Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 12 juillet 2018

Au fil du mondial (28) : Football 3.0 et e-coach…

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Le football a longtemps donné de lui l’image d’un sport immuable et universel, susceptible d’être joué de la même manière que l’on soit dans un grand stade ou sur un terrain vague. L’omniprésence de la technologie numérique modifie peu à peu la donne. On se souvient de l’irruption, en 2012, de la « goal line technology » qui permet de savoir si un ballon a franchi ou non la ligne de but. Mais tous les pays, tous les championnats ne sont pas capables d’investir pour se doter d’un tel mécanisme. Même si les règles du jeu demeurent les mêmes pour tous, il y a donc une différenciation par la technologie. Pour cette Coupe du monde en Russie, il a ainsi beaucoup été question de l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) dont l’adoption et l’usage constituent une révolution mais dont on sait très bien que sa généralisation prendra du temps faute de moyens. Question simple : la Coupe d’Afrique des Nations bénéficiera-t-elle d’une telle assistance ?

Mais il n’y a pas que le VAR. Une autre innovation technologique introduite lors de cette Coupe du monde a fait peu parler d’elle alors qu’elle préfigure de ce que sera peut-être l’évolution du football (pour nations riches). En Russie, la fédération internationale de football (FIFA) a mis à la disposition de toutes les équipes qualifiées un système électronique de suivi immédiat des performances (EPTS) des joueurs. Ce dernier fournit en temps réel des statistiques, des vidéos et des schémas grâce à un nombre important de caméras optiques et de capteurs numériques disposés tout autour et au-dessus du terrain. Pour résumer, chaque entraîneur, ou l’un des membres de son staff, dispose d’une tablette qui lui fournit de manière immédiate les performances de chaque joueur sur le terrain (positions les plus fréquentes, nombre de courses, nombre de ballons touchés, nombre de duels perdus, nombre de kilomètres parcourus, etc.). Une autre tablette numérique est allouée au staff médical tandis qu’une troisième revient à un analyste assis en tribune (on y reviendra un peu plus loin).

On sait que les statistiques ont envahi le monde du football. Impossible de regarder un match ou de lire un article sans avoir droit à une flopée de chiffres et d’indicateurs. Comme c’est souvent le cas en matière d’usage de nouvelles technologies, la tendance est venue des États-Unis où les « data » contribuent à faire ou à défaire les carrières de joueurs de football américain, de basket-ball ou de base-ball. La technologie numérique est bien entendu au service de ces statistiques. Un exemple parmi tant d’autres : aujourd’hui, l’entraîneur de n’importe quelle grande équipe peut savoir si tel ou tel joueur a fait ce qu’on lui a demandé d’accomplir durant une séance d’entraînement et cela grâce à des puces (fixées à sa chaussure ou à son maillot) reliées à un GPS. Avec cela, impossible ou presque de faire semblant, de gérer ses efforts ou de se cacher derrière le camarade en faisant moins de pompes ou de sprints que lui…

Mais ce qui est nouveau avec l’EPTS, c’est que l’analyse peut désormais se faire en temps réel et non pas uniquement à la mi-temps ou après la fin du match. Pour un entraîneur, cela peut permettre de tout de suite ajuster une tactique. Cela lui permet aussi de prendre conscience du mauvais positionnement répété de tel ou tel joueur. Il peut aussi détecter les espaces régulièrement créés chez son adversaire et agir en conséquence. Bref, bienvenue dans l’ère du football interactif. On dira que les entraîneurs, du moins les plus compétents parmi eux, savent déjà repérer ce genre de choses sans avoir besoin d’une tablette numérique. On dira aussi que les spectateurs derrière leurs écrans y arrivent parfois (pas difficile de voir que lors du premier match de poules de l’équipe de France, les avants rechignaient à presser leurs adversaires). Mais là, le flux d’informations fournies est impressionnant. De nouvelles compétences sont en train de naître et tout un savoir-faire se développe car si obtenir des « stats » en temps réel est intéressant encore faut-il savoir les interpréter correctement.

