi aux prévisions pour les douze mois qui suivent. L’exercice est ainsi un passage obligé pour tous les grands producteurs de recherche (instituts de conjoncture, banques d’affaires, sociétés de courtages,…). Voici donc celles établies par le cabinet Oxford Economics (OE) sous la plume de son économiste senior Adam Slater, lequel rappelle que neuf des prévisions établies par OE en décembre 2013 pour 2014 se sont avérées exactes.

1- La consommation américaine va augmenter. Une bonne nouvelle pour l’économie des Etats-Unis dont le Produit intérieur brut (PIB) dépend pratiquement aux deux tiers des dépenses de consommation dont celles des ménages. Avec un marché du travail dynamique (200.000 emplois créés chaque mois en moyenne), le clignotant est au vert aux USA selon Oxford Economics qui n’exclut pas une croissance du 4% du PIB étasunien.
2- Léger mieux pour la zone euro mais… A côté du dynamisme américain, l’activité économique européenne va sembler bien terne avec à peine 1,3% de progression du PIB (1% en 2014). De plus, avertit OE, il y a aussi des risques que la question de l’éclatement de la zone euro refasse son apparition avec les tensions politiques en Grèce. De quoi affoler de nouveau les marchés.
3- Les Banques centrales en mode conciliant. Même si le robinet va se tarir peu à peu du côté des Etats-Unis, les institutions monétaires dont la Banque centrale européenne (BCE) vont continuer d’injecter des liquidités pour soutenir des croissances plus ou moins faiblardes. Du coup, les taux d’intérêts ne devraient pas augmenter de manière importante.
4- Un baril à 70 dollars. Voilà une prévision qui peut paraître optimiste alors que le Brent fait route actuellement vers les 60 dollars et que des économistes parient désormais sur un plancher de 40 dollars. Mais pour Oxford Economics, ces 70 dollars sont une moyenne sur l’année, ce qui laisse à penser que le cabinet s’attend à une stabilisation des prix à plus ou moins court terme.
5- Le coup de mou persistera pour les BRIC. 5% de croissance pour les quatre grands pays émergents, à peine un peu plus de 4% en 2015 : les BRIC ne tiennent pas la forme d’autant que la Russie risque fort, selon EO, de devenir le « nouvel Iran » en raison des sanctions internationales liées à la situation en Ukraine. Certes, le Brésil et l’Inde devraient connaître une timide reprise mais pas de quoi compenser la stabilisation de la croissance chinoise autour de 7%. Oxford Economics n’exclut pas non plus une aggravation de la crise économique et financière en Russie et n’écarte pas l’idée selon laquelle la Chine pourrait dévaluer sa monnaie afin de relancer ses exportations.
6- La dette des ménages asiatiques en question. En matière de suivi d’actualité économique, on appelle ça un thème. Cela fait des années que l’endettement des ménages asiatiques alimente les inquiétudes cela d’autant que la consommation est désormais vue comme un moteur aussi important que les exportations. L’importance de cette dette est désormais considérée comme un ralentisseur de la consommation.
7- Un défaut de l’Ukraine. En 2015, estime EO, l’Ukraine devrait s’avérer incapable de rembourser sa dette extérieure. Dans un contexte de crise politique et financière, avec des réserves de change inférieures à 10 milliards de dollars, Kiev va avoir besoin de négocier avec ses créanciers parmi lesquels… la Russie. Un dossier qui va peser lourd… De même, à l’autre bout du globe, EO avertit de l’existence d’un risque d’une nouvelle crise de la dette en Amérique latine, deux pays étant particulièrement concernés : l’Argentine et le Venezuela.
8- Le dollar va continuer à s’apprécier. Le billet vert, bénéficiant des bonnes prévisions concernant la conjoncture américaine, va continuer à prendre de la hauteur par rapport aux autres devises. De quoi donner un peu de marge aux pays exportateurs de pétrole comme l’Algérie. Reste à savoir combien de temps cette appréciation va durer car Washington ne restera pas sans réagir face à cette perte de compétitivité.
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mercredi 8 mai 2013

La chronique économique : Du « modèle » allemand...

