Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 1 janvier 2019

La chronique économique : Le Qatar quitte l’Opep

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 5 décembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

En janvier prochain, le Qatar ne fera donc plus partie de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) dont il fut, en 1961, le premier membre à rejoindre les cinq pays fondateurs (Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït et Venezuela) lesquels avaient créé l’organisation en 1960. Faite en début de semaine par Saad Sherida Al-Kaabi, le ministre qatari de l’énergie, l’annonce de ce retrait a beaucoup surpris car rien, pas même les bisbilles entre Doha et Riyad, ne laissaient l’entrevoir. Ce n’est pas la première fois qu’un membre de l’Opep se retire du Cartel. L’Equateur, membre depuis 1973, l’avait quitté en 1996 avant d’y revenir en 2007. Même chose pour le Gabon, membre depuis 1975, qui en était sorti en 1996 avant de faire son retour en 2016. Mais le fait que le Qatar appartienne au cercle fermé des pétromonarchies du Golfe donne plus d’impact à sa décision. Du moins, un impact symbolique.

Acte de défiance à l’égard de l’Arabie

Officiellement, l’émirat explique que ce retrait lui permettra de se concentrer sur sa stratégie gazière à long terme. Aujourd’hui, l’émirat produit 77 millions de tonnes par an et vise une production de 110 millions de tonnes annuelles d’ici 2024. Mais personne n’est dupe. Ce départ, est avant tout un acte de défiance à l’égard de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis (EAU), deux voisins qui imposent un blocus à Doha depuis juin 2017. En quittant l’Opep, le Qatar signifie une nouvelle fois son indépendance vis-à-vis du royaume saoudien « patron » de fait de l’Organisation. Même si la voix de chaque membre compte, c’est l’Arabie saoudite qui imprime sa marque du fait de l’importance de ses réserves et de sa production. En quittant l’Opep, le Qatar envoie donc un message clair : sa politique énergétique sera indépendante des exigences saoudiennes.

Il faut aussi relever que le Qatar n’est presque plus un pays pétrolier. Sa production quotidienne est de 600 000 barils par jour (9 à 10 millions de barils pour l’Arabie), autrement dit à peine 2% des pompages de l’Opep. Ses réserves estimées sont de 25 milliards de barils (ou giga-barils, Gb) soit le dixième du royaume wahhabite (270 Gb). En clair, le départ du Qatar ne va pas bouleverser le marché pétrolier. Cela ne devrait donc pas avoir un impact important sur les cours. C’est donc le timing de cette décision qui interpelle. Cette semaine est importante pour le Cartel qui se réunit demain et après-demain (6 et 7 décembre) pour décider de la marche à suivre pour endiguer le repli des cours du baril. Même si Doha promet de respecter ses engagements, son annonce crée le trouble. Et les contempteurs de l’Opep notent avec satisfaction que l’unité de l’organisation connaît-là sa première faille d’importance.

Une unité menacée ?


Il faut dire que cette organisation a toujours réussi à passer outre les divisions politiques entre ses membres. N’accueille-t-elle pas l’Arabie saoudite et l’Iran ? L’Irak n’y siège-t-il pas aux côtés du Koweït ? Très critiquée en Occident, notamment au Congrès américain, où on l’accuse de manière régulière de position dominante, l’Opep a jusqu’à présent affiché une unité sans faille, y compris lorsque le baril plongeait vers les 10 dollars au milieu des années 1990. Le départ du Qatar ouvre-t-il la voie à une implosion de l’Opep ? C’est peu probable mais c’est assurément une page qui se tourne dans l’histoire d’une organisation dont la stratégie influe directement sur l’évolution de l’économie mondiale.
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jeudi 8 mars 2018

La chronique du blédard : Du Qatar, du football et du rôle attendu de l’investisseur du Golfe

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 mars 2018
Akram Belkaïd, Paris

