Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 14 juin 2015

La chronique du blédard : La mafifa…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

Le méchant, très méchant, Joseph « Sepp » Blatter a donc démissionné de la présidence de la Fédération internationale de football association (Fifa)… Un départ en forme de fuite forcée quelques jours à peine après qu’il a été réélu pour un cinquième mandat. Autant le dire, la nouvelle a décontenancé la majorité des observateurs. On pensait que le haut-Valaisan (il est né à Viège ou Visp en suisse allemand) ne quitterait pas son poste et cela malgré les scandales à répétition qui secouent actuellement la multinationale du football. Cette « remise de mandat », selon le communiqué officiel de l’organisation, laisse donc entrevoir que les péripéties du feuilleton judiciaire sont loin d’être terminées. Selon la presse américaine, Blatter, ainsi que d’autres personnalités du football mondial, sont dans le collimateur du Federal bureau of investigation américain (FBI).

Que dire de cette piteuse affaire qui, toutes proportions gardées, rappelle les turpitudes ayant entouré une autre grande organisation sportive, à savoir le Comité international olympique (CI0) ? Le fait est que personne n’est vraiment surpris. Cela fait très longtemps que Fifa rime avec mafia. Rien de surprenant à cela. Plus il y a de l’argent, et plus les trafics sont nombreux. Sur le plan administratif, ce regroupement de fédérations internationales est une « association », c’est à dire qu’elle échappe à la majorité des contraintes en matière de transparence auxquelles sont soumises les grandes transnationales, notamment celles qui sont cotées en Bourse. Or, la Fifa, n’est pas une petite structure de quartiers avec ses bénévoles. Elle emploie 1400 personnes et dispose de près de 2 milliards de dollars de réserves avec un chiffre d’affaires annuel de 1,5 milliards de dollars. En clair, en l’absence d’un organisme de régulation et de contrôle, les dérives étaient impossibles à éviter. On notera d’ailleurs que les Platini et Cie, c’est-à-dire ceux qui ont exigé le départ de Blatter (et qui pensent déjà à le remplacer d’ici décembre ou janvier prochains) n’abordent jamais cette question du contrôle extérieur de la Fifa…

Il a donc fallu que la justice étasunienne se mêle de cette affaire pour que les choses s’accélèrent. Officiellement, la procédure est partie du redressement fiscal de Chuck Blazer, un ancien haut-cadre de la Fifa. C’est en tirant les fils du sac de nœuds que les très puissants et peu connus services de l’Internal Revenue Service (IRS, organisme américain qui collecte l’impôt) ainsi que ceux du FBI se seraient intéressés aux magouilles et combines au sein de la Fifa, notamment lors des processus d’attribution de l’organisation de la Coupe du monde. Bien entendu, on est en droit de se demander si la Fifa de Blatter n’a pas commis une erreur majeure en préférant attribuer les épreuves de 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar plutôt qu’aux Etats-Unis et à l’Angleterre…

On peut aussi se dire que Michael Garcia, l’ancien procureur fédéral américain qui a enquêté, à la demande de la Fifa ( !), sur les conditions d’octroi de ces deux compétitions, a peut-être rencardé ses amis de la justice. Faute de n’avoir pu pousser en avant ses investigations et ulcéré par la mise au tiroir de son rapport, l’homme a démissionné en décembre 2014 de son poste de président de la chambre d’enquête de la commission d’éthique de l’organisation. A ce sujet, on attend maintenant que les contempteurs de Blatter, parmi lesquels Michel Platini, s’engagent à ce que ce rapport soit publié au plus vite et dans son intégralité. S’il reste caché, alors cela signifiera que rien n’a changé et que l’opacité reste de règle au sein de la Fifa.

Mais, au-delà des véritables motivations de la justice américaine, ce qu’il y a d’important c’est de noter que cette dernière peut désormais agir n’importe où dans le monde. En effet, ce qui lui permet d’agir dans ce scandale c’est, entre autre, le fait que les « conjurés » ont utilisé des moyens informatiques – en gros, les messageries internet – mis à disposition par des entreprises américaines. Pour simplifier, le seul fait d’utiliser une adresse internet d’un fournisseur d’accès américain expose à des poursuites venues d’outre-Atlantique et cela même si l’on n’a jamais mis les pieds aux Etats-Unis. En ce sens, l’affaire de la Fifa risque de constituer un précédent important : personne n’est à l’abri de la justice de l’Empire…