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 8 mai 2013
Akram Belkaïd, Paris

Pour la droite française comme pour bon nombre d’économistes européens, l’affaire est entendue. L’Allemagne est « le » modèle à suivre par une Europe en bien piteux état sur le plan économique voire politique avec la montée en puissance des mouvements populistes. Alors que l’Espagne, l’Italie et même la France font face au spectre de la récession durable et à l’explosion du chômage, l’Allemagne fait figure de champion à part du fait du dynamisme de ses exportations et d’un maintien de la croissance de son Produit intérieur brut (+0,8% prévus en 2013).


Un livre qui remet les pendules à l’heure

Ainsi, le « modèle allemand » est-il porté aux nues et fait figure de feuille de route que certains pays, dont la France, feraient mieux de suivre. De quoi s’agit-il ? A parcourir la presse économique anglo-saxonne, on se rend compte qu’il est demandé à ces pays européens d’imiter l’Allemagne dans ce qu’elle a accompli en matière de réformes du droit du travail sous les mandats de Gerhard Schröder. Flexibilité, diminution des allocations chômage, limitation des exigences syndicales, austérité budgétaire, ce « downsizing » social ne cesse d’être réclamé par de nombreux patronats européens qui y voient l’unique possibilité de renouer avec la croissance.

Il est vrai que l’Allemagne s’en sort mieux mais il faut tout de même être prudent sur cette notion de modèle. Pour bien le comprendre, il faut lire l’ouvrage du journaliste Guillaume Duval sur ce sujet (*). Oui, ce pays est différent des autres et réussit à tirer son épingle du jeu, reconnaît le rédacteur en chef du mensuel Alternatives économiques. Mais, juge-t-il dans le même temps, il est nécessaire de bien cerner les raisons de cette réussite mais aussi de relativiser cette dernière. En effet, tout n’est pas rose en Allemagne, loin de là. Si les métiers de l’industrie résistent à l’érosion des droits sociaux que connaît le reste de l’Europe, ce n’est pas le cas dans les services où il n’existe pas de salaire minimum et où la flexibilité du travail est la norme. Une flexibilité qui, d’ailleurs, pénalise principalement  les femmes. A ce sujet, il est étonnant de voir que la presse occidentale ne se soucie guère du caractère archaïque du statut des Allemandes dans le monde professionnel.


Pour Guillaume Duval, le succès, aussi relatif qu’il soit de l’Allemagne, relève plus de la société allemande, de ses mécanismes de solidarité, de ses mentalités – à l’image de ses exportateurs qui n’attendent rien de l’Etat fédéral pour aller à la conquête des marchés étrangers – et de ses structures de dialogue et de conciliation entre patronats et syndicats. En clair, c’est une imposture que d’affirmer que l’Allemagne résiste à la crise grâce aux réformes imposées par Schröder, un dirigeant aujourd’hui adulé par la presse libérale européenne alors que The Economist s’était interrogé un jour à son sujet en demandant à ses lecteurs s’ils se sentaient capables de lui acheter une voiture d’occasion…

Que sera l’Allemagne sans l’Europe ?

Mais il est une autre question qu’il faut aussi poser. Que sera le « modèle » allemand si le reste de l’Europe continue de plonger ? Comme le rappelle Guillaume Duval, c’est l’Allemagne qui prête de l’argent à ses voisins « cigales » pour qu’ils achètent ses produits. Que se passera-t-il si ces pays s’avèrent incapables de rembourser leurs dettes et qu’ils s’effondrent sur le plan social ? La réponse est claire et Berlin fait mine de l’ignorer. Ce sera la fin de l’Union européenne et le retour à une période que l’on croyait révolue : celle de la fragmentation politique d’un continent avec ce que cela fera peser comme risques pour la paix.

