Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 9 octobre 2019

Quand Boumediene parlait de démocratie...

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L'échange qui suit, rapporté par Ahmed Bedjaoui, homme de cinéma qui fut longtemps en charge de la très célèbre émission Télé ciné-club, témoigne de la mentalité des dirigeants algériens. Certes, la scène remonte à juin 1974 mais elle éclaire assez bien la situation actuelle, à l'heure où le pouvoir algérien persiste à refuser les revendications du Hirak populaire en maintenant l'élection présidentielle du 12 décembre.

Lotfi El Khouli, scénariste de Youssef Chahine pour le film Le Moineau et ami de Houari Boumediene dont il fut le condisciple à Al Azhar se trouvait à Alger en juin 1974 en tant qu'invité personnel du président.  Lors d'un entretien privé, il lui tint ces propos : [extrait]
"Nous sommes presque dix ans après ta prise de pouvoir. Tu as réussi te concilier l'adhésion de tous et tu n'as pas d'opposition. Qu'est-ce qui t'empêche de mettre en place une constitution et de rentrer dans l'histoire comme celui qui a introduit la démocratie dans le monde arabe ?"
Réponse, étonnée, de Houari Boumediene :
"La démocratie ne s'octroie pas. Les gens doivent souffrir pour elle et accepter d'aller en prison comme toi, pour la mériter. Le jour où je verrai des élites algériennes accepter le prix de la démocratie, nous en reparlerons."

Source : Ahmed Bedjaoui, Quand le cinéma scintillait dans la nuit, in Les Années Boum, ouvrage collectif sous la direction de Mohamed Kacimi, Chihab Editions, Alger, octobre 2016.

vendredi 11 janvier 2019

Algérie : Une télévision unique, un dessin animé emblématique

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Texte publié dans l’ouvrage collectif Les Années Boum (sous la direction de Mohamed Kacimi, Chihab Éditions, Alger, Algérie, 2016, 323 pages).





Il est de bon ton de moquer la télévision algérienne des années 1970 en la réduisant à un flot de programmes insipides ou, plus grave encore, aliénants. Il faut dire que les raisons d’une telle défiance ne manquent pas. D’abord, et c’est ce qui me revient tout de suite en mémoire, les durées de diffusion étaient réduites et j’ai souvenir de mon sentiment de découragement quand, jeune enfant, je tombais en début d’après-midi sur la fameuse mire immobile, et souvent muette, avec le sigle de la Radio-Télévision Algérienne (RTA). Qui peut imaginer aujourd’hui que des programmes télévisés puissent ne commencer qu’à seize heures (hymne puis versets coraniques ou était-ce l’inverse ?) pour se terminer bien avant minuit ? C’était une époque où le magnétoscope n’existait pas et l’idée que l’on puisse un jour stocker des milliers de films dans un objet numérique à peine plus volumineux qu’un livre de poche relevait de l’impensable ou, plus exactement, du non-pensé
Tel un robinet d’eau soumis aux caprices de l’ouverture aléatoire des vannes – autre figure imposée de l’Algérie de cette époque - le flux d’images n’était pas permanent et aussi foisonnant qu’il ne l’est aujourd’hui. Cette rareté, je la maudissais. Je la trouvais pénalisante, symbole du sous-développement dont on nous annonçait pourtant la fin prochaine. Mes parents, leurs amis me parlaient parfois du Japon, des Etats-Unis où, me disaient-ils, la télévision fonctionnait jour et nuit et avec plusieurs chaînes, bien plus même que les trois françaises ! Il y avait aussi ce voisin, régulièrement juché sur son toit, les mains agrippées à un mât rouillé pour diriger la queue d’une immense antenne vers le nord-ouest ou vers le nord-est, pour, disait-il, « capter l’Espagne ou l’Italie ». Cela marchait parfois mais pas toujours. Ses enfants, nous racontaient la publicité, les dessins animés et, bien entendu, les matchs de football de la Liga ou du Calcio, bien plus attrayants que ceux du déjà très insipide championnat algérien. A l’époque, ce qui me faisait le plus envie, c’était le fait qu’ils pouvaient suivre un Milan San Remo, ou bien encore un Paris-Roubaix et, bien plus, une étape de montagne du Tour de France. En ces temps-là, la télévision algérienne diffusait toutes sortes de sports, à commencer par le ballon rond mais aussi la Formule 1, le ski alpin, le curling, le patinage artistique ou les compétitions hippiques mais jamais ou presque de cyclisme. Cela demeure pour moi un mystère. Que la RTA ne diffuse pas le Tour de France, à cause du mot « France », je peux le comprendre au regard de l’ambiance de l’époque. Mais le reste de la saison nous était tout autant interdit, exception faite parfois du championnat du monde de cyclocross…


