Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 28 décembre 2012

La chronique économique : L’ECONOMIE DU QATAR VA RALENTIR

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 26 décembre 2012
par Akram Belkaid, Paris


En 2013, le Produit intérieur brut (PIB) du Qatar devrait progresser de 4,8% (contre 6,3% en 2012) soit le plus faible taux de croissance depuis 2002. Bien entendu, la liste des pays qui aimeraient connaître une telle expansion de leur économie est longue. On pense notamment aux membres de l’Union européenne (UE) qui resteront menacés par la récession au cours des prochains mois. Mais, pour un pays comme le Qatar, habitué à des progressions élevées et proches du duo Chine-Inde, ce léger ralentissement mérite d’être signalé. En effet, cela traduit la fin d’un cycle de quinze ans au cours duquel l’Emirat a consenti près d’une centaine de milliards de dollars d’investissements pour augmenter ses capacités de production de gaz naturel et de pétrole.

CAP SUR LES INFRASTRUCTURES
 
Durant les prochaines années, la croissance de l’économie du Qatar devrait donc dépendre du développement des infrastructures avec comme ligne de mire l’organisation de la Coupe du Monde de football en 2022. Usines de traitement d’eau, production d’électricité verte grâce à l’énergie solaire, métro et train, routes et bases logistiques : le Qatar présente un réel retard en la matière en comparaison des Emirats arabes unis (EAU) et de l’Arabie Saoudite. Doha devrait ainsi dépenser près de 10 milliards de dollars d’ici 2020 pour être capable d’accueillir la Coupe du Monde de football et loger au mieux les millions de visiteurs qui se déplaceront à cette occasion. Un chiffre à comparer avec les «seuls» 4 milliards de dollars que la ville émiratie de Dubaï devrait dépenser au cas où sa candidature serait retenue pour l’Exposition universelle de 2020 (il s’agit du troisième événement planétaire après la Coupe du Monde de football et les Jeux Olympiques).

Le Qatar est donc engagé dans un effet de rattrapage par rapport à ses voisins et concurrents. Reste que les chantiers annoncés tardent à démarrer. La principale raison est que l’Emirat ne sait plus où donner de la tête en matière de projets d’infrastructures et qu’il est gagné par la congestion tant en terme de force de travail que d’équipements. Comme Dubaï, il y a une dizaine d’années, Doha est l’un des lieux au monde où l’on compte le plus grand nombre de grues et d’engins de chantier. A cela s’ajoute le fait que les autorités sont de plus en plus, inquiètes quant à la formation d’une bulle immobilière. Certes, en 2012, le nombre de crédits pour la construction a fléchi de 7% (il avait bondi de 40% en 2011) mais de nombreux indices font craindre un scénario à la Dubaï pour les prochaines années. On se souvient qu’en 2010, l’immobilier aux Emirats avait perdu près des deux tiers de sa valeur et entraîné de nombreuses faillites.
 
DES CHANTIERS POUR QUEL USAGE ?
 
Mais la question qui reste posée concerne l’avenir de toutes ces infrastructures. Concernant les stades de la Coupe du Monde, le Qatar a annoncé qu’ils seraient démontés et offerts à des pays en voie de développement (aucune précision n’a été donnée sur cette question ni sur les modalités financières d’un tel transfert). Mais, les routes, les hôtels, les centres commerciaux ainsi que les divers sites industriels n’ont pas vocation à être revendus à l’étranger. Vont-ils continuer à servir ? Et pour qui ? Ne seront-ils pas en surcapacité ? La dynamique économique continuera-t-elle à justifier autant d’investissements pour un pays dont la population ne dépasse pas les 200.000 individus (pour les seuls nationaux) et dont la superficie est comparable à celle de la Corse ? En tout état de cause, la décennie en cours devrait apporter de précieux éléments de réponse à ces questions.
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dimanche 18 septembre 2011

La chronique du blédard : L'émir, le village et la charcuterie

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 15 septembre
Akram Belkaïd, Paris


C'est l'histoire d'un petit village au nord de Paris. Asnières-sur-Oise : moins de trois mille habitants, une mairie, une église, une place attenante, une petite vocation touristique et des commerces de proximité qui ferment les uns après les autres faute de clients. Histoire banale d'une certaine France où nombre de villages sont abandonnés à leur sort par les services publics et finissent par être engloutis par la désertification rurale. Ainsi, en juin 2005, les élus de plusieurs villages du département de la Creuse ont-ils démissionné pour protester contre le retrait de l'Etat dans les campagnes.

Mais, à Asnières-sur-Oise, la pièce se joue autrement. En 2007, le propriétaire de la charcuterie met les clés sous la porte. Pas de repreneur, la marie n'ayant pas les moyens de se payer le commerce. Mais le maire a l'idée de demander son aide à un riche habitant du coin. Il s'agit du cheikh Khalifa bin Zayed al-Nahyan, émir d'Abou Dhabi et actuel président de la fédération des Emirats arabes unis (EAU). L'homme est le propriétaire du château de Baillon, une belle demeure avec parc et canaux qui a appartenu jadis à Napoléon Bonaparte. Sollicité, le cheikh ouvre donc sa bourse et accorde 250.000 euros pour sauver et rénover la boutique désormais rouverte et baptisée «Chez Fanfan».