 
(*) Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes, Paris, Seuil, 2013, 230 pages.
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vendredi 28 décembre 2012

La chronique économique : L’ECONOMIE DU QATAR VA RALENTIR

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 26 décembre 2012
par Akram Belkaid, Paris


En 2013, le Produit intérieur brut (PIB) du Qatar devrait progresser de 4,8% (contre 6,3% en 2012) soit le plus faible taux de croissance depuis 2002. Bien entendu, la liste des pays qui aimeraient connaître une telle expansion de leur économie est longue. On pense notamment aux membres de l’Union européenne (UE) qui resteront menacés par la récession au cours des prochains mois. Mais, pour un pays comme le Qatar, habitué à des progressions élevées et proches du duo Chine-Inde, ce léger ralentissement mérite d’être signalé. En effet, cela traduit la fin d’un cycle de quinze ans au cours duquel l’Emirat a consenti près d’une centaine de milliards de dollars d’investissements pour augmenter ses capacités de production de gaz naturel et de pétrole.

CAP SUR LES INFRASTRUCTURES
 
Durant les prochaines années, la croissance de l’économie du Qatar devrait donc dépendre du développement des infrastructures avec comme ligne de mire l’organisation de la Coupe du Monde de football en 2022. Usines de traitement d’eau, production d’électricité verte grâce à l’énergie solaire, métro et train, routes et bases logistiques : le Qatar présente un réel retard en la matière en comparaison des Emirats arabes unis (EAU) et de l’Arabie Saoudite. Doha devrait ainsi dépenser près de 10 milliards de dollars d’ici 2020 pour être capable d’accueillir la Coupe du Monde de football et loger au mieux les millions de visiteurs qui se déplaceront à cette occasion. Un chiffre à comparer avec les «seuls» 4 milliards de dollars que la ville émiratie de Dubaï devrait dépenser au cas où sa candidature serait retenue pour l’Exposition universelle de 2020 (il s’agit du troisième événement planétaire après la Coupe du Monde de football et les Jeux Olympiques).

Le Qatar est donc engagé dans un effet de rattrapage par rapport à ses voisins et concurrents. Reste que les chantiers annoncés tardent à démarrer. La principale raison est que l’Emirat ne sait plus où donner de la tête en matière de projets d’infrastructures et qu’il est gagné par la congestion tant en terme de force de travail que d’équipements. Comme Dubaï, il y a une dizaine d’années, Doha est l’un des lieux au monde où l’on compte le plus grand nombre de grues et d’engins de chantier. A cela s’ajoute le fait que les autorités sont de plus en plus, inquiètes quant à la formation d’une bulle immobilière. Certes, en 2012, le nombre de crédits pour la construction a fléchi de 7% (il avait bondi de 40% en 2011) mais de nombreux indices font craindre un scénario à la Dubaï pour les prochaines années. On se souvient qu’en 2010, l’immobilier aux Emirats avait perdu près des deux tiers de sa valeur et entraîné de nombreuses faillites.
 
DES CHANTIERS POUR QUEL USAGE ?
 
Mais la question qui reste posée concerne l’avenir de toutes ces infrastructures. Concernant les stades de la Coupe du Monde, le Qatar a annoncé qu’ils seraient démontés et offerts à des pays en voie de développement (aucune précision n’a été donnée sur cette question ni sur les modalités financières d’un tel transfert). Mais, les routes, les hôtels, les centres commerciaux ainsi que les divers sites industriels n’ont pas vocation à être revendus à l’étranger. Vont-ils continuer à servir ? Et pour qui ? Ne seront-ils pas en surcapacité ? La dynamique économique continuera-t-elle à justifier autant d’investissements pour un pays dont la population ne dépasse pas les 200.000 individus (pour les seuls nationaux) et dont la superficie est comparable à celle de la Corse ? En tout état de cause, la décennie en cours devrait apporter de précieux éléments de réponse à ces questions.
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jeudi 20 décembre 2012

La France ne peut pas se passer de l'Algérie

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A l'heure des débats sur le passé franco-algérien, le chroniqueur Akram Belkaïd regarde vers le futur.