Ensuite, la chaine unique, sans rivale – ce qui rendait inutile les toutes premières télécommandes - était soumise à toutes les contraintes d’un pays au régime autoritariste. Dictatorial s’empresseront de corriger certains, mais là n’est pas le débat. Pas ou peu de fantaisie, des émissions rasoirs qu’un gamin désœuvré, repu de lectures, se forçait à regarder en attendant une surprise (et cela arrivait souvent car le programme du jour publié dans le quotidien El Moudjahid n’était pas forcément fiable). Bien sûr, il y avait la censure. Pas de politique, pas de bisous, pas de corps dénudés (ou alors tard le soir quand les variétés occidentales permettaient d’entrevoir quelques éléments d’anatomie féminine). Je pourrais énumérer la liste sans fin des émissions qui m’arrachaient un soupir et m’obligeaient à aller faire un tour dans le jardin ou dans la rue ou à reprendre l’exemplaire lu et relu du dernier Pif Gadget. Mais ce serait se contenter de restituer l’état d’esprit de l’époque sans faire mention du regard que je porte aujourd’hui. Oh, soyons clairs. Pas question d’éprouver une quelconque nostalgie si ce n’est celle, incontournable, de l’enfance. On sait que c’est dans les années 1970, par le manque de libertés, par l’absence de réformes et à cause de politiques éducatives catastrophiques que l’Algérie a préparé ses malheurs de la fin des années quatre-vingt et de la décennie quatre-vingt-dix.

Mais, dans le même temps, il faut être honnête. Cette télévision, je l’ai aimée et je l’aime encore. En y repensant, je réalise qu’elle a contribué à forger un référentiel commun à plusieurs générations et c’est ce qui participe, même à la marge, à la cohésion d’une société. Le film du samedi soir (puis du jeudi soir à partir de 1976) faisait l’objet de longues palabres en début de semaine. A l’entrée des écoles, collèges et lycées mais aussi dans les bureaux et les administrations, on avait le même sujet de discussion même si certains avouaient préférer le sempiternel film égyptien du vendredi soir (dimanche soir jusqu’en 1976 et l’instauration du week-end les jeudi et vendredi). Prenons un exemple concret. Rares sont les gens de mon âge qui ne connaissent pas le fameux sketch « mana-mana » du Muppet-Show. Cette rengaine délirante fut utilisée à tout bout de champ et je me souviens d’un pauvre professeur d’arabe qui, dès le dos tourné, l’entendait murmurée par quelques perturbateurs du fond de la classe. L’affaire se termina par une véritable crise de nerfs, des insultes et une cascade de gifles ce qui n’empêcha pas la récidive au cours suivant. Outre les délires d’un chef suédois assez déjanté, le Muppet-Show a vulgarisé le mot « intellectuel » en Algérie – il ne cessait d’être prononcé par une marionnette jouant le rôle d’un comique à l’humour incertain. Que dire aussi des deux vieux, impitoyables critiques dont la dérision à l’algérienne s’est servi à foison. Alors, quand j’entends un écrivain algérien de renom comparer l’Algérie des années 1970 à la RDA ou la Roumanie de l’époque, j’ai juste envie de lui rappeler que, contrairement aux téléspectateurs de l’est, nous avions droit au Muppet-Show à la télévision et à un nombre incroyable de séries télévisées américaines, françaises ou britanniques : Mannix – la série, pas la marque de préservatif -, Le Fugitif, Les Envahisseurs, Les Arpents verts, Flipper le dauphin, La règle du Jeu, L’Homme de fer, Le Saint, Le Virginien, Thierry La Fronde, Le Docteur Who, Le Cosby Show, Fame, Kojak, L’Homme à la valise, Amicalement vôtre, etc.