Il y a plusieurs manières de commenter cette histoire. De façon générale, elle confirme une hypothèse très répandue en France selon lequel ce pays va se transformer petit à petit en un immense parc d'attraction où «l'authentique» sera préservé et protégé grâce à l'argent des étrangers, qu'ils soient résidents ou touristes. Quand le cheikh al-Nahyan contribue à faire revivre une charcuterie d'un village touristique, c'est le cachet «France typique» qu'il contribue à sauver. Un comportement un peu l'image de ces touristes britanniques qui, en Provence, mettent un point d'honneur à faire leurs courses dans les petits commerces plutôt que dans les grandes surfaces.

On peut aussi relever que ce geste contribue à donner une bonne image du châtelain chez ses voisins. Impossible de dire du mal, du moins ouvertement, de quelqu'un d'aussi généreux qui, d'ailleurs, risque d'être encore sollicité pour financer des travaux d'assainissement du village. Dans la même veine, rappelons que le Sultan Qabous d'Oman a décidé en avril dernier de construire un souterrain qui relie directement son château à son haras dans le village de Fontaine-le-Port en Seine-et-Marne. Un chantier qui n'a été autorisé par la municipalité qu'en échange de la construction d'un rond point d'un montant de 500.000 euros. En somme, un donnant-donnant «gagnant-gagnant»…. Mais revenons chez Fanfan.

En ces temps d'islamophobie généralisée, le fait qu'un grand dirigeant arabe et musulman contribue à sauver un établissement dont les produits sont essentiellement à base de cochon a de quoi bousculer les clichés habituels. «C'est vrai que c'est du porc, donc j'aurai difficilement l'occasion de lui proposer mes produits», a même reconnu la charcutière au micro d'Europe1. Certes, une charcuterie n'est pas une église ou une cathédrale. Mais le fait même de financer sa rénovation fait partie de ce que l'on pourrait qualifier de communication intelligente, de soft-power visant à prouver sa tolérance et à modifier la perception occidentale à l'encontre des Arabes qu'ils soient ou non fortunés.

Bien entendu, nombreux sont ceux qui ne cachent pas leur agacement voire leur indignation. Dans le monde arabo-musulman, un tel geste risque fort d'être mal compris. Il est vrai qu'il est impossible de ne pas se dire que cet argent aurait pu servir ailleurs à commencer par les Territoires palestiniens ou même la Somalie (ce à quoi les officiels émiratis rétorquent que leur émir y est déjà un généreux donateur). D'une certaine façon, la charcuterie peut être aussi l'emblème de ces pétrodollars qui, d'une manière ou d'une autre, finissent toujours par reprendre le chemin de l'Occident plutôt que d'être investis dans un pays arabe ou musulman.

Dans le même temps, rien ne dit que ce geste de générosité sera apprécié à sa juste valeur. Pour le comprendre, il suffit juste d'examiner la manière dont nombre de médias français ont présenté l'information qualifiée par eux d'insolite. Ironie et sarcasmes se sont inscrits dans l'habituelle posture qui présente les cheikhs du Golfe comme des personnages fantasques tout juste capables de jeter leur argent par la fenêtre. On rejoint-là, l'effet rebours de tout acte comparable au sauvetage financier de «chez Fanfan». Ainsi, quand un fonds du Qatar rachète le Paris-Saint-Germain, nombreux sont ceux qui, en France, se demandent à quoi rime une telle opération financière dont la rentabilité est jugée peu évidente (si ce n'est que le PSG possède un beau parc immobilier ce qui n'est pas pour déplaire aux qataris…).

Le chèque du cheikh risque donc de s'avérer contreproductif. Sur le net, les réactions quant à ce sauvetage financier sont souvent instructives. «Il va la transformer en boucherie islamique et exiger des produits halal» avertit ainsi un internaute qui voit dans cette affaire un signe du déclin de la France. Et l'on complète ainsi le point abordé au début de cette chronique. Plus l'argent étranger aidera à sauver le patrimoine français et plus la xénophobie locale risque d'être renforcée. Exemple, en Haute-Savoie, le Front national a tiré parti des nombreux investissements immobiliers consentis par des Britanniques. Chalets rénovés, commerces relancés : on pourrait croire que cela ne pouvait qu'être apprécié par les locaux. C'est loin d'être le cas puisque cela a généré des sentiments de dépossession et d'amertume sans oublier de mentionner l'inévitable jalousie. Cela explique pourquoi le cheikh Khalifa risque d'avoir à beaucoup dépenser pour arriver à être sincèrement apprécié par ses voisins...
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