Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 21 mars 2019

La chronique du blédard : Un peuple admirable, un pouvoir…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 mars 2019
Akram Belkaïd, Paris

« Ne fais pas de ton impatience, un argument ». Ce conseil paternel, je l’ai souvent entendu à l’adolescence ou en tant que jeune adulte. Dans un pays comme l’Algérie où tout est question d’attente et de persévérance, cela compte comme façonnage. Et ce conseil trotte de nouveau dans ma tête depuis plusieurs jours, depuis que le peuple algérien dans sa grande majorité attend du régime qu’il dégage. Attente, hélas, qui reste vaine. Car le temps passe et les manœuvres dilatoires se multiplient. Pourtant, les choses sont claires. De partout, fusent les mêmes mots d’ordre. Ils sont sans aucune ambiguïté, ils ne supplient pas, ils ne quémandent pas un peu de liberté, une poignée de devises ou un quignon de pain, de la semoule ou de l’huile. Ils veulent le changement, le vrai. Ils exigent, oui, ils exigent, que Abdelaziz Bouteflika s’en aille au terme de l’actuel mandat. Qu’une transition s’engage. L’heure n’est donc pas aux tergiversations, aux revendications à minima. Et pourtant…

On voit bien que le clan présidentiel ne veut rien lâcher. Il joue la montre, cette bonne vieille stratégie éprouvée depuis des décennies. Il lui faut occuper le terrain (médiatique, à défaut du vrai), faire semblant et même improviser. À ce sujet, la capacité de nos dirigeants à s’inventer une réalité parallèle est toujours aussi saisissante. La rue tonne, des gens qui jusque-là se tenaient à l’écart de la politique se lancent eux aussi dans la contestation, des cachiryatines de toujours s’écharpent entre eux et s’apprêtent à leur emboîter le pas, le nombre des manifestants s’approche peu à peu du quart de la population, mais, rien ne bouge et la tentative d’enfumage se poursuit comme si de rien n’était. Tout va très bien monsieur le Bey…

En avant donc la gasba et le bendir ! Flûte et tambourin. Comme on essayerait d’endormir ou d’impressionner un enfant, on nous parle d’un gouvernement en cours de constitution – alors qu’on s’en tape -, de consultations pour la conférence nationale – alors qu’on s’en tape-, de démarches « inclusives » - alors qu’on s’en retape. Le moufid, l’essentiel, ce qui est attendu, c’est l’annonce du départ et l’abandon de ce projet scandaleux de quatrième mandat prolongé qui va à l’encontre de cette pauvre Constitution qui ne cesse d’être piétinée. De son côté, le vice-premier ministre s’en va faire un tour à Moscou et obtient de ses interlocuteurs qu’ils mettent en garde contre une déstabilisation de l’Algérie. La ficelle est grosse mais, sait-on jamais, des admirateurs de Vladimir Poutine, et il y en a chez nous (hélas…), pourraient se dire que puisque les Russes le disent, c’est donc vrai. L’histoire retiendra que c’est un représentant du pouvoir qui, le premier, a sollicité une ingérence étrangère dans une affaire algéro-algérienne.

La tactique est connue : endormir les uns, faire peur aux autres en attendant les deux autres axes d’une stratégie éprouvée sous d’autres latitudes : provoquer et réprimer. Tant de mauvaise foi, tant de désinvolture à l’égard de la volonté populaire n’est pas chose innocente. Il s’agit d’éprouver la patience des Algériens, de faire remonter à la surface cette colère sourde que l’on sent parfois pointer dans les déclarations des gens et que le pouvoir aimerait bien voir se transformer en torrent dévastateur. Un dicton algérien dit E’ssamet yerbah el qbih. Difficilement traduisible, il indique que le ssamet, celui qui ne lâche rien, le fâcheux qui insiste, y compris lourdement, autrement dit l’opiniâtre zélé, le collant, le ssamet donc, l’emporte toujours sur le qbih, le vilain, le moche, le méchant, l’insupportable. Ce que cherche le pouvoir, c’est à transformer le peuple algérien en qbih. Voilà le piège.

Ce qui me frappe depuis le 22 février dernier, date historique s’il en est, c’est la persistance de cette morgue dont ont toujours fait preuve nos dirigeants quand ils s’adressent au peuple. Je n’oublierai jamais le discours télévisé de Chadli Bendjedid après la tuerie d’Octobre 1988. Le cynisme et le mépris furent tels que les services furent obligés de répandre la rumeur qu’il aurait eu du mal à s’exprimer en raison de sanglots lui nouant la gorge. Festi… Du pipeau. Et là ça continue. On flatte le peuple, on le félicite comme on le ferait avec un sale garnement parce qu’il se comporte bien pendant les manifestations mais on s’empresse de lui faire comprendre qu’il ne faut pas dépasser certaines lignes, qu’il est des choses qu’il serait incapable de comprendre.  

