Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 28 janvier 2021

La chronique du blédard : Trump et le réel

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Des États-Unis nous vient une question d’ordre philosophique : qu’est-ce que la réalité ? C’est cette interrogation qui m’est venue très vite à l’esprit alors que je regardais jusqu’au petit matin les images en direct de l’invasion du Capitole par des sympathisants du président Donald Trump. Passée la première surprise, j’ai essayé de me concentrer sur les visages, les gestes et surtout les paroles des uns et des autres. 

 

Il est édifiant de noter que la majorité des personnes interviewées, qu’elles soient véhémentes ou calmes, en première ligne ou simplement suiveuses, étaient persuadées d’œuvrer pour la démocratie. Ces gens venus d’Alabama, du Kentucky ou d’improbables coins perdus du cœur de l’Amérique disaient presque tous la même chose. Le Capitole, c’est la maison du peuple, elle nous appartient. Nous voulons protéger la Constitution des États-Unis d’Amérique, les démocrates nous ont volé l’élection. Il y a eu des fraudes généralisées et les médias mentent. Il ne s’agissait pas de factieux décidés à changer de système ou à établir tel ou tel type de dictature. Non, ces gens croyaient sincèrement œuvrer pour le bien (je ne parle pas ici des extrémistes d’extrême-droite qui étaient à la manœuvre).

 

Devant le petit écran, un œil rivé sur les échanges via les réseaux sociaux, je me suis rendu compte que ces gens étaient dans leur propre réalité. Tout dialogue, à ce moment-là, était impossible avec ceux qui, comme moi, n’ont vu dans cette pitoyable affaire qu’une tentative plus ou moins planifiée de faire dérailler la certification des résultats de l’élection de novembre dernier et donc l’officialisation de la victoire de Joe Biden. Question simple, comment fait-on quand deux perceptions aussi antagonistes de la réalité existent ? 

 

Dans la horde, essentiellement masculine et blanche, qui a pris d’assaut le pseudo « cœur de la démocratie américaine » (je n’oublie pas que c’est ici qu’a été votée à la quasi-unanimité la guerre contre l’Irak), il y avait, bien sûr, des gens déterminés. Des hommes habillés en combinaisons tactiques, cagoulés, prêts à en découdre et sachant visiblement ce qu’ils faisaient. Ceux-là se réclament ouvertement d’une idéologie raciste et suprématiste. Ils sont d’extrême-droite et constituent un danger réel. Ils rêvent de feu, d’acier, de potences et de sang. Mais il y a les autres, ces cohortes de ravis, tous contents d’être au cœur de l’action, ouvrant des yeux ébahis, presqu’enfantins en découvrant les salles du capitole, prenant des photographies, appelant sûrement leur cousine d’Arkansas pour lui montrer les images de la « révolution ». 

 

Les premiers et les seconds ont en commun qu’ils croient fermement en des choses qu’une grande majorité de personne balaie d’un haussement d’épaules. Quand un manifestant, sans masque, hurle que les communistes chinois ont trafiqué à distance les machines à voter et que Cuba et le Venezuela sont aussi derrière la fraude électorale favorable à Biden et que les médias « mainstream », comprendre les principales chaînes de télévision ainsi que le Washington Post et le New York Times, obéissent à un ordre obscur, satanique et pédophile, on a le droit de hausser les épaules et de se dire « mais quelle bande de tarés ! ». Oui, c’est vrai, mais le problème, c’est qu’il s’agit de convictions et qu’elles semblent bien profondes. Des millions de personnes pensent ainsi. Elles n’envahiront pas pour autant le Capitole et il se peut même qu’elles réprouvent ce qui s’est passé la semaine dernière à Washington. Mais rien ne dit qu’elles ne suivront pas un mouvement factieux initié par plus déterminés qu’eux.

 

La réalité, disent certains philosophes est affaire d’imagination mais aussi de construction collective. Ce qui pourrait se résumer à de banales divagations pour quelques zélotes trumpistes isolés devient tout autre chose quand leur nombre est supérieur à la population du Portugal et de la Tunisie réunis. La réalité étant souvent l’argument d’autorité – ce que je vous dis est vrai car c’est ce qui s’est passé « réellement » – on réalise que l’on a affaire à des constructions inconciliables. La question est donc toujours la même : comment faire face à cette situation ? Observant deux camps s’étripant pour des questions religieuses, un esprit cartésien peut les renvoyer dos-à-dos. Mais, dans le cas présent, il ne s’agit pas de foi ou d’imaginaires mais du réel, d’événements tangibles que chacun voit à sa façon. 

