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lundi 20 octobre 2025

Entretien avec Mohamed Arkoun : Islam et éducation

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Le Monde de l’Éducation, Paris, septembre 1996

Propos recueillis par Mohammed et Akram Belkaïd

 


Intellectuel et penseur d’origine algérienne, Mohamed Arkoun (1) est docteur ès lettres et professeur émérite à la Sorbonne nouvelle-Paris-III. À travers une œuvre très importante, Mohamed Arkoun a développé une nouvelle discipline, l’« islamologie appliquée » destinée. confronter les discours islamiques aux exigences de l’homme et de la société.

 

 

« Peut-on envisager une éducation de type moderne en Islam ?

– Poser la question de cette manière n’est pas correct parce que le mot « islam » est trop général aujourd’hui. À quoi se réfère-t-il exactement ? Est-ce un système de croyances et de non-croyances, à un corps de doctrines théologiques, à un code éthico-juridique, ou à ses expressions culturelles variées selon les pays et les groupes ethnoculturels répandus à travers le monde ? On ne peut mélanger tous les niveaux, comme le fait la pratique actuelle des discours militants répercutés par la littérature politologique et les médias. Il est donc préférable, de parler de contextes islamiques.

En matière d’éducation en contextes islamiques, il faut distinguer l’éducation religieuse proprement dite et l’enseignement des disciplines scientifiques, plus ou moins conditionné par un cadre de pensée théologique. Dans la période classique (750 – 1258), l’enseignement religieux a bénéficié de la pluralité d’écoles théologiques, juridiques, mystiques ; progressivement, des traditions fixées dans des manuels se sont imposées à l’extérieur de chaque école. Aujourd’hui, le même enseignement religieux est étatisé et introduit dans l’école publique obligatoire, gratuite, mais fort éloignée de la neutralité laïque. Les maîtres chargés de cet enseignement n’ont accès qu’à des fragments insignifiants, parfois dangereux, d’une théologie popularisée depuis le siècle.

Une éducation plus centrée sur la connaissance philosophique s’est répandue aussi à l’époque classique, comme en témoignent les ouvrages de Miskawayh et de Ghazali (tous deux du XIe siècle). Cette ligne philosophique a été abandonnée après la mort d’Averroès (1198). Aujourd’hui, l’idéologie nationaliste, relayée par l’idéologie islamiste, a accentué le fossé entre sciences exactes étudiées comme en Occident et sciences sociales et humaines fortement contrôlées par plusieurs États-nations-partis.

 

– Mais existe-t-il en dehors de cette idéologie islamiste des points de repère en matière d’éducation ?

            – Les points de repère riches d’enseignements sont tous situés dans la période arabe classique, c’est-à-dire la période médiévale en Europe. Les musulmans aiment à s’y référer pour opposer leurs richesses intellectuelles à un Occident fier de sa modernité. Ce débat et cette attitude vis-à-vis d’un passé lointain pèsent lourdement sur l’enseignement de l’histoire aujourd’hui. En vérité, il convient d’admettre que tout ce qui s’est passé dans la pensée moderne en Europe depuis le XVIe siècle est rigoureusement inconnu de la pensée en contexte islamique. Le fait est qu’on ne peut faire référence à des auteurs en contexte islamique classique que par curiosité historique et surtout pas en tant que références applicables aujourd’hui. Il y a donc un vrai travail de réévaluation à accomplir. Comment investir des outils modernes vis-à-vis d’un public scolaire qui plonge justement dans le désordre sémantique créé par l’idéologie nationaliste et islamiste dans les sociétés qui se disent musulmanes ? Comment débroussailler un terrain occupé par des idées fausses avant même d’installer un certain nombre d’idées modernes au sujet de l’éducation ?

            À la Sorbonne, je suis confronté aux résistances de certains de mes étudiants, largement influencés par des auteurs qui ont reçu un enseignement fortement marqué par l’apologétique de l’islam et de la nation arabe. C’est contre cette vision qu’il faut lutter aujourd’hui si l’on veut introduire une approche nouvelle d’un enseignement moderne qui serait donné à un auditoire caractérisé par le pluralisme ethno-culturel, et la nécessité démocratique de respecter toutes les convictions et les positions cognitives.

 

– Face aux problèmes que peuvent poser les jeunes d’origine maghrébine en France, faut-il leur fournir un enseignement sur l’islam ?

            – Il est hors de question dans le contexte français, où l’école est laïque, d’enseigner l’islam sous ses expressions « orthodoxes » destinées à conforter les croyances propres à une communauté. Je vois mal comment on pourrait enseigner l’islam dans un pays qui a exclu même l’enseignement du fait religieux. En revanche, ce qu’il faut défendre en France, c’est un enseignement de l’histoire comparée des religions et, bien entendu, celle des trois religions monothéistes qui sont le plus représentées dans le contexte européen. Il s’agit là d’une nécessité scientifique et culturelle.

            En éliminant tout ce qui est religieux, l’État laïciste a éliminé une partie considérable de la culture de chacun, de son histoire culturelle, intellectuelle et artistique. Ce n’est pas de la neutralité, mais de l’atrophie culturelle et intellectuelle, si bien que nombre de Français sont aujourd’hui analphabètes en matière d’histoire des religions.