L’élimination du Paris Saint Germain (PSG) en huitièmes de finale de la Ligue des champions (oui, c’est du football) illustre bien l’adage populaire selon lequel l’argent n’achète pas tout. On peut dépenser tous les euros de la terre et s’acheter des stars du ballon rond par paquets, cela ne suffit pas à créer une vraie équipe, solidaire et motivée, et encore moins à construire un club organisé avec ses règles de fonctionnement et ses traditions. Rien ne remplace le temps et c’est ce que les dirigeants qataris du PSG s’évertuent à ignorer. De cette déroute bien pitoyable, on retiendra donc que les 417 millions d’euros déboursés l’été dernier en transferts de joueurs (Neymar, Mbappé,…) n’auront servi à rien ou presque. Ce n’est pas cette année que le PSG se hissera au niveau des plus grands clubs européens. Il peut bien semer la terreur (quoique…) sur les terrains de France et de Navarre, cela ne fera pas oublier qu’il demeure un tout petit parmi les cadors de l’Europe.

Comme c’est souvent le cas, le résultat de mardi soir dépasse largement le cadre sportif. Une nouvelle fois, c’est la stratégie du Qatar dans le football qui pose question. Depuis 2011, l’émirat a déversé plusieurs centaines de millions d’euros dans le club parisien pour un résultat des plus mitigés. A ce sujet, on ne peut éviter de faire le parallèle avec les milliards de dollars dépensés parfois par Doha afin de complaire aux grandes puissances occidentales. Ici, c’est le capital d’une banque qu’il faut renflouer. Là, c’est un complexe immobilier à la rentabilité incertaine qu’il s’agit de financer…

On sait que pour l’émirat gazier, le football est un outil de « soft power », d’influence. Au Parc des Princes, la tribune des VIP (very important person) est l’un des endroits parmi les plus courus de France. On y croise des hommes politiques, des stars de la chanson ou du cinéma mais aussi des chefs d’entreprise et des banquiers. Grâce aux gazodollars, champagne, buffet Lenôtre bien garni et hôtesses aux petits soins permettent à ce beau monde de parler sport, politique et affaires tout en échangeant cartes de visites et tuyaux divers. Mais est-ce que tout cela sert vraiment Doha ? Dans cette foule d’invités, combien de profiteurs et, disons-le directement, d’arnaqueurs persuadés qu’il y a « du pognon à se faire », pour reprendre une phrase prêtée à Gérard Depardieu lorsqu’il parlait de l’Algérie au début des années 2000 ? En juin dernier, quand l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et leurs vassaux ont imposé un blocus à leur voisin, on n’a pas entendu beaucoup de ces VIP défendre le Qatar…

La défaite face à Madrid a remis en lumière une réalité gênante : l’acquisition du PSG par le Qatar n’est toujours pas totalement digérée par nombre de Français. Des Arabes qui se paient l’un des plus grands clubs de l’Hexagone, ça fait encore grincer des dents. Sentiment ambigu qui naît de l’obligation de reconnaître que les qataris ont fait entrer le PSG dans une nouvelle dimension. Des qataris dont on aurait aimé qu’ils soient autre chose que ce qu’ils sont afin de pouvoir leur être sincèrement reconnaissants… Il faut d’ailleurs passer en revue les analyses et commentaires d’après-match pour prendre la mesure de cette répulsion persistante qui ne dit pas son nom.

L’une des critiques récurrentes est que le club, malgré son budget, n’est pas une institution qui serait au-dessus de ses joueurs. Il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation. Le comportement de Neymar à Paris aurait été impensable lorsqu’il jouait pour le FC Barcelone. On peut citer de nombreux exemples édifiants où les exigences d’enfants gâtés, les manquements à la discipline de groupe des uns, les états d’âmes des autres, témoignent d’un problème profond de gestion du club. Pour la presse française, c’est d’abord et surtout la faute à Nasser Al-Khelaïfi, le président du PSG. Trop proche des joueurs, trop laxiste, pas assez organisé, voire incompétent, il serait responsable du flottement général qui empêche l’émergence de cette rigueur à tous les niveaux que l’on retrouve au Real de Madrid, au Barça ou au Bayern de Munich pour ne citer que ces grandes formations où tout est planifié et codifié afin d’assurer la victoire.