Ces séries, j’en oublie certainement des célèbres, ces émissions de divertissement, nous étaient fournies au compte-goutte y compris pendant le mois du ramadan. Une fois par semaine, souvent le week-end. Cela permettait au temps de s’écouler, cela obligeait à faire autre chose, à prendre son mal en patience avant de savoir si le Capitaine Scarlett allait réussir sa mission, si les UFO allaient de nouveau attaquer la terre ou si l’insupportable Banacek allait enfin se planter et ne pas résoudre une énigme. Aujourd’hui, chacun regarde ce qu’il veut et internet permet de savoir comment se termine une série avant même sa diffusion. Certes, il existe encore des passages obligés, des programmes vedettes comme l’excellent Game of Thrones mais on a toujours le choix de regarder cent autres choses. Grâce aux DVD, au streaming ou au téléchargement, qu’il soit légal ou non, on peut aussi regarder une saison en une seule journée, ce fameux binge-watching que mes rêves d’enfant les plus fous ne pouvaient imaginer. J’admets donc, en écrivant ces lignes, que cette période de peu d’abondance avait ses bons côtés. Une revue, un magazine, passaient d’un foyer à l’autre qui veillait à en prendre soin. En somme, les années 1970 préfiguraient, d’une certaine manière et en excluant les pénuries alimentaires, ce que pourrait être la frugalité heureuse – ou sobriété heureuse, concept que de nombreux philosophes penseurs mettent aujourd’hui en avant pour trouver une solution aux défis écologiques.

Finalement, cette télévision nous faisait du bien parce qu’elle induisait l’ennui. Cet ennui qui, je ne l’ai compris que bien plus tard, est fondamental car formateur à bien des égards. L’ennui, on ne le répétera jamais assez aux parents qui s’inquiètent de ne pouvoir offrir de distractions à leurs enfants, est un précieux point de départ pour le développement de l’imagination et un incitateur puissant à la lecture. Assis sur un tapis ou une peau de mouton, j’ai donc lu des milliers de pages en écoutant d’une oreille distraite un Alain Decaux raconter La Bête du Gévaudan ou un Henri de Turenne nous détailler le siège de Diên Biên-Phu dans l’une de ses Grandes batailles du passé. Tout cela précédait le feuilleton ou le film attendu, une sorte d’éducation par ricochet, un enrichissement collatéral.

Même distillés au compte-gouttes, on peut d’ailleurs se demander comment l’Algérie socialiste, révolutionnaire et tiers-mondiste s’est accommodée de ces programmes fabriqués ailleurs, dans un environnement capitaliste. Certes, il ne s’agissait pas d’émissions de propagande au nom du marché libre comme on en trouve aujourd’hui, mais on sait aujourd’hui à quel point les programmes télévisés, notamment les séries, ont été et sont encore des vecteurs de ce que l’on appelle le soft power. La manière, non violente, insidieuse diront certains, avec laquelle on diffuse des idées, des concepts et même des principes politiques, économiques ou philosophiques sous couverture de divertissement culturel. Nous vivions dans un pays miné par les pénuries et de manière régulière s’étalaient devant nous les images de la profusion propres aux sociétés de consommation. Les personnages des séries en questions avaient bien quelques malheurs mais ils n’avaient pas nos problèmes, du moins ceux de nos parents. La police était aux trousses du Dr Richard Kimble mais ce dernier pouvait entrer dans un supermarché et acheter un rasoir et une crème à raser… Je me demande donc à quel point cette porosité par l’écran a façonné notre manière de voir le monde. Nous n’étions pas dans le camp occidental mais une grande partie des produits culturels que nous consommions en provenait. Bien sûr, il y avait quelques productions arabes, je pense notamment au feuilleton égyptien quotidien – dont l’inoubliable Ali Bey Mazhar - ou encore à quelques films occidentaux doublés en libanais mais ils ne pesaient guère dans la balance. Cela vaut aussi pour les célèbres films musicaux hindous dont le cultissime Janitou. Une histoire à l’eau de rose qui, un jeudi après-midi lors de sa rediffusion, réclamée à grands renforts de courriers et d’appels téléphoniques, fit ressembler Alger à une ville fantôme.

Démétan, la petite grenouille

J’en arrive maintenant à aborder de manière plus précise l’un des programmes qui, me concernant, symbolise aussi ces années-là. Il s’agit du dessin animé japonais Démétan, la petite grenouille. Si mes souvenirs sont bons, ses trente-neuf épisodes ont été diffusés par la télévision vers 1977-1978. Pour de nombreux foyers algériens, cette diffusion coïncide avec un grand changement, celui de la généralisation de la télévision en couleur avec l’importation massive d’appareils de marque Saba (dont l’usage via un stabilisateur électrique a permis à la nôtre de durer près de vingt ans). Terminé le noir et blanc, les couleurs vives de cette production japonaise ont donc signifié à leur manière la fin monochrome de l’ère Boumediene, ce dernier, étrange coïncidence, décédant à la même époque.

