Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 11 avril 2019

La chronique du blédard : Le départ d’Abdelaziz Bouteflika ne suffit pas

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 mars 2019
Akram Belkaïd, Paris

Nous y sommes, nous y voilà. A l’heure où je boucle cette chronique, je ne sais pas encore si le Conseil constitutionnel a répondu favorablement à l’appel du général Ahmed Gaïd Salah de déclarer, après s’être réuni de plein droit, le président Abdelaziz Bouteflika inapte à assurer ses fonctions. Un refus de la part d’une institution qui, jusque-là n’a guère brillé par sa témérité et sa capacité à résister aux pressions des maîtres du pays, serait étonnant. Mais, sait-on jamais… Dans les circonstances actuelles beaucoup de choses peuvent se passer, et d’autres surprises ne sont pas à exclure.

Mais partons de l’hypothèse que le Conseil constitutionnel s’exécute et constate l’inaptitude de celui qui ne fera donc pas un mandat 4-plus et encore moins une présidence à vie. Ah, quelle ironie ! Quelle cruelle punition pour les membres de cette institution qui ont validé la candidature du président à un cinquième mandat, assurant que sa santé lui permettait d’assurer ses fonctions. Tournez vestons et pantalons, messieurs ! Les ordres viennent de fuser et le vent a tourné. Remarquez, on peut aussi relever que le vénérable général a mis le temps pour reconnaître le son du clairon. Car cela fait au moins cinq ans que des personnalités algériennes réclament, en vain, à cor et à cris l’application de l’article 102. Il n’est pas le seul. Des centaines de personnalités, algériennes et étrangères, ont entretenu le mensonge d’un président en pleine possession de ses moyens, doté d’une alacrité sans pareille. Il faudra bien un jour qu’elles s’expliquent.

Faut-il se réjouir de l’application de l’article 102 ? Disons simplement que cela arrive bien tard et que cela ne répond pas aux aspirations populaires. Depuis le 22 février dernier, plusieurs logiques antagonistes se chevauchent. On sait que la première tentation de l’état-major a été d’obliger les manifestants à rentrer chez eux au nom de la sempiternelle sécurité nationale, de la stabilité et de la nécessité de déjouer les complots opportunistes. Mais le nombre des manifestants, impressionnant et historique, la détermination et l’époque – celle des réseaux sociaux où tout ou presque est filmé – ont obligé celui qui est aussi vice-ministre de la défense à faire machine arrière, écoutant peut-être ses pairs et subordonnés. Pour un temps, il a semblé qu’il faisait lien avec la population. En réalité, cette dernière n’a eu de cesse d’affiner ses revendications. Du refus du cinquième mandat, elle est passée, pour résumer, au « système dégage ».

Nous voici maintenant à la première croisée du chemin. Ahmed Gaïd Saleh veut une solution « constitutionnelle ». On peut interpréter cela comme étant un refus de l’armée d’adouber une voie qui pourrait s’apparenter à un coup d’État. Le problème, c’est que le chemin proposé, aussi respectueux soit-il des textes fondamentaux, a une autre portée. L’emprunter, c’est maintenir le système en l’état. C’est engager le pays dans une vraie fausse transition avec un parlement décrédibilisé et un appareil ne demandant qu’à servir un nouvel élu, celui que l’on nous présentera comme l’homme de la situation. Comme on le fit pour Abdelaziz Bouteflika moins d’un an avant l’élection présidentielle de 1999.

Pour qu’une transition qui s’engage ait le minimum de crédibilité, il faudrait d’abord réviser la loi électorale, il faudrait réformer le statut des instances de supervisions du scrutin, il faudrait que les médias du service public soient débarrassés du fardeau de la censure et des directives. Bref, il faudrait un minimum de nettoyage en amont. C’est ce que les Tunisiens ont fait, vaille que vaille, entre 2011 et 2014. Il y a de quoi s’inspirer dans leur expérience. La raison commande de prendre le temps et d’écouter le peuple qui manifeste. Se contenter de mettre Bouteflika hors-jeu ne suffit plus.