 

Ces derniers jours, je n’ai pas été étonné d’apprendre que, déjà, des thèses contredisent avec force ce que mes yeux ont vu. Nombre d’Américains, suivis en cela par d’autres dénégateurs y compris en Algérie où la fascination pour l’homme fort pousse au culte de Trump, sont persuadés que le Capitole a été pris d’assaut par des anti-fa, des gens d’extrême-gauche téléguidés par la Chine (encore elle, on devine qu’elle sera « le » sujet de ces prochaines années chez les républicains). La boucle est bouclée. Un événement, des récits antagonistes qui surgissent instantanément et la grande victime est cet autre thème philosophique : la vérité.

 

On pourra gloser longtemps sur Donald Trump et ses incompétences, son narcissisme, peut-être même sa folie et ses excès en tous genre. Mais ce raciste qui qualifia un jour certains pays africains de « trous à merde » et dont l’une des premières mesures une fois élu fut d’interdire l’accès aux États-Unis à des musulmans (« muslim ban »), a réussi le tour de force d’entraîner avec lui des dizaines de millions de personnes. Et s’il y est arrivé, ce n’est pas juste parce que la faillite des démocrates séduits par le libéralisme lui a préparé le terrain. Ce n’est pas uniquement parce qu’il a multiplié les discours flattant les pires travers de son électorat. Sa réussite, impressionnante, est que par son charisme, il a réussi faire partager à ses troupes sa propre vision de la réalité. Qu’importent les événements, le président sortant arrivera toujours à convaincre ses ouailles que c’est lui qui détient la vérité. C’est tout simplement fascinant.

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vendredi 18 septembre 2020

La chronique du blédard : À Khaled Drareni (ceci n’est pas une chronique)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 septembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Ce texte ne parlera pas de la normalisation honteuse qui vient d’intervenir entre, d’une part, deux « pays » du Golfe, les Emirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, et, d’autre part, Israël,. Elle ne dira rien du silence gêné de nombre de capitales arabes, incapables aujourd’hui d’imposer leur voix face à des monarques qui, jadis, avaient peur de leur propres ombres et enfouissaient la tête dans leurs dishdashas immaculées quand les raïss’exprimaient. L’argent des émirs achète tout, y compris les tenants de la souveraineté nationale et tant pis pour le pauvre peuple palestinien. Elle n’abordera pas non plus la fascination que nombre d’Emiratis et Bahreïnis ont toujours éprouvé à l’égard des nuits festives de Tel Aviv, s’y rendant de manière plus ou moins clandestine depuis au moins deux décennies. Non, cette chronique ne parlera pas de ça parce que le cœur n’y est pas, parce que mon confrère Khaled Drareni vient d’être condamné à deux années de prison par une justice inique et aux ordres d’un système qui mène tranquillement l’Algérie vers une nouvelle catastrophe.

 

Ce texte ne parlera pas de la pandémie de Covid-19 et de ce qu’elle doit nous imposer comme réflexions personnelles. En mars dernier, l’auteur de ces lignes avait évoqué une guerre sachant que cela pouvait être d’autant plus mal compris que ce terme a été utilisé par de nombreux dirigeants politiques. Il me faudrait plus de temps, et plus de place, pour dire pourquoi cette épidémie nous oblige à accepter l’idée de l’incertitude. Dans les pays protégés, qui n’ont pas connu de graves crises depuis la fin de la seconde guerre mondiale, cette incertitude est insupportable pour beaucoup. Mais à quoi bon en parler quand des dizaines de détenus d’opinion sont enfermés en Algérie, dans des conditions sanitaires catastrophiques. Que savent-ils, eux, de l’avenir ? Khaled Drareni et tant d’autres, parmi lesquels je n’oublie pas Rachid Nekkaz qui, quoi qu’on en pense, a osé défier le système quand les rues du pays étaient encore bien calmes, doivent être libres.