Discours de François Hollande à Alger le 19 décembre 2012. Philippe Wojazer / Reuters
l'auteur
 
                                           

Il est une vérité que nombre de Français et de Françaises n’aiment pas entendre. Mais qu’importe: profitons de la visite de François Hollande dans notre bon pays pour l’énoncer : Dans les années à venir, la France aura plus que jamais besoin de l’Algérie.
Je ne dis pas du Maghreb, je dis de l’Algérie et l’on me pardonnera cet exclusivisme qui pourrait heurter quelques consciences maghrébines unitaristes.
Oui, la France a besoin de l’Algérie parce qu’il est temps que l’Hexagone se souvienne qu’il est aussi un pays méditerranéen et, qu’à bien y regarder, il n’a guère gagné à courir derrière l’Allemagne au cours de ces trente dernières années.

Pourquoi occulter l'autre réalité possible?

On insiste trop souvent sur les malentendus, les polémiques mémorielles et les prurits identitaires qui opposent l’Algérie à la France. C’est occulter une autre réalité possible. Quelque chose qui a besoin d’être consacré à haut niveau et qui ne serait pas tu comme on passe sous silence des vérités dérangeantes.
La France a besoin de l’Algérie parce que ce pays est, d’abord, l’un des rares avec lequel elle fait de très bonnes affaires. C’est avec l’Algérie que chaque année, la France présente un solde commercial positif. C’est en Algérie que le « made in France » va de soi même si les importations en provenance d’Orient, qu’il soit proche ou extrême, ont tendance à augmenter.
La France a besoin de l’Algérie parce que près de 3 milliards d’euros prennent la direction de l’Hexagone chaque année. Cette fuite de capitaux, qui se fait le plus souvent en dehors des circuits officiels, irrigue l’économie française.
Cela fait vivre le bâtiment et permet aux agences immobilières françaises de faire de belles affaires. Reconnaissons au moins l’existence de ces flux d’argent pour en finir avec le détestable raccourci du visa et les images d’Algériens misérables qui rêveraient en permanence de la France.

La France, une puissance de second ordre

La France a besoin de l’Algérie parce qu’elle n’est plus qu’une puissance de second ordre. Certes, il y a toujours ce droit de veto au Conseil de sécurité de l’Onu mais jusqu’à quand ?
La France a besoin d’alliés, riches et puissants sur le plan démographique. A l’heure où l’on sent bien que des forces concomitantes poussent la France – et ses entreprises telles qu’Areva – en dehors du Sahel, Paris n’a pas d’autre solution que de trouver en Alger un précieux relais et recours. Il y a urgence car les sirènes étasuniennes se font de plus en plus entendre en Algérie…
La France a besoin de l’Algérie parce que le monde arabo-musulman bouge et que l’illusion du Qatar en tant que puissance tutélaire d’une zone géographique bien turbulente se dissipera tôt ou tard.
Jamais, la France n’a été aussi influente dans le monde arabe que lorsque ses initiatives politiques ou diplomatiques étaient relayées ou soutenues par l’Algérie.

Le futur n'attend pas

L’enjeu de demain, sera de compter face aux blocs émergents asiatiques et au duo Etats-Unis et Brésil. La France peut bien jurer que c’est l’Europe qui lui donnera sa marge de manœuvre mais l’on sait bien aujourd’hui que cette Europe n’est rien d’autre qu’un immense marché ouvert sous influence britannique et allemande.
La France officielle doit donc reconnaître qu’elle a besoin de l’Algérie. C’est d’autant plus nécessaire que quelque chose se passe entre les deux pays. Des hommes et des femmes vont et viennent. Ils ont les deux nationalités et construisent leurs vies à cheval entre les deux pays.
Cela mériterait un cadre plus formel, une dynamique politique moins compassée. Le passé et ses tourments ne doivent plus être portés comme une honte car, c’est bien connu, le futur n’attend pas.
Akram Belkaïd

samedi 15 décembre 2012

François Hollande, président VRP en Algérie

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SlateAfrique, 15 décembre 2012

L'un des enjeux de la visite de François Hollande en Algérie sera de convaincre les patrons algériens de ne pas se détourner du marché français.