            On a supprimé les outils les plus élémentaires pour comprendre des données millénaires qui ont marqué profondément toutes les sociétés et les cultures dans le monde. La laïcité comprise de façon militante s’est traduite en France par l’élimination totale de la pensée théologique, qui est pourtant une activité intellectuelle aussi intéressante et aussi instructive que l’activité philosophique. Si on introduit une histoire comparée des religions, le musulman de France sera immédiatement transformé dans sa perception de ce qu’il appelle l’islam. Nos « beurs » partagent l’ignorance générale, qui est une ignorance institutionnalisée et transmise par l’institution éducative telle qu’elle a été définie par la IIIe République.

 

– Les pays du Maghreb n’ont pas suivi le même chemin en introduisant l’enseignement de la religion dans leurs programmes, et le résultat est pourtant loin d’être positif…

– Ces pays ont également enseigné une ignorance institutionnalisée payée par l’État, consignée par les programmes officiels et perpétuées par un grand nombre d’enseignants improvisés qui n’ont pas été formés à l’histoire de la pensée islamique. Que n’a-t-on pas lu et entendu au sujet par exemple des chrétiens et des juifs, dont le Coran a beaucoup parlé en des termes qui méritent une relecture moderne, tenant compte de la critique historique. Nous avons enseigné officiellement dans nos écoles, après les indépendances, une ignorance institutionnalisée à propos de l’islam lui-même et des autres religions. Cet enseignement a produit des esprits fortement conditionnés à propos de la notion même de vérité religieuse et de la place de l’islam devant les autres systèmes de vérité. Ce qui est enseigné à propos de l’Islam n’a rien à voir avec ce que les penseurs musulmans ont enseigné pendant la période classique.

 

– Pour en revenir à la France et à sa population d’origine maghrébine, on parle tout de même d’un « besoin d’islam ».

            — Je pose la question sous un angle culturel : comment donner des réponses adéquates à des demandes légitimes des musulmans qui vivent en France, sachant. Que, s’ils savent multiplier des demandes cultuelles, ils ne parviennent pas à articuler des demandes culturelles et intellectuelles modernes ? Il ne faut pas faire aussi l’erreur d’englober des populations ethnoculturelles et nationales différentes d’origine musulmane sous l’étiquette « islam ».

            L’État français, jacobin, centralisateur, a déjà fait prévaloir la construction de l’unité nationale sur le respect des cultures et des langues locales depuis la Révolution. Voyez la situation actuelle de la Corse. Sur le continuent, des régions comme la Bretagne, la Savoie, la Provence, l’Alsace sont « assimilées » dans le creuset de la nation française. Politiquement et philosophiquement, l’État français n’est donc pas préparé à répondre adéquatement à des demandes culturelles qui favoriseraient des « identités » arabe, turque, berbère, algérienne… Cela veut dire qu’il faut entamer un débat riche, ouvert sur l’avenir pour déterminer les évolutions nécessaires de l’État-nation européens dans un espace européen plus large, et la place des cultures nombreuses qui veulent s’affirmer et vivre au sein de cet espace. On voit que les revendications des Maghrébins, des Corses, des Africains… ne peuvent être prises en charge que dans un cadre renouvelé des rapports entre États de droit et sociétés civiles. En participant activement à la recherche de solutions, les musulmans de France et d’Europe auront la chance de traverser des étapes historiques pleines d’enseignements pour des orientations semblables en contextes islamiques.

 

– Vous proposez donc une autre forme d’intégration ?

            – Mon approche d’un pluralisme culturel affecte ainsi la conception de l’intégration à la manière de la IIIe République. Pour moi, l’intégration doit être pensée et construite dans le cadre d’une anthropologie politique, culturelle et religieuse qui reste elle-même à élaborer sous la pression grandissante des demandes « d’identité ». Il ne s’agira pas de céder à un relativisme généralisé des valeurs et des différences revendiquées dans chaque cas : une réévaluation critique de toutes les formulations identitaires sera aussi une tâche centrale permanente de l’anthropologie évoquée ici. Le conservatisme, le dogmatisme, les rigidités doctrinales ne sont pas uniquement du côté des religieux, on peut trouver ces traits même dans certaines postures de la raison moderne. C’est en tout cas dans cet effort de la pensée, tendu vers l’identification de solutions universalisables, porteuses d’avenir pour l’émancipation de la condition humaine, c’est dans cette direction que je m’efforce d’inscrire les contributions de toute pensée liée à un contexte islamique. »

 

Propos recueillis par Mohammed et Akram Belkaïd

 

(1) Mohamed Arkoun est notamment l’auteur de L’Humanisme arabe aux IVe/Xe siècles (Vrin, 1982), Essais sur la pensée islamique, Pour une critique de la raison islamique (Maisonneuve-Larose, 1984), Ouverture sur l’islam (J. Grancher, 1992).

mardi 25 septembre 2018

Histoire de prénom, rien de nouveau sous le soleil

A propos des prénoms. Cette chronique qui date de près de dix ans et qui montre qu'il n'y a rien de nouveau dans la polémique actuelle... Autre extrait, une chronique d'avril 2011 sur le même thème.