 

Cette chronique ne parlera pas de l’ambiance fétide qui règne en France où les personnes de culture ou de confession musulmane sont toujours et encore dans le collimateur d’une partie des « élites » politiques et médiatiques. Symbole de ce déséquilibre, le cas de cette jeune fille qui a posté une vidéo d’une recette de cuisine. Comme elle portait le voile, de manière plutôt lâche pourtant, une journaliste du Figaro, habituelle diffuseuse de venin islamophobe, s’est crue autorisée à poster « 11 septembre » en commentaire. La mécanique habituelle a fait le reste. La cuisinière a subi un véritable harcèlement en ligne et la journaliste, ayant reçu quelques menaces de la part des inévitables imbéciles qui tombent dans le piège, est devenue lacause à défendre pour la caste politico-médiatique. Je pourrais m’étendre plus longuement sur cette affaire – ou d’autres, mais l’envie n’y est pas. S’il est une hogra qui vaille la peine d’être dénoncée, c’est bien celle que subissent les Algériens. Khaled Drareni, en prison pour avoir fait son métier de journaliste en couvrant le Hirak, ne mérite pas cet acharnement. Les anonymes convoqués par les services de sécurité pour quelques mots de colère ou de moqueries sur Facebook ou Twitter ne méritent pas d’être traités ainsi.

 

Cette chronique ne traitera pas de la campagne électorale américaine qui se déroule sur fond de chaos météorologique et de montée des tensions politiques mais aussi ethniques. En novembre prochain, les risques sont grands d’une grave crise, Donald Trump ayant décidé qu’il a déjà remporté le scrutin et que s’il venait à être déclaré perdant, ce serait la faute de la fraude, notamment pour ce qui concerne le vote par correspondance, important par ces temps d’épidémie. En 2000, déjà, l’Amérique avait donné une piteuse image d’elle-même avec le scandale du décompte des voix en Floride et la victoire très controversée de George W. Bush. Cette fois, on peut imaginer un scénario à l’africaine, avec deux présidents soutenus par deux camps n’hésitant pas à faire parler les armes. Mais on n’en est pas là. L’Amérique, quels que soient ses travers, a une Constitution respectée et âprement défendue. Par contre, dans le pays où Khaled Drareni, journaliste professionnel reconnu, vient d’être envoyé en prison, la Constitution est un jouet avec lequel se sont amusés tous les derniers locataires du Palais d’El-Mouradia sans que cela ne change la donne : l’Algérie demeure un pays sous-développé (qui coupe internet pour empêcher la fraude à l’examen du bac !) où l’Etat de droit n’existe pas.

 

Comme le disent si bien les mots de l’écrivain Philippe Djian, mis en musique pour le bon compte de Stephan Jakob Eicher, les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent. La condamnation en appel de Khaled Drareni en est une et elle occulte le reste. Contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, ce n’est pas qu’une simple défaite du Hirak ou de la liberté d’expression. C’est d’abord et surtout une défaite pour toute l’Algérie.  

 

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jeudi 11 juillet 2019

La chronique du blédard : Palestine, que faire ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 juin 2019
Akram Belkaïd, Paris

Un peuple et ses droits s’achètent-ils comme une vulgaire marchandise ? Le président américain Donald Trump, ses alliés israéliens et ses vassaux du Golfe semblent le penser. En proposant 50 milliards de dollars (sur dix ans) aux Palestiniens, le locataire de la Maison-Blanche vient d’agiter une carotte censée les faire renoncer à leurs revendications politiques. Le sommet de Manama à Bahrein intitulé « de la paix à la prospérité » n’est pas simplement un jeu de dupes où le plus faible (les Palestiniens) est censé accepter cette énième offre « généreuse » dont, d’ailleurs, il reste à cerner les contours. C’est aussi un chantage obscène et une stratégie de communication conçue par Jared Kushner, gendre et conseiller du président Trump mais aussi grand ami d’Israël.