Résumons l’intrigue pour commencer. Démétan est une petite reinette. Avec sa mère et son père, un artisan qui fabrique des jouets, il vit dans l’étang Arc-en-ciel. Un endroit d’apparence paradisiaque mais où règnent la violence et l’arbitraire (tiens, tiens…). Le grand chef s’appelle Kyata, une sorte de crapaud-buffle à la moustache qui me rappelait celle des pontes du FLN (le lecteur commence à deviner où je veux en venir). Kyata, que nous autres algériens appelions Guïata, a une fille, Rénatan, qui se lie d’amitié (en tout bien, tout honneur) avec Démétan et cela malgré l’opposition du père. Ce dernier charge des mauvais garçons, pardon de mauvaises grenouilles dont « Le Boss », de persécuter Démétan et de le battre autant qu’il le faut. Au fil des épisodes, c’est toujours la même trame qui se prolonge. Les habitants de l’étang vivent dans la peur alors qu’ils aimeraient être heureux. Kyata exige d’eux des offrandes que collecte son auxiliaire, L’Ecrevisse, dont les pinces assomment ou blessent quiconque ose contester l’ordre établi. On le comprend, l’étang Arc-en-ciel est une dictature où Kyata règne en maître grâce à l’usage de la force policière (militaire ?) exercée par L’Ecrevisse.

Mais les choses sont loin d’être simples. En réalité, Kyata a un bon fond et aime son « peuple ». S’il fait régner la terreur, s’il exige des offrandes, c’est parce qu’il est aux ordres d’un terrible poisson qui vit dans les profondeurs. C’est « Le Bonze » qui exige toujours plus de nourriture et qui ne cesse de menacer de manger tous les habitants de l’étang s’il n’est pas contenté. Autrement dit, Le Bonze, c’est le pouvoir réel et caché, celui qui tire toutes les ficelles quand le dirigeant (Kyata) n’en est que la pauvre marionnette. Une marionnette qui finit tout de même par se repentir grâce à l’opiniâtreté et à la gentillesse de Démétan. La révolte gronde contre « Le Bonze » auquel s’est joint « L’Ecrevisse » qui ne pardonne pas à Kyata d’avoir rejoint le camp du peuple. Terrorisée, une partie de la population veut quitter l’étang mais s’entend dire les mots suivants : « Ce n’est pas la peine de partir ailleurs. Où que vous alliez, vous trouverez toujours d’autres bonzes (…) Il faut se battre ici ». Le soulèvement a donc lieu mais comme les forces sont inégales, Démétan est obligé d’aller chercher de l’aide. Ainsi, c’est l’intervention d’une anguille électrique qui fera fuir le méchant bonze lequel, après avoir manqué d’être massacré par ses victimes, finira dans le filet de pêcheurs (on me pardonnera d’avoir « spoilé », pardon, d’avoir « divulgâché » la fin de ce dessin animé). La paix et l’harmonie reviennent dans l’étang et Kyata ne s’oppose plus à ce que Démétan soit l’ami de Rénatane.

Venons-en maintenant à quelques considérations à propos de ce divertissement que les enfants et adolescents n’étaient pas les seuls à regarder puisque de nombreux adultes s’installaient devant le poste au moment de sa diffusion (j’y reviendrai). Le message est clair : face à l’arbitraire, il faut se révolter et ne pas se laisser faire. De même, il faut s’interroger sur les motivations réelles des dirigeants qui paraissent manquer à leur devoir et se demander s’ils ne servent pas un autre pouvoir. Enfin, quand la situation est difficile, il faut chercher de l’aide ailleurs. Bien entendu, on peut exagérer les intentions réelles des concepteurs de ce dessin animé. On peut aussi se laisser aller à en livrer une interprétation anachronique qui fasse écho à la situation actuelle de l’Algérie et du monde arabe. Un tyran, un pouvoir occulte, une intervention extérieure, une force armée qui ne pardonne pas à l’ex-tyran de s’être rangé au côté du peuple : je l’avoue, l’occasion est trop belle pour ne pas extrapoler…  