La chronique du blédard : Une histoire de prénoms (extrait)
Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 janvier 2009


" C'est la tendance générale des Maghrébins de France à donner des prénoms arabes à leurs enfants qui fait débat. Elle est ainsi souvent analysée comme étant l'expression d'une volonté destinée à refuser l'assimilation pour ne pas dire l'intégration. Là où d'autres communautés sont moins strictes, ou plus pragmatiques (c'est le cas par exemple de nombreuses familles chinoises qui font souvent le choix de deux prénoms, l'un français, l'autre chinois), les Maghrébins rechignent à appeler leurs enfants François, Charles, Amélie ou Laura. 
Interrogées, les familles concernées insistent sur le respect de leur identité voire de leur religion. Si, dans le premier cas, il n'y a pas grand-chose à redire, la seconde excuse est moins pertinente puisque rien dans l'Islam n'oblige à donner à sa progéniture des prénoms arabes. Mais c'est ainsi. Il faut aussi préciser que la pression des familles, le jugement des proches, sont parfois implacables et par volonté de tranquillité, de nombreux pères et mères préfèrent le choix d'un prénom arabe, gage qu'ils n'ont pas oublié d'où ils viennent. 
Il y a bien entendu quelques ficelles pour composer avec cette pression sociale et culturelle. Conscients que l'avenir de leur enfant dans la société française peut parfois dépendre du choix de son prénom (« Allo, je m'appelle Mohand et vous contacte pour l'offre d'emploi... Ah, c'est déjà pris »...), certaines familles cherchent à trouver un compromis. En clair, un prénom de « chez nous » qui sonnera comme ceux d'ici, ce qui contentera les gens du bled sans effaroucher les Gaulois. Je ne vais pas énumérer tous ces prénoms « mixtes », cette chronique me valant déjà beaucoup d'inimitiés, mais je ne résiste pas à l'envie de vous citer l'exemple de cet Algérien d'origine qui a appelé son fils Erwan et qui m'a juré ses grands dieux qu'il s'agissait d'un prénom tout autant berbère que breton (qu'en pensent les spécialistes ?). 
Mais il y a un autre phénomène, bien plus préoccupant à mon sens, dont il faut aussi parler. Dans de nombreuses familles d'origine maghrébine, le choix a été fait de donner des prénoms français. Il s'agissait souvent d'éviter à la descendance ainsi prénommée de faire face dans le futur, à d'inévitables discriminations à l'embauche et au logement. Une volonté de ne pas faire tache d'huile et qu'importe les moqueries des parents et des proches («Quoi, t'as appelé ton fils Hervé ? Et pourquoi pas Gaston ? Bouh 'alik !»). 
Mais là aussi, les choses sont loin d'être simples. Comme l'ont relevé de récents articles de la presse française, on assiste actuellement à un retournement de tendance pour le moins étonnant (1). De nombreux Français d'origine maghrébine se tournent ainsi vers la justice pour prendre (ou reprendre) un prénom arabe. C'est notamment le cas des naturalisés qui ont opté pour un prénom français lors de leurs démarches mais aussi de ceux qui l'ont reçu à la naissance. Certains insistent sur l'intolérance de leur entourage, notamment dans les quartiers populaires où un français d'origine maghrébine ne semble pas avoir d'autre choix que d'avoir un prénom arabe. Mais tous ou presque ne font que constater ce qu'ils appellent « l'effet retard » par rapport aux discriminations, le prénom choisi ne pouvant rien au final contre le délit de faciès. 
(1) « Quand Olivier préfère s'appeler Saïd », Le Parisien, 4 novembre 2008. « Quand Jean-Pierre veut s'appeler Mohammed », Courrier International (article du Times), 4 décembre 2008.

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La chronique du blédard : Quand Johnny devient Karim
Akram Belkaïd, Paris
Le Quotidien d'Oran, jeudi 14 avril 2011


Sa mère était fan de Johnny Halliday et, lorsqu’il est né, c’est le plus logiquement du monde qu’elle l’a appelé Johnny. Quelle légèreté, quelle inconscience ! Il est des prénoms plus durs à porter que d’autre et celui-ci en fait partie. Résultat, l’homme, une fois adulte, s’est tourné vers la justice française pour en changer. « C’est un prénom ridicule », a expliqué cet habitant de Pau. Et de raconter son calvaire : « J’en ai marre des moqueries, des ‘Ah que coucou !’ quand j’arrive quelque part. J’en ai assez des sourires en coin au guichet d’une banque. J’en peux plus » (...) Après avoir été débouté une première fois, ce dernier vient donc d’obtenir en appel de se faire appeler Karim, un prénom qu’il tient de son père. Karim au lieu de Johnny… Voilà qui va rendre fou de rage Jean-François Copé et tous ceux qui reprochent aux Français d’origine maghrébine de continuer à donner des prénoms arabes à leurs enfants. C’est un sujet que j’ai déjà traité il y a quelques années (1). (...) Donner un prénom français peut aider, en théorie, à s’intégrer, mais cela n’empêchera en rien les discriminations futures. Comme me l’a dit un jour un jeune franco-marocain de Gennevilliers : « un prénom, ça ne change pas le faciès ».
Autre témoignage d’un fidèle lecteur de cette chronique : « Quand j'ai appelé ma fille Salima (2), l'employée de mairie m'a inventé une loi selon laquelle un prénom étranger était autorisé aux Français seulement si il correspondait à l'un des prénoms des grands-parents ! Tout ça en me tendant une liste de prénoms français. Ça a failli mal se terminer car j'ai refusé de quitter les lieux avant d'obtenir gain de cause. Pour reculer, tout en sauvant la face, l’employée a fait semblant d'appeler le Parquet pour savoir si Salima était un prénom « valable ». Pourquoi le Parquet ? Je n'en sais rien du tout, ce que je sais c'est que je lui ai répondu sans honte par une blague de bas étage qu'elle pouvait appeler la moquette si elle voulait et que je ne bougerai pas de son bureau. »
C’est une évidence : entre Akram Belkaïd et Mathieu Belkaïd, c’est le nom Belkaïd que le recruteur, le policier ou tout autre fonctionnaire retiendra d’abord. Les Maghrébins, eux, seront intrigués par le prénom Mathieu et chercheront à comprendre ce qu’il trahit comme histoire personnelle. Fils de harki ? Candidat zélé à la naturalisation ? Mariage mixte où la « partie » française a pris le dessus sur l’autre… ? Le pauvre Mathieu devra s’expliquer toute sa vie ce qui l’incitera, peut-être, à changer de nom (en le francisant) ou de prénom (en l’arabo-berbérisant).