Car on devine déjà le discours des milieux pro-sionistes. Quoi ? Comment ? On leur offre 50 milliards de dollars et ils refusent de capituler ? C’est d’ailleurs le sens d’une tribune de Danny Danon, l’ambassadeur israélien à l’ONU publiée lundi par le New York Times. « Quel est le problème pour les Palestiniens de capituler ? » s’est-il interrogé avant d’ajouter : « Capituler c'est reconnaître que, dans une lutte, continuer se révèlera plus coûteux que se rendre ». Les Palestiniens sont donc sommés de se rendre. Au passage, on notera que l’ambassadeur reconnaît implicitement qu’Israël mène une guerre au peuple palestinien.

En réalité, personne ne croit aux chances de réussite de ce plan. La preuve, aucun grand dirigeant arabe n’était présent à Manama. Mais l’administration Trump s’en moque. Ce qui l’intéresse, c’est de pouvoir disposer d’un argument à l’automne prochain quand sera révélé le volet « politique » du plan Kushner. C’est là que les cartes seront abattues. C’est là que Washington va confirmer ce qui n’est plus un secret pour personne, c’est-à-dire son alignement total sur la position israélienne et la fin des rares lignes rouges que les Américains s’imposaient de ne jamais franchir. L’une d’elles l’a d’ailleurs déjà été avec le transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem.

A quoi faut-il s’attendre d’autre ? Tout simplement à l’abandon de l’idée d’un État palestinien. Une idée, rappelons-le d’ores et déjà impossible à envisager quand on connaît les conséquences de la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Pas d’État palestinien, donc. Et quoi d’autre ? Tout est possible y compris l’annexion pure et simple d’une partie ou de toute la Cisjordanie. Selon des informations ayant fuité du plan Kushner, les principales villes palestiniennes bénéficieraient alors d’un vague autonomie. On comprend bien que tout cela oblige à poser de nombreuses questions. Quel sera le statut des Palestiniens ? Comment Israël justifiera l’apartheid qui existe déjà mais qui sera clairement entériné ? Et comment ne pas s’interroger sur les risques d’une nouvelle Nakba car, disons-le clairement, une expulsion massive de Palestiniens n’est plus du tout impossible. Et si on en doute, il suffit de se poser la question suivante : qui l’empêchera ?

Les Etats-Unis ? Certainement pas. La Chine ou la Russie ? Ces deux pays ne semblent guère concernés par les Palestiniens et tiennent aux bonnes affaires qu’ils réalisent avec Israël. L’Union européenne (UE) qui ne cesse de se faire humilier par Donald Trump et dont le silence est assourdissant ? Comment compter sur cette pauvre Europe qui ne sait plus où elle en est et qui, de toutes les façons, voit grandir en son sein des forces à la fois réactionnaires, néo-facistes mais, dans le même temps, pro-israéliennes ? Qui s’opposera à une réduction à zéro des espérances et revendications Palestiniennes ? Les pays arabes ? Ne rions pas. Les monarchies du Golfe qui sont à la manœuvre au sein de la Ligue arabe sont pressées de normaliser leurs relations avec Israël. Quand on entend certains discours de responsables saoudiens ou émiratis, on réalise à quel point la question palestinienne constitue pour eux un problème bien plus qu’une cause à soutenir. Entre s’allier avec Israël pour combattre l’Iran et défendre les Palestiniens, les chouyoukhs ont déjà choisi…

Bien sûr, il y a encore des ilots de résistance. Les pays scandinaves, d’autres d’Amérique latine (l’Afrique subsaharienne, elle, penche de plus en plus pour Israël). De même, on peut penser que le détachement progressif d’une grande partie des juifs américains vis-à-vis d’Israël pourra permettre à terme un rééquilibrage de la diplomatie étasunienne. Mais, en attendant, il y a urgence à aider les Palestiniens.