Mais revenons au détenteur de la troisième tablette. La FIFA autorise donc un collaborateur de l’entraîneur à s’installer en tribune et à lui communiquer ses analyses via une connexion wifi. Il est même autorisé à communiquer en audio avec lui (observez bien le banc des remplaçant, il y a toujours un adjoint avec un casque et micro). Pendant longtemps, la fédération internationale a interdit qu’un entraîneur puisse bénéficier en temps réel de l’aide d’une personne placée en tribune. Pas question, par exemple, que lui ou l’un de ses adjoints puisse recevoir un appel téléphonique ou un message sur son smartphone alors que la partie est en train de se jouer. Il fallait attendre la mi-temps pour que des personnes en tribune mais ayant l’autorisation d’accéder au vestiaire puissent faire part de leurs observations. Cette époque est révolue et l’entraîneur dispose non seulement d’une « data room » mais aussi de la possibilité de bénéficier d’un autre point d’observation du match. A terme, cela pourrait avoir un impact sur l’un des composants majeurs de l’identité du football à savoir le fameux bench, le banc des remplaçants ou s’assied aussi l’encadrement sportif de l’équipe.

Jusqu’à présent, les entraîneurs de football étaient obligés de « voir au-delà de ce qu’ils voient ». Je m’explique. Prenez Didier Deschamps, l’entraîneur de l’équipe de France. Il est au bord du terrain et suit le jeu du regard en étant à hauteur d’homme. En fait, comme pour nombre de ses collègues, c’est un double processus mental qui se déroule, une sorte de double projection. D’abord, comme un effet miroir, il transforme de manière instantanée sa vision au sol en vison de haut, un peu comme quelqu’un qui lit une carte topographique en deux dimensions et dont l’esprit arrive à dessiner une visualisation en relief. Ensuite, comme Deschamps est aussi un ancien joueur, il voit les choses comme s’il était lui aussi au cœur du jeu. Ces deux exercices d’abstraction ne sont pas simples et il faut beaucoup de vécu pour les réaliser. Mais avec un analyste en tribune, autrement dit avec l’appui immédiat de quelqu’un situé au meilleur endroit pour suivre un match et pour le « comprendre », l’entraîneur bénéficie désormais d’une aide plus que marginale.

Dès lors, une question se pose. Avec toute cette technologie disponible, va-t-on assister à l’installation des entraîneurs de football dans des positions surélevées en tribune ? Pour mémoire, dans le rugby, lors des matchs internationaux, le sélectionneur n’a pas le droit d’être sur le terrain. Dans le football, la proximité des coachs avec leurs joueurs est jugée trop importante pour qu’une telle éventualité soit envisagée (pour le moment). Pour eux, être proche de la ligne de touche a ses avantages. Ils peuvent crier leurs instructions, voir de près leurs joueurs, leur parler, les « sentir », capter le détail qui témoigne de la fatigue de l’un, du manque de concentration de l’autre. Ils peuvent aussi perturber le match, faire pression sur l’arbitre, se lancer dans un grand numéro pour déconcentrer l’adversaire (une spécialité d’Alex Fergusson, l’ancien entraîneur de Manchester United) ou même lancer un second ballon sur le terrain pour enrayer une contre-attaque adverse comme le fit un membre du staff de l’Atlético de Madrid (carton rouge et trois matchs de suspension pour l’entraîneur Diego Simeone).


Mais avec l’EPTS, d’autres solutions se dessinent, la technologie se substituant à l’humain et à ses sens. Exemple : à quoi bon aboyer ses ordres à des joueurs qui n’entendent rien (du fait de la fatigue ou de l’importance du niveau sonore dans les tribunes) quand on pourrait leur parler dans une oreillette après avoir consulté les diagnostics établis grâce à l’EPTS ? Autre piste, qui dit que dans quelques années, il n’y aura pas deux entraîneurs pour une même équipe. Le « coach » du terrain et l’e-coach installé avec sa tablette et ses calculateurs dans une loge en tribune...
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mercredi 27 juin 2018