Encore une fois, je reconnais que l’exercice a ses limites. Il n’empêche. Ce dessin animé, derrière ses airs gentillets et naïfs, était tout de même porteur de subversion. On peut objecter que cela cadrait bien avec le discours officiel prompt à célébrer les révolutions des mouvements « frères » en Afrique ou ailleurs mais, en même temps, l’analogie de l’étang Arc-en-ciel avec l’Algérie me paraissait, à l’époque déjà, comme évidente. Aujourd’hui, je m’interroge encore. S’agissait-il d’un simple hasard ? D’une coïncidence ? Ou bien alors, ceux qui avaient la charge d’acheter des programmes à l’étranger l’ont-ils fait en toute connaissance de cause, déjouant au passage une censure que l’on disait vigilante et intraitable. Bien sûr, Démétan n’a pas encouragé les Algériens à se révolter ni à chercher qui se cachait derrière leur « Kyata » et encore moins à tenter de faire mordre la poussière aux « Ecrevisses » qui les maltraitaient et les espionnaient. Mais je ne peux m’empêcher de penser que ce dessin animé a semé quelques graines contestatrices ici et là… Si telle était l’intention des acheteurs de ce programme, qu’ils trouvent en ces lignes un modeste hommage et un témoignage de reconnaissance.

Au-delà de ces considérations, Démétan est aussi représentatif d’une époque où, comme je l’ai mentionné précédemment, adultes et enfants pouvaient communier autour d’un même programme. A l’époque, j’ai compris que le père d’un camarade, un haut-fonctionnaire, regardait lui aussi ce dessin animé quand, alors qu’il était au volant de sa voiture, je l’ai entendu traiter une femme qui ne traversait pas assez vite à son goût de « Rénatan ». Car, c’était cela aussi la télévision : une pourvoyeuse permanente de surnoms. Pendant longtemps, la fille de Kyata a servi à moquer les jeunes filles un peu maniérées, celles à la voix trop aigue ou encore les jeunes gens jugés un peu trop efféminés. C’était avant que l’Algérie post-Boumediene ne se décide à diffuser Dallas, autrement dit la quintessence de la série « made in USA ». Ce fut alors le prénom de Pamela, celui de l’un des personnages principaux, qui prit le relais. Et je me souviens encore d’un « Platénééé-Pâméééélâ » (Platini Paméla) scandé par tout le stade du 5 juillet à Alger lors d’un mémorable Algérie-Juventus de Turin.

Le dessin animé Démétan a aussi généré deux autres surnoms. Kyata, bien sûr, et Le Boss. Pour le premier, sa moustache fine, sa corpulence et sa voix rauque en faisaient l’idéal pour désigner un surveillant général, un professeur d’arabe intransigeant ou une huile quelconque habitant le quartier. Quant au second, il a longtemps été attribué à ceux qui avaient tendance à rouler des mécaniques et à trop user de leurs poings.

Par ailleurs, l’une des particularités de Démétan est qu’il est l’un des derniers programmes pour enfant à avoir été diffusé en langue française. Par la suite, et dès les premières années de la présidence de Chadli Bendjedid, ce fut au tour des doublages en arabe-syrien ou libanais (sans oublier les drolatiques versions de La Famille Adams doublée en algérien...) Dans ma mémoire, un seul d’entre eux sortait du lot, par l’excellence de la langue utilisée et par sa très grande popularité. Il s’agit, bien entendu, de Grendizer connu aussi sous le nom de Goldorak. Mais là, ce n’était déjà plus l’ère Boumediene même si dessin animé, qui m’obligeait à sécher les cours pour ne pas rater son début, offre, lui aussi, la possibilité de se livrer à quelques réflexions notamment sur la notion de l’ennemi et du complot extérieur si chers aux dirigeants algériens de toutes les époques.

Akram Belkaïd
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vendredi 13 novembre 2015

La chronique du blédard : Nina sur la route de Salim alias ( ?) Djilali

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 novembre 2015
Akram Belkaïd, Paris






Livre après livre, sans grands tapages médiatiques paralittéraires, Djilali Bencheikh continue de tracer un sillon original au sein de la grande famille des romanciers algériens. Après Mon frère ennemi (*), dont la trame autobiographique se déroulait durant la Guerre d’indépendance, il explore cette fois-ci le désenchantement qui a suivi la courte euphorie de juillet 1962 (**). C’est alors l’époque des discours interminables du président Ahmed Ben Bella, des nationalisations quasi-quotidiennes et des rumeurs continuelles à propos de l’intention de Houari Boumediene, l’austère ministre de la Défense, de mener un coup d’Etat. Le pays ressemble ainsi « à une auberge espagnole, où chacun apporte son aspiration délirante ». Pieds-rouges et coopérants français, militants marxistes, révolutionnaires du tiers-monde, tous sont désireux de contribuer à bâtir une Algérie nouvelle. Dans les rues de la capitale, on croise même Che Guevara, marchant seul non loin de l’ex-café Otomatic, « armé de sa pipe, un léger sourire illuminant son regard », vêtu « d’une simple veste kaki des guérilleros, une démarche à l’algérienne, lente, désinvolte. Aucun garde du corps. Chez nous [En Algérie], il était chez lui ». Le Che à Alger… Soupir… On dira ce que l’on voudra de ce qu’est devenu le pays depuis ces temps déjà lointain, mais bienheureux tout de même est celui qui les a vécu…