De manière paradoxale, les marcheurs, les protestataires, ont exprimé une revendication non-constitutionnelle. Yatnahaw Gua3, qu’ils dégagent tous, est un mot d’ordre révolutionnaire qui n’a que faire du respect de la Constitution et des mécanismes proposés par l’article 102. En quelques mots, les Algériens veulent de l’extra-constitutionnel, de l’extraordinaire. Ils veulent un processus où le système ne serait pas le seul à piloter le changement. Je ne suis ni juriste ni constitutionnaliste, mais il est évident que la créativité et l’imagination doivent être au rendez-vous pour répondre à cette aspiration.

Si l’on veut faire bosser encore un peu les députés de l’actuelle assemblée, demandons-leur d’acter l’empêchement du président puis de légiférer pour ouvrir la voie à une période exceptionnelle où les révisions évoquées un peu plus haut seraient mises en place. Cela se ferait sous la houlette et la surveillance d’une nouvelle instance dont le nom pourrait tourner autour du concept de structure dédiée à la « réalisation du changement voulu par la volonté populaire ». Et cela avec la participation de l’opposition, de personnalités de la société civile, de « sages », peut-être même de certains commis de l’État mais certainement pas de chevaux sur le retour qui furent aux affaires et qui pensent que le temps a effacé leurs échecs.


Le réflexe pavlovien dans cette affaire est de se focaliser sur les élections. Si cela passe ainsi, si les Algériennes et les Algériens sont appelés à voter pour un nouveau président d’ici l’été ou l’automne prochain, alors rien n’aura changé. On connaît la chanson et le système. Un nouveau clan s’installera à la présidence, négociant des équilibres de pouvoir avec l’armée et les services de sécurité et le peuple sera de nouveau floué. Reste une question : l’armée qui vient donc de lâcher Abdelaziz Bouteflika acceptera-t-elle une remise en cause profonde du système ?
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jeudi 21 mars 2019

La chronique du blédard : Un peuple admirable, un pouvoir…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 mars 2019
Akram Belkaïd, Paris

« Ne fais pas de ton impatience, un argument ». Ce conseil paternel, je l’ai souvent entendu à l’adolescence ou en tant que jeune adulte. Dans un pays comme l’Algérie où tout est question d’attente et de persévérance, cela compte comme façonnage. Et ce conseil trotte de nouveau dans ma tête depuis plusieurs jours, depuis que le peuple algérien dans sa grande majorité attend du régime qu’il dégage. Attente, hélas, qui reste vaine. Car le temps passe et les manœuvres dilatoires se multiplient. Pourtant, les choses sont claires. De partout, fusent les mêmes mots d’ordre. Ils sont sans aucune ambiguïté, ils ne supplient pas, ils ne quémandent pas un peu de liberté, une poignée de devises ou un quignon de pain, de la semoule ou de l’huile. Ils veulent le changement, le vrai. Ils exigent, oui, ils exigent, que Abdelaziz Bouteflika s’en aille au terme de l’actuel mandat. Qu’une transition s’engage. L’heure n’est donc pas aux tergiversations, aux revendications à minima. Et pourtant…

On voit bien que le clan présidentiel ne veut rien lâcher. Il joue la montre, cette bonne vieille stratégie éprouvée depuis des décennies. Il lui faut occuper le terrain (médiatique, à défaut du vrai), faire semblant et même improviser. À ce sujet, la capacité de nos dirigeants à s’inventer une réalité parallèle est toujours aussi saisissante. La rue tonne, des gens qui jusque-là se tenaient à l’écart de la politique se lancent eux aussi dans la contestation, des cachiryatines de toujours s’écharpent entre eux et s’apprêtent à leur emboîter le pas, le nombre des manifestants s’approche peu à peu du quart de la population, mais, rien ne bouge et la tentative d’enfumage se poursuit comme si de rien n’était. Tout va très bien monsieur le Bey…