Au fil du mondial (13) : Troisième journée et souvenir du match de la honte

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La troisième journée du premier tour, ou si l’on préfère, la dernière journée de la phase de poules (ce dernier terme étant issu des courses hippiques, avouez que vous ne le saviez pas et que vous ne vous étiez jamais posé la question de son étymologie), est toujours une étape particulière. C’est le moment où certaines équipes qui avaient encore quelques espoirs de qualification comprennent qu’est venu le temps pour elles de rentrer à la maison (cas de la Serbie contre le Brésil). D’autres passent le cap sans vraiment trembler (Uruguay, Croatie, Belgique) ou sans vraiment rassurer leurs supporters (France) ou encore en revenant de loin (Argentine).
C’est aussi le temps des premières grosses surprises avec des éliminations que personne n’aurait osé annoncer il y a encore quinze jours. C’est le cas de l’Allemagne, incapable de marquer le moindre but à une Corée du sud héroïque. Pour la première fois de l’histoire, la Deutsche Fußballnationalmannschaft est sortie de la compétition pendant la phase de poules. Kolossal surprise ! C’est si bon… (vous comprendrez plus loin d’où vient cette satisfaction nourrie par une vieille rancune). Une surprise donc. Bien plus grande que, par exemple, les déroutes, en 2002, de la France championne du monde 1998, en 2010, de l’Italie championne du monde 2006 ou, en 2014, de l’Espagne championne du monde 2010. En ce début de vingtième siècle, et si l’on fait exception du Brésil champion du monde en 2002 et qui a pu passer le premier tour en 2006, il existe bien une malédiction qui, quatre ans plus tard, frappe le champion sortant dès la phase de poules.
La troisième journée, c’est aussi celle des matchs entre équipes déjà éliminées. Des rencontres qui ne comptent que pour du lben et que l’on oublie très vite. Qui se souvient du match Bosnie Herzégovine - Iran du 25 juin 2014 (3-1) à Salvador ? Et, d’ailleurs, qui l’a regardé sachant que les rencontres de la troisième journée ont toujours lieu à la même heure ce qui oblige parfois à des choix douloureux (regarder Tunisie – Panama ou bien Belgique – Angleterre…?) ou alors à faire un usage intensif de la zapette. 
Mais posons la question fondamentale : pourquoi donc ce synchronisme qui, tous les quatre ans, offre aux médias un beau marronnier (thème traité de manière régulière par la presse) ? Posez la question à n’importe quel Algérien, il aura la réponse amère. 
Petit cours d’histoire. En 1982, lors de la Coupe du monde de football qui a lieu en Espagne, l’Algérie bat le Chili par 3 buts à 2 lors de la dernière journée des poules et conserve ses chances de qualification pour le second tour (elles auraient été plus grandes si les Verts avaient « tenu le résultat » – cf chronique numéro 4 - après avoir mené par 3 buts à zéro à la mi-temps). Une victoire donc et l’espoir d’être le premier pays africain à passer le premier tour. Oui, mais voilà, le lendemain, les deux autres équipes du groupe, la République fédérale d’Allemagne (RFA) et l’Autriche s’entendent pour jouer le « match de la honte ». Onze minutes de jeu réel, un but de la RFA et ensuite plus rien, des passes à onze, un jeu vers l’arrière, une combativité nulle, le score qualifiant les deux cousins. C’est depuis cette date que la FIFA a décidé de faire jouer les derniers matchs à la même heure pour empêcher ce genre de combine.
Ce match provoqua la fureur des spectateurs espagnols présents dans le stade et qui crièrent « fuera ! » (dehors). Les deux équipes allemande et autrichienne ne furent pas sanctionnée par la FIFA mais la presse mondiale fut unanime à condamner leur attitude. « Vingt-deux cartons rouges » titrera même le quotidien sportif français L’Equipe.
De temps à autre, des révélations confirment qu’il y eut bien entente entre les deux équipes. Certains joueurs, notamment Allemands, ont pris sur eux de présenter des excuses aux Algériens mais les déclarations des uns et des autres continuent d’être contradictoires. Surtout, le temps a fait son œuvre et on a l’impression que ce crime contre l’éthique sportive est désormais relativisé. On en parle un peu et on passe vite à autre chose. Or, il s’agit de l’un des plus grands scandales de l’histoire de la Coupe du monde. La victime directe en était une Algérie talentueuse et prometteuse. Si cela avait été l’Allemagne, la France ou le Brésil, on en parlerait encore et les sanctions seraient certainement tombées...
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dimanche 14 juin 2015

La chronique du blédard : La mafifa…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

Le méchant, très méchant, Joseph « Sepp » Blatter a donc démissionné de la présidence de la Fédération internationale de football association (Fifa)… Un départ en forme de fuite forcée quelques jours à peine après qu’il a été réélu pour un cinquième mandat. Autant le dire, la nouvelle a décontenancé la majorité des observateurs. On pensait que le haut-Valaisan (il est né à Viège ou Visp en suisse allemand) ne quitterait pas son poste et cela malgré les scandales à répétition qui secouent actuellement la multinationale du football. Cette « remise de mandat », selon le communiqué officiel de l’organisation, laisse donc entrevoir que les péripéties du feuilleton judiciaire sont loin d’être terminées. Selon la presse américaine, Blatter, ainsi que d’autres personnalités du football mondial, sont dans le collimateur du Federal bureau of investigation américain (FBI).