(1) Une histoire de prénoms, Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 janvier 2009.
(2) Le prénom a été changé.
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vendredi 20 juillet 2018

La chronique du blédard : Une équipe de (vrais) Français

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 juillet 2018
Akram Belkaïd, Paris


Champs-Élysées, dimanche 15 juillet 2018 (photo Akram Belkaïd)


La victoire des Bleus en finale de la coupe du monde de football ne plaît pas à tout le monde y compris en France. Avant même le sacre de dimanche dernier, les réseaux sociaux ont charrié des messages ouvertement racistes et favorables à l’équipe croate au prétexte que cette formation serait, elle, « blanche et véritablement européenne ». Ce n’est pas une surprise. Dans le contexte européen actuel, la parole raciste s’est libérée depuis longtemps et celles et ceux qui estiment que l’équipe de France n’est pas représentative de la « vraie » population française, autrement dit blanche et chrétienne, ne font que reprendre les propos du « philosophe » Alain Finkielkraut.

Dans un entretien accordé au quotidien israélien Haaretz (25 novembre 2005), ce dernier avait ainsi déclaré : « On nous dit que l'équipe de France est admirée parce qu'elle est black-blanc-beur. (...) En fait, aujourd'hui, elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute l'Europe. » Rien de nouveau sous les voutes putrides… Déjà, à l’époque, cette déclaration sonnait comme une vengeance contre l’euphorie née de la victoire des Bleus en finale de la Coupe du monde en juillet 1998.

Au fil du parcours de l’équipe entraînée par Didier Deschamps, on a pu lire ici et là des suppliques incitant à ce que l’on ne tombe pas dans le piège de l’exaltation du « black – blanc – beur ». Cette idée, plutôt répandue, me fait penser qu’il y a bel et bien une régression par rapport à 1998. A l’époque, même une personnalité aussi controversée que Charles Pasqua, ancien ministre de l’intérieur et instigateur des tristement célèbres « charters » pour Bamako (renvoi de sans-papiers), avait plaidé pour une « France plus généreuse » en matière d’accueil et d’intégration. Bien sûr, l’esprit de juillet 1998 s’est vite étiolé, aidé en cela par le choc des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis et par la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle française de 2002.

Mais à qui la faute ? Pourquoi d’une communion nationale est-on passé à des émeutes à l’automne 2005 ? La réponse est simple : après 1998, la classe politique française comme le monde des affaires et de l’entreprise n’ont pas été à la hauteur des enjeux et le statu quo n’a pas été remis en cause. Aujourd’hui, le message délivré est clair. Il met en garde contre tout emballement. La victoire de l’équipe de France ne saurait constituer un catalyseur pour que ce pays fasse mieux (on n’écrira pas qu’il ne fait rien) en matière de lutte contre les inégalités sociales et les discriminations.

Revenons aux contempteurs des Bleus. En Italie, pays dirigé aujourd’hui par des néo-fascistes, une véritable vague de haine a déferlé sur les réseaux sociaux. Même un journal comme le Corriere della Sera, l’un des plus diffusés, n’a pas pu s’empêcher d’ironiser sur la nature « africaine » de l’équipe française et de lui opposer une équipe croate composée « seulement de Blancs ». Par contre, aucune ligne sur le fait que le chanteur ultranationaliste croate, Thompson (de son vrai nom Marko Perkovic), accusé de sympathie pour le régime oustachi pronazi, était présent dans le car des joueurs de la Croatie qui a paradé à Zagreb…

En Italie, comme ailleurs, un tweet, partagé des milliers de fois, représentait les visages des principaux joueurs français avec le drapeau et le nom de leur pays africain « d’origine ». A l’inverse, on retiendra les propos de l’ancien président des États-Unis Barack Obama : « Regardez l’équipe de France qui vient de remporter la Coupe du monde. Tous ces gars ne ressemblent pas, selon moi, à des Gaulois. Ils sont français, ils sont français ! » (Paroles prononcées lors d’un discours à Johannesburg à l’occasion du centenaire de la naissance de feu Nelson Mandela).

Par une symétrie fréquente, l’argument du « ils sont d’origine africaine » est aussi repris par des personnes pourtant à l’opposé des courants identitaires et racistes. L’idée, pour elles, est de démontrer que l’immigration fait « du bien » à la France puisqu’elle lui offre des champions. Il y a aussi l’idée implicite que l’ancienne puissance coloniale continue d’exploiter l’Afrique. C’est là où la prudence et la raison s’imposent. Si l’on considère, comme le présent chroniqueur, que ces joueurs sont d’abord et avant tout Français, il faut bien réfléchir à la question du « qui bénéficie de qui ». Précisions notre pensée. Ces joueurs ont certes des parents originaires d’Afrique mais ils sont nés en France ou, pour certains, ils y sont arrivés à leur plus jeune âge. Autrement dit, c’est la France qui a fait d’eux ce qu’ils sont. Vaille que vaille, c’est la France qui les a formés. Exception faite de Lucas Hernandez, formé en Espagne, tous les autres joueurs ont eu leur première licence de football dans un (petit) club français. Nous ne sommes pas dans le cas où la France est allée « chercher » (acheter ?) des joueurs déjà formés pour bénéficier de leur talent, à l’image du Qatar qui s’est offert une équipe nationale d’handball en naturalisant des joueurs aguerris venus d’un peu partout.