Que peuvent faire les Algériens ? La réponse est simple. Continuer de faire du soutien à la cause palestinienne un élément important de leur éthique personnelle. C’est d’autant plus important à l’heure où les chants de la propagande israélienne se font entendre un peu partout, étant relayés en Algérie comme au sein des communautés maghrébines de France (il en est ainsi de « l’imam » Chalghoumi qui organise des voyages à la rencontre de responsables israéliens dont des militaires…). En ces temps de hirak et de contestation du système, il s’agit aussi de continuer à regarder hors de chez soi et de peser sur ce dossier. Il n’est pas normal que des entreprises présentes dans les colonies soient accueillies à bras ouverts en Algérie. Il n’est pas normal que des pays qui ne condamnent pas la colonisation de la Cisjordanie ou les tueries de Gaza soient traités comme si de rien n’était par l’Algérie et sa diplomatie. Brandir des drapeaux palestiniens durant les marches du vendredi, c’est bien, d’autant que cela déplait à l’Arabie saoudite, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis et à leur clientèle algérienne. Mais agir sur le plan économique, le seul qui offre des marges de manœuvres, c’est bien mieux. Et c’est même urgent.
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dimanche 8 avril 2018

La chronique du blédard : Un sanglot nommé Gaza

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 avril 2018
Akram Belkaïd, Paris

Il arrive un moment où vient la sensation que l’on se répète encore et encore, pour rien, pour pas grand-chose de concret, pour aucun changement. En somme, une oppression, un à-quoi bon, contre lesquels il est dur de lutter. Cela vaut pour nombre de sujets d’actualité. La situation politique et économique en Algérie, la tragédie syrienne ou le drame profond des Palestiniens. Ce qui vient de se passer à la « frontière » de Gaza, cette tuerie qui n’est rien d’autre que l’affirmation d’un pouvoir total de vie et de mort sur une population sans défense, fait réapparaître ce sentiment qui mêle colère, indignation, amertume et sanglots.

Tuerie gratuite, délibérée, et qui, sur le plan international, a de fortes chances de rester impunie. Nous le savons tous. Dans la hiérarchie mondiale, l’Etat israélien occupe une place à part. Comme l’OAS jadis, il frappe où il veut et quand il le veut, sûr de son bon droit et du soutien indéfectible des Etats-Unis, première puissance planétaire. Il arrive parfois que Washington manifeste quelques irritations et laisse passer des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sans opposer son véto. La dernière fois, c’était en décembre 2016 à propos de la condamnation de la colonisation (laquelle ne s’arrête jamais). Le cadeau d’adieu de Barack Obama à son « ami » Benyamin Netanyahou… Mais avec Trump, retour à la case du « feu vert permanent ».

Israël peut aussi compter sur la lâcheté de l’Union européenne (UE) et de ses membres. Oh, bien sûr, certains d’entre eux ont fait état de leur « préoccupation ». D’autres, comme la France, ont même fait preuve de courage intrépide en demandant à Tel Aviv d’agir avec une « plus grande retenue ». Mais point de sanctions. Pas même l’esquisse d’une réflexion en ce sens. Suspendre l’accord d’association ? Impensable. Mettre le frein sur certains accords de coopération technique et scientifique ? Inenvisageable. Car, après tout, qu’est-ce que la vie d’un Palestinien ?

C’est le fond du problème. Pour les chancelleries européennes, les Palestiniens sont des morts en sursis. C’est leur état naturel. Ils seraient ainsi destinés à subir ce qu’ils subissent. Une gamine de dix-sept ans emprisonnées, sexuellement harcelée par son interrogateur, cela ne déclenche guère de protestations. La « communauté internationale » fait avec… Des jeunes que l’on arrête et que l’on détient sans raison, au nom d’une disposition qui remonte au protectorat britannique ? Que voulez-vous, mon bon monsieur, nous n’y pouvons pas grand-chose… Et puis, vous savez, le poids du passé… Imaginons un seul instant quelles auraient été les réactions des Européens (ne parlons même pas des Etats-Unis) si les morts avaient été Israéliens…

En France, dans la hiérarchie de l’information, la tuerie de Gaza est passée loin derrière la grève des cheminots, la météo incertaine, la finale de la coupe de la ligue et la chasse aux œufs de Pâques. Rien d’inhabituel. Nombre de mes confrères ont relevé les « perles » de cette couverture faussement objective, où le bourreau est toujours présenté de manière positive tandis que même la supériorité morale de la victime est niée. « La manifestation a fait seize morts » expliquait une radio d’information en continu. Règle de base respectée : ne jamais, mais jamais, désigner Israël comme coupable de quoi que ce soit. L’Etat hébreu se défend, réplique, riposte, anticipe mais la faute est ailleurs.  