Mais derrière cela, il y un autre message. En rachetant le PSG, le Qatar a commis une erreur stratégique qui l’empêche d’être pleinement accepté : c’est celle de ne pas se contenter de jouer le rôle habituel de l’investisseur du Golfe. Autrement dit celui qui injecte de l’argent, qui exige des résultats mais qui sait rester à sa place en se gardant d’intervenir dans la gestion au quotidien de son acquisition. Au lieu de cela, le « président Nasser » ou « Nasser » tout court, comme l’appellent nombre de journalistes français (étonnante familiarité…), occupe tout le terrain, y compris celui de la communication. La défaite de son club face à Madrid permet à tous ceux qui convoitent son poste de relancer leur campagne de lobbying. Ils savent que la nomination d’un président français ou, pour garder les apparences sauves, d’un vice-président (ou d’un directeur général) ayant tous les pouvoirs, est une solution que Doha va certainement envisager pour faire face aux turbulences provoquées par ce nouvel échec.
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mardi 26 septembre 2017

Dialogue (presque) imaginaire...

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- Bon, j'ai une vision. On va envahir le Qatar
- Nooooon ! Majesté, ce n'est pas possible ! 
- Pourquoi ?
- D'abord, il y a un contingent turc sur place. Ensuite, les pays occidentaux n'apprécieront pas. On passera pour les méchants agresseurs.
- Comment convaincre les Occidentaux que nous sommes dans notre bon droit d'envahir ces...
- Changeons notre image !
- Comment ?
- Permettons à nos concitoyennes de conduire. Cela nous fera une bonne publicité.
- Aha, bonne idée. Et ensuite, on attaque ?
- Heu...

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mercredi 16 août 2017

La chronique du blédard : Le Qatar, Neymar et l’hubris

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 août 2017
Akram Belkaïd, Paris

A la fin des années 1980, une monarchie du Golfe fit beaucoup parler d’elle dans les médias occidentaux, notamment financiers. Il ne s’agissait pas encore de Dubaï (qui allait devenir la vedette des années 2000) ou du Qatar (l’actuel thème incontournable) mais du Koweït. Début 1988, profitant de la privatisation de BP dans un contexte boursier morose, le fonds souverain de l’émirat prenait progressivement le contrôle de près de 22% du capital de la compagnie pétrolière britannique. Un outrage pour Margaret Thatcher et son gouvernement qui – après moult polémiques et menaces - trouvèrent le moyen légal d’obliger les Koweïtiens à ramener leur part à 9% à partir de janvier 1989. En clair, et règles du libéralisme ou pas, il était hors de question que Londres accepte qu’une ancienne colonie devienne le principal actionnaire – voire le propriétaire – d’un joyau du Royaume-Uni. L’économie de marché, oui, mais pas quand il s’agit d’Arabes…

Cet épisode engendra nombre de débats et d’analyses qui paraîtront très actuels au lecteur. En Occident, la presse multiplia les articles sur les ambitions, jugées « démesurées » et « inquiétantes », du Koweït. Comme par hasard, on commença alors à s’intéresser de plus près à la condition des étrangers asiatiques vivant dans cette pétromonarchie ainsi qu’à celle des populations bédouines sans nationalité (les « bidoun »). En revendant leurs parts, les Koweïtis firent une grosse plus-value (plus d’un demi-milliard de dollars) et jurèrent que leur objectif n’était que d’engranger des réserves financières pour leurs générations futures. Rien n’y fit. Pour l’opinion publique occidentale, le Koweït était la grenouille (arabe) qui se voulait plus grosse que les bœufs occidentaux. Ce qui explique pourquoi l’image internationale de l’émirat était aussi négative quand il fut envahi par l’Irak en août 1990.