La formation française en matière de football n’est pas un mythe. Le quotidien Le Monde rappelle ainsi que « sur les 736 joueurs ayant participé à la Coupe du monde de football 2018, cinquante-deux (52) sont nés et ont été formés en France. » (1) Et pour qui suit ce sport de près, il suffit de se pencher sur l’actuel marché des transferts pour se rendre compte que tous les clubs européens sillonnent la France à la recherche de jeunes pépites prometteuses.

Bien sûr, ces Bleus champions du monde sont aussi le fruit d’une éducation familiale, d’une transmission de valeurs, d’un « bain » culturel mais ce n’est pas cela qui fait le bon athlète. Au Cameroun, pays d’origine de son père, comme en Algérie, pays d’origine de sa mère, on parle beaucoup de Kylian Mbappé. Mieux, on se l’approprie. Certes, il y a de quoi être fier qu’un petit-enfant du pays soit champion du monde. Mais ce titre, Mbappé, 19 ans, ne le doit ni au Cameroun ni à l’Algérie. Ce n’est pas dans ces deux pays qu’il aurait trouvé les conditions sociales, les structures sportives et pédagogiques pour progresser et devenir ce qu’il est aujourd’hui. Par contre, s’il est un endroit qui peut revendiquer sa part de Coupe du monde, c’est la ville de Bondy en région parisienne et son club de l’AS Bondy. Idem avec l’US Fontenay-sous-Bois de Blaise Matuidi ou l’US Roissy-en-Brie de Paul Pogba ou encore, pour ne prendre qu’eux, l’AC Villeurbanne pour Nabil Fekir ou l’ES Fréjusienne pour Adil Rami.

De tous les pays africains mis en avant dans le fameux tweet cité précédemment, aucun n’a fait l’effort d’investir le millième de ce que la France a consenti pour les sports. Et qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’une question de moyens. De l’argent, il y en a en Afrique, du moins il devrait y en avoir pour ce qui concerne le football. Qu’ont fait, ou que vont faire, les pays africains qui ont joué la Coupe du monde des centaines de milliers de dollars que la FIFA et leurs sponsors vont leur verser ? Combien de stades, de gymnases ou de piscines vont être construits ? Combien d’éducateurs pour jeunes vont être formés ? Combien de ballons vont être distribués ? Combien de médecins du sport ? De nutritionnistes ? On connaît la réponse…

D’où viennent les titres mondiaux du football français ? D’une décision de la fédération de France de football passée inaperçue à l’époque. Celle, prise en 1976, d’acheter un terrain et de créer l'institut national du football de Clairefontaine (inauguré en 1988) dont on connaît le rôle charnière en matière de formation. A ce jour, aucune fédération africaine ne dispose d’un centre équivalent, même plus modeste. Nous connaissons tous le bordel, pardon pour ce mot, qui règne dans ces fédérations aux effectifs pléthoriques où règnent en maître des fripouilles et autres affairistes qui n’ont rien à voir avec la pratique du sport. Nous savons tous où cet argent va aller ou, plutôt, nous savons tous où il n’ira pas…

L’équipe de France est une belle équipe. Elle est française, il n’y a aucun doute là-dessus. Et sans renier les origines des uns et des autres, disons simplement que ce n’est pas une équipe africaine qui a été sacrée championne du monde, dimanche 15 juillet. C’est l’équipe de France où jouent des Français dont, pour certains, les parents sont Africains. Pourquoi ces derniers sont-ils allés en France est une autre question qui n’a rien à voir avec le football et le sacre des Bleus le 15 juillet 2018 à Moscou.


(1) « Football : la France est aussi championne de la formation des joueurs », 18 juillet 2018.

lundi 29 août 2016

La chronique du blédard : Le burkini et l’exigence d’assimilation totale

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Le Quotidien d'Oran, Jeudi 18 août 2016, Paris
Akram Belkaïd, Paris

C’est donc « le » sujet de cette fin de période estivale en France. Il ne s’agit pas des Jeux Olympiques et de leurs breloques. Il ne s’agit pas non plus de l’aggravation de la situation en Syrie, au Yémen, en Irak ou même en Turquie où une (nouvelle) dictature est en train de naître. Il faudra revenir sur ces sujets, mais, pour l’instant et vous l’aurez compris, le thème de la semaine concerne le burkini, cet étrange habit nautique féminin dont le nom vient de la contraction entre burqa et bikini. L’affaire est simple : quelques municipalités ont interdit son port par des baigneuses et l’affaire a vite pris une dimension nationale voire internationale.

Les avis quant à cette interdiction sont nombreux et variés. Acte islamophobe, raciste et électoraliste pour les uns, mesure préventive contre l’expansion de l’intégrisme musulman et en défense de la laïcité pour les autres. Les réseaux sociaux s’échauffent, les tribunes qui s’insurgent contre ce « maillot intégral » succèdent à celles qui le défendent ou, du moins, qui ne se font guère d’illusions sur les motivations réelles de ses contempteurs. Gageons que ce vacarme est parti pour durer jusqu’à la fin du mois en attendant un nouveau thème de délire général. Signe de l’inconfort intellectuel que cette situation crée, de nombreux internautes préfèrent opter pour l’humour et le présent chroniqueur a bien failli en faire autant en imaginant le scénario d’un film qui serait tourné à Saint-Tropez et qui s’intitulerait « Le gendarme et les burkinées ».