Salim, personnage principal, est un jeune étudiant en sciences économiques (« sciences sans écho » pour lui). S’il garde un œil sur les turbulences politiques, il rêve avant tout de se déniaiser. « Ce n’est pas moi, c’est mon corps qui piaffe, explique-t-il. Impossible de le contenir, surtout dans le glissement feutré des saisons. Ne le dites à personne, je suis encore puceau, à dix-neuf ans. A Paris, ce serait un scandale. Ici [A Alger], c’est une vocation. Tous les camarades d’amphi sont dans le même état. Leurs frustrations se lisent dans leurs regards vides, injectés de sperme. » Et comme il n’a aucune « envie de ressembler à ces bœufs mentalement castrés », Salim prends aussi des cours de danse pour épater la gente féminine pendant les « bouffas », ce terme désormais désuet qui a désigné boums et autres surprises-parties jusqu’à la fin des années 1970. Mais rien ne se passe. On le suit donc au fil de ses râteaux et de ses amours platoniques. On l’accompagne dans un voyage avec d’autres étudiants (et étudiantes…) en Tunisie, où quelques pages acides suffisent à résumer ce que fut le comportement de certains Algériens dans ce pays frère avant et après l’indépendance. Mais le séjour tunisois est tout de même l’occasion pour Salim de franchir quelques paliers dans la découverte rapprochée de la gente féminine même si sa quête de chair demeure (presque) vaine.

Pourtant, ce voyage au pays de la boukha, véritable bouffée d’oxygène pour Salim et ses camarades auxquelles les lois de Ben Bella interdisent la consommation d’alcool à Alger, est le moment fondateur. C’est la rencontre avec Nina, jeune fille maigrelette, du moins en apparence, dotée d’une intelligence vive et d’une ironie redoutable. C’est le début d’un grand amour (on n’en dira pas plus) dont les péripéties témoignent d’un temps révolu, comme ces rencontres furtives dans un cinéma dont la pratique a perduré jusqu’à la fin des années 1970. Le présent chroniqueur peut en témoigner. Alors adolescent, certains cinémas d’Alger lui étaient interdit avec sa bande. Pas question de déranger les couples qui se bécotaient dans le noir, indifférents au film, âpres au smac. Il arrivait parfois que l’on puisse entrer mais à condition de s’installer dans les fauteuils de l’orchestre, le balcon étant réservé aux flirts plus ou moins poussés (cas notamment du cinéma el-Khayam ex-Débussy). Fin de la parenthèse.

Puis vint le coup d’Etat et des promesses non tenues. Les uns fuient le pays de manière définitive, d’autres partent en vacances quelques semaines en Europe. Nina et les siens appartiennent à la première catégorie. Salim, lui, va sillonner Paris puis l’Allemagne (un périple qui est presque un second roman). Devenu militant politique et syndical, il vit mal l’éviction de Ben Bella malgré toutes les réserves que faisait naître en lui le « zaïm » et son révolutionnarisme brouillon. Ah, ce « réajustement révolutionnaire » du 19 juin 1965... Peu, pas beaucoup, ou du moins pas assez de protestations. A de rares exceptions, comme à Annaba, le peuple se tient à l’écart. Les dirigeants du Parti communiste algérien, des syndicalistes, des responsables étudiants sont arrêtés ou passent dans la clandestinité. Et pour bien acheter la tranquillité, le nouveau pouvoir supprime l’interdiction de l’alcool aux Algériens. Dans les brasseries du centre d’Alger, c’est la fête…

Des femmes sortent pourtant dans la rue pour manifester leur colère. « Aucune réaction populaire n’est venue sanctionner ce forfait militaire », écrit l’auteur. « Jour de putsch normal. Personne ne semble surpris. A force d’en entendre parler chacun l’a intégré dans sa réalité. Et voilà qu’une poignée de femmes, des mammas intrépides, des Leila-courage, relèvent le défi. Les slogans sont entrecoupés de youyous qui m’électrisent. C’est par des youyous que les Algériennes ont galvanisé les manifestants de décembre 1960 et après, pour demander à De Gaulle une Algérie algérienne. (…) Le youyou fait donc partie du patrimoine national. Ce hululement d’allégresse tourne parfois au hurlement de détresse. Une arme de combat, à l’instar du cri arts martiaux qui paralyse l’adversaire. La tonalité désespérée m’arrache des larmes ». On l’aura compris, au-delà de sa quête amoureuse et de ses références historiques, Nina sur ma route est aussi, à sa façon, (souvent plus qu’érotique ce qui a dissuadé certains éditeurs algériens de le publier…) un roman féministe.

