C’est un sujet de conversation incontournable. Les Algériens en parlent depuis toujours y compris lorsqu’elle s’appelait Sécurité militaire ou SM. Ils n’ont pas attendu pour cela qu’un ancien cadre de la Sonatrach adresse une lettre au général Toufik pour lui demander de faire toute la lumière sur les affaires de corruption entachant la compagnie pétrolière algérienne. Dans toutes les discussions à propos du pays et de sa situation politique, l’acronyme DRS (pour Département du renseignement et de la sécurité, c'est-à-dire les services de renseignements algériens, revient donc en boucle. Impossible d’y échapper y compris lorsque ce type de discussion a lieu à l’étranger. Bref, le DRS est incontournable au point que cela vire parfois à l’obsession. Un exemple ? L’affaire d’In Amenas, c'est-à-dire l’attaque d’un site gazier dans le sud algérien et la prise d’otage (et l’execution) de plusieurs ressortissants étrangers en janvier dernier. A entendre certains acteurs de la vie politique algérienne mais aussi des « experts » et autres « spécialistes » de l’Algérie, cette attaque et cette prise d’otages serait le fait du DRS et de personne d’autre…
Cette accusation traduit à quel point les opposants
au pouvoir algérien réel mais aussi ses contempteurs de l’étranger sont obsédés
par le DRS. Clarifions le propos. Il n’entre pas dans mes intentions de
défendre le DRS qui, de toutes les façons, n’a besoin de personne pour cela.
L’idée est juste de dire que, parfois, la critique rationnelle voire la mise en
cause nécessaire cède le pas à l’obsession irrationnelle, complotiste et contre-productive.
Comme l’a si bien écrit le journaliste algérien Khaled Ziri, pour la majorité
des Algériens, l’attaque de cette usine gazière est
surtout un immense échec pour l’Algérie et ses services de sécurité. Dire
le contraire, en faisant porter la responsabilité de l’attaque au DRS, c’est
donc minimiser cet échec. C’est empêcher de se poser les bonnes questions sur
l'incapacité de l’Algérie à prévenir ce genre d’action criminelle. C’est aussi
offrir au pouvoir algérien une sorte d’aura, certes sombre mais une aura quand
même, puisqu’il serait capable d’organiser une telle opération machiavélique.
En réalité, la vraie question, celle que l’on ne doit pas cesser de poser, est
la suivante : comment une telle attaque a-t-elle bien pu se
dérouler ? En bref, et au risque de faire bondir : accuser le DRS
d’avoir mené l’attaque d’In Amenas ce n’est ni plus ni moins que le renforcer
en lui prêtant mille et un pouvoirs maléfiques. Oderint, dum metuant : Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me
craignent…
Mais les accusateurs du DRS n’en démordent pas. Pour
eux, ce sont les "services" et rien d’autre. Quand, avec patience, on leur
demande d’expliquer pour quel bénéfice une telle opération aurait été montée,
la réponse fuse : « pour obtenir le soutien de l’Occident et de la
France » et « pour justifier la participation indirecte de l’Algérie
à la guerre dans le Mali ». Ah tiens ? Comme si le soutien occidental
à l’Algérie n’était pas garanti depuis déjà une vingtaine d’année, et cela
avant, pendant et après la sale guerre. Et comme si le pouvoir algérien avait
besoin de se justifier auprès de son opinion publique à propos de son soutien (tiède) à la guerre
dans le nord du Mali.
Plus important encore, ceux qui accusent le DRS font
mine d’oublier à quel point cette opération a été dévastatrice pour le pouvoir
algérien et ce qu’il faut considérer comme étant sa sève vitale, comprendre le
système de gestion des hydrocarbures. Dès le lendemain du drame, des compagnies
pétrolières occidentales ont plié bagage tandis que les primes d’assurance
montaient en flèche. Les hydrocarbures, on le sait, sont le cœur du pouvoir
algérien. Sans eux, pas de rente, pas de redistribution et, bien sûr, pas
d’enrichissement. De tous temps, le régime a bâti ses diverses stratégies en
respectant au moins cette règle : être un fournisseur fiable de l’Europe
en matière d’approvisionnements gaziers et pétroliers. En clair, être le
meilleur partenaire possible en ce qui concerne la sécurité énergétique
européenne. L’attaque du site de Teguentourine a écorné cette image et pousse
aujourd’hui les autorités européennes à multiplier les réflexions prospectives
quant à une possible interruption des livraisons de gaz algérien. Des acteurs
comme le russe Gazprom ou le Qatar s’en frottent les mains car ce genre
d’événement renforce leur position en tant que fournisseurs incontournables de
l’Europe. Le DRS aurait donc scié la branche sur laquelle le système algérien
est assis depuis cinquante ans ? Soyons sérieux.
Bien sûr, l’Algérie a une longue histoire de
manipulations et de coups tordus derrière elle. Les accusateurs du DRS ont donc
beau jeu, quand ils acceptent de relativiser leur propos tout en disant que cela
pourrait être une manipulation ayant mal tourné. Mais là, encore une fois, il
faut rappeler que le système algérien, dont le DRS est la colonne vertébrale,
n’a jamais joué, ni de près ni de loin, avec les hydrocarbures. Jamais au grand
jamais y compris dans les moments où il était le plus vulnérable aux critiques
et pressions de la communauté internationale. Et ce n’est pas être un suppôt du
pouvoir en place à Alger ou un dangereux naïf que de l’écrire. Ceci étant, on
est libre de tout mettre sur le dos du DRS algérien, y compris le réchauffement
climatique et la vague d’intempéries qui frappe actuellement le Maghreb central…
Akram Belkaïd
_