Que dire de cette piteuse affaire qui, toutes proportions gardées, rappelle les turpitudes ayant entouré une autre grande organisation sportive, à savoir le Comité international olympique (CI0) ? Le fait est que personne n’est vraiment surpris. Cela fait très longtemps que Fifa rime avec mafia. Rien de surprenant à cela. Plus il y a de l’argent, et plus les trafics sont nombreux. Sur le plan administratif, ce regroupement de fédérations internationales est une « association », c’est à dire qu’elle échappe à la majorité des contraintes en matière de transparence auxquelles sont soumises les grandes transnationales, notamment celles qui sont cotées en Bourse. Or, la Fifa, n’est pas une petite structure de quartiers avec ses bénévoles. Elle emploie 1400 personnes et dispose de près de 2 milliards de dollars de réserves avec un chiffre d’affaires annuel de 1,5 milliards de dollars. En clair, en l’absence d’un organisme de régulation et de contrôle, les dérives étaient impossibles à éviter. On notera d’ailleurs que les Platini et Cie, c’est-à-dire ceux qui ont exigé le départ de Blatter (et qui pensent déjà à le remplacer d’ici décembre ou janvier prochains) n’abordent jamais cette question du contrôle extérieur de la Fifa…

Il a donc fallu que la justice étasunienne se mêle de cette affaire pour que les choses s’accélèrent. Officiellement, la procédure est partie du redressement fiscal de Chuck Blazer, un ancien haut-cadre de la Fifa. C’est en tirant les fils du sac de nœuds que les très puissants et peu connus services de l’Internal Revenue Service (IRS, organisme américain qui collecte l’impôt) ainsi que ceux du FBI se seraient intéressés aux magouilles et combines au sein de la Fifa, notamment lors des processus d’attribution de l’organisation de la Coupe du monde. Bien entendu, on est en droit de se demander si la Fifa de Blatter n’a pas commis une erreur majeure en préférant attribuer les épreuves de 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar plutôt qu’aux Etats-Unis et à l’Angleterre…

On peut aussi se dire que Michael Garcia, l’ancien procureur fédéral américain qui a enquêté, à la demande de la Fifa ( !), sur les conditions d’octroi de ces deux compétitions, a peut-être rencardé ses amis de la justice. Faute de n’avoir pu pousser en avant ses investigations et ulcéré par la mise au tiroir de son rapport, l’homme a démissionné en décembre 2014 de son poste de président de la chambre d’enquête de la commission d’éthique de l’organisation. A ce sujet, on attend maintenant que les contempteurs de Blatter, parmi lesquels Michel Platini, s’engagent à ce que ce rapport soit publié au plus vite et dans son intégralité. S’il reste caché, alors cela signifiera que rien n’a changé et que l’opacité reste de règle au sein de la Fifa.

Mais, au-delà des véritables motivations de la justice américaine, ce qu’il y a d’important c’est de noter que cette dernière peut désormais agir n’importe où dans le monde. En effet, ce qui lui permet d’agir dans ce scandale c’est, entre autre, le fait que les « conjurés » ont utilisé des moyens informatiques – en gros, les messageries internet – mis à disposition par des entreprises américaines. Pour simplifier, le seul fait d’utiliser une adresse internet d’un fournisseur d’accès américain expose à des poursuites venues d’outre-Atlantique et cela même si l’on n’a jamais mis les pieds aux Etats-Unis. En ce sens, l’affaire de la Fifa risque de constituer un précédent important : personne n’est à l’abri de la justice de l’Empire…

Mais revenons à la Fifa. Cette organisation est à l’image de ce que sont devenus les sports populaires. De l’argent, encore de l’argent, toujours  plus d’argent. Le foot, celui que l’on aime, n’est plus qu’un prétexte pour que les milliards de dollars s’ajoutent aux milliards de dollars.  La Fifa, comme d’ailleurs l’Uefa (l’union des fédérations européennes), peuvent bien clamer qu’elles contribuent au développement ou qu’elles luttent contre la pauvreté ou le racisme. La réalité est qu’elles sont obnubilées par l’argent. Cela engendre un gigantisme croissant (à quoi rime vraiment une Coupe du monde avec 32 équipes ?) qui finira tôt ou tard par lasser les gens. Si cela continue ainsi, qui peut jurer que le football sera encore le sport-roi dans vingt ans ?

