Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 23 mars 2012

Faire société avec celles et ceux qui rechignent à en faire partie

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Comment faire société dans un pays traversé par des tensions récurrentes ? Voici un papier publié en janvier 2008 dans la revue Citoyens de l'Association La Vie Nouvelle. Des réflexions que je souhaite "re-partager" après les drames de Toulouse et de Montauban.


Peut-on faire société avec des personnes qui refusent délibérément de s’y insérer de manière totale et décomplexée ou qui considèrent, tout simplement, que son fonctionnement, comme ses difficultés, ne les concernent pas ? C’est une question délicate qui nécessite, avant que l'on y réponde, de bien clarifier son propos. Il ne s’agit surtout pas d’abonder dans le sens de celles et ceux qui réfutent l’existence de discriminations ou de ségrégation en France. Les récentes émeutes de Villiers-le-Bel (2007), dans la région parisienne, ont permis à ce discours de refaire son apparition par le biais de critiques répétées contre un communautarisme qui menacerait les fondements de la République. Plus important encore, ce discours stigmatisant estime que les minorités visibles sont finalement responsables de leur sort du fait de leur refus d’intégration et de leur persistance à vouloir vivre selon des règles « d’ailleurs », souvent celles du pays d’origine.



Cette manière de présenter les choses est inacceptable. Les discriminations à l’embauche ou pour le logement, le délit de faciès, la ségrégation géographique ne sont en rien des inventions. Elles sont vécues de manière quotidienne par des milliers de Français et de Françaises qui tentent, vaille que vaille, de trouver leur place dans la société. Et ces discriminations ne concernent pas uniquement les jeunes des quartiers mais aussi les élites, à l’image de ceux que l’on appelle les « beurgeois », qui, malgré un niveau d’études supérieur et une situation matérielle confortable, sont confrontés, un jour ou l’autre, au racisme.

Voilà pour les précautions d’usage. Il reste néanmoins à regarder en face certaines réalités déplorables au sein des minorités visibles d’origine maghrébine. Durant des années, les parents de la première génération ont éduqué leurs enfants dans le mythe du retour, allant parfois jusqu’à s’opposer violemment à leur naturalisation alors qu’ils étaient nés sur le territoire français et qu’ils ne savaient rien du pays d’origine. On sait à quels drames humains a abouti ce choix. Parce qu’ils n’étaient pas Français, parce qu’ils n’avaient jamais pu faire les démarches pour obtenir cette nationalité, de nombreux « Beurs » se sont retrouvés dans des situations administratives inextricables à leur majorité (cela sans compter de douloureux problèmes d’identité). 

Pour avoir fauté et commis des délits, certains ont été expulsés vers le Maghreb après un passage dans une prison de l’Hexagone, ce qui constituait la fameuse « double peine ». Des destins ont été brisés, des familles ont été séparées, tout cela, parce qu’à l’origine, des pères mais aussi des mères, refusaient que leurs enfants deviennent français. Une attitude qui a été cyniquement encouragée par les gouvernements maghrébins qui entendaient garder le contrôle sur leurs citoyens émigrés car ils voyaient en eux un excellent moyen de pression politique sur la France. A titre d’exemple, l’Amicale des Algériens en France a longtemps représenté, pour le régime de Houari Boumediene puis celui de Chadli Bendjedid, un outil de contrôle de la communauté immigrée algérienne mais aussi un levier puissant dans les négociations récurrentes, et souvent conflictuelles, avec le gouvernement français. 

Aujourd’hui, la situation a profondément changé. La faillite économique et politique des pays du Maghreb, l’arbitraire qui y règne encore, l’absence de démocratie et la violence terroriste ont ôté toute envie de retour. Les parents, même parmi les plus conservateurs, encouragent leurs enfants à prendre la nationalité française. Mais cela ne veut pas dire qu’ils souhaitent qu’ils deviennent des Français comme les autres. La nuance est de taille et sa réalité contribue aussi au malaise lié à la minorité française d’origine maghrébine. Dans cette problématique, l’éducation des enfants joue un rôle fondamental. Apprendre à ses enfants, dès leur plus jeune âge, qu’ils sont différents de leurs petits camarades, c’est les préparer, inconsciemment ou non, à être hors de la société. Bien entendu, je l’ai dit plus haut, ces enfants vont tôt ou tard affronter le racisme et les discriminations, mais est-ce une raison de les conditionner ainsi ? Est-ce une raison de configurer leur esprit dans une optique de repli et d’attitude défensive ? En clair, on prépare ces enfants à être, d’une manière ou d’une autre, des exclus volontaires voire des victimes.