En avant donc la gasba et le bendir ! Flûte et tambourin. Comme on essayerait d’endormir ou d’impressionner un enfant, on nous parle d’un gouvernement en cours de constitution – alors qu’on s’en tape -, de consultations pour la conférence nationale – alors qu’on s’en tape-, de démarches « inclusives » - alors qu’on s’en retape. Le moufid, l’essentiel, ce qui est attendu, c’est l’annonce du départ et l’abandon de ce projet scandaleux de quatrième mandat prolongé qui va à l’encontre de cette pauvre Constitution qui ne cesse d’être piétinée. De son côté, le vice-premier ministre s’en va faire un tour à Moscou et obtient de ses interlocuteurs qu’ils mettent en garde contre une déstabilisation de l’Algérie. La ficelle est grosse mais, sait-on jamais, des admirateurs de Vladimir Poutine, et il y en a chez nous (hélas…), pourraient se dire que puisque les Russes le disent, c’est donc vrai. L’histoire retiendra que c’est un représentant du pouvoir qui, le premier, a sollicité une ingérence étrangère dans une affaire algéro-algérienne.

La tactique est connue : endormir les uns, faire peur aux autres en attendant les deux autres axes d’une stratégie éprouvée sous d’autres latitudes : provoquer et réprimer. Tant de mauvaise foi, tant de désinvolture à l’égard de la volonté populaire n’est pas chose innocente. Il s’agit d’éprouver la patience des Algériens, de faire remonter à la surface cette colère sourde que l’on sent parfois pointer dans les déclarations des gens et que le pouvoir aimerait bien voir se transformer en torrent dévastateur. Un dicton algérien dit E’ssamet yerbah el qbih. Difficilement traduisible, il indique que le ssamet, celui qui ne lâche rien, le fâcheux qui insiste, y compris lourdement, autrement dit l’opiniâtre zélé, le collant, le ssamet donc, l’emporte toujours sur le qbih, le vilain, le moche, le méchant, l’insupportable. Ce que cherche le pouvoir, c’est à transformer le peuple algérien en qbih. Voilà le piège.

Ce qui me frappe depuis le 22 février dernier, date historique s’il en est, c’est la persistance de cette morgue dont ont toujours fait preuve nos dirigeants quand ils s’adressent au peuple. Je n’oublierai jamais le discours télévisé de Chadli Bendjedid après la tuerie d’Octobre 1988. Le cynisme et le mépris furent tels que les services furent obligés de répandre la rumeur qu’il aurait eu du mal à s’exprimer en raison de sanglots lui nouant la gorge. Festi… Du pipeau. Et là ça continue. On flatte le peuple, on le félicite comme on le ferait avec un sale garnement parce qu’il se comporte bien pendant les manifestations mais on s’empresse de lui faire comprendre qu’il ne faut pas dépasser certaines lignes, qu’il est des choses qu’il serait incapable de comprendre.  

La patience des Algériens est admirable. Voilà un peuple qui a toutes les raisons de tout arracher, de tout casser. Que de mensonges, que de trahisons, que de promesses jamais tenues. Feu Kateb Yacine disait avec colère et amertume que le peuple algérien « marche avec un couteau dans le dos depuis l’indépendance ». Aujourd’hui, il marche encore en gardant son calme et sa raison. Silmiya : pacifique. On définit souvent l’Algérie par cette phrase lapidaire : Un pays riche mais un peuple pauvre. Il y a une autre définition qui s’impose désormais : un peuple qui vaut bien mieux que ceux qui le dirigent.
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jeudi 14 février 2019

La chronique du blédard : Face au cinquième mandat

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 février 2019
Akram Belkaïd, Paris

L’annonce d’une candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat provoque une multitude de sentiments qui ne sont pas forcément contradictoires ni antagonistes. Le premier, bien sûr, est l’accablement. La question est simple : Pourquoi ? Pourquoi cette tbahdila ? Pourquoi infliger cette humiliation au pays, aux Algériens et, peut-être même, au principal concerné ? N’était-il pas temps de tourner la page ? D’admettre qu’il y a une urgence à remettre le pays sur les rails en innovant et en ouvrant enfin le champ politique et en saisissant que rien de bon ne risque de sortir de cette élection d’ores et déjà jouée ?