Le coupable, c’est la victime. Elle a forcément tort. Elle a mal voté, elle est extrémiste, elle ne respecte pas sa propre vie – ou celle de ses enfants. Mais quelle idée était la sienne de manifester sur son propre sol (du moins, supposé tel) ? Et c’est ainsi qu’est distillé le message implicite : les Palestiniens, contrairement à ce que prétend leur Poète, n’aiment guère la vie. Pire, ils sont les responsables de leurs (mauvais) sort. Autre moyen d’instiller le poison. Evoquer le rôle du Hamas (pour faire couleur locale, c’est-à-dire israélienne, prononcer Khamas…). Laisser entendre qu’il aurait sa part de responsabilité, qu’il aurait envoyé des terroristes (bien appuyer sur les « r », là aussi, pour faire couleur locale) à la « frontière » ou qu’il aurait délibérément sacrifié la vie de jeunes gens manipulables à souhait.

Mais revenons à ce terme de frontière. Quel beau moyen de masquer la réalité. Ce qui sépare l’Etat d’Israël, membre des Nations Unies, et l’enclave de Gaza, prison à ciel ouvert, sans souveraineté aucune, ni sur son sol, ni sur les airs ni sur la mer, ce sont des murs, des clôtures, des grillages, des fossés. Gaza n’est pas un Etat. La Cisjordanie n’est pas un Etat. Il n’y a pas d’Etat palestinien. Il n’y a pas de face-à-face entre deux pays, ayant chacun leur souveraineté, leur armée. Il y a un dominant et un dominé. Un colonisateur et un colonisé, un Etat et des proto-bantoustans.


Soutien indéfectible des Etats-Unis, lâcheté des Européens, Israël peut aussi compter sur la pusillanimité des pays arabes. « Notre malheur, c’est aussi le monde arabe » me dit un jour un ami palestinien de Bethléem. Rien de plus vrai surtout quand on pense à cette brute saoudienne qui, en ce moment, secoue ses bourrelets et exhibe ses pétrodollars pour convaincre Israël de faire (à sa place) la guerre à l’Iran. Et voilà ce principicule et futur roitelet qui nous rappelle à une vérité contemporaine : pour lui et pour l’engeance à laquelle il appartient, les Palestiniens ne comptent pas.
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vendredi 21 avril 2017

La chronique du blédard : Vroum et Grrr 8

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 avril 2017
Akram Belkaïd, Paris







Avertissement initial : ce texte comporte des éléments de divulgâcheage (action de divulgâcher, ou de spoiler, un film) à propos de l’œuvre intimiste Fast and Furious 8. Le lecteur est donc averti et il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même s’il réalise, au terme de ces lignes, qu’on vient de lui raconter le film auquel il pensait consacrer son budget culturel de la semaine (ou du mois voire de l’année). Commençons ! Au début, l’affaire se passe à Cuba. L’île de Raúl et de feu Fidel vue par des Ricains... Mais attention, il n’y a pas de nostalgie pour le passé, vous savez, 1946, le sommet à haut niveau de la mafia à l’hôtel Nacional, Lucky Luciano en maillot de bain et Frank Sinatra qui chante. Non, là, c’est juste une histoire de course de bagnoles et un hommage appuyé au génie des Cubains en matière de mécanique et de capacité – because l’embargo yankee – à faire preuve d’inventivité pour réparer et faire rouler n’importe quelle guimbarde.

On a donc droit à une course spectaculaire sur le mythique boulevard Malecón (Avenida de Maceo selon son appellation officielle). Le héros et conducteur, Dominic Toretto, ou Vin Diesel de son nom d’acteur (un blaze prédestiné pour une telle saga vrombissante), est en lune de miel à La Havane. Il en profite pour sauver la mise à un cousin impécunieux et ne cesse de dire de gentilles choses sur Cuba. Comme d’hab’, il remporte la course mais, cette fois, en roulant en marche arrière et avec le moteur en feu. Du pur spectacle en guise d’apéritif. Mais intéressons-nous quelques lignes à la présence sur le sol cubain de ce même Dominic et à celle de Letty Ortiz, sa moitié à l’écran incarnée par Michelle Rodríguez. Avec le rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats Unis et Cuba en 2015 (merci Obama…), Hollywood peut désormais mettre en scène des Américains qui se rendent en villégiature dans l’île encore soumise à embargo. Mais les avocats du film ont veillé au grain en faisant en sorte que l’on comprenne que Toretto rend aussi visite à sa famille sur place. En effet, détente ou pas, le tourisme proprement dit entre les Etats Unis et Cuba n’est pas encore autorisé par les autorités ricaines. Pour se rendre dans l’île, Mr et Mme Smith du Maine ou de l’Iowa doivent avoir de la famille sur place ou prouver qu’ils rendent visite à des « relations personnelles ». Le jour où ces dispositions disparaîtront (si Trump le veut bien), les charters débarqueront et les fast-food envahiront le Malecón…