Depuis la première affaire du voile en 1989, les polémiques liées à l’islam se suivent avec une régularité de métronome. Cela fait plus de vingt-cinq ans que ces « débats » sont marqués par l’absence de raison et par l’impossibilité d’obtenir que les discussions, quand elles sont possibles, se déroulent avec un minimum d’intelligence. Et ce manque de rationalité s’est aggravé en raison de la succession d’attentats commis depuis janvier 2015 et de la dégradation du climat sécuritaire dans l’Hexagone.

Pour autant, la peur du terrorisme islamiste n’explique pas tout car la France a un problème avec l’islam depuis très longtemps. La visibilité croissante de la pratique de cette religion mais aussi la confusion, sciemment entretenue par une partie de la classe politique et des élites médiatiques, entre la visibilité (et la non-discrétion…) de certaines populations d’origine étrangère et leur confession musulmane (réelle ou supposée) sont à l’origine d’un malaise identitaire évident que l’extrême-droite sait très bien exploiter. La France est-elle toujours la France alors que certains de ses citoyens sont des musulmans ? A cette question, l’extrême-droite répond par la négative tandis que les autres courants politiques majeurs – qui ne sont pas loin de penser la même chose - bottent en touche en agitant le concept d’un « islam de France » dont on se demande par qui et comment il sera défini. C’est donc l’acceptation d’une présence musulmane définitive sur le sol français qui est posée avec ce que cela sous-entend comme liens avec le passé colonial.

Mais il n’y a pas que cela. Au-delà des grands discours sur la défense des droits de la femme (la nageuse en burkini est ainsi devenue le symbole de l’oppression masculine dans un pays toujours incapable d’assurer l’égalité salariale entre les deux sexes), ce que cette polémique révèle, c’est le refus que des ressortissantes françaises de confession ou de cultures musulmanes puissent se différencier d’avec le reste de leurs compatriotes. Qu’on le veuille ou non, on en revient donc toujours à cette incontournable question de l’assimilation. Une « bonne » française musulmane est-elle une française qui doit absolument ne pas montrer qu’elle est musulmane ? Voire qui, in fine, ne doit plus être musulmane ? Ces deux interrogations risquent de faire pousser des cris d’orfraies mais que celles et ceux qui se mobilisent contre le burkini y réfléchissent avec sincérité (de même, il convient aussi de se demander si c’est le port du burkini qui fait la « vraie » musulmane…). Le burkini provoque les crispations parce qu’il est vu comme une opposition à une assimilation totale. Comme pour le voile ou la burqa, ce qu’une partie de l’opinion publique française n’accepte pas – et cela les politiques l’ont très bien compris – c’est que les femmes de confession ou de culture musulmane ne s’assimilent pas ou, pour être plus précis, qu’elles ne s’assimilent pas comme cette opinion publique le veut et l’exige.

Les hommes, quant à eux, provoquent moins d’états d’âmes. Certes, il y a désormais toutes ces craintes autour des risques de radicalisation mais il y a tout de même moins de crispation et moins de polémiques à leur sujet. Que certains d’entre eux continuent à porter la barbe, à nager avec de longs bermudas qui cachent les genoux, qu’ils se baladent en qamis et savates, cela peut agacer ici et là mais cela risque peu de déboucher sur une polémique comparable à celles qui concernent les femmes. Cela vient de l’un des grands non-dits de la société française. Il y a cette idée ambiante selon laquelle les hommes de confession ou de cultures musulmanes sont « irrécupérables » car peu susceptibles d’être totalement assimilés. Et comme on ne peut rien faire contre cela (un jugement qui se traduit, entre autre, par le peu de cas que l’on fait des jeunes des cités) il est tout de même possible de porter la bataille sur tout ce qui concerne leurs femmes, ces dernières étant supposées être plus facilement assimilables (cette assimilation des femmes est peut-être aussi vue comme le préalable pour convaincre les hommes de faire le même chemin).

Dès lors, on comprend pourquoi l’essor du port du voile provoque autant de passions.  La seule manière de les apaiser et d’aller de l’avant, serait qu’un débat sérieux soit ouvert à propos de cette exigence, implicite mais ô combien structurante, d’assimilation totale. Mais dans le contexte que l’on sait et au vu de l’indigence de la classe politique française (et de sa clientèle médiatique), il y a peu de chance pour que cela arrive.
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jeudi 21 juillet 2016

La chronique du blédard : Après Nice, la dynamique du pire, l’intégration et un certain zeste d’anti-France

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juillet 2016
Akram Belkaïd, Paris

La dynamique du pire est un enchaînement d’événements où chacun crée à la suite de l’autre une situation plus grave que la précédente. C’est une glissade continue, irrémédiable, vers un contexte incontrôlable où les scénarios les plus noirs finissent par se réaliser. Après le carnage de Nice, il convient donc d’être réaliste et de ne pas se leurrer : La France est bel et bien prise dans une séquence infernale dont on se demande avec angoisse quel sera le prochain épisode.

L’assassin a-t-il perpétré son crime au nom de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI, souvent désignée par l’acronyme Daech) ? Etait-il mû par d’autres raisons, la « franchise universelle », que l’OEI a lancé pour frapper les pays occidentaux, lui ayant donné la possibilité d’accomplir son geste démoniaque sous le label bien pratique du djihad ? Même si des responsables politiques français se sont couverts de ridicule en évoquant une « radicalisation rapide », un peu comme s’il s’agissait d’une maladie foudroyante, je pense que ce débat n’est pas le plus important.