(*) Barzak (Alger) et Elyzad (Tunis), 2013.
(**) Nina sur ma route, Djilali Bencheikh, Zellige, 412 pages.
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vendredi 23 mars 2012

Faire société avec celles et ceux qui rechignent à en faire partie

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Comment faire société dans un pays traversé par des tensions récurrentes ? Voici un papier publié en janvier 2008 dans la revue Citoyens de l'Association La Vie Nouvelle. Des réflexions que je souhaite "re-partager" après les drames de Toulouse et de Montauban.


Peut-on faire société avec des personnes qui refusent délibérément de s’y insérer de manière totale et décomplexée ou qui considèrent, tout simplement, que son fonctionnement, comme ses difficultés, ne les concernent pas ? C’est une question délicate qui nécessite, avant que l'on y réponde, de bien clarifier son propos. Il ne s’agit surtout pas d’abonder dans le sens de celles et ceux qui réfutent l’existence de discriminations ou de ségrégation en France. Les récentes émeutes de Villiers-le-Bel (2007), dans la région parisienne, ont permis à ce discours de refaire son apparition par le biais de critiques répétées contre un communautarisme qui menacerait les fondements de la République. Plus important encore, ce discours stigmatisant estime que les minorités visibles sont finalement responsables de leur sort du fait de leur refus d’intégration et de leur persistance à vouloir vivre selon des règles « d’ailleurs », souvent celles du pays d’origine.



Cette manière de présenter les choses est inacceptable. Les discriminations à l’embauche ou pour le logement, le délit de faciès, la ségrégation géographique ne sont en rien des inventions. Elles sont vécues de manière quotidienne par des milliers de Français et de Françaises qui tentent, vaille que vaille, de trouver leur place dans la société. Et ces discriminations ne concernent pas uniquement les jeunes des quartiers mais aussi les élites, à l’image de ceux que l’on appelle les « beurgeois », qui, malgré un niveau d’études supérieur et une situation matérielle confortable, sont confrontés, un jour ou l’autre, au racisme.

Voilà pour les précautions d’usage. Il reste néanmoins à regarder en face certaines réalités déplorables au sein des minorités visibles d’origine maghrébine. Durant des années, les parents de la première génération ont éduqué leurs enfants dans le mythe du retour, allant parfois jusqu’à s’opposer violemment à leur naturalisation alors qu’ils étaient nés sur le territoire français et qu’ils ne savaient rien du pays d’origine. On sait à quels drames humains a abouti ce choix. Parce qu’ils n’étaient pas Français, parce qu’ils n’avaient jamais pu faire les démarches pour obtenir cette nationalité, de nombreux « Beurs » se sont retrouvés dans des situations administratives inextricables à leur majorité (cela sans compter de douloureux problèmes d’identité). 

Pour avoir fauté et commis des délits, certains ont été expulsés vers le Maghreb après un passage dans une prison de l’Hexagone, ce qui constituait la fameuse « double peine ». Des destins ont été brisés, des familles ont été séparées, tout cela, parce qu’à l’origine, des pères mais aussi des mères, refusaient que leurs enfants deviennent français. Une attitude qui a été cyniquement encouragée par les gouvernements maghrébins qui entendaient garder le contrôle sur leurs citoyens émigrés car ils voyaient en eux un excellent moyen de pression politique sur la France. A titre d’exemple, l’Amicale des Algériens en France a longtemps représenté, pour le régime de Houari Boumediene puis celui de Chadli Bendjedid, un outil de contrôle de la communauté immigrée algérienne mais aussi un levier puissant dans les négociations récurrentes, et souvent conflictuelles, avec le gouvernement français. 