Souvenons-nous de 2009. Déjà, à l’époque, le « non au troisième mandat » parcourait les médias et les réseaux sociaux. L’humour, jamais absent, annonçait d’ores et déjà la création d’un comité de soutien pour un quatrième mandat. Un quatrième mandat, impossible disaient les voix de ceux qui se voulaient visionnaires. Et pourtant… Nous avons eu droit au troisième, au quatrième et maintenant c’est donc le cinquième qui se profile. Que dire, si n’est tout simplement : non.

Ce qui va avec l’accablement, est la colère. Comment ne pas être furieux devant un tel mépris pour le pays, pour le peuple et pour les institutions ? Tout le monde sait que le président est malade, qu’il ne peut pas assurer sa mission, mais on nous affirme le contraire avec un aplomb digne d’un arracheur de dent baratinant le badaud sur le marché de Htatba. Cette situation illustre on ne peut mieux l’expression « plus c’est gros, mieux ça passe. » Et le message est explicite : faites ce que vous voulez, criez autant que vous le voudrez, on vous emm…, on fait ce qu’on veut car ce pays est notre propriété. 

On peut aussi, par dépit et impuissance, avoir envie d’insulter à l’infini la cohorte de chiyatines dont on se demande comment ils se regardent le matin devant une glace. Comment ces manieurs de la brosse à reluire arrivent-ils à se convaincre qu’ils ne font rien de mal en nous expliquant que le cinquième mandat est la meilleure chose qui puisse arriver à l’Algérie ? Gardons bien en tête le nom de ces fripouilles. Le temps viendra bien assez tôt où, contrits et affichants leurs remords de circonstance, ils expliqueront qu’ils ne pouvaient faire autrement, qu’ils pensaient qu’ils agissaient pour le bien du pays, etc. La nature humaine étant ce qu’elle est, on peut avoir la faiblesse, ou la prudence, de ne pas dire « non à un cinquième mandat ». Mais alors, mieux vaut se taire. Dans ce genre de situation, le silence est déjà un courage et une morale. Bref, l’histoire jugera ces meuniers.

On peut aussi relever que les grandes puissances sont bien prudentes. C’est très étonnant. Une telle situation dans un autre pays aurait d’ores et déjà provoqué, au moins, la « préoccupation » diplomatique des grandes capitales. Attention, soyons clair car je vois d’ici quelques moustaches frémir : il ne s’agit pas de demander une intervention étrangère ou une quelconque pression… C’est juste que je relève que les partenaires occidentaux de l’Algérie semblent très bien s’accommoder de ce statu quo qui n’en finit pas. Il est vrai que l’Algérie de 2019 est une précieuse vache à lait (jetez un coup d’œil à l’évolution des importations depuis 1999 pour en prendre la mesure) qu’il ne faut pas effaroucher.

Mais il y a aussi les conclusions que l’on peut d’ores et déjà tirer de cette triste affaire. L’une d’elle peut inciter à l’optimisme ou, au contraire, à un profond pessimisme. Le fait est que le système algérien est à bout de souffle. Son entropie, autrement dit son usure, explose. Il en arrive à faire n’importe quoi pour se maintenir. C’est le signe annonciateur de la fin. Expliquons-nous : Depuis 1962, et plus encore depuis 1965, ce système a toujours eu l’obsession des apparences, de la cohérence et des solutions à "façades" plus ou moins acceptables. Cette fois, il manque totalement d’imagination et de créativité politique.