Car, ce qui prime, c’est l’effet produit au sein de l’opinion publique française. Au-delà de l’horreur et de la sidération (notons au passage l’usage intensif de ce dernier terme par les médias), il y a la colère et la certitude que tout cela a été accompli au nom de l’islam par un membre des communautés d’origine maghrébine. Les discours qui entendent mettre en garde contre tout amalgame, les critiques légitimes formulées vis-à-vis de la politique française au Machrek et les rappels sur le fait qu’un tiers de victimes étaient de confession, ou de culture, musulmanes n’y changeront rien ou presque. Petit à petit, des digues de raison se fissurent et s’installe l’idée que ces communautés abritent en leur sein de dangereux criminels susceptibles de passer à l’action à n’importe quel moment et par n’importe quel moyen, y compris le plus inattendu.

La suspicion généralisée à l’égard des musulmans d’Occident, fussent-ils pas ou peu pratiquants, est l’un des objectifs de Daech. Le calcul est simple : plus les concernés seront mis à l’index et plus certains d’entre eux seront enclin à passer à l’action violente ou, du moins, à ne pas s’en désolidariser. Mais là n’est pas l’objectif final de l’OEI dont le but est aussi de répliquer aux bombardements dont ses troupes font l’objet en Syrie, en Irak mais aussi en Libye. Ce que veut cette organisation, c’est une aggravation de la situation et une division plus nette entre les uns et les autres. Autrement dit, ce qu’elle espère c’est que les musulmans de France fassent l’objet de représailles. On dira que c’est déjà le cas puisque des mosquées ont été vandalisées et que des croyants ont été molestés. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La tuerie de Nice et la colère engendrée ouvrent la voie à d’autres scénarios, dont celui d’une « vengeance » qui serait l’œuvre, par exemple, de réseaux d’extrême-droite. Un « œil pour œil » dramatique qui envenimerait la situation et créerait des divisions là où elles n’existent pas (encore). On imagine aisément le cycle de violences sans fin que cela pourrait induire.

La seule manière d’empêcher ce scénario du pire est de renforcer la cohésion de la société française. Cela passe par un dialogue entre citoyens. Un dialogue dont, j’en suis désormais persuadé, la classe politique ne veut pas parce que cela affecterait son pouvoir, son influence et ses calculs. Il faudrait donc se passer de politiciens obnubilés par les prochains rendez-vous électoraux. Surtout, il faudrait aussi entendre les vérités des uns et des autres et les admettre. En premier lieu, nombre de Français ont encore du mal à accepter l’idée que leur société est inégalitaire et qu’elle ne cesse de discriminer selon l’origine, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle et l’appartenance aux classes les plus défavorisées.

En 1995, quand Khaled Kelkal, un jeune de la banlieue lyonnaise, a participé à une vague d’attentats avant d’être tué, de nombreuses voix se sont faite entendre pour demander une vraie politique d’intégration et de réduction des inégalités. Elles n’ont pas été entendues. Dix ans plus tard, en 2005, après les émeutes des banlieues, les mêmes demandes ont été formulées. En vain. Plus de vingt ans après, nous en sommes à un moment charnière où des enfants nés au milieu des années 1990 rejoignent les rangs de Daech et n’ont aucune hésitation à frapper leur pays natal. Et si rien de sérieux n’est accompli dans l’immédiat, on peut se demander ce qu’il en sera en 2025… Hollande a aussi été élu pour qu’il s’occupe « des quartiers ». On sait ce qu’il est advenu de cet espoir…

En second lieu, l’honnêteté commande de ne pas se focaliser sur les seuls efforts à faire en matière d’intégration. Il est temps aussi pour les communautés d’origine maghrébine qui vivent en France de regarder la situation en face et de procéder à un nécessaire aggiornamento. Je ne parle pas ici de questions religieuses et du débat à propos du renouvellement de la pensée musulmane mais de la manière dont on façonne le lien et le rapport entre les nouvelles générations et la France. Disons-le franchement, trop de gens font en sorte, ou acceptent, que leurs enfants se complaisent dans une sorte de défiance à l’égard de ce pays qui, quelles que soient ses insuffisances, les éduque, les soigne et leur donne les chances, aussi minimes soient-elles, qu’ils ne trouveront jamais dans la terre de leurs parents.

Oui, il existe bien un sentiment anti-français chez nombre de Maghrébins de France. Il est plus ou moins assumé et l’on pourrait même le dire « structurel » sans pour autant le qualifier de « haine » ou de « racisme » comme on peut le lire ou l’entendre dans des productions de droite ou d’extrême-droite. Bien sûr, cela ne signifie pas que ce sentiment va alimenter une vague d’attentats. Mais cela crée les conditions pour une atmosphère délétère où les condamnations ne sont pas aussi fermes qu’elles devraient l’être, où des excuses sont toujours émises pour relativiser les abjections commises par certains et où l’opinion publique attend en vain des manifestations, ou plutôt des expressions, de loyauté qui auraient l’avantage de rassurer (et de raisonner) nombre de gens pris par la panique.