En attendant les prochaines révélations qui ne vont sûrement pas manquer de tomber (on guettera avec attention celles qui concerneront les fédérations africaines, véritables repères de canailles notoires…), on peut toujours réécouter « La vida es una tombola » (la vie est une tombola), une chanson de Manu Chao dédiée à Diego Maradona. Dans l’un des couplets, le chanteur au bonnet andin a ces paroles : « Si yo fuera Maradona saldría en mondovision para gritarle a la FIFA ¡Que ellos son el gran ladrón! » autrement dit (traduction simplifiée) : « si j’étais Maradona, j’affirmerais en mondovision que la Fifa est une grande voleuse ». Comme l’avait fait feu le grand joueur brésilien Socrates en 1986 avant d’être (fermement) rappelé à l’ordre et comme le dit aujourd’hui le brésilien Romario, devenu député. L’affaire est entendue : Fifa rime toujours avec mafia.
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samedi 14 juin 2014

La chronique du blédard : Comment peut-on (encore) aimer le football ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 juin 2014
Akram Belkaïd

Comment peut-on aimer le football ? C’est un sport injuste. Un sport où la meilleure équipe, la plus belle à regarder jouer, la plus offensive, la plus généreuse, n’est presque jamais assurée de l’emporter pendant la Coupe du monde ou d’autres compétitions majeures. La Hongrie en 1954, le Brésil en 1982 et 1986, la France, aussi, en 1982 et en 2006 sans oublier les Pays-Bas en 1974 et 1978 en sont les meilleurs exemples. Injuste oui, et souvent irrationnel, sans aucune logique apparente si ce n’est celle du « réalisme » et du jeu dur. Mais c’est cela qu’on aime… C’est cela, aussi, qui rend ce sport attachant. Jamais aucun écrivain, jamais aucun compositeur, jamais aucun artiste ne pourra générer une émotion collective comparable à celle qui s’est dégagée de Séville en juin 1982 à la fin du match France - Allemagne. Ce soir-là, ce fut la défaite du monde entier, Algériens compris, contre les Allemands. Une défaite planétaire comme celle, la même année, du Brésil contre l’Italie. Injuste, oui, mais c’est un peu cela que l’on recherche. Une injustice initiatique qui fait écho à celle du monde, à celle de la vraie vie. De Bill Shankly, le mythique entraîneur de Liverpool on cite souvent cette déclaration : « Le football, ce n’est quand même pas une question de vie ou de mort : c’est bien plus grave que ça ! ». Des propos excessifs où pointe, peut-être, une certaine forme d’autodérision. En réalité, le football est à la fois une autre vie et la vie.

Comment peut-on aimer le football ? C’est un sport immoral où le méchant s’en sort presque toujours indemne. Le casseur de cheville de Maradona, de Pelé ou de Belloumi. Celui qui tire le maillot, qui griffe par derrière, qui murmure les pires insultes à l’oreille de son adversaire direct. Un sport où l’arbitre n’a pas vu ce que des milliers de spectateurs et des millions de téléspectateurs ont vu. Un hors-jeu, une main dans la surface de réparation, un pénalty flagrant… Pas vu… Parce ce que c’était vraiment le cas, parce qu’il était fatigué, parce qu’il regardait ailleurs, parce qu’on lui a demandé de faire semblant de ne rien voir, parce qu’on lui a donné des consignes pour que l’équipe jouant avec tel équipementier l’emporte contre celle liée à tel autre concurrent, parce que, politiquement, il ne fallait pas que l’URSS l’emporte contre la Belgique en 1986, parce que des valises de billets ont été déposées sous le lit de sa chambre d’hôtel… Immoral oui, ce sport. Certainement truqué, arrangé, manipulé, mais, naïfs et masochistes que nous sommes, nous continuons à y croire. Une Argentine qui l’emporte sur le Pérou par six buts à zéro en 1978 – ce score hautement improbable étant la condition pour sa qualification – et l’affaire, des plus douteuses, passe comme une lettre à la poste (on a appris, plus de trente ans plus tard qu’un « deal » avait été conclu entre la soldatesque de Buenos Aires et le pouvoir de Lima avec, entre autres clauses, l’assassinat d’opposants péruviens). Immoral, oui, comme en 1982 avec ce non-match entre la RFA (encore elle…) et l’Autriche qui s’est terminé par une qualification commune aux dépends de l’Algérie. Ni sanctions, ni blâmes.

