Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 19 janvier 2013

Le pouvoir algérien peut dire merci aux médias occidentaux

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Bien que prévisible, le retournement d’une bonne partie de l’opinion publique algérienne est spectaculaire. Hier, c'est-à-dire bien avant le déclenchement de la prise d’otage sur le site gazier de Teguentourine (In Amenas), la vox populi grondait contre un régime jugé coupable de mille et un maux, le dernier étant celui d’avoir autorisé - en catimini - les avions français à emprunter l’espace aérien algérien pour intervenir au nord du Mali. Ensuite, l’attaque par un commando djihadiste de ces installations exploitées par la Sonatrach, BP et Statoil, a d’abord provoqué un effet de sidération et d’accablement. Que des islamistes armés arrivent à toucher le cœur de ce qui constitue la rente algérienne avait de quoi surprendre. De même, cela prouvait une nouvelle fois que rien, ou presque, ne fonctionne normalement dans un pays en proie à une incertitude politique majeure.

 

Et puis, est venu l’assaut de l’armée algérienne et son dénouement sanglant pour une partie des otages. Il ne m’appartient pas ici de juger de la pertinence ou non de cet assaut notamment en ce qui concerne le moment de son déclenchement. Au-delà du drame humain, que nul ne doit contester ou minimiser, ce type de situation n’est jamais simple à gérer. Il est d’ailleurs étonnant de voir des confrères émettre des avis (le plus souvent négatifs) alors qu’ils sont à des milliers de kilomètres du théâtre des opérations et que certains, n’ont peut-être jamais mis les pieds en Algérie. De même, et tout en refusant de se faire le porte-voix du pouvoir algérien, on ne peut s’empêcher de relever l’attitude quelque peu paternaliste voire donneuse d’ordre de certaines capitales occidentales. En effet, pourquoi les autorités algériennes devraient-elles attendre le feu vert de Londres ou Tokyo pour régler un (grave) problème qui se déroule sur leur sol ? Considère-t-on dans ces mêmes capitales que les Algériens n’ont pas à prendre d’initiatives autonomes et qu’ils se doivent d’attendre les bons conseils de Paris, Londres ou Washington ? Passons…

 

En tout état de cause, ces critiques formulées à l’étranger ont eu pour effet de réveiller le nationalisme déjà très ombrageux des Algériens. Aux réserves de Londres, Tokyo ou même Washington, répondent aujourd’hui les imprécations en provenance d’Algérie mais aussi de la diaspora. « On est chez nous, on fait ce que l’on veut et personne n’a de conseils à nous donner ». Tel pourrait être le message de rappel de souveraineté à destination de l’étranger. Et, il faut dire, que les approximations des médias occidentaux, notamment français, cela sans compter la manière presque méprisante (à l’égard de l’armée algérienne) avec laquelle ils ont commenté les événements, ont provoqué la colère. Ce qui, plus important encore, a offert l’occasion au régime algérien – qui n’en demandait pas tant – de ressouder les rangs.

 