François Hollande et Arnaud Montebourg, son ministre du Redressement productif, Paris, novembre 2012. REUTERS/Philippe Wojazer
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Mais quel est le but de la visite de François Hollande enAlgérie?
On le sait, le président français doit y effectuer une visite officielle les 19 et 20 décembre et ce déplacement va être suivi de près par les médias des deux pays mais aussi par ceux du Maghreb (on pense notamment à la presse marocaine).
Ce genre de voyage n’est jamais neutre, surtout dans un contexte franco-algérien marqué ces dernières années par de nombreuses tensions et polémiques.
Au début des années 2000, Alger et Paris planchaient sur la signature d’un Traité d’amitié censé clore la période heurtée (sur le plan diplomatique) de l’après-indépendance.
En 2003, la visite triomphale de Jacques Chirac en Algérie—on se souvient de lui marchant dans Alger sous les acclamations de la jeunesse— avait permis d’envisager la concrétisation de ce document discuté depuis le début des années 1970.
Las, l’initiative de plusieurs parlementaires français à propos d’un texte de loi consacrant le «rôle positif de la colonisation» a torpillé ce projet. Depuis, entre Alger et Paris, surenchères et tentatives de conciliation se succèdent les unes aux autres sans que l’on ait l’impression que les choses soient réglées.
Mieux, alors que ce sujet était largement ignoré par la plupart des Algériens, la question de la«repentance» française à propos de la période coloniale est devenue récurrente notamment dans les médias arabophones.

Un discours à Tlemcen pour la repentance?

François Hollande va donc être attendu sur cette question. Dans le but d’œuvrer pour «l’apaisement» qu’il ambitionne entre les deux pays, va-t-il demander pardon au peuple algérien au nom de la France?
Si cela arrive, on devine à l’avance la polémique qui va naître dans l’Hexagone et elle sera bien plus violente que celle qui a suivi les déclarations du président français à propos de la responsabilité de l’Etat dans les tueries du 17 octobre 1961 à Paris.
Dans un contexte de perte de vitesse de la gauche et d’interrogations à propos de la capacité de François Hollande à diriger une France plongée dans une grave crise économique et sociale, une telle polémique serait une belle diversion mais elle présenterait aussi le risque d’envenimer la situation politique.
A l’inverse, si François Hollande élude la question coloniale ou s’il s’en sort avec quelques vagues déclarations, ce sont les Algériens qui risquent d’être déçus et il faudra s’attendre à ce que les critiques francophobes reprennent de plus belle.
A Alger, il se dit toutefois que le président français devrait «consentir un grand geste symbolique». Lequel? Mystère.
Une chose paraît certaine, nombreux sont les officiels algériens qui sont persuadés que François Hollande prononcera à Tlemcen —ville de l’ouest algérien où il devrait se rendre— un «grand discours».
Faut-il d’ores et déjà parler du «discours de Tlemcen»? Réponse dans quelques jours.

Du commerce vers le partenariat: la France sommée d’évoluer

L’autre grand volet du voyage présidentiel est bien entendu économique. A ce jour, la France reste bon an mal an, le premier partenaire économique de l’Algérie même si des pays comme la Chine, l’Espagne ou l’Italie lui taillent des croupières.
C’est cette position dominante que tente de conforter Paris avec, entre autre, les visites régulières de l’ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin.
Mais Alger a de plus en plus de mal à cacher son impatience. Depuis quelques années, les acteurs économiques algériens reprochent à leurs homologues français de continuer à considérer«le marché algérien comme éternellement acquis», pour reprendre l’expression d’un patron algérois.
Le cœur du différend est connu: les entreprises françaises rechignent à investir en Algérie et préfèrent écouler leurs produits dans un pays où le boom de la consommation est patent (les importations ont augmenté de 500% en moins d’une décennie!).
Pour se défendre, les entreprises françaises arguent que la législation algérienne reste archaïque et que l’obligation faite pour tout opérateur étranger de s’associer avec une entreprise algérienne (laquelle doit détenir au minimum 51% de la société commune) est un sérieux obstacle.
En tout état de cause, près d’une quinzaine d’accords de coopération devraient être signés parmi lesquels l’entente finale entre le gouvernement algérien et le constructeur automobile Renault.
Mais il n’est pas sûr que cela suffise à satisfaire les dirigeants algériens. Les visites préparatoires au voyage de François Hollande, dont celle de Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur, ont même généré quelques agacements.
«On se croirait revenus au début des années 1980, quand Pierre Mauroy et Edith Cresson nous sommaient d’acheter du Made in France pour aider la gauche française au pouvoir. C’est un peu le même discours qui nous est servi en ce moment», déplore un haut responsable algérien.
«Aujourd’hui, nous voulons parler de partenariat et de co-localisation, et, en face, il n’est question que de nous fourguer (sic) des produits français que, de toutes les façons, nous achetons déjà ou que nous pouvons acheter ailleurs», renchérit de son côté un influent patron qui dit «ne pas attendre grand-chose» de cette visite.
Akram Belkaïd
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jeudi 17 février 2011