Comment peut-on aimer le football ? C’est un sport entre les mains d’une grande mafia, la plus puissante sur terre. Elle n’a pas besoin de tuer ou de faire disparaître ses adversaires. Elle se contente d’acheter tout le monde. Les télévisions, la presse écrite, les gouvernements obligés de concocter des lois pour lui complaire. Des millions de dollars ici, des millions de dollars là, les consciences cèdent face aux ventripotents adipeux de Zurich qui osent parler de valeurs et de respect. Comment peut-on aimer le même sport qu’eux ? Car, elles aussi, les fripouilles dirigeantes, nationales, continentales, mondiales, aiment le foot. L’explication est simple, en regardant un match, en écoutant ou en lisant les commentaires d’avant et après, on oublie souvent ce qu’il y a autour comme purin et eaux fangeuses. On arrive même à se convaincre que ce sport nous appartient bien plus qu’à ses instances internationales, comme on les appelle souvent pour bien faire comprendre qu’elles ont rang de grande organisation multilatérale. On aime le foot comme on aime un pays entre les mains d’une dictature. On se dit qu’un jour ou l’autre viendra l’heure de la libération, du grand lessivage. En attendant, on ronge son frein, on compose, on se tait, on louvoie.

Comment peut-on (encore) aimer le football ? C’est un sport où la majorité des rencontres sont devenues emmerdantes, des rencontres où la victoire vient de l’erreur de l’autre, où l’on cherche avant tout à défendre, à « être bien en place » et à profiter des quelques coups-francs ou corners pour marquer. Triste spectacle, oui. Mais on attend. On espère. On se dit qu’un coup de folie peut certainement advenir. Une feinte, un drible, une hadda, un nouveau geste comme le coup du crapaud du mexicain Cuauhtémoc Blanco ou encore un but d’anthologie. Alors on attend. On repense aux grands matchs, on rêvasse. Si on est chez soi, on grignote, on lit, on discute, on se dispute entre partisans du Barça et ceux du Real, entre ceux du Mouloudia d’Alger et ceux de l’USMA mais toujours en gardant un œil sur l’écran. Si l’on est au stade, on regarde autour de soi, on lève la tête pour voir passer un avion au loin. On se dit que le temps est suspendu. On attend. On espère. C’est cela aussi le football. Une attente, une espérance. Un temps qui passe.
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samedi 5 octobre 2013

La chronique du blédard : Que vaut la vie d’un Népalais travaillant au Qatar ?

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 3 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris

 
Il s’appelait Ganesh Bishwakarma. Il avait seize ans et, comme 43 de ses compatriotes népalais, il est mort l’été dernier sur le chantier de construction du futur centre urbain de Lusail au Qatar (ce qui donne en moyenne un décès par jour). Selon The Guardian, qui a enquêté sur les conditions de vie déplorables des migrants asiatiques dans l’émirat, Ganesh a été emporté par une crise cardiaque, là aussi comme nombre d’autres victimes ayant été obligées de travailler par des températures extrêmes. Les révélations du quotidien britannique ont fait le tour du globe et relancé les polémiques à propos du maintien ou non de l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022 au Qatar.
 
A dire vrai, pour qui s’intéresse à la région, ces informations ne sont guère surprenantes. Dans les pays du Golfe, la main d’œuvre étrangère, surtout celle en provenance du sous-continent indien, n’a guère de droits et la communauté internationale feint à chaque fois de s’émouvoir d’une situation scandaleuse qui dure depuis au moins quatre décennies. Ganesh Bishwakarma s’est endetté à des taux d’usurier pour pouvoir quitter son village et trouver un travail au Qatar. Comme des milliers de migrants, il a certainement été victime de ces agences de « maning », dont l’activité est de rabattre de la main-d’œuvre vers le Golfe en lui faisant miroiter monts et merveilles. Hélas, la réalité qui a été la sienne durant deux mois avant qu’il ne meure est bien différente.
 