Cette colère indignée, qui se traduit notamment par des billets virulents sur les réseaux sociaux (y compris de la part d’opposant au régime d’Abdelaziz Bouteflika), s’explique aussi par le fait que les Algériens ne cessent de rappeler qu’ils ont été seuls et abandonnés à leur sort durant les années 1990, une période de sang et de terreur qui est encore dans les esprits et qui alimente nombre d’amertumes. Les Algériens rappellent aussi qu’ils n’ont jamais accepté le fait que des rançons soient versées pour régler les kidnappings de touristes occidentaux au Sahara. De l’argent dont une partie, disent-ils aujourd’hui, a financé l’armement des preneurs d’otages. Voilà pourquoi les critiques à propos de l’assaut de leur armée horripilent tant les Algériens. Et, pour le pouvoir, c’est une bénédiction d’autant que circulent désormais des thèses selon lesquelles cette prise d’otage aurait été fomentée par la fameuse « main de l’étranger » pour déstabiliser le pays. En clair, le tollé général en Europe, au Japon et aux Etats-Unis à propos de l’assaut, est une belle occasion pour le gouvernement algérien de faire oublier le reste et pour occulter les questions essentielles. Comment une telle prise d’otage a-t-elle pu avoir lieu dans une zone censée être ultra-sécurisée ? Quelles sont les conditions de participation de l’Algérie à l’intervention militaire française au nord du Mali ?  Mais aussi comment sont gérés ces sites gaziers et pétroliers dont on sait qu’ils bénéficient d’une certaine extra-territorialité comme en témoignent des syndicalistes algériens qui n’hésitent pas à parler de zones de non-droit ? Ces questions attendent des réponses et l’effervescence nationaliste – fut-elle justifiée en partie – ne devrait absolument pas les faire passer au second plan. C’est hélas, ce qui est en train de se passer au plus grand bénéfice d’un régime qui reste comptable de tout ce qui s’est passé depuis le début de ce drame jusqu’à sa fin.
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Interview accordée à La Tribune : Prise d'otages en Algérie: "Comment cela a-t-il pu arriver dans une zone aussi militarisée?"

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La Tribune, 18 janvier 2013
Propos recueillis par Marina Torre | 18/01/2013, 16:13 - 532 mots
L'ancien ingénieur et journaliste algérien Akram Belkaïd s'interroge : comment des terroristes ont-il pu s'en prendre à un complexe d'exploitation gazière situé dans une zone stratégique pour les ressources énergétiques algériennes, jusque là épargnée et placée sous très haute sécurité?
 
L’assaut de l’armée algérienne sur la base gazière de Tiguentourine, près d’In Amenas, dans le sud-est se poursuit, tout comme au Mali d’où a démarré cette crise. Le flou règle encore sur le nombre de morts, d’otages libérés et de personnes toujours présentes sur le site. Dans ce contexte, les commentaires vont déjà bon train et se focalisent notamment sur les enjeux énergétiques pour le premier exportateur de gaz d’Afrique. Des enjeux qui expliqueraient en partie le choix d’Alger d’intervenir rapidement, brutalement et unilatéralement. Des questions qui se posent, mais qui en occulteraient d’autres, bien plus fondamentales aux yeux d’Akram Belkaïd, ancien ingénieur, essayiste et journaliste algérien qui écrit, entre autres, pour le Quotidien d’Oran.


Quel est l’enjeu de cette attaque pour les ressources énergétiques algériennes ?

Akram Belkaïd : Il est certains qu'au-delà du drame humain, la question qui se pose c’est la sécurisation des sites pétroliers et gaziers en Algérie qui jusque là n’avaient pas été touchés. Cela va provoquer un renchérissement des assurances et des difficultés pour les entreprises étrangères sur place pour assurer la sécurité des personnes, leur rapatriement…
Quel est le poids de la base d’exploitation gazière de Tiguentourine elle-même?
Le site compte pour 8 à 12% de la production algérienne. Ce qui est beaucoup. Mais toute la zone alentour, dans un rayon de 500 km est une zone gazière. C’est ça qui pose problème. Il y a une vraie menace. On pensait que ces sites étaient inviolables. Pendant la guerre civile, ils n’avaient jamais été touchés. Une nouvelle étape, un nouveau palier ont été franchis.
Est-ce ce nouveau palier qui explique la réaction rapide des forces de sécurité algériennes ?
Oui, plus que tout, c’est un message envoyé par l’Etat algérien. Ceux qui seraient tentés de faire la même chose savent à quoi il faut s’attendre. Cela a toujours été la stratégie du gouvernement.
Les chancelleries n’ont pas été prévenues de cette action. Cela participe-t-il de cette stratégie ?
Absolument. L’Algérie a l’obsession de sa souveraineté, elle ne supporte pas l’ingérence de l’extérieur. C’est un pays très chauvin, très nationaliste, où l’on ne se soumet pas au bon vouloir d’autrui. Autant le gouvernement avait des problèmes avec son peuple, autant sur ce point, il ne se trouvera pas grand monde en Algérie pour critiquer cette décision.
Les questions qui se posent portent plus sur "comment on en est arrivé là" mais pas sur le fait que l’armée ait agi sans en référer aux capitales étrangères. En fait, je crains que la polémique ne fasse oublier le reste, le cœur du problème : comment cette situation a pu se produire. La télévision française rend service au gouvernement algérien en se focalisant sur l’assaut alors que d’autres problèmes mériteraient d’être abordés comme par exemple la réalité des liens entre cette opération et la situation au Mali?
Quelle est votre explication sur ce dernier point?
Il y a eu beaucoup de relâchement. C’est le signe que l’Algérie est dans une situation difficile. Voilà un pays dont on peut se demander s’il est toujours gouverné ! Avant ces événements, le grand débat c’était de savoir si le président Bouteflika aurait un quatrième mandat.