La fête de Noël est une bonne illustration de ce refus de faire société avec les autres. Il existe en France de nombreuses familles musulmanes qui refusent que leurs enfants fêtent Noël. Pas de sapin à la maison, encore moins de crèche et certainement pas de cadeaux. Sans même insister sur le fait que Jésus et Marie sont célébrés par le Coran et qu’il existe de nombreux pays où des musulmans célèbrent la Nativité (c’est le cas notamment au Liban), on imagine la frustration provoquée dans l’esprit de gamins qui, dès leur plus jeune âge, se trouvent donc forcés de se mettre en dehors de la société. Il ne faut pas s’étonner par la suite que les jeunes de banlieues se sentent si peu concernés par la vie politique française même si le dernier scrutin présidentiel a poussé nombre d’entre eux à s’inscrire sur les listes électorales. 

De même, la méconnaissance de la société française et de ses nombreux codes est-elle considérée comme l’un des principaux obstacles à l’embauche pour les jeunes issus de l’immigration. Cette méconnaissance est le résultat de nombreux facteurs dont la ghettoïsation des quartiers mais elle trouve aussi ses raisons dans le refus de socialisation que les parents d’origine maghrébine dictent à leurs enfants par peur ou défiance à l’égard d’une société française réputée corruptrice, sans valeurs et dénuée de toute valeur spirituelle.

Dans cette optique, le rôle des élites françaises d’origine maghrébine est crucial. C’est à elles de dire et de répéter qu’être Français, ce n’est pas simplement un passeport. Il ne s’agit pas de plaider pour l’assimilation totale et de faire siennes les paroles du responsable socialiste Malek Boutih pour qui l’intégration sera achevée quand « les beurs célèbreront le beaujolais nouveau » (ce qui est de toutes les façons déjà le cas pour nombre d’entre eux !), mais d’encourager les uns et les autres à se fondre plus dans cette société, à avoir envie d’y évoluer, à, pourquoi pas, l’aimer et surtout à œuvrer pour la rendre meilleure. Et tout cela, en étant conscient et fier de ses origines et de son identité. La chose n’est pas aisée mais elle est possible. On peut-être musulman et fêter Noël en famille tout comme on peut-être musulman et se sentir personnellement touché quand pleuvent les diatribes francophobes en provenance des Etats-Unis ou du Proche-Orient. 

C’est possible mais encore faudrait-il le proclamer et le dire sans gêne. C’est possible mais encore faudrait-il que la société française l’accepte. Car faire société, pour les minorités, c’est aussi apporter sa richesse, ses habitudes dont certains vont nécessairement se diffuser. Le problème, dans le cas français, c’est que la majorité fonctionne avec une image figée de sa propre société et le dogme de l’assimilation reste dominant. Or les choses bougent et la mondialisation va les faire bouger encore plus. Il ne s’agit pas de plaider pour le multiculturalisme mais de réfléchir sérieusement à la manière dont la société française va être affectée par le métissage. Qu’apportent avec eux les nouveaux venus ? Aux Etats-Unis, les migrants hispanophones sont en train de bouleverser l’échiquier social et politique en ayant, par exemple, contribué au retour en force des idées conservatrices. Cela donne lieu à d’innombrables débats et réflexions. En France, c’est le déni de réalité. La manière dont les musulmans français modifient la société française n’est ainsi que très peu analysée si ce n’est par les cris d’orfraie que l’on entend de manière presque quotidienne sur les plateaux télévisés. Il y a pourtant urgence à penser ce métissage à défaut d’en imaginer par avance les conséquences.

Akram Belkaïd
Publié in Citoyens n°326 - janvier 2008
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samedi 1 octobre 2011

La chronique du blédard : Obama ou l'éloquence du velléitaire

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C'était il y a un an à peine. S'adressant à la tribune des Nations unies, Barack Obama avait déclaré que le monde était «prêt à un accord qui conduira à la création d'un nouvel Etat palestinien, l'année prochaine». Comme tant d'autres de ses interventions, ce discours avait été marqué par la puissance du verbe. Douze mois plus tard, le même homme s'est de nouveau exprimé sur le sujet, avec éloquence mais pour exprimer son refus de la reconnaissance officielle d'un Etat palestinien par l'Onu, qualifiant cette démarche de «raccourci illusoire ». Dans la foulée, le locataire de la Maison Blanche a fait porter aux seuls Palestiniens la responsabilité de l'échec d'un pseudo-processus de paix qui, en réalité, ne sert qu'à permettre à Israël de gagner du temps et à engranger les faits accomplis ou, selon une autre expression, à multiplier les «facteurs d'irrévocabilité » en ce qui concerne notamment le maintien et l'expansion des colonies en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

En novembre 2008, nous avons été des millions à travers le monde à nous réjouir de l'élection du premier président afro-américain de l'histoire des Etats-Unis. «Le changement est arrivé », avions-nous répété en reprenant le slogan de sa campagne lequel faisait allusion à un vieux chant des descendants d'esclaves. Bien sûr, nous n'étions pas naïfs quant à sa marge de manœuvre. Le président de l'Amérique n'est pas un magicien et ses pouvoirs sont limités à dessein, les Pères fondateurs du pays ayant eu en tête de ne jamais le soumettre à une nouvelle tyrannie après celles des rois anglais. Il n'empêche, après huit années de présidence bushienne, il était temps qu'un peu d'air frais nous parvienne de Washington.