Travailler sous cinquante degrés à l’ombre sans pouvoir boire, souvent avec le ventre vide. Vivre à vingt dans un taudis infesté de cafards et de rats. Se voir confisquer son passeport par son employeur et n’avoir ni le droit de changer de travail ni celui de quitter le pays sans son autorisation. Attendre des semaines voire des mois avant d’être payé et constater alors que son salaire n’est pas celui qui a été promis par le recruteur ou qu’il a été diminué pour des motifs fallacieux. Vivre avec la crainte d’être expulsé et de revenir au pays les poches vides et faire ainsi honte à sa famille qui s’est sacrifiée pour payer le voyage. Etre battu par des contremaîtres, parfois des compatriotes, sans pouvoir se défendre ni porter plainte. Ne pas avoir le droit de faire grève pour défendre ses droits. Vivre dans la merde et la crasse tout en travaillant à ériger des constructions somptueuses et clinquantes. Voilà ce qu’est le quotidien de centaines de milliers de Ganesh Bishwakarma soumis à ce qui n’est ni plus ni moins qu’un travail forcé, autrement dit une forme d’esclavage moderne dénoncée régulièrement par les organisations internationales de défense des droits de la personne humaine.
 
Les défenseurs du Qatar, et ils sont nombreux, s’empressent de faire le parallèle avec la situation du bâtiment en Europe ou ailleurs. Il est vrai que toute phase d’expansion économique a son revers sombre. La France des « trente glorieuses » et sa forte croissance a aussi été celle des bidonvilles. Aujourd’hui encore, il suffit d’observer un chantier de construction dans Paris et ses environs pour comprendre que la situation est loin d’être parfaite. Travailleurs employés au noir, sécurité déficiente, cadences difficiles à suivre : tout cela mérite aussi d’être dénoncé et combattu. Mais cela rien n’à voir avec l’ignominie que subissent les migrants asiatiques dans le Golfe. Car, là-bas, il n’y a ni syndicats ni sociétés civiles capables de faire pression sur les employeurs et leurs sous-traitants (comme toujours, les premiers feignent l’ignorance et se défaussent sur les seconds). Car, là-bas, il n’y a pas d’intégration possible, pas de regroupement familial et certainement pas les mêmes droits, notamment sociaux, que les nationaux.
 
En se portant candidat à l’organisation du mondial 2022, le Qatar a visiblement sous-estimé le fait que cela attirerait fatalement sur lui des regards indiscrets et inquisiteurs. Déjà, la Confédération syndicale internationale (CSI) avertit que les travaux gigantesques pour cette compétition (ils n’ont pas encore débuté) – soit un investissement global de 150 à 200 milliards de dollars – pourraient provoquer quatre mille décès sur les chantiers, cela si l’on se base sur le taux de mortalité actuel sur les grands sites de construction au Qatar. D’un côté, quatre mille damnés de la terre venus offrir leurs bras pour faire sortir leur famille de la misère, de l’autre 150 milliards de dollars… On devine vers où les intérêts globaux vont pencher. Que pèsent 4.000 Népalais, Bangladais, Indiens ou Pakistanais devant ces « billions of dollars » ? Dans le questionnaire adressé par The Guardian aux autorités du Qatar, l’une des questions concerne les raisons du nombre important de travailleurs népalais morts d’une crise cardiaque durant l’été. « Une question qu’il aurait été plus pertinent de poser aux autorités sanitaires compétentes du Népal » a répondu Doha. No comment
 
Ces dernières semaines, le monde du football s’est inquiété des effets dévastateurs que pourraient avoir la chaleur et la forte humidité sur les participants au mondial 2022. Des discussions divisent la Fédération internationale de football (FIFA) à propos d’un éventuel décalage de la compétition (qui s’est toujours tenue au moment de l’été dans l’hémisphère nord) à l’hiver 2021 ou 2022. A l’inverse, et c’est là toute l’indécence de la situation, le sort des travailleurs étrangers commence à peine à être évoqué. D’ores et déjà, le Qatar promet de faire des efforts et ne ménage pas sa peine en matière de communication. Il faut dire que ses difficultés actuelles font le bonheur de légions de consultants en relations publiques. A cela, il faut ajouter les foules d’obligés qui doivent la reconnaissance du ventre et du pétro-billet (ou gazo-billet) à l’émirat. D’éminentes personnalités des arts et de la science, des chercheurs auto-auréolés d’intégrité, nous expliquent déjà que les attaques contre le Qatar relèvent du racisme anti-arabe. Quoi de plus normal pour eux. Habitués aux palaces rutilants de Doha, ils n’ont jamais pris la peine d’aller voir où et comment vivaient les Ganesh Bishwakarma qui portent leurs valises ou nettoient leurs belles chambres…
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mercredi 10 juillet 2013