Par exemple, il est temps de dire que les petits plaisantins qui plantent de temps à autre un drapeau algérien sur le fronton d’une mairie française méritent un rappel à l’ordre et un long discours moralisateur sur le mal qu’ils font à leurs concitoyens musulmans mais aussi à l’image du pays de leurs ancêtres (où, d’ailleurs, ils ne veulent absolument pas vivre…). Il est temps de dire aussi à cette jeunesse qu’elle ne devrait éprouver aucune réticence à dire qu’elle aime (malgré tout) la France parce qu’elle y est née. Et cela malgré toutes les difficultés qu’elle y rencontre et malgré le passé colonial dont ses parents et grands-parents ont été les victimes.

Il y a quelques semaines, c’était pendant l’euro de football, un ami d’origine algérienne m’a raconté qu’il avait corrigé son fils de dix ans, « zoudj sqali ou kef » (deux claques et un soufflet…) parce qu’il avait arboré le maillot des Bleus pendant le match entre la France et l’Albanie. On jugera cet exemple anecdotique mais il est pourtant emblématique. Cet ami est arrivé en France au début des années 2000. Il a aujourd’hui une situation matérielle enviable dont il concède qu’elle n’aurait jamais été possible au bled. Ses enfants sont nés en France et n’ont même pas de passeport algérien. Mais voilà, ils sont élevés avec l’interdiction d’éprouver un quelconque attachement à leur pays. Bien sûr, ce n’est pas cela qui les poussera vers la violence mais c’est bien cela qui, entre autre, mine la cohésion d’une France qui en a pourtant un besoin vital.
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mardi 25 août 2015

La fille et le Moudjahidine (lecture)

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C’est un témoignage qui fait écho à une actualité européenne presque quotidienne que livre la journaliste Prune Antoine (*). Installée en Allemagne, elle se lie d’amitié à Djahar, un jeune migrant musulman originaire du Caucase du nord. Elle vit à Berlin et a plutôt l’habitude de vivre dans les milieux « schickimicki », autrement dit bobos. Lui, installé dans une (triste) petite ville de l’ex-RDA est à la fois boxeur, combinard, délinquant et chef de famille. Petit à petit, il va s’ouvrir à elle, lui faire découvrir son quotidien heurté, interlope, symbole d’un « multikulti », le modèle multiculturel allemand, qui ne fonctionne pas ou, plutôt, qui ne semble plus adapté à la situation actuelle. Stages bidons, Integrationskurs (cours d’intégration) suivis uniquement parce qu’il s’agit d’une obligation, Djahar rêve de devenir professionnel, expliquant, signe d’une première fêlure, que sa passion pour les sports de combats – domaine où il semble en imposer aux autres, s’explique par « son départ forcé » de son pays et parce qu’il ne veut plus se « sentir vulnérable ».





Au fil des discussions entre Slivka (prune en russe, car c’est ainsi qu’il la surnomme) et Djahar, le discours de ce dernier évolue peu à peu, passant d’un certain conservatisme machiste à un propos ouvertement religieux, de plus en plus salafiste. C’est ainsi qu’un jour, lui qui a eu des petites amies allemandes (ce qui exclut l’explication trop facile de la radicalisation induite par la frustration sexuelle), il finit par clamer qu’il veut « vivre selon la charia » et qu’il reconnaît être de plus en plus connecté aux sites djihadistes. Au point d’envisager de prendre le « one way ticket trip », autrement dit le voyage aller pour la Turquie afin de rejoindre ensuite les djihadistes qui combattent le régime de Bachar al-Assad.

            Cette inquiétante évolution est racontée de manière précise, sans jugement de valeurs, et l’auteure a l’honnêteté d’avouer son incompréhension car, pour elle, la dérive salafiste, on pourrait écrire pré-djihadiste, de Djahar, demeure incompréhensible. « En silence, écrit-elle en décrivant un moment où elle marche en compagnie de Djahar, je réalise que je n’ai aucune réponse, seulement des questions. Pourquoi la seule manière pour Djahar de devenir un homme est-elle de partir à la guerre ? Pourquoi a-t-il tant besoin de reconnaissance ? Comment quelqu’un qui a grandi dans la violence peut-il retomber dans cette même violence ? Partir faire le djihad est-il le seul moyen d’échapper à ses responsabilités ? De fuir son passé criminel ? De repartir à zéro ? De masquer son impuissance à devenir un Européen comme les autres ? ». Des questions fondamentales qui se posent aussi dans d’autres pays européens, à commencer par la France confrontée aux départs de nombreux candidats au djihad et issus de milieux différents.

            On terminera cette recension par deux remarques. La première concerne ce dialogue entre la journaliste et Djahar qui mérite réflexion car il laisse entrevoir des calculs sordides qui, il y a quelques années, peut-être moins aujourd’hui, ont facilité l’afflux de djihadistes européens vers la Syrie :

« Ça m’étonnerait que tu puisses voyager aussi facilement.
- Il n’y a pas autant de contrôles qu’ils le disent dans les aéroports. Et puis, ça arrange les flics de laisser filer des mecs de mon genre, ça leur fait moins de problèmes.
- Tu veux dire, parce que tu es un délinquant ?
- Non, parce que je suis un étranger. »

Quant au second point, il s’agit d’un petit regret d’ordre sémantique, qui n’enlève rien à la qualité et à l’intérêt du récit. En effet, il est dommage que Djahar soit qualifié de « moudjahidine », abus d’emploi que l’on commet trop souvent en France, car ce terme, en langue arabe, est un pluriel (un moudjahid, des moudjahidine).

Akram Belkaïd

(*) La fille et le moudjahidine, de Prune Antoine, carnetsnord, 125 pages, 12 euros.
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