Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 20 février 2018

La chronique du blédard : Ta place !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 février 2018
Akram Belkaïd, Paris

Commençons par la bonne nouvelle. Il existe une France qui s’accepte telle qu’elle est. Autrement dit métissée, tolérante et pluriculturelle. Une jeune fille voilée, ou plutôt portant un bandeau, a pu tenter sa chance dans l’une des émissions phare d’une télévision privée pour qui, pourtant, rien ne doit mettre en péril son audience et ses commandes publicitaires. Mieux, l’artiste en herbe a été retenue pour poursuivre l’aventure après avoir interprété, à une heure de grande écoute, une partie de sa chanson en langue arabe. En découvrant Mennel devant mon petit écran, j’ai brièvement pensé à Fayrouz, invitée par Mireille Mathieu lors d’une émission sur la même chaîne – alors publique – au milieu des années 1970. Une autre époque où ce genre d’apparition, très rare, relevait plus de la curiosité exotique.

Mais j’ai aussi pris les paris avec mon entourage. J’étais persuadé que cela « chaufferait pour elle » en raison de son bandeau. Pari gagné… On connaît la suite. D’abord, la polémique à cause du voile, cette obsession, pardon, cette névrose typiquement hexagonale. Ensuite, seconde polémique, encore plus violente et passionnée, en raison d’anciens tweets, notamment complotistes, de l’intéressée. La partition était jouée, et la seule issue pour Mennel était d’abandonner l’aventure de The Voice. L’affaire, devenue nationale car chacun y étant allé de son couplet, permet de tirer plusieurs enseignements.

Le premier concerne tous ceux qui ont une relation de près ou de loin avec l’islam ou le monde arabo-musulman. Le moindre moment de célébrité se paiera désormais par un processus inquisitoire immédiat. Quelqu’un, quelque part, fait un tabac. On ira vérifier ses dires et ses posts sur les réseaux sociaux. Attention aux « like » compromettants, aux « retweets » déshonorants, aux amitiés virtuelles embarrassantes, aux commentaires jugés complices.  Avec les réseaux sociaux, la notoriété signifie l’enclenchement d’un processus tatillon comparable à la confirmation d’un juge à la Cour suprême par le Congrès des Etats Unis. Quelqu’un ayant du temps à perdre pourrait s’amuser à passer en détail le profil de chaque candidat sélectionné par The Voice depuis la création de cette émission. Et là on aussi on peut prendre les paris. Il ferait de belles trouvailles. Mais tous ces candidats ne portent pas de turban…

Le second enseignement concerne ce qu’il convient d’appeler la fachosphère. Cette affaire a prouvé son efficacité. Sa capacité à créer l’agitation (ou le « buzz ») est telle que tout le monde ou presque est impressionné. De nombreux médias classiques y trouvent matière à rabâchage au rabais. Se faire l’écho de ce que charrie internet comme clameurs et caquetages est devenu un passage obligé. Ce n’est plus simplement la « séquence internet » cela devient des sujets récurrents pour débats en tout genre. La question qui se pose alors est la suivante : est-il trop tard pour établir un périmètre de sécurité pour isoler la planète troll ?

Certains de mes amis confrères s’indignent tous les jours. Ils repèrent âneries, provocations ou dérapages de la part de trollnards hyperactifs et cela crée, après partages, d’infinies chaînes de commentaires et d’expressions de colère. Cela se comprend. La bêtise réactionnaire est une matière très répandue. Elle incite à la réaction, elle exige des réponses, elle impose des prises de position qui, le plus souvent, se perdent dans le vide, vite oubliées, vite remplacées. Il y a quelques jours, je suis tombé sur un article qui conseillait d’ignorer ce genre de piège et cela m’a beaucoup intéressé. Un journaliste médiocre et atrabilaire vous prend à partie sur twitter ? On l’ignore. On le met dans le lourd, pour reprendre une expression bien de chez nous. Un inconnu, réfugié derrière son pseudonyme, se déchaîne ? On le bloque. Car la règle est simple : les réseaux sociaux ne servent pas à convaincre ni à raisonner et encore moins à éduquer ou à donner une conscience aux gens. Mais dans le cas de Mennel, il est évident que ce genre de stratégie ne sert à rien. Les vagues étaient trop puissantes.

