Lignes quotidiennes

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vendredi 24 février 2012

La chronique du blédard : Z et le peuple grec

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Il faut relire - ou lire - Z de l'écrivain Vassilis Vassilikos. Publié en 1966, traduit en langue française en 1967, adapté par la suite au cinéma par Costa Gavras (1969), ce livre parlera à celles et ceux qu'interpelle la situation actuelle de la Grèce. Dans le roman, il est question de l'assassinat, le 22 mai 1963 à Thessalonique, du député pacifiste Grigoris Lambrakis par des nervis d'extrême-droite appointés par la police locale. Renversé volontairement par un triporteur, Lambrakis, médecin et ancien marathonien, décédera de ses blessures. Ses funérailles seront suivies par une foule silencieuse de près de 500.000 personnes tandis que les murs d'Athènes se couvraient de lettres Z peintes dans toutes les couleurs. Z pour zei : il vit. Ce n'est qu'une simple coïncidence mais comment ne pas penser à Z en apprenant la mort du grand réalisateur Théodoros Angelopoulos, renversé par un motard de police en janvier dernier alors qu'il tournait son troisième film consacré à la crise ? 

Dans le roman de Vassilikos, l'occupation nazie de la Grèce est souvent mentionnée. Elle détermine le passé de nombre de personnages, leurs engagements, leurs divisions et leurs accointances. Au détour de quelques phrases, on réalise à quel point cette occupation a été féroce et violente. Et l'on comprend alors la colère des Grecs quand ils ont appris que la chancelière allemande Angela Merkel entendait mettre leur pays sous tutelle, son idée étant de placer en permanence un Commissaire européen à Athènes. Le rôle de cet envoyé très spécial aurait été de s'assurer que le gouvernement grec respecte ses engagements en matière d'économies et de réformes structurelles, c'est-à-dire, pour dire les choses telles qu'elles devraient être précisées, qu'il obéisse sans ciller aux injonctions européennes en matière d'appauvrissement de sa propre population.

Merkel voulait donc imposer un Commissaire ou un proconsul pour s'assurer que les créanciers puissent être servis avant la santé et l'éducation des enfants grecs. Ein Kommissar pour veiller au grain et pour exercer un diktat comme au temps de la présence nazie. Impossible alors de ne pas comprendre la colère d'un Manolis Glazos, héros de la résistance grecque – il est celui qui a décroché le drapeau nazi de l'Acropole en 1941. Impossible aussi de ne pas s'indigner quand on apprend que cet homme de 89 ans a été violenté par la police grecque chargée de réprimer les manifestations contre les plans d'austérité imposés par la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international).

Depuis le début de la crise en 2009, les Grecs ne cessent de subir l'humiliation de leurs pairs européens. Ils ont beau s'immoler par le feu, faire la queue aux soupes populaires, avoir perdu la moitié de leur pouvoir d'achat en un an (du jamais vu en Occident depuis la Grande Dépression de 1929), avoir perdu leurs logements, être accablés par les banques et se lever chaque matin la peur au ventre, c'est toujours un index méprisant et menaçant qui est pointé sur eux. Il faut se pincer après avoir entendu Jean-Claude Junker, président de l'eurogroupe, exiger des Grecs qu'ils privatisent en affirmant qu'il existe des éléments de corruption à toutes les échelles de leur administration. Il est vrai que ce Luxembourgeois peut donner de telles leçons puisque son pays n'est certainement pas cette blanchisseuse pour argent sale en provenance des quatre coins de la planète y compris de Grèce... D'ailleurs, pourquoi l'Union européenne ne lève-t-elle pas le secret bancaire de certains de ses membres pour permettre à Athènes de récupérer une partie des 200 milliards d'euros ayant échappé au fisc ? Que veulent donc les Européens ? Un coup d'Etat ? Le retour des colonels, ces officiers de triste mémoire qui avaient pris le pouvoir en 1967 et dont on sent bien la menace pointer à la lecture de Z ?

Dans le livre de Vassilikos apparaît une autre réalité de la Grèce. On prend immédiatement conscience du népotisme qui affecte ce pays. Il y est question du couple infernal de pauvreté et de clientélisme. Il y est question de passe-droits et de piston. A la lecture des noms d'hommes politiques de l'époque, on réalise que ce sont leurs enfants ou neveux qui sont en poste aujourd'hui et que la Grèce, est finalement comparable au Liban ou à d'autres pays arabes avec un despotisme népotique ruineux. C'est indéniable, le peuple grec est victime de sa classe politique, de droite comme de gauche. Et le plus terrible c'est que cette dernière refuse qu'on lui impose des sacrifices (les députés grecs ne veulent guère baisser leurs salaires…) tandis que la population, elle, descend aux enfers, le pistolet sur la tempe.

Dans Z, la guerre civile qui a opposé les Grecs au lendemain de la fin de la Seconde Guerre mondiale est toujours présente en arrière-fond. Nationalistes contre communistes, droite contre gauche. On peut penser que cette ligne de fracture a disparu. Pourtant, on sent que désormais tout est possible dans ce pays, y compris le pire. Jamais un peuple européen n'a été aussi maltraité par le néolibéralisme. Même la presse allemande le reconnaît : après la chute du mur de Berlin, les Allemands de l'Est ont subi moins d'avanies que celles que les Talibans néolibéraux, pour reprendre une expression de Daniel Cohn-Bendit, infligent aujourd'hui aux Grecs sous prétexte qu'ils ont vécu au-dessus de leurs moyens. En réalité, ce qui se joue en Grèce concerne le monde entier. Ce qu'endurent les Grecs aujourd'hui, d'autres risquent tôt ou tard de le subir car la machine néolibérale ne rencontre que peu de résistance. C'est pourquoi il faut être solidaire avec ce peuple car, malgré tout, il existe, il se bat, il veut vivre. Il vit encore. Zei…... 

Le Quotidien d'Oran, jeudi 23 février 2012
Akram Belkaïd, Paris
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