L’affaire du Koweït et de BP illustra une règle d’airain qui demeure encore en vigueur. Les monarchies du Golfe n’ont pas le droit de tout faire avec leur argent. Elles peuvent prendre des participations dans les grands noms de l’économie mondiale mais ne pourront jamais prétendre les acquérir. Elles peuvent multiplier les investissements boursiers, elles se gardent bien d’exiger un siège dans les Conseil d’administration des grandes multinationales. Le corolaire de cette règle est que ces mêmes monarchies sont aussi obligées de mettre leur argent là où leurs puissants protecteurs les incitent (obligent) à le faire. Armement et défense, aéronautique, secteur financier : une (bonne) partie des pétrodollars ou gazodollars se doit d’être recyclée dans les économies occidentales. Les monarques du Golfe le savent et ils n’ont pas le choix.

Proposons maintenant une reformulation de la règle exposée ci-dessus afin d’aborder l’affaire Neymar, ce joueur brésilien de football dont le transfert mirobolant au Paris-Saint-Germain, propriété du Qatar, défraie la chronique. En fait, si les monarchies du Golfe savent que certains investissements ou certaines acquisitions leurs sont interdits, elles savent que, pour le reste, elles ont le droit (l’obligation ?) de faire n’importe quoi avec leur argent. Certes, on peut analyser le transfert de Neymar comme une opération économique destinée à faire entrer de l’argent dans les caisses du club (et donc du Qatar). Cela passe par la vente de maillots et la publicité en attendant les retombées financières d’éventuelles victoires dans les grandes compétitions. On peut aussi expliquer que ce transfert est un message géopolitique destiné à signifier que le Qatar, confronté au blocus et à la mise en accusation de ses voisins saoudiens et émiratis, demeure debout.

Il n’empêche. Cet argent dilapidé dans les jeux du cirque aurait pu (mieux) servir ailleurs. On pense au sort des réfugiés syriens, à celui des Palestiniens. On pense surtout à la faim dans le monde, ce scandale politique majeur. Le Qatar est sans cesse à la recherche de moyens de renforcer ce qu’il croit être un nécessaire « soft-power » (stratégie d’influence « douce ») pour survivre aux ambitions hégémoniques de ses voisins. Cela peut se comprendre mais on est en droit de se demander pourquoi nombre de ses investissements et initiatives sont toujours aussi clivants. En réalité, l’hubris (la démesure) n’est jamais loin dans ses choix. La démesure mais aussi la frustration. Comme son homologue du Koweït, l’émir du Qatar sait qu’il ne pourra jamais se payer Exxon, Total ou Boeing. Ce n’est pas une question de moyens mais de possibilité politique. Alors, il y a le reste. Le somptueux (et non le somptuaire), l’ostentatoire, le « al-bling-bling », tout cela étant encouragé par une foule d’intermédiaires qui ont compris l’intérêt d’exploiter à la fois cette envie d’exister à tout prix et cette compétition phallique entre monarques (et familles royales) qui se détestent et se jalousent. Le transfert de Neymar ? Qu’importe le prix, avec le PSG renforcé, le Qatar veut être le premier à remporter la Ligue des Champions et faire ainsi la nique à son rival d’Abou Dhabi dont le club de Manchester City échoue depuis des années à s’imposer sur le plan européen.

On terminera cette chronique en relevant que les indignations provoquées par le transfert de Neymar sont légitimes mais qu’il ne faut pas être dupe non plus. D’abord, chez certains commentateurs, le racisme anti-arabe n’est jamais loin. Ensuite, il est étonnant que personne ne relève à quel point cette affaire est emblématique des temps actuels. Si un patron peut gagner en un an l’équivalent de plusieurs siècles de salaires de ses employés, pourquoi faudrait-il s’étonner qu’un club dépense une fortune pour se payer un joueur (lequel a quelques talents contrairement à pléthore de patrons surpayés) ? Comme toujours, le football n’est rien d’autre qu’un simple miroir du monde dans lequel nous vivons.
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