Prenons un exemple. En 1992, quand il a fallu obliger Chadli Bendjedid à démissionner pour ouvrir la voie à l’interruption du processus électoral, une solution cohérente, plus ou moins acceptable, fut trouvée. Création d’un Haut comité d’État (HCE) et rappel de Mohammed Boudiaf, une personnalité historique dotée d’une légitimité révolutionnaire et d’une totale virginité politique concernant l’Algérie indépendante. Le putsch, car c’en était un, était illégal au regard des lois et des institutions, mais l’habillage, la solution proposée en échange, pouvait faire illusion auprès d’une partie des Algériens et de la communauté internationale. Malgré les circonstances dramatiques, cela généra quelques espoirs chez certains, une sorte de petite dynamique de changement dont on sait, hélas, comment elle s’enlisa avant de se terminer un jour funeste de juin 1992.

Aujourd’hui, il n’y a plus de Boudiaf. La famille révolutionnaire voit la génération de novembre disparaître peu à peu et, de toutes les façons, tout cela ne veut rien dire pour une jeunesse qui confond le 1er novembre et le 5 juillet. Dans une conjoncture intérieure où tous les voyants sont au rouge, où les besoins de réformes sont immenses et où l’on s’interroge sur l’existence d’un projet de société unissant les Algériens (autre que « la défense intangible des acquis de la révolution »), que propose-t-on aux Algériens pour faire passer la pilule du cinquième mandat ? Une conférence nationale et une possible énième révision constitutionnelle… Vingt ans de présidence pour ça ? Sérieusement ? Alors oui, le système s’épuise. Et cela ouvre la voie à tous les possibles. Les meilleurs comme les pires.
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mercredi 23 janvier 2019

Les gérontocrates et le dilettante

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Le Monde diplomatique, décembre 2018
Akram Belkaïd

En Algérie comme au Maroc ou en Tunisie, la santé du chef de l’État est un sujet de préoccupation qui alimente rumeurs et spéculations quant à l’identité réelle des détenteurs du pouvoir. L’âge de M. Béji Caïd Essebsi, les maladies de M. Abdelaziz Bouteflika et du roi Mohammed VI ainsi que les absences de ce dernier affaiblissent des régimes qui craignent d’être délogés par la force.

lundi 9 octobre 2017

La chronique du blédard : Une indécente propagande…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris

La diffusion, il y a quelques jours, d’images atroces par la télévision nationale est d’abord une grave faute journalistique. Avant même d’aborder l’implication politique de ce dérapage, il y a donc cet aspect éthique à évoquer. Diffuser de telles séquences, c’est attenter à la mémoire des victimes. Cela va à l’encontre d’un large consensus au sein de la profession. La règle est simple et claire : on ne montre pas les images de cadavres et encore moins celles d’enfants dépecés. On ne se l’interdit pas à cause de la censure ou parce qu’il faut rendre service à des gouvernements qui cherchent à cacher l’ampleur des violences (on pense notamment aux networks américains face à la guerre en Irak). On le fait par respect de la personne humaine. Cette retenue est le fruit d’une longue réflexion, et de débats récurrents, au sein de nombre de médias. Et il y a quelque chose de désespérant à noter que les chaines arabes, dont Al-Jazeera, sont les seules à faire (encore) exception.