Ce qui vient de lui arriver illustre un troisième enseignement. La propension de certains à signifier aux « racisés », Maghrébins, Noirs, ou autres personnes du Sud, qu’il est un enclos qu’ils n’ont pas le droit de quitter sans présentation de solides garanties. C’est un peu le « ta place ! » que tout dresseur de chien lance à l’animal quand il veut lui ordonner de rester immobile ou de s’en revenir au panier. Tous ces gens ne sont pas racistes, loin de là. Ils admettent que la diversité s’incarne au quotidien. Mais ils veulent que cette incarnation se fasse comme ils l’exigent. Pas de voile, bien sûr, pas de revendication en matière d’alimentation, pas de prénom trop connoté, pas d’engagement politique trop marqué vis-à-vis de ce qui se passe au Proche-Orient. On a le droit d’être différent mais à la condition d’être rassurant…

Et pour bien le comprendre, on offre aux récalcitrants des exemples à suivre. Le bon « racisé » ? C’est celui qui pense comme nous, qui dit comme nous et que l’on peut agiter à foison pour rappeler les siens à l’ordre. Une autre Mennel fera bientôt son apparition. Elle n’aura pas de turban ou de bandeau, et ses posts et tweets sur les réseaux sociaux seront d’une docilité et d’une fadeur à calmer le plus enragé des trolls.
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jeudi 25 février 2016

La chronique du blédard : Ecrire, c’est s’exposer (du moins, à ses pairs)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 février 2016
Akram Belkaïd, Paris

S’exprimer dans la presse, qu’elle soit imprimée ou électronique, mène aujourd’hui à d’inévitables déboires surtout quand le sujet est tout sauf consensuel. Ainsi, ma chronique de la semaine dernière à propos de la Syrie m’a valu nombre de messages insultants de la part des inévitables « trollnards » qui hantent les limbes des réseaux sociaux et qui semblent vouer une admiration bien virile pour Assad et Poutine. Qu’ils soient basés à Alger, Seattle, Genève ou Paris, ces « idiots » tels que les a défini Norbert Bolz, philosophe allemand et spécialiste des médias, infestent les réseaux sociaux et rendent les débats impossibles (1). Ouvrons juste une parenthèse pour préciser que le terme « idiots », comme l’expliquait Bolz, est à prendre dans son sens originel, « idiotae », autrement dit des gens qui, dans le meilleur des cas, ne jurent que par la « doxa », leur opinion ou par leur capacité à élaborer de longs posts truffés de références et de renvois à d’innombrables sites plus ou moins sérieux. Quel que soit le sujet, ils se contentent de cette opinion, surtout si elle converge avec d’autres avis semblables, et estiment donc qu’ils n’ont nul besoin du savoir étant persuadés que ce dernier est relatif et que les experts ne le sont que de nom. Ainsi cet internaute qui n’a eu de cesse de me reprocher avec virulence d’avoir critiqué le livre de Boualem Sansal avant de concéder qu’il n’avait pas lu ce roman…

De nombreux confrères sont excédés par les attaques incessantes dont ils font l’objet de la part d’inconnus qui agissent souvent en se cachant avec courage derrière un pseudonyme. Des sites ont d’ailleurs décidé de ne plus permettre que les articles soient commentés, leurs modérateurs n’étant plus capables de juguler le flux d’insanités ou d’empêcher que des échanges ne se terminent par des insultes et des menaces réciproques. C’est tout le drame des pugilats électroniques… Il y a dix ans, on pensait que le web 2.0 allait permettre l’émergence d’une intelligence collective et presque immédiate. Certes, cela s’est en partie réalisé avec l’émergence d’un site comme wikipedia mais, trop souvent, cela se traduit par l’aggravation des clivages et par le renforcement des dissensions. Dans le cas algérien, le credo est le suivant : « qui n’écrit pas ce que je pense est forcément un vendu ». Un vendu à BHL (toujours lui…), à la France, au Qatar, à Israël (ah, le Mossad…), au Maroc ou à la Turquie (signe des temps, on ne parle plus des Etats Unis mais cela reviendra très vite à la prochaine guerre déclenchée par l’Oncle Sam…). Face à cette bêtise, il faut continuer d’écrire sans tenir compte de ces fâcheux. Parfois, parce que l’on continue tout de même de croire que l’homme est fondamentalement bon et honnête, on accepte l’échange mais l’on se rend compte très vite que cela ne mène pas à grand-chose.