Aujourd'hui, l'échec d'Obama est patent. Rien n'a vraiment changé dans la situation des Etats-Unis ni même dans leur manière d'appréhender le monde. Bien sûr, nous avons eu de beaux discours comme celui du Caire au printemps 2009. Citons aussi celui du 14 février 2011 à Washington, le jour même de la chute de Hosni Moubarak. Là aussi, ce furent des propos à la fois aériens et inspirés, profonds et émouvants. Mais il s'agissait de mots et rien d'autre. Et soudain, reviennent en mémoire les mises en garde de l'écrivain Cornel West (lequel a tout de même fini par se rallier à sa candidature). Obama ? Trop bavard, pas assez courageux, trop velléitaire, trop soucieux de plaire aux puissants, avait ainsi jugé cet activiste et critique impitoyable des inégalités raciales aux Etats-Unis.

Obama parle, fait des discours, emprunte des accents messianiques quand il s'agit de revigorer ses troupes mais, finalement, il n'agit guère. Et cela ne concerne pas que les pauvres Palestiniens. Ainsi, le camp de Guantanamo, «une honte pour l'Amérique » de l'aveu même de Colin Powell, l'ancien chef de la diplomatie américaine sous Bush, fonctionne-t-il encore et sa fermeture ne semble plus être à l'ordre du jour. A la Maison Blanche et au Capitole, les lobbyistes de tous poils ont leurs entrées alors que le candidat Obama avait promis de les chasser ou, du moins, de limiter leur pouvoir. De même, les gens de Wall Street font-ils encore la loi, empêchant les Etats-Unis de remettre au goût du jour des législations imaginées par l'administration Roosevelt, dans sa lutte contre la Grande Dépression. Même l'assurance-maladie s'avère être finalement un fiasco pour le président américain, son texte initial ayant été détricoté au fur et à mesure de ses compromis passés avec le camp républicain.

Et c'est là qu'apparaît ce qui est peut-être la grande faiblesse d'Obama. D'aucuns disent qu'il est faible, incapable de prendre la moindre initiative risquée et, qu'en somme, il manquerait de courage à la différence d'un Clinton toujours partant pour croiser le fer avec ses ennemis. Il y a sûrement de cela mais on peut aussi penser qu'il y a une autre raison. Obama, de par ses origines et le complexe identitaire qui l'a longtemps tourmenté (comme lorsqu'il se faisait appeler Barry), est dévoré par l'obsession de plaire. A force de vouloir être apprécié, y compris par ses adversaires politiques, il en oublie ce pour quoi il a été élu. C'est d'ailleurs un comportement très fréquent chez les représentants de ce que l'on appelle les minorités visibles. C'est le cas en France à l'image des fameux «beurgeois » qui, pour reprendre une expression bien algérienne, n'en finissent plus de «s'excuser de demander pardon » et qui n'ont qu'une seule envie : prouver qu'ils sont sages, raisonnables et donc dignes de confiance.

Le discours prononcé en fin de semaine dernière par Obama devant les Nations unies est, en cela, un bel exemple. Ce n'est pas aux chefs d'Etats et de gouvernements présents qu'il s'adressait ni même à Benyamin Netanyahu flanqué de son raciste de ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman. En réalité, Obama devançait les exigences d'un Congrès américain dominé par les républicains et nettement en faveur d'Israël. En faisant cela, le président étasunien a feint au passage d'oublier que le gouvernement israélien lui a infligé moult humiliations comme lorsqu'il a annoncé le lancement de nouveaux chantiers de colonisation alors même que le vice-président Joe Biden était en visite officielle en Israël.

S'aligner sur la position de ses adversaires pour se les concilier et surtout, pour éviter l'humiliation d'une défaite électorale au Congrès : mais quelle stratégie de gagne-petit ! Quelle preuve d'impuissance aussi. On peut penser qu'Obama est désormais entièrement tourné vers l'échéance électorale de novembre 2012. Le problème pour lui, c'est que toutes ses concessions et tous ses reniements ne risquent guère de lui servir. En effet, il y a de fortes chances pour qu'il ne soit pas réélu comme l'a si bien compris la pléthore de candidats aux primaires républicaines. Battu après avoir tant parlé mais si peu osé : la belle légende d'Obama, risque fort de se terminer en triste déroute.

Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 septembre 2011
Akram Belkaïd, Paris