La chronique économique : Croissance et vulnérabilité

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 16 février 2011
Akram Belkaid, Paris

Ce qui vient de se passer en Tunisie et Egypte doit nécessairement interpeller les économistes et tous ceux qui réfléchissent au modèle de développement du monde arabe. Certes, les chutes de Ben Ali et de Moubarak ne relèvent pas simplement de questions liées à la situation sociale ou aux effets de la crise internationale. Il y a plus important, à commencer par la volonté de dignité et l’exigence de respect des droits et libertés les plus fondamentaux. Il ne suffit donc pas, comme le font nombre d’officiels algériens, d’agiter le chiffre de la croissance ou du montant des réserves de change pour se croire à l’abri d’une explosion populaire, voire d’une révolution.

Analyser les critères de vulnérabilité

En tout état de cause, le caractère sacré des chiffres vient de prendre un sérieux coup. Les cas de la Tunisie et de l’Egypte nous montrent une nouvelle fois que certaines statistiques ne servent plus à rien ou, du moins, qu’elles ont perdu de leur pertinence. Il y a bien sûr la croissance du Produit intérieur brut (PIB). Ce thème a déjà été évoqué dans cette chronique mais il n’est pas utile de redire que cet indicateur doit désormais être systématiquement complété par d’autres informations.

En 2010, l’Egypte a enregistré une croissance de près de 5% et, pour mémoire, la banque HSBC a intégré ce pays parmi les CIVETS (Colombie, Indonésie, Vietnam, Egypte, Turquie et Afrique du Sud), c’est-à-dire les économies émergentes à haut potentiel de croissance susceptible de rejoindre celles des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). A l’opposé, le rapport sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a démontré une autre réalité puisque l’Egypte pointait à la 101e position du classement annuel sur la richesse des nations (La Tunisie était 81e, l’Algérie 84e et le Maroc 114e).

A lui seul, ce chiffre aurait nécessairement dû relativiser les satisfécits décernés à l’Egypte par les grandes institutions internationales. Il aurait dû obliger à de la prudence mais aussi à développer de nouvelles grilles d’analyse pour être sûr que l’affichage macro-économique ne cachait aucune faille sérieuse. Comme l’explique l’économiste tunisien Azzam Mahjoub, présent lors des Rencontres de Cybèle à Paris, le 17 décembre dernier, il est fondamental d’examiner les vulnérabilités de chaque pays avant de juger globalement de sa situation économique.

Ces critères de fragilité sont multiples et dépendent aussi de facteurs exogènes. Dans le cas de l’Egypte, ils concernent par exemple la dépendance alimentaire de ce pays, et donc son exposition à la hausse des cours des matières premières agricoles. On peut aussi estimer que le chômage des jeunes diplômés est une fragilité structurelle dans un monde où il suffit d’un clic de souris pour réaliser de manière concrète à quel point d’autres peuples vivent mieux.

Une vision culturaliste ?