Ceci m’amène maintenant à aborder une question qui a fait couler beaucoup d’encre en Algérie comme en France. Après la polémique engendrée par son article à propos des agressions de femmes à Cologne, Kamel Daoud vient d’annoncer qu’il se retire du débat public et qu’il envisage d’abandonner le journalisme. Je n’entrerai pas dans la discussion à propos du papier incriminé même si je tiens à préciser qu’il ne m’a guère convaincu et qu’il a même généré un malaise certain. Il se trouve que des universitaires et des chercheurs ont pris la plume (ou le clavier) et mis en cause l’article de Daoud. C’est leur droit le plus absolu. Leurs arguments peuvent être acceptés ou rejetés mais il ne s’agit en aucun cas d’une « opinion » ou d’un « trollage ». Autrement dit, leur texte est le bienvenu parce qu’il alimente le débat. Parce qu’il ne se nourrit pas des anathèmes habituels que véhiculent les trolls et les expertes autoproclamés.

Les signataires de l’article incriminé ont le droit de réagir au texte de Kamel Daoud et de le « challenger ». A lui de répondre (ce qu’il a fait) ou pas. Mais décider de se retirer du débat public, en partie à cause de cette réaction écrite, ne me semble pas être la bonne chose. Il faudrait pouvoir continuer à débattre quitte à voir son aura être écornée. On ne peut pas plaire à tout le monde. On ne peut pas être applaudi par tous. Mieux, si l’on est célébré « ici », il faut s’attendre à être déboulonné « là-bas ». C’est la règle du jeu : qui écrit, s’expose. Ou, plus exactement : qui écrit, doit accepter de s’exposer à ses pairs. Mais je peux comprendre la réaction de mon confrère. Il dit qu’il abandonne le journalisme. Je l’inciterai plutôt à faire le contraire. A pencher vers le « vrai » ou « un autre » journalisme. Autrement dit à prendre le temps d’aller à la rencontre des gens, d’enquêter et de restituer un rendu qui ira au-delà de ses propres convictions.

A l’inverse, je trouve stupéfiantes ces réactions diverses qui s’indignent de l’article des chercheurs et qui dénoncent des tentatives de censure ou de passer une muselière à l’écrivain. Cela en dit long sur l’incapacité de nombre d'Algériens (*) à comprendre que critiquer un texte, ce n’est pas s’en prendre personnellement à l’auteur. Ce n’est pas chercher à faire du mal à l’Algérie en critiquant l’un de ses champions. J’ai même vu passer une pétition pour protester contre cette mise au point. On frise le ridicule. Le monde des idées, ce n’est pas un stade de football où règnerait le plus primaire des chauvinismes. Ridicule est aussi une partie de la presse française qui s’empare de l’affaire pour faire croire qu’il y a une tentative organisée de censure contre Kamel Daoud. Il est vrai que l’occasion est belle pour elle de s’indigner en prenant l’habituelle posture du phare mondial de la presse libre qui pointe un faisceau accusateur vers ce pays, l’Algérie, où la censure ne cesserait de sévir…

(1) "Web 2.0, expertise et opinion : Le nouveau royaume des idiots ?", Courrier international, 31 août 2006.
(*) Dans une version précédente de cette chronique, j'avais écrit "de nombreux". L'usage de "nombre d'Algériens" atténue ce qui pourrait passer pour une forme d'essentialisme.
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