La patience des Algériens est admirable. Voilà un peuple qui a toutes les raisons de tout arracher, de tout casser. Que de mensonges, que de trahisons, que de promesses jamais tenues. Feu Kateb Yacine disait avec colère et amertume que le peuple algérien « marche avec un couteau dans le dos depuis l’indépendance ». Aujourd’hui, il marche encore en gardant son calme et sa raison. Silmiya : pacifique. On définit souvent l’Algérie par cette phrase lapidaire : Un pays riche mais un peuple pauvre. Il y a une autre définition qui s’impose désormais : un peuple qui vaut bien mieux que ceux qui le dirigent.
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samedi 6 octobre 2012

Chadli Bendjedid

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Il semble donc que la nouvelle, qui courrait depuis plusieurs jours, est confirmée. L'ancien président Chadli Bendjedid (1979-1992) n'est plus. Quand un grand homme s'en va, il a droit à des éloges méritées. Si ce n'est pas le cas, on se contente de dire "Allah Yarahmou". 
Rien d'autre. 
Et vraiment rien d'autre. 
Il sera toujours temps de reparler de ce que furent les années Chadli, une période que l'on peut comparer à une rampe de lancement accélératrice pour la Guerre civile, la déroute d'un pays et l'effondrement de l'Etat algérien.
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vendredi 23 mars 2012

Faire société avec celles et ceux qui rechignent à en faire partie

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Comment faire société dans un pays traversé par des tensions récurrentes ? Voici un papier publié en janvier 2008 dans la revue Citoyens de l'Association La Vie Nouvelle. Des réflexions que je souhaite "re-partager" après les drames de Toulouse et de Montauban.


Peut-on faire société avec des personnes qui refusent délibérément de s’y insérer de manière totale et décomplexée ou qui considèrent, tout simplement, que son fonctionnement, comme ses difficultés, ne les concernent pas ? C’est une question délicate qui nécessite, avant que l'on y réponde, de bien clarifier son propos. Il ne s’agit surtout pas d’abonder dans le sens de celles et ceux qui réfutent l’existence de discriminations ou de ségrégation en France. Les récentes émeutes de Villiers-le-Bel (2007), dans la région parisienne, ont permis à ce discours de refaire son apparition par le biais de critiques répétées contre un communautarisme qui menacerait les fondements de la République. Plus important encore, ce discours stigmatisant estime que les minorités visibles sont finalement responsables de leur sort du fait de leur refus d’intégration et de leur persistance à vouloir vivre selon des règles « d’ailleurs », souvent celles du pays d’origine.



Cette manière de présenter les choses est inacceptable. Les discriminations à l’embauche ou pour le logement, le délit de faciès, la ségrégation géographique ne sont en rien des inventions. Elles sont vécues de manière quotidienne par des milliers de Français et de Françaises qui tentent, vaille que vaille, de trouver leur place dans la société. Et ces discriminations ne concernent pas uniquement les jeunes des quartiers mais aussi les élites, à l’image de ceux que l’on appelle les « beurgeois », qui, malgré un niveau d’études supérieur et une situation matérielle confortable, sont confrontés, un jour ou l’autre, au racisme.

Voilà pour les précautions d’usage. Il reste néanmoins à regarder en face certaines réalités déplorables au sein des minorités visibles d’origine maghrébine. Durant des années, les parents de la première génération ont éduqué leurs enfants dans le mythe du retour, allant parfois jusqu’à s’opposer violemment à leur naturalisation alors qu’ils étaient nés sur le territoire français et qu’ils ne savaient rien du pays d’origine. On sait à quels drames humains a abouti ce choix. Parce qu’ils n’étaient pas Français, parce qu’ils n’avaient jamais pu faire les démarches pour obtenir cette nationalité, de nombreux « Beurs » se sont retrouvés dans des situations administratives inextricables à leur majorité (cela sans compter de douloureux problèmes d’identité). 

Pour avoir fauté et commis des délits, certains ont été expulsés vers le Maghreb après un passage dans une prison de l’Hexagone, ce qui constituait la fameuse « double peine ». Des destins ont été brisés, des familles ont été séparées, tout cela, parce qu’à l’origine, des pères mais aussi des mères, refusaient que leurs enfants deviennent français. Une attitude qui a été cyniquement encouragée par les gouvernements maghrébins qui entendaient garder le contrôle sur leurs citoyens émigrés car ils voyaient en eux un excellent moyen de pression politique sur la France. A titre d’exemple, l’Amicale des Algériens en France a longtemps représenté, pour le régime de Houari Boumediene puis celui de Chadli Bendjedid, un outil de contrôle de la communauté immigrée algérienne mais aussi un levier puissant dans les négociations récurrentes, et souvent conflictuelles, avec le gouvernement français. 