*Sur la question du Mali, Akram Belkaïd a publié un article sur son blog le 16 janvier.
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jeudi 17 janvier 2013

Que faire pour le Mali ?

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On le sait, nombre d'Algériens, si ce n'est la majorité, sont opposés à l'intervention française au Mali. Une opposition qui s'est radicalisée lorsqu'ils ont appris, grâce à Laurent Fabius et non pas grâce aux autorités algériennes - lesquelles auraient bien aimé que l'on cache la chose - , que les Rafales français empruntaient l'espace aérien algérien. Cette hostilité n'a rien d'étonnant. Elle naît et s'alimente respectivement par conviction nationaliste, par mémoire historique, par ce qui reste d'anti-impérialisme dans un pays qui a bazardé sa période socialisto-non-alignée pour basculer dans le "bazarisme", et par conviction selon laquelle l'Occident, et en particulier la France, ne fait jamais la guerre sans avoir quelques arrières-pensées.

Tout cela est respectable et compréhensible. Mais, encore faut-il répondre à la question suivante : comment régler la situation au Mali ? Faut-il accepter que ce pays soit divisé ou qu'il tombe entre les mains des groupes djihadistes ? A ce sujet, comment peut-on dire tout le mal que l'on pense de la naissance d'un éventuel "Malistan" ou "Sahelistan" mais exiger que la France cesse son intervention ? Compte-t-on sur un miracle qui ferait que, soudain, l'armée malienne deviendrait plus performante ? Croit-on que des troupes africaines seraient capables de venir seules à bout des djihadistes ? Mais, peut-être que l'on se moque du sort des populations du nord-Mali. Tombouctou ? Zon qu'à se débrouiller. Quant aux amputations, aux destructions de mausolées, les concernés s'y feront...

En réalité, ce genre de situation est l'occasion de postures vertueuses. De celles où l'on rabache les principes de non-ingérence, de refus de tout aventurisme militaire et cela alors que l'on est incapable d'avancer la moindre solution concrète pour, justement, sauver l'intégrité d'un pays. Cela étant dit, la position officielle de l'Algérie reste aussi à connaître. La négociation aurait été privilégiée mais quelle négociation ? Avec des brigands qui rançonnent et trafiquent aux confins algériens ? Est-ce sérieux ?