Mais revenons à la Fifa. Cette organisation est à l’image de ce que sont devenus les sports populaires. De l’argent, encore de l’argent, toujours  plus d’argent. Le foot, celui que l’on aime, n’est plus qu’un prétexte pour que les milliards de dollars s’ajoutent aux milliards de dollars.  La Fifa, comme d’ailleurs l’Uefa (l’union des fédérations européennes), peuvent bien clamer qu’elles contribuent au développement ou qu’elles luttent contre la pauvreté ou le racisme. La réalité est qu’elles sont obnubilées par l’argent. Cela engendre un gigantisme croissant (à quoi rime vraiment une Coupe du monde avec 32 équipes ?) qui finira tôt ou tard par lasser les gens. Si cela continue ainsi, qui peut jurer que le football sera encore le sport-roi dans vingt ans ?

En attendant les prochaines révélations qui ne vont sûrement pas manquer de tomber (on guettera avec attention celles qui concerneront les fédérations africaines, véritables repères de canailles notoires…), on peut toujours réécouter « La vida es una tombola » (la vie est une tombola), une chanson de Manu Chao dédiée à Diego Maradona. Dans l’un des couplets, le chanteur au bonnet andin a ces paroles : « Si yo fuera Maradona saldría en mondovision para gritarle a la FIFA ¡Que ellos son el gran ladrón! » autrement dit (traduction simplifiée) : « si j’étais Maradona, j’affirmerais en mondovision que la Fifa est une grande voleuse ». Comme l’avait fait feu le grand joueur brésilien Socrates en 1986 avant d’être (fermement) rappelé à l’ordre et comme le dit aujourd’hui le brésilien Romario, devenu député. L’affaire est entendue : Fifa rime toujours avec mafia.
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jeudi 15 décembre 2011

La chronique du blédard : Ballon d'or pour Iniesta et Xavi

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Parlons football et oublions un peu le fracas du monde. L'une des conséquences de la récente victoire du FC Barcelone contre le Real de Madrid (3 buts à 1, et à Madrid s'il vous plaît !) est qu'elle clarifie la course au Ballon d'or. En effet, on voit mal comment Cristiano Ronaldo, l'attaquant madrilène bien peu en vue lors de ce classico, pourrait décrocher le gros lot (même si une surprise n'est pas impossible). Du coup, l'affaire semble entendue. Lionel Messi, prodige barcelonais, est en passe de remporter le trophée pour la troisième année consécutive (de quoi faire enrager Michel Platini, ce qui, au passage, ne serait pas une mauvaise chose…). 

On le sait, trois joueurs ont atteint le dernier pallier avant la désignation officielle du Ballon d'or, début janvier : Messi, Ronaldo et Xavi Hernandez, le milieu barcelonais sur lequel on reviendra. Commençons d'abord par regretter une grande injustice, de celles dont la Fifa (désormais aux commandes de cette prestigieuse distinction) semble maîtriser l'art et la technique mesquine. Il s'agit de l'absence d'Andrés Iniesta, un autre joueur de Barcelone qui (c'est dit sans aucun chauvinisme) aurait mérité non seulement de faire partie de la dernière sélection mais, plus encore, de décrocher la récompense. Oui, Iniesta ballon d'or 2011. Oui, Iniesta meilleur que Messi. Cela sans oublier le fait qu'Iniesta méritait déjà d'être ballon d'or en 2010 (il n'a eu droit qu'à la deuxième place derrière Messi).

Argumentons. Sans Iniesta (et Xavi), Messi ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui. Il suffit juste d'examiner les piètres performances de l'Argentin avec son équipe nationale pour s'en rendre compte. Bien sûr, Messi est époustouflant avec le Barça. Ses dribles, ses courses parties de loin, ses buts aussi (il a dépassé la barre des deux cent) et sa capacité à perforer n'importe quelle défense en font un joueur d'exception. Mais que serait-il sans Iniesta ? Sans la capacité de ce dernier à transformer en occasion en or n'importe quel ballon récupéré au milieu de terrain ? Balle au pied, Iniesta est tout aussi inégalable que l'Argentin. Sa vivacité, qu'il démontre à chaque match, et sa capacité à se faufiler par le plus petit des chats d'aiguille sont impressionnantes. Parlez-en aux madrilènes Coentrão et Pepe qui ont passé l'une des pires soirées de leur vie samedi 10 décembre face aux attaques virevoltantes de celui qui, en d'autres temps footballistiques, aurait fait un parfait ailier pour une formation en 4-2-4…