La chronique économique : Le Brésil, la Fifa ou l'Etat contre les forces du capital

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C'est un bras de fer qui n'en finit jamais et dont on a parfois du mal à cerner les contours. Depuis la «révolution» libérale de Reagan et Thatcher, le capital et l'Etat sont en confrontation directe et, malgré tout ce que racontent les pleureuses patentées de The Economist ou du Wall Street Journal, c'est bien le premier qui, jusque-là, a remporté toutes les parties ou presque. Partout dans la planète, y compris dans des pays dits dirigistes ou bien encore communistes - l'exemple de la Chine étant le plus édifiant - c'est la logique financière qui prime.

L'exemple du Brésil

Prenons le cas du Brésil et des importants troubles sociaux qui l'agitent actuellement. Au cours des dix dernières années, ce pays a connu l'étrange convergence entre l'action d'un gouvernement de gauche et les représentants et auxiliaires du capital (banques, fonds d'investissements, multinationales,…). Le principal effort des autorités brésiliennes a été de faire sortir une partie de la population de la pauvreté extrême.

Une démarche soutenue par les milieux financiers toujours prompts à applaudir toute action visant à renforcer les classes moyennes et donc à augmenter les dépenses de consommation voire à inciter à l'épargne ou à l'endettement, deux options qui, de toutes les façons, finissent toujours par profiter aux banques.

Par contre, les gouvernements brésiliens, qu'il s'agisse de celui de Lula ou de Rousseff, n'ont guère eu de marges de manœuvres en matière de travaux d'infrastructures et de développement des services publics. Pas plus qu'ils n'ont pu répondre aux demandes incessantes de revalorisation des salaires et d'augmentation du pouvoir d'achat. Des exigences pourtant nécessaires pour, justement, améliorer la vie des Brésiliens et rendre leur quotidien moins difficile. De fait, le capital s'est toujours opposé à ce que l'Etat fédéral brésilien investisse massivement dans les transports, l'un des points noirs du pays. Tout cela au nom du nécessaire contrôle du déficit budgétaire. Ce qui, en réalité, équivaut à empêcher toute dépréciation des actifs financiers puisque l'augmentation du déficit signifie plus d'endettement et, in fine, le recours à l'inflation pour rééquilibrer la situation financière.

Une perte organisée de souveraineté

A l'inverse, le capital ne s'est pas opposé aux gigantesques chantiers de la Coupe du monde de football. Pourtant, cela a nécessité une grosse dépense publique ce qui a d'ailleurs ulcéré les Brésiliens qui sont sortis dans la rue.

En réalité, l'organisation de la Coupe du monde n'est pas simplement une opportunité économique pour les milieux d'affaires qu'ils soient brésiliens ou non. Ces derniers comptent d'abord sur la Fédération internationale de football (FIFA) pour qu'elle oblige le pays organisateur à entreprendre certaines réformes, certes présentées comme provisoires le temps de la compétition, mais dont l'effet à long terme, en matière de «laisser-faire» n'est jamais négligeable.

De nombreux médias ont ainsi évoqué la question de l'autorisation de vente de l'alcool dans les stades (ce à quoi la loi brésilienne s'est toujours opposée). En réalité, cela est presque anecdotique car le vrai enjeu réside dans les concessions faites en matière de souveraineté. Dans ses exigences, la Fifa a obtenu que l'Etat brésilien soit l'unique responsable en cas d'incidents divers durant la compétition. De quoi faire rêver toutes les multinationales dont l'obsession est de s'assurer qu'elles ne seront pas poursuivies en raison de dommages environnementaux ou sociaux causés par leurs activités et leurs investissements ! Si la Fifa obtient ce type d'immunité durant une compétition dont elle tirera un immense bénéfice financier, pourquoi une compagnie pétrolière accepterait-elle demain d'être poursuivie pour une marée noire ? Ainsi, la Fifa montre-t-elle la voie en matière d'immunité vis-à-vis des Etats, ces derniers ne cessant de perdre de leur pouvoir d'arbitre et de décideur en dernier recours.

(*) La chronique économique s'interrompt durant cet été, elle reprendra le mercredi 4 septembre 2013
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