A ces critères de vulnérabilité économique, doivent bien entendu s’ajouter des considérations d’ordre politique.Certes, il est aisé de se poser la question suivante après coup mais comment a-t-on pu sérieusement ne pas douter du caractère fragile de l’Egypte en sachant que son dirigeant était au pouvoir depuis 30 ans ? Plus encore, pourquoi aucun clignotant ne s’est allumé quand il a décidé de se représenter à la présidentielle après avoir subi une lourde opération chirurgicale ? Aucune agence de notation n’a alors dégradé le rating de l’Egypte. On peut se demander si une certaine vision culturaliste ne s’impose pas à ces institutions dès lors qu’il s’agit des dictatures arabes.
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jeudi 10 février 2011

Chronique économique : La libéralisation privatisée

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 9 février 2011
par Akram Belkaid, Paris

Depuis la révolution tunisienne et la révolte égyptienne, et cela en attendant d’autres ébullitions à venir, il ne se passe pas un jour sans que la santé économique du monde arabe ne soit auscultée. Il est vrai que les dégradations des niveaux de vie ainsi que les difficultés quotidiennes des populations contribuent beaucoup à cette aspiration au changement. Cela explique d’ailleurs pourquoi l’une des réactions préventives les plus communes de Rabat à Mascate a été de diminuer les prix des denrées alimentaires de base. Ouvrons tout de même une parenthèse pour rappeler que l’économie n’explique pas tout et que ces mouvements de protestation relèvent aussi de l’exigence d’une dignité longtemps bafouée. Fin de la parenthèse.

La libéralisation dévoyée

L’un des grands enseignements de ce qui se passe actuellement est l’insuccès des politiques de libéralisation économique. Est-ce à dire que c’était une fausse voie ou faut-il nuancer le jugement et expliquer d’où est venu cet échec ? Personne ne conteste que les pays arabes devaient se réformer. La marche du monde, les exigences de modernisation et les attentes des populations étaient telles que le modèle de l’Etat centralisateur et omniprésent ne pouvait subsister.

C’est à ce moment-là que sont intervenues les politiques d’ajustement structurel conduites sous la houlette de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). En s’y résignant, les Etats arabes ont marqué des points sur le plan extérieur en s’assurant notamment de la bienveillance des grands de ce monde. Qu’importe que les libertés ne soient pas respectées, tant que le consensus de Washington avait prise à Rabat, Alger, Tunis ou Le Caire. Mais dans le même temps, des pans entiers des populations se sont retrouvés face à la précarité voire à la pauvreté. A cet effet, souvenons-nous des dizaines de milliers d’Algériens qui se sont retrouvés sans emploi après la dissolution des entreprises publiques locales.

On aurait pu penser que la libéralisation de l’économie aurait décuplé les énergies et permis la création de nouveaux emplois. Pourtant, les résultats n’ont guère été à la hauteur et aucun pays arabe n’a pu accéder au stade d’économie émergente quoi qu’en disent les propagandes des uns et des autres à commencer par celle du gouvernement égyptien qui n’a cessé de multiplier les effets d’annonce en ce sens. La raison est simple : la libéralisation a été privatisée. Pour dire les choses plus clairement, cela signifie que des intérêts privés se sont substitués à la mainmise de l’Etat, empêchant en cela d’autres acteurs économiques d’émerger.

Monopoles privés

Il suffit de regarder qui détient quoi, dans n’importe quel pays arabe, pour le comprendre. Ici, la licence téléphonique a été accordée à tel clan, là-bas, c’est l’importation de tel type de véhicule. Ailleurs, c’est l’agroalimentaire qui est tenu d’une main de fer. Partout, des monopoles privés verrouillent l’activité économique, empêchent une libre concurrence et font obstacle à de nouvelles réformes et au progrès. En Tunisie, de nombreux projets énergétiques ont ainsi dû être annulés car le clan Trabelsi prétendait être l’acteur incontournable de ce secteur. En économie comme en politique, les façades formalistes du monde arabe ne doivent plus tromper personne. Il n’y a pas plus de démocratie qu’il n’y a de libéralisme économique. C’est ce qui a perdu le régime de Ben Ali. C’est ce qui en perdra d’autres...


http://www.lequotidien-oran.com/?news=5149069

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