On peut citer maints exemples à propos du talent de «Don Andrés» comme par exemple son but en finale de la Coupe du monde de 2010 ou son égalisation miraculeuse dans le temps additionnel face à Chelsea en 2009. Mais, le concernant, il y a une phase de jeu qu'il faut garder en mémoire et montrer en boucle à tous les footballeurs en herbe. C'était au printemps dernier, lors d'un match de Ligue des champions contre Arsenal. Comme à son habitude, Iniesta récupère le ballon au milieu du terrain, sur le côté gauche. Il pique au centre, avance rapidement vers le but adverse, élimine un adversaire, puis deux. Jusque-là, rien d'inhabituel… Puis vient ce geste, unique, qui consiste, pour lui, à se pencher et à regarder vers la gauche. Résultat, comme un seul homme, toute la défense d'Arsenal bascule à gauche. Le trou est fait. Iniesta passe la balle vers la droite où Villa transmet à un Xavi esseulé qui n'a plus qu'à marquer. Une phase digne d'un match de basket-ball avec feintes de corps et de visage à l'appui. C'est là toute la science et le talent d'Iniesta.

Parlons maintenant d'un autre grand de Catalogne. Contrairement à Iniesta, Xavi a encore toutes ses chances de remporter le Ballon d'or. Là aussi, ce ne serait que justice. Après avoir vu un match du Barça, il faut le revoir en s'attachant à ne suivre que Xavi, ses placements et ses passes. C'est lui l'unité centrale et le métronome de l'équipe catalane. C'est l'homme charnière qui donne le tempo, qui décide s'il est temps d'attaquer ou s'il faut encore temporiser. C'est lui qui devine si l'adversaire est cuit ou s'il a encore la capacité de résister à la déferlante blaugrana. C'est lui qui repère la brèche avant même qu'elle ne se forme. On pense souvent que le football est un sport où vingt joueurs de terrain passent leur temps à courir sans réfléchir derrière le ballon. Xavi montre que c'est tout le contraire. Avec lui, on attend le bon moment pour recevoir ou demander la balle.

Vues à l'écran ou des tribunes, ses temporisations et ses retours en arrière alors qu'un coéquipier est démarqué, peuvent étonner voire même irriter. C'est pourtant tout l'art de jouer de Xavi. S'il ne passe pas la balle, c'est qu'il a en tête deux ou trois coups d'avance. En une fraction de seconde, ayant mémorisé où sont placés ses coéquipiers et ses adversaires, il devine et anticipe ce qui risque de se passer. Et il prend alors la décision de faire durer la séquence de jeu, de l'accélérer ou de l'orienter autrement. On peut d'ailleurs se demander s'il ne s'agit pas là d'une allégorie de la vie et si Xavi, lui-même, en est conscient. Jouer comme on vit, écrire comme on joue : ouvrir, fermer, relancer, durcir, offrir, rythmer, casser...… Il faudrait plusieurs feuillets et colonnes pour creuser cela. Mais passons.

Evoquant ses joueurs de milieu de terrain, l'entraîneur barcelonais Pep Guardiola a tenu les propos suivants dans un entretien accordé à Fifa.com : «Les milieux sont des joueurs intelligents, qui prennent la plupart des décisions dans un match. Pour pouvoir décider, il faut d'abord comprendre. C'est ce qu'on leur demande également.» Il est évident que Guardiola – qui fut lui aussi un grand milieu de terrain et le chef d'orchestre de la «dream team» barcelonaise du début des années 1990 – pensait à Xavi en disant cela. Xavi le maestro… Alors oui, ballon d'or pour lui. Sinon pourquoi pas un ballon d'or à égalité pour Iniesta et Xavi ? Au nom de l'intelligence et de la beauté du jeu.
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PS : cette chronique est dédiée à la mémoire de deux grands joueurs disparus récemment. D'abord, le Brésilien Socrates, qui, outre un talent fou et une classe inégalée, a montré de par son engagement chez les Corinthians qu'un mouvement de sportif contestant leurs conditions de travail pouvait aussi contribuer au retour de la démocratie au Brésil. Ensuite, l'Algérien Djamel Keddou, ancienne gloire de l'équipe nationale et de l'USM Alger. Ce joueur à la fois stylé et dur sur l'homme (on le surnommait le Beckenbauer algérien) a montré, une fois devenu entraîneur, que l'on pouvait construire une équipe en respectant les valeurs du travail bien fait y compris dans un pays comme l'Algérie.
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