Voilà pour l’éthique. Parlons maintenant politique car il ne fait nul doute que ce « document » n’est rien d’autre qu’une œuvre de propagande. Il est d’ailleurs intéressant de relever que personne n’a été dupe. Ni les partis politiques ni les citoyens lambda qui ont donné libre-cours à leur colère et à leur indignation sur internet et ses réseaux sociaux. Une œuvre de propagande, donc, à la gloire du système mais aussi une mise en garde. « Nous ou le chaos (de nouveau) », tel est le message quasi-explicite qui a été délivré. Ce n’est pas une nouveauté. L’astuce est usée jusqu’à la corde. Depuis les printemps arabes en 2011, le discours est le même. Les situations en Syrie, en Libye et même au Yémen mettent en exergue la « stabilité » de l’Algérie. Donc, la logique est claire : le peuple ne doit pas bouger. S’il le fait. S’il conteste et revendique, c’est qu’il introduit la fitna (discorde) et devient le relais de la fameuse « main de l’étranger ». La démocratie ? L’alternance ? La nécessité de rebâtir une cohésion politique et sociale entre gouvernants et gouvernés ? Des produits de luxe. Comme en 1962, en 1965, en 1979 ou en 1992, ce n’est pas encore le moment. Récurrence de la force, du qallouze (le gourdin) et au « vous n’êtes pas encore digne de la démocratie ».

Le constat est pourtant simple. L’Algérie est en situation d’échec. Le bilan des deux dernières décennies est à l’image de l’autoroute qui traverse le pays et dont on dénonce régulièrement les malfaçons et le surcoût. Même si l’on cherche quelques thèmes de satisfaction, on est bien en peine d’en trouver. Le bien-être artificiel procuré par le gaspillage de la rente pétrolière – oui, les Algériens ont « mangé et bu » leurs hydrocarbures – est en train de se dissiper. Que restera-il de cette gabegie ? Rien, ou presque. Education, santé, diversification économique, infrastructures de transport ferroviaire, gestion des ressources financières extérieures. Où est l’avancée ? Le grand bond en avant ? Que d’occasions et d’argent gâchés.

Comme toujours, de petits malins ont tiré leur épingle du jeu. En public, ils défendent âprement le système, accusent ceux qui sont partis de ne pas savoir de quoi ils parlent et mettent en garde ceux qui sont restés contre leur ingratitude. En privé, ils confient leurs craintes et commencent, on ne sait jamais, à endosser l’habit d’opposants de l’intérieur. Ce n’est pas encore la débandade mais ça y ressemble. Le documentaire en question est aussi un rappel à l’ordre qui leur est destiné. Il s’agit de resserrer les rangs et de ne pas oublier la main qui a permis que l’on se nourrisse (grassement).

Le retour à la paix civile fut le fruit d’un processus de négociations entamées dès 1994. Et s’il est vrai que les violences ont cessé de manière importante après la première élection d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, une telle étape ne peut être mise au crédit d’un seul homme. De plus, et il faut insister là-dessus, on est en droit de critiquer ce processus de concorde nationale qui a balayé d’un revers toute idée de justice transitionnelle. Les peuples vivent très mal avec les non-dits et les blessures mal-soignées. Recouvrir le puits avec son couvercle est la pire des choses à faire. Partout dans le monde, nous avons l’exemple de sociétés qui ont pu surmonter (en partie) de tels traumatismes grâce à la recherche de la vérité d’abord puis du dialogue et du pardon ensuite. Ce pardon, ne peut être décrété par le haut. On ne prive pas les victimes - toutes les victimes à commencer par les parents de disparus que l’on continue de bastonner - de la vérité. On n’évoque pas une « amnistie générale » en sachant pertinemment que les braises rougeoient encore sous les cendres. Ou bien alors, on décide de manière délibérée de préparer d’autres peines à venir, d’autres souffrances et cassures.


Certains mauvais élèves encaissent sans broncher la proclamation de leurs notes catastrophiques. D’autres, se cherchent des excuses pour camoufler leur paresse ou leur incapacité. Et puis, il y a ceux qui optent pour la mauvaise foi et qui accusent l’enseignant de leur en vouloir, de les « saboter ». On pense à cela quand on prend la mesure du déni du réel dans lequel vivent les dirigeants algériens et ceux qui relayent avec une docilité empressée leurs discours autosatisfaits.
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