Aujourd’hui, la situation a profondément changé. La faillite économique et politique des pays du Maghreb, l’arbitraire qui y règne encore, l’absence de démocratie et la violence terroriste ont ôté toute envie de retour. Les parents, même parmi les plus conservateurs, encouragent leurs enfants à prendre la nationalité française. Mais cela ne veut pas dire qu’ils souhaitent qu’ils deviennent des Français comme les autres. La nuance est de taille et sa réalité contribue aussi au malaise lié à la minorité française d’origine maghrébine. Dans cette problématique, l’éducation des enfants joue un rôle fondamental. Apprendre à ses enfants, dès leur plus jeune âge, qu’ils sont différents de leurs petits camarades, c’est les préparer, inconsciemment ou non, à être hors de la société. Bien entendu, je l’ai dit plus haut, ces enfants vont tôt ou tard affronter le racisme et les discriminations, mais est-ce une raison de les conditionner ainsi ? Est-ce une raison de configurer leur esprit dans une optique de repli et d’attitude défensive ? En clair, on prépare ces enfants à être, d’une manière ou d’une autre, des exclus volontaires voire des victimes.

La fête de Noël est une bonne illustration de ce refus de faire société avec les autres. Il existe en France de nombreuses familles musulmanes qui refusent que leurs enfants fêtent Noël. Pas de sapin à la maison, encore moins de crèche et certainement pas de cadeaux. Sans même insister sur le fait que Jésus et Marie sont célébrés par le Coran et qu’il existe de nombreux pays où des musulmans célèbrent la Nativité (c’est le cas notamment au Liban), on imagine la frustration provoquée dans l’esprit de gamins qui, dès leur plus jeune âge, se trouvent donc forcés de se mettre en dehors de la société. Il ne faut pas s’étonner par la suite que les jeunes de banlieues se sentent si peu concernés par la vie politique française même si le dernier scrutin présidentiel a poussé nombre d’entre eux à s’inscrire sur les listes électorales. 

De même, la méconnaissance de la société française et de ses nombreux codes est-elle considérée comme l’un des principaux obstacles à l’embauche pour les jeunes issus de l’immigration. Cette méconnaissance est le résultat de nombreux facteurs dont la ghettoïsation des quartiers mais elle trouve aussi ses raisons dans le refus de socialisation que les parents d’origine maghrébine dictent à leurs enfants par peur ou défiance à l’égard d’une société française réputée corruptrice, sans valeurs et dénuée de toute valeur spirituelle.

Dans cette optique, le rôle des élites françaises d’origine maghrébine est crucial. C’est à elles de dire et de répéter qu’être Français, ce n’est pas simplement un passeport. Il ne s’agit pas de plaider pour l’assimilation totale et de faire siennes les paroles du responsable socialiste Malek Boutih pour qui l’intégration sera achevée quand « les beurs célèbreront le beaujolais nouveau » (ce qui est de toutes les façons déjà le cas pour nombre d’entre eux !), mais d’encourager les uns et les autres à se fondre plus dans cette société, à avoir envie d’y évoluer, à, pourquoi pas, l’aimer et surtout à œuvrer pour la rendre meilleure. Et tout cela, en étant conscient et fier de ses origines et de son identité. La chose n’est pas aisée mais elle est possible. On peut-être musulman et fêter Noël en famille tout comme on peut-être musulman et se sentir personnellement touché quand pleuvent les diatribes francophobes en provenance des Etats-Unis ou du Proche-Orient. 

C’est possible mais encore faudrait-il le proclamer et le dire sans gêne. C’est possible mais encore faudrait-il que la société française l’accepte. Car faire société, pour les minorités, c’est aussi apporter sa richesse, ses habitudes dont certains vont nécessairement se diffuser. Le problème, dans le cas français, c’est que la majorité fonctionne avec une image figée de sa propre société et le dogme de l’assimilation reste dominant. Or les choses bougent et la mondialisation va les faire bouger encore plus. Il ne s’agit pas de plaider pour le multiculturalisme mais de réfléchir sérieusement à la manière dont la société française va être affectée par le métissage. Qu’apportent avec eux les nouveaux venus ? Aux Etats-Unis, les migrants hispanophones sont en train de bouleverser l’échiquier social et politique en ayant, par exemple, contribué au retour en force des idées conservatrices. Cela donne lieu à d’innombrables débats et réflexions. En France, c’est le déni de réalité. La manière dont les musulmans français modifient la société française n’est ainsi que très peu analysée si ce n’est par les cris d’orfraie que l’on entend de manière presque quotidienne sur les plateaux télévisés. Il y a pourtant urgence à penser ce métissage à défaut d’en imaginer par avance les conséquences.

Akram Belkaïd
Publié in Citoyens n°326 - janvier 2008
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