La suite du « mouvi », maintenant. Une méchante, jouée par une blonde - ce qui inverse les codes habituels où les latinos sont les vilains-, ourdit un complot lui permettant de voler successivement : une arme à impulsion électromagnétique (ça coupe le jus et ça brouille les communications, discussions sur les réseaux sociaux comprises), les codes nucléaires russes (là, le ministre de la défense de l’ex-grand ennemi est carrément l’incarnation de l’abruti total puisqu’il se ballade avec ces codes à l’étranger) et des missiles à charge atomique. Et pour y arriver, elle enrôle par le chantage, le pauvre Dominic qui semblait heureux d’acheter sa baguette de pain cubain et qui se retrouve à rouler comme un fou à Berlin puis à New York. C’est d’ailleurs dans les rues de la grande pomme que le film offre des séquences d’anthologie avec des voitures zombie (thème très à la mode dont on a déjà parlé *) qui se jettent du haut des parkings et une course-poursuite qui fait penser à la capture d’un cheval sauvage (lequel finit tout de même par s’échapper).

Dominic Toretto est donc devenu un bandit poursuivi par ses amis avec en tête Luke Hobbs, dont le nom d’acteur est Dwayne Johnson et que les cinéphiles avertis et exigeants connaissent aussi sous le sobriquet de « The Rock » qu’il utilise dans une autre vie pour ses combats de catch. Parmi les poursuivants on retrouve aussi Ian Shaw (Frank Martin) connu sur d’autres écrans sous le nom d’un certain Frank Martin habitué à conduire des voitures à toute berzingue en transportant dans son coffre des choses précieuses, interdites ou inconnues du spectateur jusqu’au dénouement. Bref, les méchants de jadis, deviennent gentils. Les bons frayent avec les mauvais. Les ordinateurs trouvent la solution à tout comme dans la série 24 Heures (au fait, Jack -is back- Bauer, alias Kiefer Sutherland est devenu chanteur après avoir décidé de bombarder l’Algérie **) et le temps file assez vite pour faire oublier le genou qui s’ankylose.

Le grand dénouement a lieu dans le grand nord russe, avec mer gelée et sous-marin nucléaire en prime. Ça tire de tous les côtés, ça glisse et le rouquin sauvageon de Game of Thrones se fait dessouder par Toretto qui, en réalité, n’a jamais rejoint le côté obscur de la force. Ah oui, n’oublions pas les pauvres Russes qui se font ratatiner par dizaines. Arrêtons-nous ici quelques secondes et reprenons notre sérieux. Intéressante la manière dont les Russes sont désormais traités par Hollywood. La disparition de l’ex-URSS a obligé les scénaristes à modifier la donne. Depuis maintenant plus de quinze ans, le méchant russe est un outlaw nostalgique de l’empire rouge. Ce n’est pas forcément un communiste mais il pleure la puissance perdue de son pays. Ce peut être aussi un quelconque séparatiste souhaitant l’indépendance d’un « machin-stan » mais le mauvais rôle n’est jamais attribué à un représentant d’une Russie officielle toujours décrite comme faible, corrompue et ayant besoin de l’aide de l’Amérique pour faire rentrer ses criminels dans le rang. En somme, et pour résumer ce propos géocinématographique, Hollywood n’a pas encore décidé de s’attaquer à Vladimir Poutine et d’en faire le père de tous les méchants.