Aujourd’hui, la situation a profondément changé. La faillite économique et politique des pays du Maghreb, l’arbitraire qui y règne encore, l’absence de démocratie et la violence terroriste ont ôté toute envie de retour. Les parents, même parmi les plus conservateurs, encouragent leurs enfants à prendre la nationalité française. Mais cela ne veut pas dire qu’ils souhaitent qu’ils deviennent des Français comme les autres. La nuance est de taille et sa réalité contribue aussi au malaise lié à la minorité française d’origine maghrébine. Dans cette problématique, l’éducation des enfants joue un rôle fondamental. Apprendre à ses enfants, dès leur plus jeune âge, qu’ils sont différents de leurs petits camarades, c’est les préparer, inconsciemment ou non, à être hors de la société. Bien entendu, je l’ai dit plus haut, ces enfants vont tôt ou tard affronter le racisme et les discriminations, mais est-ce une raison de les conditionner ainsi ? Est-ce une raison de configurer leur esprit dans une optique de repli et d’attitude défensive ? En clair, on prépare ces enfants à être, d’une manière ou d’une autre, des exclus volontaires voire des victimes.

La fête de Noël est une bonne illustration de ce refus de faire société avec les autres. Il existe en France de nombreuses familles musulmanes qui refusent que leurs enfants fêtent Noël. Pas de sapin à la maison, encore moins de crèche et certainement pas de cadeaux. Sans même insister sur le fait que Jésus et Marie sont célébrés par le Coran et qu’il existe de nombreux pays où des musulmans célèbrent la Nativité (c’est le cas notamment au Liban), on imagine la frustration provoquée dans l’esprit de gamins qui, dès leur plus jeune âge, se trouvent donc forcés de se mettre en dehors de la société. Il ne faut pas s’étonner par la suite que les jeunes de banlieues se sentent si peu concernés par la vie politique française même si le dernier scrutin présidentiel a poussé nombre d’entre eux à s’inscrire sur les listes électorales. 

De même, la méconnaissance de la société française et de ses nombreux codes est-elle considérée comme l’un des principaux obstacles à l’embauche pour les jeunes issus de l’immigration. Cette méconnaissance est le résultat de nombreux facteurs dont la ghettoïsation des quartiers mais elle trouve aussi ses raisons dans le refus de socialisation que les parents d’origine maghrébine dictent à leurs enfants par peur ou défiance à l’égard d’une société française réputée corruptrice, sans valeurs et dénuée de toute valeur spirituelle.

Dans cette optique, le rôle des élites françaises d’origine maghrébine est crucial. C’est à elles de dire et de répéter qu’être Français, ce n’est pas simplement un passeport. Il ne s’agit pas de plaider pour l’assimilation totale et de faire siennes les paroles du responsable socialiste Malek Boutih pour qui l’intégration sera achevée quand « les beurs célèbreront le beaujolais nouveau » (ce qui est de toutes les façons déjà le cas pour nombre d’entre eux !), mais d’encourager les uns et les autres à se fondre plus dans cette société, à avoir envie d’y évoluer, à, pourquoi pas, l’aimer et surtout à œuvrer pour la rendre meilleure. Et tout cela, en étant conscient et fier de ses origines et de son identité. La chose n’est pas aisée mais elle est possible. On peut-être musulman et fêter Noël en famille tout comme on peut-être musulman et se sentir personnellement touché quand pleuvent les diatribes francophobes en provenance des Etats-Unis ou du Proche-Orient. 

C’est possible mais encore faudrait-il le proclamer et le dire sans gêne. C’est possible mais encore faudrait-il que la société française l’accepte. Car faire société, pour les minorités, c’est aussi apporter sa richesse, ses habitudes dont certains vont nécessairement se diffuser. Le problème, dans le cas français, c’est que la majorité fonctionne avec une image figée de sa propre société et le dogme de l’assimilation reste dominant. Or les choses bougent et la mondialisation va les faire bouger encore plus. Il ne s’agit pas de plaider pour le multiculturalisme mais de réfléchir sérieusement à la manière dont la société française va être affectée par le métissage. Qu’apportent avec eux les nouveaux venus ? Aux Etats-Unis, les migrants hispanophones sont en train de bouleverser l’échiquier social et politique en ayant, par exemple, contribué au retour en force des idées conservatrices. Cela donne lieu à d’innombrables débats et réflexions. En France, c’est le déni de réalité. La manière dont les musulmans français modifient la société française n’est ainsi que très peu analysée si ce n’est par les cris d’orfraie que l’on entend de manière presque quotidienne sur les plateaux télévisés. Il y a pourtant urgence à penser ce métissage à défaut d’en imaginer par avance les conséquences.

Akram Belkaïd
Publié in Citoyens n°326 - janvier 2008
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