Que faire pour le Mali : c'est donc "la" question et ce n'est pas basculer dans le néo-conservatisme que de la poser...
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mercredi 16 janvier 2013

Algérie - Mali, l'engrenage du pire

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Comme tous les peuples, les Algériens ont des faiblesses. L’une d’elles, consiste à créditer nombre de leurs dirigeants de compétences et expertises qui, en réalité, n’existent pas. Ce qui se passe en ce moment dans le sud du pays avec la prise d'otages à In Amenas en est le parfait exemple. Dans un contexte régional explosif –c’est le moins que l’on puisse dire – on nous avait assuré que les frontières étaient fermées et que la vigilance était de mise. Tu parles, Messaoud ! Car voilà qu’une incursion djihadiste met la planète en émoi car elle atteint presque le cœur du cœur du réacteur algérien. Certes, à en croire (ou du moins, à s’obliger à le faire) les autorités, la production gazière n’est pas menacée (ce qui ravira certainement les familles des victimes de l’attaque et les otages !). Mais, tout de même ! Dans les années 1990, alors que le nord de l’Algérie était à feu et à sang, jamais l’industrie des hydrocarbures n’a été menacée de près ou de loin. Ce qui se passe en ce moment est donc tout un symbole, la preuve que les choses ont évolué. En pire. D’ailleurs, on peut dire que cette attaque suivie d’une prise d’otage, ressemble à bien des égards au détournement de l’Airbus d’Air France par un commando du GIA en décembre 1994. A l’époque, cet événement révélateur avait convaincu la communauté internationale que quelque chose de grave se passait en Algérie et que les discours sur le dernier quart d’heure du terrorisme n’étaient que pure communication.


On a souvent fait croire aux Algériens, que leur pays avait une « diplomatie africaine ». Où est-elle aujourd’hui ? Comment se fait-il qu’un tel chaos se soit installé au nord du Mali, pays que n’importe quel étudiant en sciences politiques définirait comme devant nécessairement faire partie de la zone d’influence d’un voisin aussi puissant et ambitieux (du moins en théorie) que l’Algérie (de grâce, que l’on nous épargne l’insupportable blabla sur les principes de « non-ingérence » ? Autres questions : Comment se fait-il que cette intervention militaire française ait disposé d’autant de facilités algériennes et cela contrairement à ce qui s'était passé pour la Libye de Kadhafi ? Comment se fait-il qu’un commando djihadiste puisse circuler aussi facilement dans une bonne partie du sud algérien sans être au moins repéré ? Et où est donc la fameuse expertise algérienne quant aux affaires du Sahel ? En réalité, dans cette affaire, l’Algérie encaisse quand elle n’est pas aux abonnés absents.


On risque de dire que tout cela n'est qu'une savante manipulation (ce qui augmentera l'aura d'une Algérie censée être toujours au centre du jeu comme aiment à l'écrire quelques anciens espions français transformés en thuriféraires du régime algérien). Ou alors que c'est peut-être la proximité de la Coupe d’Afrique des Nations de football qui est responsable d’autant de distraction et de désinvolture. Il est possible aussi que cela soit les soldes parisiennes qui ont occupé l’esprit de quelques décideurs… De même, on ajoutera que ce qui importe à Alger, c’est de savoir comment vendre à l’opinion (la pauvre...) un prolongement du mandat présidentiel jusqu’à 2016 (il paraît que c’est l’alternative à un quatrième mandat). On laissera entendre que, finalement, les choses se tasseront d’elles-mêmes dans le Sahara. Mais on connaît la chanson. Celle du pire qui vient après le pire. Celle des ravages de l’incompétence et de la déprédation.


Ce qui se passe dans le sud algérien n’est rien d’autre que le signe que d’autres catastrophes peuvent subvenir. Car l’enjeu est là et on peut prendre les paris : si cela continue ainsi, si l’Algérie continue à ne pas être gérée comme on doit gérer un pays digne de ce nom, alors le Sahara (et ses richesses) ne seront plus algériens d’ici quelques années (qu’importe la manière dont sera habillée la perte de cette souveraineté). Ne parlons pas de complot, disons simplement que la géopolitique des matières premières, de la drogue et des trafics humains a horreur du vide et qu’une terre, ses populations (il s'agit dans le cas présent des Touaregs trop longtemps négligés) et son sous-sol laissés à l’abandon politique, administratif et même étatique, finit toujours par tomber dans l’escarcelle de celui qui la désire le plus.

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