On terminera ce compte-rendu en signalant que la blonde, défaite, s’échappe dans les airs ce qui laisse indiquer que F&F numéro 9 est pour bientôt. D’ailleurs, et c’est une nouvelle qui démontre qu’il ne faut jamais désespérer de la nature humaine et que des informations positives existent, les deux principaux acteurs, Toretto et le catcheur, se seraient réconciliés après une grosse brouille pendant le tournage de l’opus dont il vient d’être question. On respire et on compte désormais les jours en attendant avec impatience la date de retour sur les écrans de Rapide et Furieux.

* La chronique du blédard : « DZombie », Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 avril 2014.
** La chronique du blédard : « Jack is back et la parano du wanetoutrisme », Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 octobre 2016.


mardi 21 mars 2017

La chronique de l’économie : Quel avenir pour l’accord de l’Opep ?

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 15 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris


Va-t-on vers une nouvelle bataille des prix sur le marché pétrolier ? Près de quatre mois après la conclusion d’un accord de réduction de la production au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), les tensions entre producteurs refont leur apparition. Pour mémoire, les membres du Cartel avaient réussi à s’entendre pour limiter leurs pompages afin de soutenir les cours du brut et cette démarche avait reçu le soutien de la Russie. Or, l’accord conclu en novembre – et largement respecté par ses signataires - arrive à échéance en juin prochain et des questions se posent déjà quant à son prolongement. En début de semaine, le Koweït a fait savoir qu’il soutiendrait une telle prorogation mais l’on attend encore la position officielle de l’Arabie saoudite.

Guerre des prix

Si les interrogations se multiplient sur la future position de l’Opep, c’est parce que les prix continuent à être orientés à la baisse. Certes, il n’y a pas eu d’effondrement des cours et, en cela, on peut dire que l’accord de novembre dernier a atteint ses objectifs. Mais, dans le même temps, le baril plonge de manière régulière comme ces derniers jours où le WIT coté à New York a touché le plancher de 48 dollars. Les raisons d’une telle évolution sont connues depuis longtemps. Aux Etats Unis, le niveau actuel des prix permet aux producteurs de pétrole non-conventionnel, le fameux pétrole de schiste, de continuer leur activité. Le fait que les stocks américains de brut soient au plus haut confirme bien que ces producteurs ont su s’adapter et que, contrairement à ce qui était annoncé au cours des dernières années, ils n’ont pas perdu la « guerre des prix » que leur a imposé l’Arabie saoudite.

On le sait, le poids lourd de l’Opep s’était engagé dans un double bras de fer. Le premier contre son voisin iranien et le second contre les producteurs nord-américains de brut de schiste. Garder le même volume d’exportations, et cela quel que soit le niveau des prix, a longtemps été la stratégie de Ryad et cela afin de garder ses parts de marché et de pénaliser la rentabilité de ses concurrents. L’accord de novembre dernier constituait donc une mise entre parenthèse de cette approche. La question qui se pose désormais est de savoir si le Royaume va siffler la fin de la récréation et refuser que l’accord de novembre soit prolongé. Cela ouvrirait, bien sûr, une nouvelle course aux parts de marché et il est vraisemblable que le prix du baril baissera.

Quelle position vis-à-vis de Trump ?

Il resterait alors à Riyad de convaincre les Etats Unis que qu’il ne s’agit pas d’une manœuvre hostile à l’encontre des producteurs américains, ces derniers comptant sur la nouvelle administration Trump pour protéger leurs intérêts. Le sujet devait certainement être évoqué durant la rencontre entre le locataire de la Maison Blanche et le vice-prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman (MBS). Il sera d’ailleurs intéressant de voir comment va évoluer la politique pétrolière saoudienne à l’aune des injonctions, souvent contradictoires, de Donald Trump. Ce dernier veut des prix de l’énergie abordables mais il souhaite aussi affaiblir l’Iran avant de décider de renégocier (ou de remettre en cause) l’accord de Vienne sur le nucléaire. Les Saoudiens sauront rappeler au milliardaire-président que le pétrole est un levier qui peut s’avérer efficace pour obtenir des concessions de la part de Téhéran. Quoi qu’il en soit, l’accord de l’Opep arrive bientôt à échéance et Riyad devra très vite clarifier sa position.